CHAPITRE VI
La presse est aussi libre que possible aux États-Unis; elle est libre non-seulement jusqu'à la licence, ce qui est la moindre des choses, mais jusqu'au sans-gêne envers le public comme envers ceux qui relèvent de son contrôle. Ce contrôle n'a pas de bornes : il ne se préoccupe pas non plus de respecter quiconque ou quoi que ce soit. Tout le monde a peur de la presse aux États-Unis, et cependant elle est un besoin pour chacun. Les journaux font partie de la vie quotidienne; ils sont aussi utiles dans la maison du plus humble citoyen que le tapis en hiver et la natte en été pour cou-
vrir le parquet. Les journaux consliluenl donc une industrie des plus importantes aux Étals- Unis, et une récente statistique en élevait le nombre , dans toute l'étendue de l'Union , à 2,500 environ, chiffre plutôt au-dessous de lu vérité qu'exagéré ; et pour donner une idée de h\ valeur industrielle d'un journal, je dirai que le dixième de la propriété d'un journal de New- York, la Tribune, je crois, a été vendu, il y a quelques mois , 35,000 dollars , c'est-à-dire 165,000 francs et un peu plus. Les bénéflces de ce journal, pour les trois mois qui ont précédé la vente, s'étaient élevés à 5C,000 dollars, ce qui permet de supposer un bénéfice annuel do 224,000 dollars ou 1,120,000 francs.
Je ne sache pas qu'il y ait beaucoup de pays où un journal paisse, comme le New-York Ledger, offrir à un écrivain (M. Edouard Everett) 50,000 francs pour une série d'articles hebdomadaires pendant un an, soit 1,000 francs par article de trois à quatre colonnes; mais je ne crois pas non plus qu'il se rencontre nulle part beaucoup d'écrivains assez désintéressés pour faire, comme l'honorable M. Everett, abandon d'un si haut salaire au profit de la souscription
ouverte aux États-Unis pour le rachat de Mount- Vernon, l'ancienne propriété de Washington. Belle et grande leçon dont chacun tirera une morale que je n'ai pas même besoin d'indiquer !
Malgré ce que je viens de dire et qui implique une immense circulation des journaux, la presse, en Amérique, n'exerce aucune influence positive sur l'opinion i>uhlique ; elle n'en est pas non plus le reflet. Presque toujours tel journal réputé représenter un parti ne représente que son éditeur, ses haines, ses passions, ses enthousiasmes, ses intérêts personnels.
Il faut bien savoir un peu cela pour ne plus rendre le peuple des États-Unis responsable des neuf dixièmes des utopies, des rêves creux, des doctrines dangereuses , des folles fantaisies que, sur la foi de certains journaux américains fort répandus en Europe, on est disposé volontiers à accepter comme le fait de l'opinion publique ; il est bon de renvoyer la responsabilité à qui de droit.
Je serais injuste si, malgré cette observation, je ne m'empressais de constater qu'il existe aux États-Unis des journaux remarquablement bien faits, et des écrivains d'un talent très-élevé, d'une
conscience à l'abri de tout reproche et de tout soupçon.
Mais, bien ou mal fait, sérieux ou fantaisiste, rédigé par des écrivains de valeur ou par des plumassiers de hasard, un journal n'a ni plus ni moins de vogue, ni plus ni moins d'influence et d'autorité. Son succès est dans le besoin qu'il satisfait sur le moment, et dépend de l'importance de la ville oii il est publié; car il est rare qu'un journal rayonne au delà du centre où il vit. C'est justement là ce qui constitue le caractère particulier de la presse aux États-Unis. Ainsi s'explique également comment son influence est trèslimitée, et comment l'opinion publique ne peut pas, sauf des cas très-exceptionnels dans la vie politique, être guidée par la presse. Chaque journal a son public, mais il n'y a pas de public pour la presse. Ainsi les journaux de New-York, par exemple, perdraient leur temps et leur papier à vouloir influencer, à Cincinnati, des lecteurs qu'ils n'y ont pas, et réciproquement. L'action des journaux à New-York est limitée au rayon de New-Yor^ ; ceux de Cincinnati ne prétendent à vivre et à prospérer qu'à Cincinnati, et ainsi de suite de chacune des villes de l'Union.
