‹ Excentricités américainesChapitre 5 sur 13 · MESSIEURS LES DOMESTIQUES, MESDAMES LES SERVANTES · texte numérisé non relu

MESSIEURS LES DOMESTIQUES, MESDAMES LES SERVANTES

M. Michel Chevalier, dans ses Lettres sur i Amérique du Nord, a dit ceci, qui est très-vrai, et que je transcris ne pouvant mieux et plus nellement exprimer ma pensée : « L'indépendance des ouvriers est quelquefois la ruine des chefs d'industrie; l'indépendance des domestiques en-

traîne la dépendance des femmes, les relègue dans leur ménage à des occupations fort peu en harmonie avec l'éducation soignée que beaucoup d'entre elles ont reçue et les y tient clouées depuis le jour de leur mariage jusqu'à celui de leur mort. »

La vie intérieure de certaines femmes en Amérique est un vrai martyre, et l'on comprend que les jeunes filles qui ont sous les yeux le spectacle de telles épreuves, rêvent les issues par où l'on en sort. Le service intérieur n'est tolérable aux États-Unis que par les esclaves. .J'ai beau vouloir rayer le mot, j'ai beau vouloir effacer les impressions qu'il fait naître, je constate une vérité de mœurs, sans me préoccuper ici des questions qui se rattachent à l'esclavage.

Bien des causes qui découlent de l'état social de l'Amérique du Nord, concourent à rendre impossible le service domestique par des hommes libres. La plus palpable de ces causes est le principe de l'égalité, que les ouvriers invoquent sans cesse contre leurs patrons, les serviteurs contre les maîtres. J'écris le mol qui n'a pas cours en Amérique, faute d'un autre. Cette revendication du principe de l'égalité fait que j'ai vu des chefs

d'établissement se battre en duel avec des ouvriers.

J'ai encore recours à l'autorité de M. Michel Chevalier. Je reproduis ce passage de son livre en constatant l'exactitude de son observation : (( Aux États-Unis, les domestiques valent presque partout moins que les ouvriers. Le service personnel y est considéré comme dégradant. Dans beaucoup d'États , les domestiques n'acceptent pas la qualification de serviteur, et prennent celle d'aide. C'est le cas dans la Nouvelle-Angleterre, où le domestique est, alors, un employé qui travaille modérément, et qui, dans beaucoup de maisons, prend les repas avec la famille. Moyennant cette transaction, on peut trouver, dans la Nouvelle-Angleterre, des serviteurs natifs du pays qui sont zélés et intelligents; ils tiennent à être respectés par leurs maîtres , ils sont à cheval sur leurs droits ; mais, pourvu que l'on observe fidèlement les conventions arrêtées avec eux, ils accomplissent honorablement leurs devoirs. Dans la plupart des États sans esclaves, la classe des domestiques est principalement formée de gens de couleur libres, corrompus et paresseux, ou d'Irlandais, nouveaux débarqués, gens fort maia-

droits, nalurellemenl portés à une familiarité fatigante, et qui, dans l'enivrement de leur situation nouvelle, si différente de la misère qu'ils ont laissée derrière eux, se montrent beaucoup plus exigeants que les domestiques nés dans le pays. ))

Messieurs les domestiques et mesdames les servantes sont donc, aux États-Unis, ce que l'on j)eut imaginer de pire. Les Irlandais se décident rarement à entrer en service ; ceux qui ne trouvent pas à s'employer comme ouvriers, charretiers, cultivateurs, deviennent des bandits dans toute l'acception du mot. Partout où il y a des coups de couteau donnés, des coups de revolver tirés, des meurtres, des vols, des incendies commis, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, le coupable sera un Irlandais. Les Irlandaises entrent volontiers en condition; mais leurs exigences sont curieuses à force d'être absurdes. Elles imposent des réserves exorbitantes à qui les emploie, entre autres de ne jamais nettoyer et frotter les chaussures ; de ne point servir à table quand il y a des étrangers à dîner; d'être libres de sortir quand bon leur semble; de rentrer ou de ne pas rentrer sous le toit du maître; de recevoir

76 EXCENTRICITÉS AMÉRICALNES

dans leur chambre qui elles veulent, etc. Voilà le gros (le ces exigences. A chacune d'elles ajoutez l'abus, et vous pouvez deviner à quel degré vont les choses. Il est certain que toute maîtresse de maison est la servante de domestiques qu'on paye en moyenne de 60 à 80 francs par mois. Pour un tel prix on pourrait, en conscience, avoir le droit d'être servi.

L'insolence des Irlandaises aux Étals-Unis s'accroît de toute la supériorité que l'on y attribue à la peau blanche sur la peau noire. Elles se considèrent (^6^ p/awo comme les égales de leurs maîtresses et agissent en conséquence. Et prenant à la lettre le principe d'égalité, qui est de droit politique en Amérique, elles rêvent les plus riches mariages, auxquels aucune condition sociale ne leur semble s'opposer. Quelques-unes d'entre elles sont arrivées à ce but, à la vérité ; c'est une raison de plus pour toutes d'y aspirer et de ne considérer leur état de domesticité que comme un état transitoire qu'elles adoucissent autant que possible,

d'abord, et dont elles se préparent à avoir raison au plus vite.

Le seul service domestique tolérable en Amérique est celui des esclaves, doiit le sort dans les villes, à peu d'exceptions près, est aussi doux que possible, matériellement parlant. Ils ont leur bonne dose de paresse et de caprices ; mais pour un esclave misérablement traité, ce qui suffit à condamner l'esclavage, on en peut citer deux cents qui mènent une existence aussi agréable que possible, dans la domesticité des villes particulièrement.

Je ne veux pas entreprendre ici de discuter à fond la question de l'esclavage; moralement, elle est jugée. Je me borne à rapporter quelques traits dans les rapports des esclaves avec les maîtres.

Les enfants esclaves sont élevés avec un soin tout maternel qui tient de la faiblesse. C'est ainsi que dans l'annonce d'un jeune nègre à vendre, il était dit ceci : « Jeune nègre de 49 ans, d'une jolie figure, faisant un peu de cuisine, ayant eu des principes de tailleur (je copie textuellement), excellent domestique pour l'intérieur d'une maison et pour les commissions, sans défaut quelconque. Sa maîtresse ne le vend que, parce que

l'ayant acheté tout enfant, elle en avait fait une sorte de femme de chambre, et qu'il est aujourd'hui trop âgé pour servir une femme. »

Ces gâteries donnent lieu souvent à des anomalies incroyables ; par exemple, une jeune fille de couleur, esclave, avait été élevée, comme son propre enfant, par sa maîtresse. Celle-ci emmena la petite mulâtresse en France, et l'y mit au couvent. L'ayant ensuite ramenée en Amérique, elle ne tint aucun compte des titres que cette fille avait acquis à la liberté, et la loua au dehors comme domestique.

Il est advenu tout récemment, qu'une jeune quarteronne, élevée, comme la précédente, dans l'intérieur de ses maîtres, était si jolie, si blanche et si parfaitement distinguée, qu'on la prenait le plus souvent pour une des filles de la maison ; cette esclave inspira un violent amour au fils de ses maîtres. Celui-ci, habitué à respecter cette jeune fille, qu'il considérait comme digne d'un attachement sérieux, s'enfuit avec elle, et alla l'épouser, ce qui fut facile, grâce à l'extrême blancheur de la peau de la quarteronne, dans un État voisin où le jeune couple dut rester caché longtemps avant de pouvoir se réfugier en Europe.

Page 1