‹ Excentriques et grotesques littéraires de l'AgenaisChapitre 11 sur 13 · GROTESQUES PATOIS · texte numérisé non relu

GROTESQUES PATOIS

Si la traduction d'une œuvre célèbre en une langue vivante a sa raison d'être, son travestissement en un langage incertain et à peine usité est une excentricité que pourrait seule excuser l'exécution remarquable de ce jeu d'esprit.

Un Agenais du xvn^ siècle, Guillaume Delprat, a traduit, il est vrai, en langage populaire les Bucoliques de Virgile * ; mais le cas est tout autre : le patois était, de ce temps, très pratiqué, et il s'agissait de latin, langue morte échappant alors au public. La version agenaise se sauve, d'ailleurs, par le savoir-faire du poète.

Un plus que médiocre versificateur du xvii'' siècle, Escorbiac, a eu la naïveté, dans sa Christiade (Paris, 1613), do classer les mauvais vers parmi les maux que le péché originel a fait fondre sur l'humanité !! — Bien que très fortement exagérée, cette opinion pourrait avoir des partisans plus ou moins convaincus.

On ne s'attend pas sans doute à voir prolonger longtemps encore cette pénible nomenclature. Je suppose plutôt qu'on me saura gré d'écarter résolument une multitude de Grotesques dépourvus de tout intérêt quelconque, d'exclure surtout la légion d'insipides rimailleurs dont on ne peut tirer le moindre profit, pas même un soupçon de gaîté.

Je ferme donc ici la série des poètes, déjà trop longue peut-être, et j'arrive aux prosateurs, dont un, au moins, mérite quelques instants d'attention.

' Las BucoUcos de Birgilo, tournados en bèrs Agenez, dambé lou Lati à constat, per fa beyre la fidelitat de la traduction (Agen, Th. Gayau, 1696, iû-12 de 105 pp.)«

JOSEPH BOUZERAN

(d'agen )

Une intelligence remarquable qui sombra dans une étrange folie raisonnante ; un esprit d'élite que détraqua une idée fixe.

Joseph Bouzeran, né à Agen le 25 décembre 1799, mort à l'hôpital de la même ville le 2 novembre 1868, était fils d'un huissier. Il passa brillamment ses examens de licence et se consacra à l'Enseignement. Professeur de rhétorique en divers lieux, il dut abandonner sa situation officielle à la suite de divers scandales provoqués par la singularité de ses idées et de ses théories.

Il croyait avoir découvert un système général d'unité linguistique. Ceci était une obsession qui ne l'abandonna plus : l'incohérence élut pour jamais domicile dans ce cerveau détraqué.

En 1831, il fonda à Cambrai un petit établissement privé qui fut d'abord assez prospère, mais que son attitude imprévue ne tarda guère à compromettre.

Rentré un instant dans l'Université, en 1839, à Châteauroux, il dut en ressortir bientôt, et en novembre 1843, il fut enfermé à Charenton, après de violentes scènes accomplies au Ministère de l'Instruction publique.

Bouzeran resta trente-un mois à Charenton, d'où, en 1846, il rallia sa ville natale.

C'était alors, ai-je dit ^ un type de bohème aux idées

* Bibliographie générale de l'Agenais, art. Bouzeran, t. i, p. liO.

JOSEPH BOUZERAK 39

Iroublëes, que bien des Agenais se rappellent encore avoir vu errer par les rues, remorquant une livrée de misère et en état fréquent d'ébriété.

Mais, avant de s'obscurcir, cet esprit avait eu de beaux jours et une valeur que démontrent ses premières productions.

Son incohérente conception de V Unité linguistique raisonnée n'était certes pas le rêve d'un sot, mais bien le râle d'une intelligence qui s'éteint.

Il demandait à cor et à cris les moyens de propager sa doctrine, sollicitait l'accès de l'Ecole Normale, l'autorisation d'ouvrir un cours public ; il harcelait Villemain, alors ministre de l'Instruction publique, de ses placets et de ses démarches, et avait fini par exaspérer jusqu'aux huissiers du Ministère. Il en vint à des manifestations bruyantes et scandaleuses, brisant un buste, renversant des tables et se livrant à des actes qui ne pouvaient laisser aucun doute sur son état mental.