MOEURS INTIMES DE LA PRESSE 9o
Les textes à diseussions élevées et portant sur (les questions d'intérêt général manquent donc à peu près totalement aux journaux américains, parce que celles-ci sont rares ('ans la vie politique des États-Unis. Les discussions sont presque toujours bornées à l'étude des intérêts locaux et même des intérêts individuels. Une fois l'an tout au plus, un journal trouve l'occasion de sortir des limites étroites de sa publicité habituelle, ce dont il pourrait se priver, à la rigueur. C'est une satisfaction qu'il veut bien se donner, et dont ses lecteurs, au fond, ne lui savent aucun gré.
En revanche et comme nécessité résultant de leur position, les journaux américains, faute d'aliments puisés dans le mouvement des idées et dans le renouvellement des faits, s'attachent avec acharnement aux questions de personnes. Je ne parle p^is ici de ceux qui, dépassant toutes les limites de la pudeur, spéculent sur le scandale et s'en font une arme ; j'entends parler seulement des journaux qui, usant de la liberté absolue garantie à la presse par la Constitution des États- Unis (amendement 1'"'), usent largement de cette liberté envers les fonctionnaires publics de tout rang et de tout emploi.
Voici quelques exemples de la manière dont la presse américaine entend et pratique cette liberté, comme de la façon dont les fonctionnaires les plus élevés sont exposés aux effets de celte liberté.
Dans une ville de l'Union, dont on me permettra de taire le nom, à propos d'un arrêt, plus ou moins bien motivé, rendu par un magistral dans une affaire de simple police correctionnelle, un journal, qui eût jugé probablement autrement ou plus sévèrement que le juge, s'exprima ainsi :
« Le recorder, dans sa sagesse, a décidé que le prévenu avait eu seulement l'intention de contraindre le plaignant à acquitter une dette et il l'a condamné à 20 dollars d'amende.
» Est-ce que d'aventure M. X... (le recorder) aurait des accès d'aliénation mentale? Nous aimons à le croire : car, pour la bonne réputation du magistral, nous ne voulons pas penser qu'il jouissait de son bon sens quand il a rendu cette décision aussi inique qu'absurde. Comment espérer se défaire des coquins si la justice leur est si douce?
» jNous le redisons à l'illustre M. X... : il a des tendresses compromettantes, et dont les électeurs lui demanderont un compte sévère. »
Que dites-vous de cette façon un peu leste de relever la magistrature du péché de paresse? Il paraît, en tout cas, que ce n'était pas la première fois que le journal en question admonestait Vilhisire M. X... Les derniers mots du dernier paragraphe de cette citation expliquent, s'ils n'excusent pas, cette liberté grande envers un magistrat. Celui-ci est soumis à l'élection, conséquemment à la réélection. Le cas est grave, el, soit dit à l'avance, ce mode de se donner des juges et de confier au premier intrigant venu (il ne s'agit pas de M. X...) la garde et la sauvegarde des plus graves intérêts n'est pas une des moindres excentricités du peuple américain.
Je poursuis les exemples.
Un magistral avait eu le tort, paraît-il, de commettre quelque peccadille, politique ou autre. Sa conduite, sévèrement jugée, fournit à un journal le sujet de la boutade suivante :
« Le juge**% qu'un vote dû aux violences el aux meurtres a porté au siège qu'il occupe aujourd'hui, n'a jamais figuré que sur la quatrième ou
cinquième ligne au barreau de... Comme avocat, et comme avocat de district, son nom n'a jamais occupé rattention publique; comme membre du Congrès, le peuple lui a fait savoir ce qu'il pensait de ses aptitudes en le dispensant de se représenter à ses suffrages, etc., etc. »
J'imagine que le lecteur a bien compris que j'ai substitué des initiales et des étoiles aux noms propres que les journaux où j'ai puisé ces citations avaient écrits tout au long. Il n'y avait donc ni précaution prise ni illusion possible. Contre de telles personnalités n'y a-t-il pas des mesures de rigueur à prendre? Il y en a de deux sortes : les deux magistrats dont il vient d'être questiou étaient parfaitement libres d'en appeler au jury en réclamant le bénéfice de la loi sur la diffamation par la presse, ou de se servir de leurs revolvers. Cette dernière juridiction est celle à laquelle on en appelle généralement le plus volontiers en matière de presse, attendu que le jury peut n'être pas d'accord avec le plaignant sur l'objet de sa plainte. Pour éviter d'être deux fois battu, on a recours à la justice infaillible du revolver.
