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CHAPITRE III

Le fond du caractère des Américains, sous toutes les latitudes de l'immense territoire de l'Union, est un mélange de très-haute fierté et de vanité ridicule; on est exposé à les trouver, sans cesse, en contradiction flagrante.

Le peuple américain est fier, et avec raison, de lui-même, de ses institutions démocratiques qui, malgré leurs écarts, sont encore les plus belles et

!es plus solidement assises sur leurs bases; il est fier de la somme de choses qu'il a déjà accomplies, qu'il doit encore accomplir, tout en exagérant sa puissance dans l'ordre matériel et dans l'ordre politique.

Je ne suis pas seul à reprocher aux Américains les faiblesses, les enfantillages et les excentricités où les entraîne la vanité qui dépare leur légitime orgueil. Les Américains de bon sens, et il y en a beaucoup qui ont du bon sens, se reprochent ce grain de vanité et ne ménagent pas à leur pays des critiques assez amères sur ce point. En voici un exemple et une preuve.

Dans une solennité de fin d'année au Coiumbia-College de New-York, un orateur, M. Tibbets, avait pris pour texte de son discours la peinture du caractère de ses compatriotes. Le passage suivant du discours de M. Tibbets en dit plus que je ne le pourrais faire :

« Nous sommes, a-t-il dit, bien certainement le peuple le plus vain qui soit sur la surface du globe. Nous vivons enveloppés dans la contemplation profonde de notre mérite supérieur. La glorification de soi-même paraît être le seul but, le seul objet, la seule fin de notre existence. »

A l'appui de cette critique un peu vive, M. Tibbets rappela un discours prononcé, Tannée précédente, par 31. Cobb, au Congrès, discours dans lequel M. Cobb proposait l'annexion de la Russie aux États-Unis et l'emprisonnement de l'empereur Nicolas dans un pénitentiaire. Il citait quelques passages du discours de M. Cobb ; je les transcris comme spécimen :

« Notre pays est un grand pays ; nous sommes une grande nation, et môme nous paraissons ne pas connaître la moitié de notre grandeur. Ya-t-il parmi nous quelque traître aristocrate qui prétendrait que nous ne pussions pas annexer la Russie? Je lui répondrai de penser au général Snooks, de la milice du Mississipi ; je lui dirai que si le général Snooks débarquait sur les rives de l'Europe avec cinq cents de ses vétérans, le roulement de ses tambours changerait en tressaillements le coupable sommeil des rois ; l'éclair de ses fusils serait l'aurore glorieuse de la liberté ; le tonnerre de ses canons éveillerait les nations assoupies dans la nuit du despotisme, et la bannière étoilée flotterait en triomphe sur les remparts de Saint-Pétersbourg. »

Des sorties de cette espèce sont assez fréquentes

dans les habitudes américaines. Le rêve creux de certains Yankees est la conviction que, le jour où ils le voudront, il leur suffira d'envoyer quatre hommes et un caporal pour s'emparer de toute l'Europe. Un de ces énergumènes disait un jour :

— Donnez-moi cent riflemen et je débarque au Havre sans opposition.

— Oui, lui répondit un Américain plus calme et plus sensé, pourvu que vous preniez des passeports.

Pour couronnement au fameux discours de M. Cobb, M. ïibbets ajoutait qu'il s'était trouvé des journaux pour rendre justice « à ces pensées patriotiques et vraiment américaines, à ces arguments exprimés d'une manière infiniment supérieure à tout ce qui est jamais sorti de la bouche de Burke et de Chalham, et qui leur rappellent le style de Cicéron dans les Catilinaircs. » Quelques journaux, cependant, avaient conclu, en ajoutant que « le moment n'était pas encore venu de songer à l'annexion de la Russie. »

Celte vanité, que l'on peut constater fréquemment dans tous les actes de la vie politique du peuple américain, se double, ai-je dit, de contradictions étranges. Il n'y a pas de peuple qui

pousse plus loin la fierté démocratique, qui exagère davantage l'égalité, et qui ait, en fin de compte, des instincts et des goûts plus aristocratiques.

Je vais reproduire ici un passage d'un épisode que j'ai raconté ailleurs sur la vie américaine (1). Ce passage fera ressortir d'une façon très-claire et très-apparente cette contradiction dans les mœurs des Yankees.

Un jeune Français se rend aux États-Unis. A bord du navire, en parlant d'une jeune fille qui était sur le pont, il dit au capitaine : — « Elle ne déparerait pas la table d'un roi. » Le capitaine fronça le sourcil et répondit : — « Pourquoi plutôt la table d'un roi que la mienne? » Ces paroles étaient empreintes d'un accent de fierté démocratique qui imposa au jeune Français.

