DE SAINT-MAURIN
Un Grotesque presque sympathique.
Né à Saint-Pierre-Delpech (ou del Pech), près de Saint- Maurin, le 9 septembre 1827, Génies de Langle (Jean- Gratien) fut d'abord employé, j'ignore à quel titre, dans l'Administration des Domaines ; puis il s'établit comme commissionnaire en marchandises à Agen, où il est mort le 27 octobre 1892.
Il parvint à faire imprimer dans cette ville jusqu'à six brochures poétiques de bien étrange facture, dont voici l'indication bibliographique :
— Impressions d'un Infortuné, ou son Ame écrite. Poésies. — Agen, impr. E. Maury, 1872, in-8o, de 56 pp.
— Les Confidences de Joseph, le Futur de Lucette. Poème. — Agen, ibid., 1872, in-8o de 30 pp.
— Le Suhnergé. Paroles d'un jeune Epoux devant V Inondation du Midi de la France, en 1875. Poésies. — Agen, impr. V. Lenthéric, 1875, in-8°, de 7 pp.
— Paroles d'un Infortuné sur l'existence de l'Etre suprême, et Quelques mots sur les divers attraits de la nature. — Agen, ibid., 1876, in-80, de 38 pp.
— Le Repentir de Jeanne, jeune Pécheresse mourante et délaissée; ses dernières paroles sur la terre étrangère. — Agen, ibid., 1878, in-80 de 18 pp.
— Enigmes, Proverbes et plusieurs autres Sujets divers. — Agen, impr. S. Demeaux, 1878, in-S» de 42 pp.
Ces productions plus ou moins singulières, que l'auteur famélique colportait lui-même dans le placement de diverses marchandises, ne lui apportèrent pas le bien-être, mais elles sont curieuses à divers titres. Elles accusent même une certaine intuition poétique s'égarant fréquemment dans le vague, et aussi quelque sentiment précis des règles de la prosodie française et de la science du rythme.
L'excentricité^ ici, est donc plutôt dans le fond que dans la forme. La pensée, fruste, un peu confuse et que la traduction exténue, s'éparpille en un flot de réminiscences de lectures.
La note des six brochures est, du reste, absolument uniforme. Je puis donc prendre mes citations à l'aventure, sans aucune crainte d'erreur.
Voici, par exemple, comment débute l'espèce de poème ayant pour titre : Le Repentir de Jeanne, jeune Pécheresse mourante et délaissée, etc. :
« Ah ! qu'est-ce qui m'opresse ! Ah ! qu'est-ce que j'éprouve En ce moment néfaste ! et que vois-je, Seigneur !
Délaissée, avilie et mourante au lointain ! Je meurs en fille impure et non en noble épouse ! . . . C'est mon tort, c'est mon crime ! Hélas ! oui, car en vain Une prostituée implore qu'on l'épouse. . . »
Ce monologue dolent, qui remplit dix-huit pages, se termine ainsi :
« Et maintenant, ô toi, céleste bienfaiteur, Qui dois avoir déjà, d'une voix paternelle, Imploré mon pardon auprès du Créateur
Et désarmé son bras vengeur.
Ah ! vole avec amour et zèle.
Oui, vole vers ma mère ! et d'un trait de ton aile, A mon gré porte-lui ce cher baiser d'adieu Que je voudrais lui faire en le recevant d'elle?
Contre moi le destin triple encore ses fureurs.
Pour moi, va-t'en là-bas. . , car je tombe. . , et Je meurs, »
aENlÈS DE LANOLB 2^
Les Paroles d'un Infortimé sur rexistence de l'Etre suprême sont plus extraordinaires encore :
« Quand parfois le Destin, dans ses desseins funèbres,
Au sein de ces ténèbres Où librement sans cesse il semble se cacher ! Dirige contre moi ses plus cruelles armes,
Comme pour arracher Mes plus amers soupirs, mes plus amères larmes. Laissant courber mon front, mais comprimant mes pleurs, Hélas ! j'invoque enfin, par mon humble prière, Celui qui fit surgir, pour nos yeux, la lumière !
Et la foi pour nos cœurs. . . »
Et l'imagination effarée de Y Infortuné se trouble devant les mystérieux problèmes. Il a la foi ; mais il s'épuise en efforts plaisants pour en dégager la formule :
c Fouillant les vieux dossiers, le sol, le sein des mers !
Oii retrouverons-nous cette souche suprême
Qui jadis la première embellit l'univers.
En lui donnant ainsi, par sa puissance extrême.
L'orateur, le poète et des savants divers,
Dont chacun ici-bas honore la mémoire.