Enfin voici, entre mille autres, un troisième exemple de l'extrême sans-façon delà presse dans
ses jugements sur les hommes publics. Il s'agit, cette fois, du président actuel des Étals-Unis, M. Buchanan. Ses hautes fonctions, pas phis que dans les deux cas que je viens de relater, n'ont arrêté l'enlraînemenl de la plume du journaliste. Il y a un an, M. Buchanan avait été sérieusement malade, et l'on avait dit ou l'on avait bien voulu supposer qu'il donnerait sa démission. Un journal, que l'incertitude d* dénoûment chagrinait, écrivit ceci :
(( On paraît douter, à Washington, si M. Buchanan mourra ou résignera ses fonctions. Nous penchons à croire qu'il ne fera ni l'un ni l'autre, ce qui est décidément pire que s'il faisait l'un ou l'autre. »
Enfin, à l'époque de la fièvre du câble transatlantique dont M. Field avait été le grand promoteur, une sorte de discussion, bien oiseuse à coup sur, s'engagea entre plusieurs journaux sur la nature de la récompense que l'on pourrait accorder à cet homme persévérant, et d'ailleurs d'un rare mérite. Un journal s'avisa de proposer la candidature de M. Field à la présidence des États- Unis.
« Non ! )) répondit à ce propos un autre jour-
liai, (( ne le déconsidérez pas; c'est un homme
de science, il faut savoir le respecter ! »
Si l'action de la presse aux États-Unis était aussi puissante qu'on le croit sur l'opinion publique, rien ne résisterait à l'extrême liberté dont elle jouit. On vient de voir jusqu'oîi vont ses droits de critique et de contrôle, et de quelle façon elle en use. Mais cette action, je l'ai dit, est limitée au centre où se 4)ublie chaque journal. En ce qui concerne l'attaque d'assez mauvais goût dirigée contre M. Buchanan, celui-ci en aura trèsprobablement ri en revenant à la santé et en ne résiliant pas son poste de président.
Si les fonctionnaires des villes ne sont en butte qu'aux attaques des journaux de la ville oii ils exercent leur mandat, ceux de l'État sont la proie de toutes les feuilles de l'État, tandis que les fonctionnaires fédéraux sont justiciables de la presse américaine tout entière. Les droits de la presse aux États-Unis s'étendent donc en raison que s'élargit le cercle des attributions des fonctionnaires, pâture ordinaire de ses critiques.
Nul fonctionnaire, par conséquent, n'essuie et ne supporte autant d'attaques que le président. Une seule chose le console ; c'est que, tant que
sa réélection n'est pas encore sur le lapis, il sait que le public n'y prend pas garde, et il en est quitte pour montrer, s'il en est pourvu en dose suffisante, cette philosophie dont parle Jefferson, le plus maltraité par la presse de tous les présidents de l'Union.
« Vous avez reçu, » écrivait-il, le 21 mai 180o, au juge Sullivan, « l'onction fédérale de la diffamation et du mensonge. Mais qui en a été exempt? Qui parviendra désormais aune fonction élevée sans avoir subi cette épreuve?... Le patriote, comme le chrétien, doit se dire qu'il est de son devoir de supporter les persécutions et les injures; et, plus l'épreuve sera sévère, plus il y aura de courage et de mérite à la supporter. Il faut pour cela, sans doute, un grand empire sur soi-même : mais c'est une vertu qui se fortifie à mesure que les occasions de l'exercer deviennent plus fréquentes. »
Celte philosophie qu'il recommandait aux autres, Jefferson ne l'avait point. Nul homme, je viens de le rappeler, n'a été autant que lui attaqué par la presse pendant toute sa vie. Il v a été trèssensible ; ne pouvant manifester son méconlentemeni publiquement, ni tirer vengeance de ces
altaques, il a épanché sa douleur, à cet endroit, dans plusieurs de ses lettres.
