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CHAPITRE V

NOIUS ET r.LANCS.

Deux faits m'ont étrangement frappé, il y a deux ans, aux États-Unis, c'a été de voir au Texas un millier de nègres et de gens de couleur libres, rentrant volontairement en esclavage, vendant leur liberté moyennant dollars comptants. Ces monstrueux marchés, parfaitement réguliers, avaient été provoqués par une loi que venait de rendre la législature du Texas, autorisant les nègres à se reconstituer esclaves. Je laisse à la conscience de mes lecteurs de décider qui mérite d'être blàmé ou plaint le plus vivement : celui qui a tendu l'amorce ou celui qui y a mordu.

L'autre fait, qui m'a impressionné également, a été de voir des esclaves, à la Nouvelle-Orléans, quêtant entre eux pour secourir des émigrants irlandais.

Le rapprochement de ces deux faits peut donner lieu à des réflexions bien profondément

amères; celle famille de la race humaine pour raffranclîissement de laquelle des hommes font le généreux sacrifice de leur vie, est-elle hien digne de celle liberté qu'on lui veut donner, puisqu'elle vend celle liberlé et qu'elle rentre volontairement dans l'esclavage pour l'appât de quelques centaines de dollars?

L'esclavage dans ces pays-là esl-il donc plus l)roduclif quela liberlé?

Quel exemple et quelle leçon, à la fois, pour ceux qui venaient demander au sol libre des Etals- Unis la fortune dans l'avenir, le bien-être dans le présent, de recevoir, dans la dëlresse, leur premier morceau de pain delà main d'esclaves! Quelle idée ces gens-là ont-ils dû avoir de l'esclavage? Quelle confusion a dû naître dans leur esprit sur cette institution condamnée de tout le monde?

Eh quoi ! l'esclave a des épargnes, et l'ouvrier blanc et libre n'en a pas !

Eh quoit les statistiques ne dressent pas de lugubres registres de misère pour les noirs, tandis que, dans loules les grandes villes de l'Union, le paupérisme est une plaie saignante (jui grandit d'année en année et se gangrène déjà !

Pendant de longues années, la misère a été inconnue aux Étals-Unis; elle s'est développée tout à coup pour prendre rapidement des proportions colossales dans le centre le plus peuplé, New- York, où elle est même devenue inquiétante. En 1857, le nombre des pauvres à New-York avait été de 175,211), auxquels il a été distribué par la cbarité officielle {,ô^i,'5Hù dollars (0,771,915 fr.).

La nationalité de ces pauvres secourus se classait comme suit : États-Unis, 6-i,270; Irlande, 75/i7i ; Allemagne, 11,913 ; Angleterre, 4^,995; France, 845.

Le rapport officiel présenté par le secrétaire dEtal de New-York pour l'année 1858 renferme des détails assez curieux que je crois devoir citer. Pour cette année 1858, le nombre des pauvres de l'État de New- York a été de 261,155, soit 7 et même 8 pour 100 d'une population de 5,500,000 â !ies. En d'autres termes, un individu sur treize dans l'Étal vit de la charité publique; la somme absorbée en secours a été de 1,401,391 dollars (7,400,955 fr.), représentant une contribution de 2 fr. environ par citoyen.

Ces chiffres ont une portée désolante, quand il s'agit d'un pays où la pauvreté européenne s'était accoutumée à aller chercher, au contraire, un sort meilleur! Certes, s'il était un pays où le paupérisme semblait ne devoir pas, avant bien des siècles encore, devoir s'élever à la hauteur d'une question inquiétante, c'était bien, à coup sûr, l'Amérique du Nord ; et le fait peut paraître d'autant plus étonnant que, à deux pas de chacun des centres où la misère étale son mal rongeur, se trouvent des terres immenses qui attendent des bras laborieux.

Ce n'est pas ici le lieu de fouiller les profondeurs de cette question, ni d'en tirer les conclusions économiques et morales qu'elle suggère; je me borne à constater un état de choses qui semble une contradiction inexplicable avec les conditions matérielles et sociales d'existence aux États-Unis.

Et qui l'aurait pu croire ! Tandis qu'en Angleterre et dans le pays de Galles, pendant celte même année 48Î58, la proportion des pauvres.

relalivenienl à l'ensemble de la population, n'était que de 4- C/10" pour 100; tandis qu'en Ecosse, elle était de 3 9/10^^; en Irlande de 1 9/10'^*; à New- York celte population est de 5 pour 100 au-dessus de celle de l'Irlande, qui envoyait ses pauvres demander le bien-être aunouvean-monde! Quelle dérision amère!