Si ce n'est celle enfin qu'on nomme dans l'histoire
L'Etre suprême ou Dieu ! ce Roi de tous les rois
Qui conserve à son gré sa puissance et sa gloire,
Sa vigueur et ses sens, son trône d'autrefois. . .
Oui, tout, même au-delà de notre axe polaire, Vient montrer à notre œil la main du Tout-Puissant,
Mais rien peut-être autant
Que cet éclat solaire
Où, d'un désir constant, La terre prend sa vie ! où l'univers s'éclaire ! »
Puis la terre, attristée par les frimas, appelle le soleil à son aide :
« Victime d'un mortel désastre
Où tout s'est flétri sur mon sein !
0 toi, soleil ! ô toi, bel astre !
A mes revers viens mettre un frein. . , )>
3(3 EXCE.NTB1QIJES KT OROTESQDES
Et le soleil attendri, mais prisonnier de la brume, rime
ainsi ses encouragements
« Oui prends courage, car toi seule, chère amie, Au-delà de ce voile où tous deux gémissons, Es l'objet de mon cœur, es l'objet de ma vie ! A toi donc, au plus tôt, tous mes plus purs rayons.
Oui bientôt nous verrons de riantes prairies Ecloses de l'amour dont battent nos deux cœurs ! Et même la jonquille et des roses fleuries Exhalant leurs parfums pour adoucir nos pleurs. . . >>
C'est au sortir de cette idylle imprévue que le rêveur pose sa première conclusion :
« Hélas ! oui, lorsque j'ouvre en cette conjecture
Le grand bilan de la nature !
Et que j'y trouve inscrits l'arbre et ses fruits dorés ! Les fleurs et leurs parfums ! les bosquets, leur verdure 1 Lorsque surtout encor, j'y vois, enregistrés
Comme en lettres ineffaçables, Tant de grands hommes ! puis des ouvrages sacrés
Qui semblent être impérissables, Tels que la terre et l'astre en qui certes l'ardeur Reste toujours vivace, ainsi toujours entière, Oui, je dis qu'il existe un divin Créateur, Dont la vie et les droits sont vierges de frontière. . . »
Il faudrait tout citer, car tout est étonnant.
Les démonstrations triomphantes de VInfortuné se complètent, comme l'annonce le titre, par Quelques 7nots sur tes attraits de la nature (p. 23 à 38), où bien des surprises sont semées.
Le prélude est épique :
« Quand parfois les rayons d'une aube printanière Viennent à mon chevet clore un léger sommeil, Et qu'à travers la brise matinière L'œuvre de Dieu vient charmer mon réveil,
Oh ! combien tour à tour je contemple et j'explore
D'abord un ciel d'azur souriant à l'aurore !
Puis l'horizon en feu dont le reflet vermeil
Annonce à l'univers un superbe soleil
Dont le sommet des monts presque aussitôt se dore !
Et tandis que j'admire un éclat sans pareil,
Une brise joyeuse oii tout semble revivre
Berce à mes pieds des fleurs dont le parfum m'enivre. »
Et le poète ému chante les bosquets « aux grands panaches verts », les oiseaux, les papillons, le chêne, l'ormeau, le peuplier ; il se plaint de la rose, « cette fleur offensive », à laquelle il préfère le lis et la jonquille. Puis, c'est le tour du ruisseau, du fleuve et enfin de la mer :
« Parfois j'admire encor l'immensité des mers ...
Ces autres capitales
Ici-bas sans rivales, Recevant dans leur sein tous les fleuves divers 1
Oui, mon œil aime à voir
Ce gigantesque et riche réservoir,
Oii le ciel même emprunte son nuage Pour donner à la terre un bienfaiteur breuvage !
Oii, d'un lointain séjour,
Se mirent tour à tour Chaque jour l'astre-roi, chaque nuit les étoiles !
Où. mille grands vaisseaux De leur poitrine aiguë ouvrent les flancs des eaux,
Tandis que de leurs voiles
Sans cessent ils battent l'air 1 Où même errent encor des bâtiments de fer. »
Viennent ensuite les étoiles, le rossignol, le tonnerre, l'ouragan, l'hirondelle, la perdrix, le pigeon, que sais-je encore ?
Parmi les attraits de la nature, le lyrique discoureur n'hésite pas à classer :
« Celui de se trouver à table ayant
Pour compagne un ami, puis telle créature
Que la broche a pour vous roussie avec mesure* »
Ceci, convenons-en, détonne un peu dans le tableau.