Le général Jackson, qui a été également vigoureusement harcelé par la presse, se montrait beaucoup moins soucieux de ces attaques que sou illustre prédécesseur.
Un jour (lu'il fumait fort tranquillement sa pipe, dans son cabinet, un des membres du ministère entra en se plaignant vivement,des poursuites dont il était l'objet de la part de certaines feuilles.
— Vous voyez ce monceau de journaux qui couvrent cette table, — répondit Jackson sans se déranger, — eh bien, vous pouvez ouvrir le premier qui vous tombera sous la main, je gage qu'il contient plus d'injures contre moi, à lui seul, que vous n'avez encore essuyé d'attaques. Cela ne m'empêche pas de fumer ma pipe et d^èlre président des États-Unis pour le temps qu'il me reste à faire.
Cependant Jackson n'avait pas toujours été aussi résigné ni aussi réservé à l'égard de la presse. Pendant la guerre de 1812, et lors de la défense de la Nouvelle- Orléans, Jackson, en vertu de la loi martiale qu'il avait proclamée sur le territoire de la Louisiane, fit arrêter et jeter en prison un
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journaliste, auteur d'un article qui avait déplu au général. Le journaliste obtint son élargissement sous caution. Jackson fit arrêter alors le juge qui avait prononcé l'élargissement du journaliste et les expulsa tous deux de la ville. Au retour de la paix, le juge, ayant repris son siège, cita à la barre le général Jackson pour avoir désobéi à un ordre de la justice et avoir fait porter la main sur un magistrat dans l'exercice de ses fonctions. Le général, tout couvert encore de ses lauriers, fut condamné à une amende de mille dollars, qu'il pîiya bel et bien. En 1844, le Congrès vota au général le remboursement de celte somme avecles intérêts accumulés.
C'est probablement de cette époque que datait la philosophie de Jackson à l'endroit de la presse.
Si les questions de politique générale et les discussions de haute volée sont à peu près bannies des journaux améiicains, on me demandera quels éléments peuvent concourir à leur succès et les rendre aussi absolument indispensables que je l'ai dit aux besoins de la population.
En dehors du système des attaques personnelles qui joue un grand rôle, ainsi qu'on l'a pu voir, dans le mouvement habituel de la presse, et qui est un excitant assez naturel, il faut reconnaître que dans aucun pays du monde, pas même en Angleterre, les journaux ne contiennent autant de renseignements et d'indications utiles que les journaux américains. Toute la puissance de la presse est là. Pour arriver à ce résultat, elle fait des dépenses gigantesques. Le budget de la presse américaine, associée pourse procurer les nouvelles de tous les coins du monde, atteint des proportions fabuleuses. La télégraphie électrique de l'univers entier est entre ses mains ; elle a des agents, sans compter les correspondants particuliers, à tous les coins du globe ; elle entretient à ses frais un steamer destiné à battre la mer d'un bout à l'autre de l'année, aux dangereux parages du cap Race, pour y attendre au passage tous les steamers arrivant d'Europe, recevoir les nouvelles et les journaux dont ensuite le télégraphe de Terre- Neuve transmet une analyse très-complète au bureau central de New-York, d'où les dépêches, d'une étendue de trois ou quatre colonnes, sont expédiées à la presse de l'Union entière.
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De tels sacrifices, à peine compensés par l'immense circulation des journaux , le sont par l'abondance des annonces : celles-ci atteignent, aux États-Unis, des proportions et sont la source de produits dont nous n'avons pas l'idée en France.
C'est un des côtés les plus curieux peut-être des mœurs de la presse que l'épisode des annonces. J'en donnerai plus loin quelques échantillons qui montreront jusqu'où peuvent aller les fantaisies de l'imagination, l'esprit de réclame, et la confiance dans la crédulité du public. Ce déploiement considérable des annonces est la cause continuelle de l'agrandissement des journaux : quelques-uns sont arrivés déjà à des dimensions gigantesques ; mais, plus ils s'allongent ou s'élargissent, moins on y trouve de rédaction proprement dite ; c'est aux annonces seules que l'on fait l'hospitalité plus large. La presse n'étant pas soumise au timbre, et aucune espèce de loi fiscale ne la gênant dans ses développements matériels, les journaux se donnent du papier autant qu'ils en peuvent imprimer.