A la Nouvelle-Orléans, le froid en hiver et la fièvre jaune en été mettent à la charge de la charité publique un si grand nombre de pauvres blancs et libres, que c'est un des arguments les plus saisissants dont les défenseurs de l'esclavage fassent usage dans le Sud pour justifier l'institution et impressionner l'esprit des esclaves. J'ai cité plus haut deux faits étranges qui sont, incontestablement, la conséquence de ce spectacle déplorable.

A peu près sur tous les points de l'Union où vous portez vos investigations, vous rencontrez le paupérisme se développant ou se montrant sous une forme inquiétante déjà pour l'avenir.

Tout récemment un journal de Keokuk, dans riowa, traçait le triste et original tableau suivant de cet Étal : « Un tiers des individus sont des créanciers qui tirent la langue ; le second tiers est

formé d'avocats qui n'ont prise sur rien ; le troisième tiers, de débiteurs réduits à la misère; tous vivent dans l'insouciance du lendemain et dans une oisiveté dont profitent seuls les yeux de la police et les constables. »

Il n'y a pas longtemps qu'un journal de New- York publiait un article dont j'extrais le passage suivant : « Des centaines déjeunes gens sont sans travail ; 4,000 commis ont quitté la ville faute d'emploi. Des hommes bien élevés, capables, préfèrent se résigner à des ouvrages manuels plutôt que de ne pas travailler du tout. On peut voir dans nos rues un teneur de livres très-habile réduit à être conducteur de dray (charretier) pour gagner sa vie î »

En Amérique, il faut le dire, ces adoptions forcées d'état, ces brusques changements de condition sociale sont sans importance et ne coûtent pas h l'amour-propre individuel ce qu'ils coûteraient en Europe. Sous ce rapport, les Américains ont un courage, une abnégation et une philosophie qu'on ne retrouverait chez nuls au-

très gens. Il est bien peu d'Américains qui puissent dire avoir eu une fortune égale, bonne ou mauvaise, et qui puissent affirmer être arrivés au terme de leur carrière.

Un très-honorable négociant de New- York racontait un jour en ma présence sa vie accidentée.

« J'ai vécu vingt ans, disait-il, dans l'Illinois, sept dans le Missouri, j'ai voyagé fréquemment dans les Étals et les territoires de TOuest, et voilà quinze ans que j'habite dans le New-York. J'ai été tour à tour, et quelquefois simultanément, marchand de chevaux, commis, avocat, juge de paix, greffier, notaire, juge, recorder ; j'ai fait la guerre contre les Indiens, et je m'y suis donné à peu près tous les grades, depuis celui de simple volontaire jusqu'à celui de colonel. J'ai acheté et revendu des territoires presque entiers, et je me suis trouvé quelquefois ne possédant pas cinq pouces de terre ; marié et ayant neuf enfants, j'ai perdu le même jour ma femme et ma dernière lille; je me suis remarié, et de onze enfants que j'ai eus de ma seconde femme, il m'en reste cinq. Je me suis mêlé de politique, j'y ai eu des succès, et j'y ai reçu des coups de revolver. Enlln, jes-

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père être arrivé au terme de ma carrière ; mais il ne faut jurer de rien ! »

Prenez, au surplus, le premier venu parmi les Américains, et faites-lui vous raconter son histoire , elle sera identique à celle du négociant de iNew-York.

Ces changements subits dans l'existence des Américains, le stoïcisme avec lequel ils supportent les coups de la fortune, sont le résultat des moeurs qui gouvernent ce peuple. L'Américain est élevé à se tirer d'affaire tout seul et à ne s'occuper que de soi; s'il est malheureux, c'est à lui de se tirer d'embarras, car il sait ne pas devoir trouver d'aide ; il n'en cherchera même pas. Par contre, si le sort lui sourit, il gardera naturellement pour lui seul les sourires de dame Forlune.

Cet isolement de chacun au milieu de la foule, ce système du soi, qui est la base des institutions politiques comme de la vie privée aux États-Unis, ont contribué à faire des Américains des hommes d'une force et d'une énergie morale dont aucune

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autre race ne peut fournir l'équivalent. A de telles institutions et à de telles habitudes, ce peuple a acquis tous les défauts et toutes les grandes qualités qui le caractérisent : une indomptable volonté d'arriver à tel but que ce soit, l'insouciance de l'appui d'autrui, l'indilTérenee au danger, le mépris le plus complet de la vie, la confiance en soi, et malheureusement Tégoïsme.