Enfin les dernières pages nous parlent de l'agneau, de la dinde truffée, du cheval, du chien, des temples et de... la femme ! Et cette macédoine finit ainsi :
« C'est ainsi que d'un cœur et d'un œil souriant, Maintes fois je contemple et le ciel et la terre ! . . . Et quand parfois je songe aux merveilles des cieux, Que ne peuvent atteindre un seul instant mes yeux Dont le regard se trouble à travers l'atmosphère, Aussitôt mon esprit que guide un même vœu Cherche enfin à franchir la céleste frontière, Avide de sonder jusqu'au trône de Dieu. . . Mais, hélas ! concernant le fond de ce mystère. Mes yeux et mon esprit impuissants tour à tour Dans les efforts qu'ici chacun d'eux réitère, Oui, mon œil qu'éblouit le simple éclat du jour
S'incline vers la terre !
Confus, mon esprit garde une attitude austère I
Et dès lors, à son tour.
Ma langue doit se taire. . . «
On ne comprend peut-être pas toujours très bien le narrateur entraîné ; il serait, je crois, imprudent d'affirmer que lui-même se possède sans cesse ; mais l'excellence de l'intention ne saurait inspirer l'ombre d'un doute, et on pourrait, ma foi, comme Virgile dans le fumier d'Ennius, recueillir ici quelques perles.
Je n'emprunterai plus au bagage poétique de Génies de Langle que deux spécimens de ses Enigmes^ Proverbes et Sujets divers.
Los Enigmes, au nombre de quarante-deux, sont tantôt puériles et tantôt saugrenues. Les explications en sont données à la fin de la brochure.
Faut-il admirer, dites-moi, cette traduction amphigourique de la vérité :
OENIÈS DE LANOLB 29
« Pour prix de ma naissance ayant dû consentir
A ne jamais mentir,
Oui, certes, qu'on y songe, Partout où moi je règne est banni le mensonge. »
Et cette définition du volcan :
« Redoutable habitant
D'une région souterraine
Que n'ose affronter nul vivant.
Quand ma panse est trop pleine, De mon brûlant trop-plein dont je suis vomissant J'infecte l'air ! J'en couvre autour de moi la plaine. »
Je résiste à la tentation de citer une allégorie de l'horloge et une description du siège qui sont vraiment extraordinaires.
Les Proverbes émergent peu d'une banalité que leur forme ne rachète guère ; et cependant je découvre dans la série une gemme inespérée que je m'empresse d'extraire :
« Comme l'astre du ciel qui féconde la terre
Et donne le parfum aux fleurs,
La foi, ce sublime mystère.
Donne la force à l'âme et la noblesse aux cœurs. «
Est-ce bien là un quatrain personnel ?
Cette citation sera la dernière. Je ne saurais sûrement trouver rien de comparable dans le fatras des Sujets divers qui complètent la brochure, et oi^i se distingue, en dehors de romances lamentablement lugubres, une pièce vraiment surprenante sur la Création du jnonde.
Ceci n'ajouterait absolument rien, d'ailleurs, à la note connue, et ne caractériserait môme pas mieux que les extraits abondants qui précèdent l'esprit veule et nébuleux, la facture incertaine et oscillante du pauvre poète.
Je me suis exceptionnellement étendu sur le cas de Génies de Langle et n'en éprouve aucun regret. Celui-là mérite
assurément une compatissante attention. Il avait quelque aptitude, quelques dons. Le fonds et la culture lui manquèrent un peu sans doute ; mais, qui sait ?... Un meilleur traitement du sort, moins d apreté imposée dans la lutte pour la vie en eussent fait peut-être un sujet remarquable.
Grotesque, il le fut, sans contredit, et son droit de figurer en bonne place dans ce musée drolatique ne saurait être contesté. Toutefois, il convient de tenir compte de sa minuscule valeur, de ne point confondre sa chétiveté d'esprit, son insuffisance littéraire avec la pure extravagance et l'atrophie morale de bien d'autres.
Pour peu qu'on voulût être complet en matière de littérature excentrique, les éléments d'un gros volume seraient bientôt réunis. Entendant ne consacrer au sujet que quelques pages, j'écarte de mon chemin une foule d'auteurs dont le droit de figurer dans cette nomenclature est cependant rigoureux, et je clôture sommairement cette section des poètes en groupant plusieurs noms et plusieurs œuvres :
Xavier Bascoert, de Casseneuil (1768-1843), auteur de compositions banales : hymnes, noëls, romances, etc., appartient à la série des Grotesques par une versification ridicule du Catéchisme :
— Colloques religieux et versifiés sur le Catéchisme d'Agen ; suivis de plusieurs autres Poésies variées de ce genre. — Villeneuve-sur-Lot, 1834, in 8° de 100 pp.
N'est-ce pas là vraiment une triomphante idée ? Un catéchisme en vers ; et quels vers ! L'auteur en donne un délicieux avant-goût dans son épigraphe commençant ainsi :
« Colloques sur l'Abrégé Du Catéchisme obligé.