Si ce n'est pour un Américain, qui y trouve incontestablement son compte, on peut dire qu'en
général les journaux des Étals-Unis ne sont pas très-intéressants ni même très-faciles à lire, à peu d'exceptions près, pour quiconque n'en possède pas la clef. Il y manque presque toujours cet ordre et cette disposition dans les matières auxquels nous sommes accoutumés en France. C'est un fouillis à n'y rien comprendre, jusqu'à ce que l'on ait appris le secret de ce galimatias. Les annonces seules , parlie privilégiée , ont l'avantage d'être classées méthodiquement. On peut donc dire qu'aux États-Unis les journaux ne sont institués que pour les annonces ; et cela se conçoit, dans un pays où la publicité est pratiquée sur une immense échelle et où le charlatanisme a mille fois plus de chances de succès que le génie lui-même.
Je viens de parler de la difficulté qu'on éprouve, à première tentative, à se débrouiller dans la confusion que présente un journal américain. Ce n'est rien encore quand ce journal est écrit en une seule langue. Mais il arrive, dans quelques États, que les journaux sont imprimés en deux ou trois langues, que les articles anglais s'enchevêtrent dans les articles français ; ceux-ci, dans les articles allemands; ces derniers, dans les articles
MORUUS INTIMES DE LA PRESSE iOl
espagnols, et jusque dans des tartines en langue indienne!
Celle multiplicité des dialectes, dans la composition d'un journal, est indispensable en certaines villes des États-Unis, où la population est un mélange de toutes les races, encore à leur première génération. Il faut satisfaire tout le monde, et en même temps ouvrir aux annonces autant de portes que possible. Aussi, les journaux, placés dans de telles conditions, lors môme qu'ils ne sont pas en mesure de réaliser de telles exigences, ne manquent -ils pas de laisser croire qu'ils peuvent y satisfaire. Je sais un journal qui, publié dans un de ces centres de populations bigar rées, porte en tête cette sorte d'enseigne en lettres majestueuses :
(f Ce journal, rédigé en français, pourra contenir des articles en allemand et même en anglais. »
(( Pourra contenir » ne dit pas qu'il contienne; mais cela suffît pour attirer des annonces en anglais, en allemand, et des abonnés qui attendent
qu'on leur donne des articles en la langue qu'ils comprennent.
Il y a encore un assez grand nombre de journaux rédigés en français aux États-Unis, notamment dans la Louisiane, où, sur soixante et onze journaux (pour une population de 800,000 âmes environ), vingt-huit sont publiés en français ou ont une partie en français. Quelques-uns d'entre eux sont écrits en très-bon et très-excellent style ; la plupart se ressentent un peu trop du long séjour de leurs rédacteurs dans un pays où la langue française, se perdant de jour en jour, ne sera bientôt plus qu'un souvenir d'autrefois. La persistance que mettent ces journaux, essentiellement américains par l'esprit et par la forme, à s'escrimer en français, m'a paru une fantaisie charmante et comme un défi spirituel.
Les journaux, en Louisiane, comme dans le reste des États-Unis, servent un peu à tout, prêtent à toutes les fanlaisies, à tous les épanchements intimes qui montrent de leur part un sansgêne quelquefois agréable vis-à-vis du public, et celui-ci paraît s'en accommoder à merveille.