Les premières publications de Joseph Bouzeran sont remarquables :

— Fables choisies de La Fontaine, traduites en ver'^ grecs (Paris, Delalain, 1828, in-12).

— Méthode naturelle aj)pliquée aux langues mortes pour faciliter et abréger les études (Cambrai, 1833, in-8°).

— Grammaire française en narratiojis, tirées des Voyageurs modernes, de l'histoire des naufrages, de l'histoire naturelle, etc. (Paris et Cambrai, 1836, in-12.)

Plusieurs autres écrits encore se rapportent à cette période lucide de la vie de Bouzeran ^

C'est en 1839 que la raison du malheureux professeur sombra complètement dans une conception chimérique.

' V. Bibliographie de V Agenais, t. i et m,

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C'est aussi à cette époque qu'il fît imprimer la première édition de la brochure étrange qui traduisait son rêve d'halluciné, brochure qui eut un tirage agenais à 3.000 exemplaires :

— Essai d' Unité linguistique raisonnêe, ou de la Philosophie du Verbe dans la Trinité catholique. — Agen, imp. P. Noubel, 1847, in-8o de 57 pp.

Je n'insisterai pas maintenant sur cette élucubration lamentable, dont on retrouve une sorte d'écho dans une autre divagation venue beaucoup plus tard :

— Par le Principe Trinitaire, V Enseignement appartient de droit au Clergé. — Bordeaux, Ducol, 1854, in-8° de 16 pp.; 2^ édition : Agen, Quillot, 1865, in-8o de 30 pp.

Dans le trouble moral où il se démène, l'auteur inconscient retrouve sous sa plume bien des épaves d'une érudition peu commune.

Les diverses productions de la seconde période de la vie de Bouzeran n'ont que l'intérêt relatif que peut inspirer un cas pathologique. Réservant seulement la très curieuse brochure écrite au sortir de Charenton, en 1846, je me borne à la mention de quelques poésies qui n'ont, du reste, rien de bien caractéristique :

— Lettre de Silvio Pellico à Maria, sa sœur. En vers. — Agen, s. d. (1852), in-S^ de 8 pp.

Pièce extraite d'un petit journal littéraire agenais: Le Papillon, du 22 novembre 1852.

— Paroles suprêmes. Poésies. — S. 1. n. d. (Ibid., 1853), in-S» de 8 pp.

— L'Indépendance du Pape au xix® siècle. Poème. — Agen, 1865, in-8^

■— Chant de départ des Apôtres. — Agen, 1865, pièce in-S» de 2 pp.

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— Cantate en l'honneur de Jasmin, poète agenais, — S. l. n. d. (Agen, 1868), pièce in 8° de 2 pp.

Ces poésies, comme d'ailleurs toutes celles que Bouzeran donna au Papillon agenais en 1852 et 1853, en même temps que des articles littéraires et philosophiques, sont bien parfois étranges ; mais elles conservent néanmoins toujours et malgré tout une forme châtiée qui rend plus triste encore l'incohérence d'un esprit aussi bien doué.

Au lieu de faire des citations encombrantes, je préfère m'occuper du mémoire particulièrement curieux imprimé en 1846 :

— Appel d'un Agenais à ses Compatriotes et à la presse indépendante. — Agen, impr. Quillot, 1846, in-8°de 29 pp,

Brochure portant cette épigraphe : « Avons-nous des Bastilles secrètes, ignobles ? »

Bouzeran raconte ici les tribulations qui précédèrent et suivirent son internement à Charenton. Son récit est parfaitement lucide, en dehors de ce qui touche plus ou moins à son dada philosophique. Il déblatère avec violence contre le régime adopté dans l'hospice oij il venait de séjourner du 29 novembre 1843 au 30 juin 1845 ; il discute même très nettement son propre cas.

