NASSE -LAMOTHE
( DE VIAKN'E )
Jean Nasse, dit Nasse-Lamothe, né à Vianne le 3 novembre 1758, était curé de Damazan en 1789. Il accueillit d'enthousiasme les théories nouvelles ; puis, après la tourmente, il se retira sur sa terre de Lamothe, dont il s'était adjoint le nom, et se donna tout entier aux travaux littéraires.
On raconte que l'ex-abbé Nasse avait conçu pour Vianne une haine profonde et juré de ne plus jamais pénétrer dans ses murs. Il tint parole. On le voyait, en effet, errer fréquemment autour des remparts si bien conservés de cette remarquable bastide, s'arrêter parfois et longuement devant les portes, mais sans jamais les franchir. Ceci nous donne déjà un avant-goût de son originalité.
Nasse ne fut qu'un poète inférieur, auquel on n'aurait sans doute pas pris garde et dont je ne m'occuperais pas moi-même à cette place, s'il n'avait poussé la sottise et la vanité jusqu'à se considérer comme infiniment supérieur à Boileau, dont il entreprit de réformer VAi^t poétique :
— Boileau Despréaux corrigé dans son Art Poétique, ou ce Poème classique reproduit avec des changements essentiels et raisonnes, par J. N.-L., de V. . .ne (Lot'et'Garonne.) — Agen et Paris, an Xlll [1806], in-18 de 120 pp.
Nouvelle éà\l\ox\, soigneusement revue et complétée par 7iombre d'articles échappés dans la pre77îiêre (Bordeaux, 1808, in-i2 de 115 pp,).
JVAgSE-LAMOTHE |9
Je reprends ici, en le complétant, ce que j'ai écrit à ce sujet en 1887 < :
Cette publication excentrique souleva naturellement un toile général ; elle valut à l'auteur "les sarcasmes de Paris et de la province, et les épigrammes fondirent sur lui de tout côté. Son imprimeur même, Raymond Noubel, homme d'esprit et rimeur agréable, lui décocha plusieurs traits satiriques ^. L'Indicateur des 15 et 31 janvier 1809, le Journal de l'E'mpire, la Revue philosophique, etc. se réjouirent à qui mieux mieux aux dépens du malencontreux réformateur, dont on ne parvint pas cependant à troubler l'imperturbable sérénité.
L'œuvre est simplement prodigieuse.
Dans sa préface, Fauteur dénonce VArt poétique, «réputé ordinairement pour le chef-d'œuvre de Boileau », comme celle de ses productions la plus négligée, et s'élève contre « les inexactitudes et les fautes majeures qui s'y trouvent,... qui ne peuvent qu'égarer l'ingénuité de l'âge... et nuire essentiellement au progrès des lettres et du goût. »
Les variantes adoptées par le singulier critique sont indiquées, commentées et référées par des lettrines en ma^^ge.
Et quels commentaires ! Partout sont découverts les plus affreux crimes littéraires : incorrections, impropriété de termes, non-sens, solécismes, erreurs prosodiques, absurdités, chevilles, transpositions vicieuses, hérésies grammaticales. L'énumération serait interminable.
Le pauvre homme !
Son système de corrections mérite , du reste , d'être signalé.
< Bibliographie géiiérale de l'Agenais, art. Nasse-Lamothe, t. iij p. 157. - Journal de Lol-ot-Garonne des 4 et 7 avril 1807.
20 EXCENTRIQUES ET âROTBSQDES
Boileau débute ainsi :
« C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur Pense de l'art des vers atteindre la hauteur. »
Nasse rectifie :
« Fier d'un heureux essor, un novice rimeur Croit en vain du Parnasse atteindre la hauteur. »
Je néglige le commentaire. Le dixième vers :
« Ni prendre pour génie un amour de rimer »,
le scandalise et l'irrite. Il substitue attrait à amour et écrit, sans sourciller :
« Ni prendre pour génie un attrait de rimer. »
Tout le reste est à l'avenant.
Les avanies amenées par cette burlesque tentative conduisirent si peu notre poète à résipiscence, qu'après avoir voulu réformer Boileau, il daigna s'apitoyer sur les défauts de Delille et n'hésita pas à se proclamer l'heureux rival de Virgile dans le poème suivant :
— Le Séjour des Champs. Poème descriptif, avec des Notes de l'auteur fj. N'-D^', de Lot-et-Garonne) ; suivi de la Description et Topographie de son lieu natal, autre petit Poème. — Agen et Paris, 1817, în-18 de 129 pp.
Le petit poème à la suite (p. 119 à 125) a pour titre spécial : Description et Topographie de V...ne d'Albret (Lot-et-Garonne), et le volume est complété par un Epilogue ou Appendice de cinq pages sur la propriété de Lamothe.
Pour bien établir la valeur réelle de Nasse-Lamothe comme poète, je citerai quelques passages du Séjour des Champs.
En voici l'exorde ;