Ainsi, veut-il remercier un ami d'avoir songé à lui, le rédacteur, plus sûr de la fidélité de son
journal que de l'exactitude de la poste, met en lèle de sa feuille une note dans le genre de celle-ci, que je reproduis littéralement :
« Merci à notre ami L...., du.... (un autre journal), pour la copieuse et succulente brochette qu'il nous a envoyée. II ne manquait que lui au déjeuner où nous en avons fait raison, pour que ses perdrix, ses cailles de laurier, ses grassets, fussent encore meilleurs. Que saint Hubert l'entoure toujours de sa protection spéciale pour lui payer l'attention dont nous avons été l'objet. »
El le public de dire : « Bon appétit ! »
Il arrive quelquefois à certains journanx d'oublier de paraître à jour fixe. Ils s'en consolent et consolent leurs abonnés avec la première raison venue. Par exemple :
(( Le North-Carolina Times n'a pas été publié les deux semaines passées pour deux causes : la première est que, Tavant-dernière semaine, nous étions absents pour affaires ; la seconde est que, la semaine (Jernière, nous étions soufîranl d'un rhume. »
Tn autre jour, c'est l'excuse suivanle :
« Nos abonnés nous excuseront du long retard que le ilmer vient d'éprouver dans sa pjiblication ; nous l'aurions fait sortir (c'est un journal en français, et je copie) une semaine plus tôt, sans le manque de papier qui est venu nous forcer à nous croiser les bras bien malgré nous ; maintenant nous espérons ne plus jamais être pris au dépourvu, et en faveur d'une si bonne volonté, nous croyons que nos lecteurs ne nous garderont pas rancune. »
Enfin, arrive- t-il qu'un journal, toujours faute de papier probablement, laisse envahir toute sa feuille par un débordement d'annonces : il ne s'en préoccupe pas autrement, et écrit bravement ceci en tête de ses colonnes :
(( Tous les articles remis au prochain numéro. »
Il est rare que le lecteur s'en formalise.
Toutes ces fantaisies et ce sans-gêne extraordinaire prouvent, ce que je disais plus haut, que les journalistes savent le peu d'influence qu'ils exercent sur les masses et le public. Plus de dignité de leur part, avec tout autant de talent et moins de parti pris de gagner de l'argent quand
même, imposeraient davantage et fourneraienl au profil (le la presse.
Voici un épisode de presse oij l'excentricilé du tniil est relevée par un élan de dignité ; cela vaut doublement la peine d'être rapporté.
L'éditeur d'un journal du Missouri reçut un jour la lettre suivante :
« Monsieur, ayez la complaisance dem'envoyer votre journal ; j'ai des domestiques qui me demandent quelque chose à lire. »
La leltre n'était que naïve et ne cachait aucune malice. Le journaliste la publia et la fit suivre des observations suivîuites :
« Voilà des domestiques qui font i>feuve de bon sens. Nous leur enverrons notre journal, et nous espérons qu'il leur donnera le sentiment de la dignité humaine, l'horreur de la servitude et le désir de s'élever à la condition d'hommes libres. ))
C'était bien répondre de la part d'un des journaux les mieux faits des États-Unis et où il y a le plus de talent réel ; il se nomme la Revue de l'Ouest, est rédigé en bonne langue française et se publie à Saint-Louis.
Celte absence assez générale de dignité, non
pas de dignilé personnelle, mais de dignité de journal, que l'on remarque dans la presse et qui affaiblit incontestablement son autorité, tient à une absence égale de dignité dans la vie politique, que la presse a la prétention de refléter. Sans empiéter, dès à présent, sur ce chapitre de la vie politique, où j'aurai tant d'excentricités à signaler, je dirai que les meetings, aux époques d'élections surtout, sont très-fréquents aux États-Unis, et qu'il s'y fait des espèces de cours de politique à l'usage des électeurs. L'intérêt des orateurs est naturellement d'avoir le plus grand nombre possible d'auditeurs à ces réunions; il n'est donc pas de moyens qu'ils n'emploient pour attirer du
Les époques d'élections sont généralement le moment où les journaux font tous les efforts imaginables pour exciter l'attention et la curiosité. C'est, par conséquent, le moment où la moisson des annonces est la plus abondante. Ces deux choses marchent de pair et se commandent : Tin-
lérèl politique et les annonces. Celles-ci sont le stimulant principal ; le triomphe d'un parti ou d'une opinion n'est que secondaire. La première condition à remplir, pour un journal, est donc, à une de ces périodes toujours agitées des élections, de forcer l'attention du public. Tons les moyens sont bons pour arriver à ce but. En voici un des exemples les plus originaux que je puisse signaler, et qu'imagina un journal du Mississipi, la Bannière américaine, qui était la propriété d'une femme. Le journal en question publia, un matin, l'avis suivant :
« Nous avons le plaisir d'annoncer aux lecteurs de la Bannière américaine queM. John J. Smith, habile écrivain et Américain zélé, attaclié depuis quatorze ans à la presse du Mississipi, vient d'être engagé pour soutenir dans notre journal la discussion politique pendant les élections. Quoique M. Smith soit un gentleman d'un caractère charmant et plein de courtoisie, il a déjà eu cinq duels et a tué chaque fois son homme. Il met au service de notre rédaction, indépendamment d'une niasse d'arguments et de raisonnements politiques, deux longues épées, un fusil Parson, deux revolvers, et une collection remarquable de cannes et de
triques, sans parler de deux jarrets d'acier. Nous demandons pour lui un accueil cordial dans le corps des écrivains politiques. »
« iSota hene. — i.es cartels seront reçus à la rédaction, de neuf heures du matin à trois heures de Taprès-midi. »
Le revolver, le fusil et la canne jouent, malheureusement, un rôle important dans le journalisme américain. Les duels sont en grand honneur parmi les journalistes, et ils ne se font pas faute de recourir à ce genre de polémique; ils sont aussi très-souvent victimes de guets-apens, d'attaques nocturnes, de vengeances ou de revanches de la part des spadassins des partis politiques. Ji est toujours prudent à un journaliste de marcher bien armé, aux États-Unis; c'est la conséquence de l'extrême liberté de la presse, et de l'esprit de fantaisie excentrique qui la guide.