J'extrais de ce mémoire le passage suivant relatant une conversation entre l'auteur et le médecin en chef de l'établissement, M. Foville. Nous trouvons là précisément, en même temps que des alternances de raison et de folie, l'exposé du fameux système de V Unité linguistique :

« . . . . Peu à peu, M. Foville sortit du silence prudent qu'il avait gardé depuis sa première visite déjà mentionnée. Il me parla de l'Unité linguistique. « Docteur, lui dis-je, un système philosophique sur les langues ne « vous regarde pas ; excusez la crudité de l'expression. Je ne veux point V établir un précédent fâcheux pour les auteurs quels qu'ils soient ; ou

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» bien ils seront obligés de venir à Charenton pour vous soumettre leurs » œuvres et savoir de votre bouche si elles ne sont point entachées d'er- » reurs ou de /"o//^. Acceptez-vous cet excès de ridicule? Néannaoins, si » vous insistez, je veux bien, sous toutes réserves, vous démontrer mathé- » matiquement, en peu de mots, la vérité de mon systôme. Voici donc la » proposition incontestée, incontestable : Un auteur met logiquement son » nom sur son œuvre; or il n'y a qu'un auteur en principe, donc il » n'existe qu'une œuvre en conséquence, qui ne demande qu'un verbe pour » son expression. — Je ne comprends pas très bien, me disait-il. — Cela » ne m'étonne pas, Docteur, vous n'avez pas étudié la matière; d'ailleurs » n'êtes vous pas juge et partie, un peu intéressé à trouver que j'ai tort? )> Votre position est assez délicate. Toutefois, je vais être plus clair : Que » voyons-nous dans la création? Des effets, qui supposent et proclament né- » cessairement une cause. Donc, de la part de Dieu, ou de la part de » l'homme, nous n'apercevons toujours que l'idée de cause; c'est donc cette » idée unique qui nous frappe sans cesse ; c'est donc cette idée que la » création première ou seconde parle à nos oreilles où à nos yeux ; il n'y a « donc qu'un verbe pour exprimer l'idée unique de cause. Il y a donc unité » de linguistique chez l'homme, aussi bien que dans la création. En effet, )> continuais-je, tout est fondé sur le principe trinitaire, père, fils, relation. » C'est la seule vérité qui existe, la seule vérité possible jusque dans les )> hypothèses le. pius hardies, tant qu'elles ne s'écartent pas de la logique. » Pour se trouver en dehors de la trinité, fondement essentiel, inévitable > de l'existence, il faudrait qu'un être ne fût ni principe ni conséquence. » Essayez, Djcteur, de trouver ce Phénix, et mon système croule en entier; » j'avoue mon erreur, et je souscris à la folie. Vous ne répondez-pas, Doc- » teur ? Allons, parlez, combattez ma logique par une logique supérieure ; 0 car ce n'est qu'à cette condition que je prétends vous céder. » Et le docteur se tenait bouche close, ce qu'il a toujours fait et avec raison.

» D'autres fois, simplifiant la question, je disais au docteur: « Supposez « que vous êtes l'auteur de tout, quel nom permettrez-vous à côté du vôtre? » Evidemment aucun. Vous exigerez pour vous, pour vos œ.\x\vQS,V unité du » verbe, de peur de vous dessaisir de vos droits sur elles, et de les détour- » ner de leur fin qui n'est autre que vous. Pourquoi Dieu n'agirait-il pas » de même? » — Et le docteur restait muet, ou bien il m'adressait des compliments: » Vous avez beaucoup d'esprit ; vous présentez tout cela » avec un art infini. — Mais je n'en suis pas moins fou, n'est-ce pas, Doc- « teur ? — Je vous crois malade, disait-il, avec une inqualifiable bonhomie. » — A quel signe? — Certes, la folie est un mal qui se traduit par le re- » gard, par le geste, par les actes, par les paroles qui manifestent l'inco- » hérence des idées. — Trouvez-vous en moi ombre de trace à cet égard ?» Point de réponse. »

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N'est-ce pas que voilà une page bien curieuse ? Nous n'en saurions trouver de plus topique. Elle peint Bouzeran tout entier, avec une précision, un relief qu'il serait impossible d'égaler.