Livre chrétien symbolique, Lumière du catholique Qu'il doit suivre avec ferveur, n
La burlesque entreprise de Bascoert avait, du reste, des
3$ fiXCERTRIQÙES ET GROTESQUES
précédents similaires nombreux. Sans parler du Jardin des Racines grecques, de Lancelot, ne peut-on pas rappeler La Coutume de Paris, en vers français, de Garnier Duchenes (Paris, 1768, in-12) ; Le Code Civil mis en vers, par Flacon (Paris, 1805, in-8°) ; Les Evangiles mis en vers, par Madame la baronne de Montaran (Paris, 1868, in-8°), et même une Géométrie en vers techniques imprimée en 1804 (Paris, in-8°) ?
Quelque difficile qu'il soit de garder le sérieux devant des bizarreries pareilles, l'histoire des excentricités littéraires offrirait certainement des cas plus singuliers encore !
Gustave Biers, de Pujols (1799-1851), un poète acariâtre et fanfaron, surnommé par Alphonse Karr : Charabia Parisphobe de Villeneuve-sur-Lot.
Celui-ci fit preuve d'une vanité acrimonieuse et sans bornes. D'un talent incolore, fabricant de vers médiocres, il se fût évidemment perdu dans la cohue des vulgaires rimeurs, si n'eût été son tempérament agressif.
S'imaginant représenter au mieux le génie poétique de son temps, il s'affubla par bravade de l'épithète décochée par l'auteur des Guêpes et en drapa comme d'une antiphrase ses prétentions exorbitantes.
Je ne dis rien de ses Méditations poétiques (Paris 1833, in-12), destinées sans doute, dans sa pensée, à pulvériser celles de Lamartine ; mais je rappelle sa puérile prise d'armes contre la suprématie littéraire de Paris. Gela débuta en 1840 par une brochure rageuse qui eut deux éditions : Défi Poétique. La Province à Paris (Paris, in-8° de 12 pp.), et se compléta par une œuvre bien peu décisive : Paris (Ibid., 1841, in-8° de 20 pp.) et un dernier cri de
guerre: Faiblesse et Barbarie actuelle de Paris en matière de 2^oésie (Ibid., 1842, in-8° de 16 pp.).
Cette croisade présomptueuse et enfantine, qui servait si mal la cause de la décentralisation littéraire, devait nécessairement aboutir à la célébrité du ridicule.
Jean Guichené, de Casteljaloux (1822-1875), d'abord quelque peu professeur, puis secrétaire de la mairie de Castelmoron, s'est égaré dans la philologie conjecturale qui consiste à vouloir traduire et imiter le chant des oiseaux.
Cette toquade-là n'est pas précisément nouvelle. Dupont de Nemours ^ n'est même pas le seul ornithophile ainsi enfiévré. En ce qui concerne le rossignol, dont Guichené prétendit interpréter le langage, je rappellerai seulement la tentative de Marco Bettini, jésuite du xvii® siècle^, et l'essai de Bechstein reproduit par Nodier dans sa préface de Philomela, petit poème de 70 vers attribué à Albus Ovidius Juventinus (Paris, 1829, in-8°, p. 22), qu'on trouve aussi à la suite du paradoxal Dictionnaire des Onomatopées '.
La composition de Guichené a pour titre :
— Chant du Rossignol. Prime du livre : « L'Orphéon de la nature ». — VilIeneuve-sur-Lot, 1852, in-8° de 4 pp.
Il est impossible de rien extraire d'un tel assemblage de sons bizarres.
L'auteur, évidemment, était on ne peut plus sérieux quand il fabriqua cette... chose. Il devait môme, je pense, en être
^ Mémoires sw les A7iimaux (Paris^ 1807, iii-8»).
* Ruben (Parme, 1614,10-4").
3 Dictionnaire des Onomatopées françaises (Paris, 1808, in-S»),
34 ÈiCENtRIQUÉS ET QROTÉSQlJKS
quelque peu fier, puisqu'il l'offrait comme prime aux acheteurs de son Orphéon de la nature *. Sur la première page de la brochure, on lit, en effet :
« Première livraison, avec prime de mon Chant du Rossignol, commençant par: Tiû, tiâ, lia, pipit, tossit, etc., etc., traduit en français. »
Traduit en français ! V^raiment, il faudrait un triple airain pour y résister. — Et pourtant n'est-il pas aujourd'hui, diton, un savant authentique qui s'épuise à saisir le secret de la langue des quadrumanes ?...
< L'Orphéon de la nature (S. 1. [Agen], impr. P. Noubel^ 1862, in-S» de 24 pp.). On a de Guichené quelques autres compositions singulières. V. la Bibliographie générale de l'Agenais, art. Guichené, t. i.
OROTESQUES PATOIS $5