A certains moments, les bureaux de rédaction des journaux se convertissent littéralement en arsenaux ; le canon, chargé à mitraille, y figure même quelquefois, et je sais de ces bureaux de rédaction qui ont soutenu de véritables assauts en règle.
Un journal californien donnait un jour l'esquisse
MOKURS INTIMES DE LA PRESSE Ho
suivante de la vie d'un journaliste à San-Francisco ; elle se rapporte un peu aux journalistes de toute l'Amérique :
(( Le journaliste, » dit la feuille en question, « se lève à dix heures, s'habille, prend son chapeau, orné de six à sept trous de balle, et va au restaurant pour déjeuner. Après déjeuner, il se rend au bureau du journal pour parcourir les feuilles du jour, et trouve que dans l'une il est traité de « misérable, » dans une autre de a menteur, » et dans une troisième de « drôle. » Il sourit à l'idée plaisante d'avoir quelque chose à faire, remj)iit trois cartels en blanc (car il en a toujours deux ou trois rames sous la main, afin (le ne pas perdre de temps), les envoie à qui de droit, et se met à écrire un article de fond, quand tout ù coup il est dérangé par quelque manant qu'il se voit contraint de jeter à la porte. A midi, il apprend que ses cartels ont été acceptés et qu"à trois heures il a une affaire de cette nature à régler sur le bord de la mer; il y va, tue son homme et vient diner. Il retourne au bureau du journal ; en y allant, il tombe dans une rixe populaire, d'où il échappe à trande peine sans contusions ni blessures. Il arrive à son sanctuaire
i16 • EXCF.NTRICITKS AMÉRICAINES
et trouve une machine infernale sur sa table ; sans s'étonner et sans s'émouvoir le moins du monde, il la prend et la jette par la fenêtre ; puis il écrit un premier San-Francisco sur quelque sujet de morale, et part pour le théâtre. Attaqué sur son chemin par trois hommes, il en tue deux et conduit le troisième à la station de police la plus proche.
» En rentrant, sur les onze heures, au bureau, il terrasse un homme qui essayait de le voler, lue un chien d'un coup de pavé, risque d'être écrasé par un cabriolet, a la queue de son habit coupée, reçoit, sur le seuil même de sa porte, deux balles dans son chapeau, se félicite de la chance qu'il a eue de sortir sain et sauf de tant de mésaventures, écrit jusqu'à deux heures de la nuit, se couche et dort tranquillement sur les deux oreilles jusqu'au lendemain matin. »
Il y a là beaucoup de vrai, au point de vue des nombreux incidents qui entourent l'existence du journaliste aux Étals-Unis. En accumuler toutes les péripéties sur la tête d'un seul, — dans l'espace d'une seule journée, —c'est trop ; mais cette boutade retrace en même temps le côté des désordres de la vie à San-Francisco, qui a été et
sera lon^ilenips encore le théâtre de bien des exploits dramatiques.