Le paupérisme n'est qu'une des conséquences très-naturelles de ce système. Un peuple accoutumé à se gouverner sans gouvernement, des individus élevés à se passer de tout concours étranger, conçoivent difficilement l'idée qu'il se peut rencontrer d'autres êtres assez faibles ou assez impuissants pour avoir besoin d'aide et d'assistance. Au lieu d'un sentiment de pitié, c'est un sentiment de dédain qui s'éveille d'abord dans l'âme de l'Américain au spectacle de son semblable l'implorant. C'est moins l'égoïsme que la conscience de sa force individuelle et le souvenir du parti qu'il en a su tirer, ainsi que de sa volonté, qui font naître ces sentiments chez lui.

Le mouvement naturel de l'Américain est d'aider, généreusement et sans compter, quiconque a besoin de secours et de crédit pour travailler; il

comprend la pauvreté aclive, mais il n'admet pas la pauvreté impuissante. A force de se montrer indifférent à celle-ci, par calcul peut-être, autant que par instinct, il n'a pas pris garde que cette pauvreté impuissante croissait de jour en jour, de mois en mois, d'année en année, et la société américaine s'est trouvée tout à coup en présence de cette plaie formidable, le paupérisme, sans s'être préparée à la combattre.

Deux faits ont singulièrement contribué à ce développement de la misère aux États-Unis.

Pendant que l'Amérique se félicitait d'ouvrir ses portes à l'émigration, qui multipliait les bras et la somme des forces sur son sol, l'Europe se réjouissait de se dépeupler de la portion cancéreuse ou impropre de sa population. L'hospitalité de l'une entretenait les illusions de l'autre. Si l'Europe n'avait envoyé que des travailleurs à l'Amérique, tout eût été toujours pour le mieux, parce que l'Amérique avait assez déterres incultes et fécondes, et offrait assez de ressources de toutes sortes pour occuper et enrichir tous les bras la-

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l)oricux lie l'Europe. Mais devait venir et est venu le moment où l'Europe s'est assainie au détriment de l'Amérique, où le paupérisme européen s'est dégorgé sur les États-Unis. Du moment que l'émigration s'est recrutée, en fortes proportions, dans ces conditions, les forêts de l'Union ont reçu moins d'émigrants que les grandes villes où la corruption et le crime appellent toujours la fainéantise. Il s'est formé peu à peu, par couches graduelles, une population de pauvres et de criminels, qui a préféré au travail la honte de l'aumône, le vol et le brigandage.

Les crises auxquelles le prolétariat, en Europe, est si fréquemment exposé, se sont produites en Amérique et ont engendré cette plaie du paupérisme, aussi diflicile aujourd'hui à extirper là-bas qu'elle l'est ici. La charité privée, inépuisable aux États-Unis, s'est trouvée tout à coup débordée; elle est impuissante en ce moment contre la force et l'étendue du mal.

Dans les États à esclaves, ce mal a un caractère de gravité bien plus sérieux encore.

L'esclave sera toujours préféré et toujours préférable, comme ouvrier, à l'homme libre. J'ai raconté, plus haut, les exigences et les prétentions

de celui-ci, son arrogance résultant de l'esprit d'indépendance qui le domine. La concurrence entre l'esclave et l'ouvrier libre n'est donc pas possible pour ce dernier. Dans les États à esclaves, plus particulièrement encore, le paupérisme a des racines infiniment plus profondes, et qui sont menaçantes pour l'avenir. L'émi-ration intelligente comprend l'impuissance où elle se réduit en entrant dans ces États; aussi les fuit-elle : l'émigration paresseuse, inquiète, celle qui n'a pas l'instinc! de sa conservation, n'y regarde pas de si près ; elle s'accumule dans les États à esclaves et y forme une armée toujours prête pour le crime, pour le banditisme. Ses soldats se montrent en armes dans les élections, dans les entreprises de flibusterie, dans toutes les occasions où il y a du sang à verser, des désordres et de mauvaises actions à commettre.

La charité privée s'épuise à combattre le mal qui résulte de la présence de ces pauvres dans le pa s; mais l'assistance publique et ofïicielle décline son intervention autant que possible; les efîorts de chacun se concentrent dans la surveillance de l'esclavage. C'est un égoïsme d'un autre ^enre. L'esclave fait partie de la famille publique

dans les États du Sud. Mauvaise ou non, criminelle ou non, l'institution de l'esclavage oblige à des devoirs qui ont le pas sur la préoccupation que soulève la présence des pauvres libres.

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