Arrivé à New- York, il s'informa auprès de son hôte de l'adresse d'un M. Ilosenwallen pour qui il avait des lettres de recommandation. Voici le dialogue qui s'établit :

— Le général Rosenwallen? demanda l'hôte.

— Non, le Rosenwallen dont il s'agit est grocer (épicier).

(1) Voir mon ouvrage intitulé : Le Trône d'argent.

LES MARQUIS TRANSATLANTIQUES 65 — C'est le même; il n'était qu'épicier au moment où vous êtes parti de France, il est général de la milice depuis deux jours.

L'hôte appelle un jeune nè^reet lui dit de conduire le Français a chez le général. » Il n'y eut pas besoin d'ajouter de nom. Il n'y avait au monde qu'un général. Sur la porte de la maison, le Français vit une petite plaque d'argent où il y avait gravé : Général RosenwaUen. Le domestique de la maison, avant d'introduire le visiteur, ne manqua pas de faire sonner bien haut « que le général prenait son thé avec madame la générale et mesdemoiselles les générales. » C'était désormais un titre de famille; et il parut au jeune Français qu'il y avait loin de là à la fierté démocratique du capitaine du navire. Dans la conversation, le nouveau venu s'étant permis plusieurs fois d'adresser à RosenwaUen l'appellation de Monsieur..., celui-ci l'interrompit tout à coup en lui disant : — « Si cela vous est égal, appelez-moi général ; c'est notre habitude, ici, quand nous avons des titres, d'y tenir un peu. »

Ce double trait du capitaine du navire et du général RosenwaUen est pris sur nature, et peint avec la plus grande exactitude les contradictions

qui existent dans le caractère américain. Le premier avait raison au point de vue de la vie ])ublique des Américains ; le second, au point de vue des mœurs intimes.

Les Américains, en réalité, sont friands au possible des titres militaires, laissantaux femmes, comme je le dirai tout à l'heure, la passion des titres nobiliaires.

Aux États-Unis, dès qu'un homme peut, parun moyen quelconque, accrocher une appellation militaire, quelle qu'elle soit, de capitaine à général, il se hâte de le faire.

Tel aura été officier dans la milice, qui garde perpétuellement le titre du grade dont il aura joui, fiit-ce un moment.

Une bande de flibustiers s'organise-t-elle ? Le chef prend le titre de général, qui lui reste comme un droit acquis.

Un comité de vigilance prend-il en main dans une ville la direction de la police? Le chef est baptisé ou se baptise colonel ou capitaine, et le voilà à tout jamais capitaine ou colonel.

LKS MARQUIS TRANSATLANTIQUES 67

J'ai entendu dire un jour, en parlant du conducteur d'un convoi de chemin de fer, <( le capitaine du train, »

Les Américains ont, en outre, fait de cette appellation de colonel, une sorte de titre de courtoisie, quelque chose d'équivalent au très-honorable et autres flatteries de langage. Ce qui n'était qu'une affaire de courtoisie d'abord, devient tout à coup un titre définitivement accolé au nom d'un individu qui ne se |.éne plus pour s'en parer officiellement.

J'ai connu un tailleur américain fort riche, qui a fait grande figure dans le monde parisien, et qui s'était trouvé affublé, je ne sais comment, du titre de colonel, le seul sous lequel il était connu et désigné à Paris.

Le richissime armateur de New-York,M. Vanderhilt, est appelé partout le commodore Vanderbilt. II n'a jamais été officier de marine, encore moins commodore. On lui a donné un jour ce titre par allusion à la véritable flotte de navires à la tête de laquelle il se trouve, comme armateur, et le titre lui est resté. M. Vanderbilt, qui de simple ouvrier maçon, je crois, est parvenu au sommet d'une fortune colossale, évaluée à plus de

cent millions de francs, se laisse volontiers appeler « le Commodore, » et lire beaucoup plus de vanité de ce titre que de sa fortune, acquise par l'intelligence, le travail et le génie de l'industrie dans tout ce qu'elle a de plus audacieux.

C'est donc une curieuse anomalie que de voir un peuple essentiellement commerçant, aflichant des allures pacifiques qui sont logiques avec ses habitudes des affaires, un peuple n'ayant pas d'armée et dédaignant d'en avoir une, et démocratique quelquefois jusqu'à l'excès, ambitieux, cependant, par-dessus tout, de grades et de titres militaires; c'est, de fait, établir une distinction entre les citoyens, et renier l'égalité.