Je reviens aux annonces, que j'ai dit être nonseulement la partie essentielle des journaux, en Amérique, celle à laquelle on donne le plus de soins, mais qui résume, en même temps, tout ce que l'audace du mensonge, l'imagination, la fantaisie, le caprice, le besoin d'exciter l'intérêt, la curiosité, la passion, peuvent inventer.
Et d'abord, aux États-Unis, tout s'annonce, par celte raison que « le temps étant de l'argent, » il est plus simple de dépenser cinq ou six dollars en avis au public, que de perdre deux ou trois jours en démarches ou en recherches. C'est toujours un bénéfice. Puis la crédulité du public américain est exemplaire ; il ne croit, en tout cas, qu'aux choses qui ne craignent pas d'en appeler à la publicité, et surtout à celles qui abusent de la publicité. Enfin, comme une part de la vie des Américains est régulièrement attribuée à la lecture des journaux, c'est tout avantage de confier à ceux-ci le soin de porter h la connaissance du
il8 EXCENTRICITÉS AMÉRICAINES
public ce que le public n'a pas le temps d'aller
chercher.
De cette nécessité à l'abus, il n'y a pas loin.
J'ai dit que l'ordre le plus méthodique règne dans la classification des annonces, ce qui prouve le respect que professent les journaux pour l'économie de temps que chacun peut donner à la lecture de telle ou telle colonne d'une feuille. Les pages d'un journal sont, en outre, bariolées de dessins qui servent à guider les yeux.
Ici, vous voyez un nègre fuyant à toutes jambes, portant sur l'épaule un petit paquet de linge au bout d'un bâton : il s'agit de quelque esclave marron, ayant quitté la maison de son maître avec armes et bagages. On donne son signalement, et on ofîre de 25 à 50 dollars de récompense à qui le ramènera.
Au-dessous, c'est une autre image représentant un nègre assis et tenant à la main une miche de pain : il s'agit de nègres à vendre.
Le style de ces annonces est quelquefois curieux. Nous en reproduisons quelques échantillons :
(( On trouve à vendre, maintenant, cent nègres de bonne mine, à savoir : nègres de chambre, cuisinières, blanchisseuses et repasseuses de pre-
MOEURS INTIMES DE LA PRESSE 'I 19 mière qualité. Un charpentier de première qualité. Un ingénieur de premier ordre. »
« D'un bout à l'autre de l'année, on trouvera là (au dépôt indiqué) un grand assortiment bien choisi de nègres achetés expressément pour ce marché, et le soussigné en reçoit, chaque semaine, pendant la saison. »
« Le local est situé... (indication de la rue). Cet emplacement est avantageux pour les négociants et les hôtels. Les soussignés pourront fournir des logements aux marchands de nègres. Dans tous les cas, ils s'efforceront de contenter leurs clients. »
Un peu plus loin, c'est un homme habillé d'un costume mi-indien, mi-européen, monté sur un cheval au galop : c'est un dentiste qui « extirpe les dents à pied ou à cheval, au choix du patient. » A droite, une maison; à gauche, un navire sous voiles ou sous vapeur; plus bas, un squelette, et, regardant celui-ci, un homme obèse en train d'avaler un verre d'une certaine liqueur, etc., etc. Chaque annonce a son enseigne et son illustration. C'est à qui enchérira demain sur celle que son voisin a publiée aujourd'hui.
C'est une chasse qui coûte cher, mais qui rap-
porte beaucoup aux journaux. Ceux-ci, prolilant habilement de ces rivalités, ont des crescendo de rédaction intarissables pour attirer l'annonce et exciter entre voisins l'ardeur de la concurrence. A considérer quelquefois la médiocrité de la rédaction politique du journal, on s'étonne qu'il se trouve tant d'esprit, de verve, de ressources et de variété au bout de la plume des rédacteurs, pour amplifier les réclames, et faire toujours pâlir celle de la veille, ce qui semblait impossible au premier abord.
L'annonce, aux États-Unis, outre le caractère bizarre de sa forme, ne respecte rien et personne ; chacun et tout lui sert de prétexte.
L'an passé, mademoiselle Piccolomini vint à la Nouvelle-Orléans donner des représentations. Tout aussitôt un pharmacien de la ville, certain que le nom de l'artiste devrait attirer les yeux partout oii il serait imprimé, s'empressa de publier une annonce conçue dans la forme que voici :