L'infortuné professeur passa ses dernières années dans les conditions les plus navrantes, vivant de la commisération publique, vautrant sa folie dans les vertiges de l'ivresse, mais souriant néanmoins à son idée fixe et obsédante. De rares et vagues lueurs de raison semblaient, par instants, pénétrer dans cet esprit obscurci, et l'homme, alors, tendait visiblement à se ressaisir pendant la durée de cet éclair.

On le recherchait souvent, on l'écoutait parfois avec cette curiosité involontaire qu'inspire un mystérieux problème, et l'on n'y perdait même pas toujours son temps.

J'ai gardé du bohème dément un très vif souvenir. Je crois le voir encore, avec ses longs cheveux gris, ses traits anguleux et émaciés, ses vêtements sordides, suivi par des enfants moqueurs, auxquels il adressait des conseils pleins de sens et les recommandations les plus sages.

Que d'anecdotes variées pourraient être rassemblées sur ce détraqué longtemps populaire !

Où et comment vivait-il ?

Quand, aux heures avancées de la nuit, la fatigue triomphait de ses forces ; quand le repos s'imposait à ce corps surmené, quel asile ralliait le malheureux ? — C'était ici, là, partout et nulle part.

Longtemps, il fréquenta les caisses vides laissées, après déballage, sous les Cornières d'Agen ; puis il choisit pour retraite une grotte naturelle située vers l'angle sud-ouest du rocher de l'Ermitage, sous le pavillon de Bellevue. Ce fut pendant plusieurs années le seul refuge qu'on lui connût. On raconte qu'à cette époque il fut appelé comme témoin dans une affaire correctionnelle, et que l'huissier chargé de

signifier la citation dut, après enquête, inscrire sur son exploit ce singulier domicile, et môme instrumenter au seuil de la grotte.

Un jour, le nomade crut trouver un meilleur gîte. C'était lors de la construction du château d'eau pour l'alimentation hydraulique de la ville, quand l'entrepreneur des travaux approvisionnait au bas du coteau les buses de canalisation. Redescendant, un matin, de son étrange perchoir, il remarqua l'ampleur et l'évidente commodité de ces tuyaux hospitaliers et jugea qu'il pouvait non seulement leur demander un abri confortable, mais encore éviter désormais une ascension quotidienne que de trop abondantes libations rendaient souvent fort laborieuses.

Bouzeran, comme Bias, portant tout avec lui, le déménagement ne pouvait le préoccuper ; aussi, dès la nuit suivante, au lieu de gravir l'étroit et l'apide sentier conduisant à la grotte, se glissa-t-il, en rampant et sans hésiter, dans le plus accessible des tubes en dépôt. 11 s'y blotit en sybarite, presque tout en entier, n'ayant guère que les pieds qui émergeassent du nouveau logis.

L'heure était indue et l'obscurité profonde.

Peu d'instants après, un passant attardé s'arrêtait brusquement devant les buses ; mais il s'enfuyait bientôt sous le coup d'une folle épouvante, en entendant surgir de l'une d'elles une voix sépulcrale qui protestait énergiquement contre son... excès de familiarité !... C'était Bouzeran qui, réveillé en sursaut par une inondation insolite, vociférait dans son étui.

Comme il n'y aurait que bien peu d'intérêt à multiplier ces menus récits, je n'ajouterai au présent médaillon que les quelques lignes suivantes :

Un soir d'hiver, un jeudi de l'année 1860, par un froid très intense, Bouzeran, aviné et grelotant, se présentait aux

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portes du théâtre d'Agen, où il voulait absolument pénétrer malgré le factionnaire qui en gardait l'entrée* . Celui-ci, fatigué de son obstination, dut finir par le repousser un peu énergiquement. Alors le pauvre fou, se redressant de toute sa taille, le front altier et le geste superbe, drapé dans une majestueuse dignité , fulmina de sa voix très sonore : « Représentant de l'armée française, ne brutalisez pas les citoyens ! »

< Il y avait alors, et il 'y eut même jusqu'en 1870, un factionnaire à la porte du théâtre, les soirs de représentation. Ce factionnaire était emprunté au poste, également supprimé, fourni à l'Hôtel de Ville.

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