Chez les femmes, ai-je dit, la passion contradictoire avec les mœurs du milieu où elles vivent est la manie des titres nobiliaires; elles sont Irès-fières des titres de colonel ou de général que portent leur père, leur mari, leur frère; elles n'osent avouer encore qu'elles seraient charmées qu'ils fussent marquis ou comtes. Mais elles se vengent de cette contrainte en faisant un accueil enthousiaste à tous les étrangers porteurs ou affublés d'un titre de noblesse. Il est arrivé quelquefois que, malgré lui, un étranger s'est vu tout

à coup anobli par les femmes, pour peu que sa bonne tournure, son éducation et ses manières y prêtassent un peu et permissent celte illusion.

Quiconque se présente aux États-Unis, dans quelque société que ce soit, au nord ou au sud, avec un titre de noblesse ou même la simple particule, est accueilli à bras ouverts. Et s'il peut ajouter à son titre celui d'avoir été officier dans l'armée française, c'est le comble. Celui-là trouve à faire autant de dupes qu'il en veut faire. Les bourses particulières sont à sa discrétion; les caisses des banquiers ont pour lui des complaisances inouïes ; les femmes ne montrent pas de trop grandes colères contre ses audaces, et les dots se jettent à sa tête.

D'honnêtes gens se sont rencontrés dans ces conditions aux États-Unis qui n'ont profité de ces faiblesses de la vanité américaine que pour en tirer un parti honorable, et nos fils de famille qui, en chasse de fortune, ne reculeraient pas à épouser des filles dt concierges enrichis et même des filles de voleurs riches, pour relever leur blason, n'ont qu'à parcourir l'Amérique pour être assurés de trouver ce qu'ils ne rencontreraient

peut-être pas à Paris. Gela vaut bien un voyage de six mois.

Mais là où d'honnêtes gens ont réussi dans la mesure de l'honorabilité, certains intrigants, des aventuriers et des escrocs de bas étage ont également réussi dans tout ce qu'ils pouvaient souhaiter ; certains autres, après en avoir imposé assez longtemps et avoir mené joyeuse et grande vie avec une facilité qui dépasse toute croyance, ont échoué au dernier moment. Le masque est tombé à temps pour d'honorables familles qui se sont tenues pour heureuses de n'avoir que mal placé leur considération, et de n'avoir perdu que leur argent.

Il n'y a pas de pays oij il se rencontre autant qu'aux États-Unis de princes russes, de faux comtes et de faux marquis et de soi-disant officiers français. Comme on n'est jamais obligé, en Amérique , de fournir de papiers d'état civil, rien n'est plus facile que d'y exhiber de faux blasons, de faux parchemins, de faux états de services ; c'est un pays de Cocagne pour les fripons et les faussaires.

L'expérience n'a servi de rien ; autant de fois on y a été pris, autant de fois on le sera encore.

LES MARQUIS TRANSATLANTIQUES 7i

Si les hommes, à quelques exceptions près, se monlrenl plus circonspects, la vanité des femmes est un encouragement perpétuel à ces friponneries.

Les Américains sont un peu jaloux de cette préférence des femmes pour les étrangers de plus ou moins de distinction ; ils leur reprochent assez amèrement, de temps en temps, de faire pencher la halance du côté des titres ou prétendus litres de noblesse, plutôt que du côté des dollars, s'en prenant tantôt à la frivolité de leur éducation, tantôt à leur coquetterie, qui éloigne d'elles, tout naturellement, les sérieux Yankees.

Outre cette vanité qui monte à la tête des femmes et les grise littéralement, il faut bien avouer que les Américains, en général, ne sont point des maris agréables, que la vie intime faite aux femmes n'a rien de bien séduisant, alors qu'elles peuvent, par l'imagination et par la lecture, faire des comparaisons qui ne sont point h l'avantage des austérités américaines.

Le respect pour les femmes, aux États-Unis, est immense ; mais ce respect a quelque chose de roide et de cérémonieux qui les glace un peu. On sent qu'elles souffrent de l'absence de ces atten-

lions galantes et de ces flatteries courtoises que les étrangers, même de compagnie douteuse, apportent dans leurs relations. Elles s'y laissent prendre et s'y jettent à corps perdu. Les femmes américaines sont femmes, au fait; et elles sont bien un peu excusables de rêver autre cbose que la perspective où les condamnent les mariages américains.

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