‹ Excursion à Bou-Saada et M'Sila. Racontée par de Galland, illustréeChapitre 13 sur 28 · NAIL · texte numérisé non relu

NAIL

La ville est construite sur une colline et s'étend en un amphithéâtre incliné vers l'oasis.

sécheresse, ils descendent dans le pays plat de Mahaguen, sur les bords du chott du Hodna ou dans le Tell pour faire pâturer leurs bestiaux.

Leurs femmes, qui ont une réputation de légèreté excessive, sont les victimes d'une légende : on raconte que les femmes de ces tribus, aussitôt après leur nubilite, vont de douar en douar, de ville en ville, en quête d'amours faciles et de bénéfices rémunérateurs ; et que, leur dot constituée, elles rentrent dans leur tribu où elles trouvent un mari. Chez les Arabes eux-mêmes, " Naïlia " (femme des oulad Naïl) et " Sadaouïa " (femme des oulad Saad ben Salem) sont les synonymes de "filles de mauvaise vie." Ce n'est qu'une légende ! Il v a dans ces tribus de bonnes épouses et des femmes fidèles avec lesquelles les gens de Bou-Saâda se marient volontiers.

En voici une preuve : les filles qui ont commencé à se livrer à la débauche rentrent rarement dans la tribu et continuent à alimenter les couvents spéciaux qui leur sont attribués à Bou-Saâda, à M'Sila, à Biskra et dans les autres villes du sud.

Quoi qu'il en soit, les oulad Naïl n'ont pas une confiance exagérée dans la vertu et la fidélité de leurs femmes qu'ils appellent " chouatin"' (des coquines) ; et, quand ils sont obligés de s'absenter, ils les placent sous la surveillance d'un oncle, d'un frère ou d'une vieille. En général, elles ne sont pas jolies. Les rudes travaux auxquels elles se livrent ont vite altéré leur visage et déformé leur corps.

Bou-Saâda est situé au sud-ouest du Hodna, au pied des contreforts de ces montagnes, à 578 mètres altitude. d'altitude, à 200 kilomètres â vol d'oiseau du littoral. Maigre cette altitude, la température y est climat.

beaucoup plus élevée que dans d'autres régions placées sous le même parallèle. habitants.

La ville, située entre deux chaînes de collines rocheuses à parois lisses, orientées du sud-ouest au nord-est, reçoit, pendant l'hiver, les vents du nord-est froids et secs ; et, en été, du sud-ouest, un vent chaud et étouffant qui souffle parfois, durant des semaines entières, avec une extrême violence.

Pendant quatre mois d'été, Bou-Saâda, entre ces murailles et les dunes surchauffées par un soleil implacable, se trouve comme dans un four et le thermomètre s'y maintient entre 40 et 42 degrés, quand il ne monte pas jusqu'à 47 degrés. L'air y est relativement sec.

Les pluies sont rares. Le pluviomètre n'y accuse qu'une moyenne de 250 millimètres.

Il y a quelques violents orages, surtout à la tin de la saison chaude. Les autres phénomènes, brouillard, Lrrèle. gelée, sont exceptionnels. L'hiver v est vraiment délicieux.

La ville arabe est divisée en six quartiers dont quelques-uns ont conservé les noms des fondateurs ou des premières tribus qui plantèrent leurs tentes ^ur les bords île l'oued : les Mouamin, les o. Zéroum, les o. Hameida, les o. Sidi Arkhat, les o. Assik et le

Le dérider recensement donne pour la population agglomérée de Bou-Saâda 5,595 habitants, se répartissant ainsi :

Français

Européens étrangers ...

Arabes ...

Tunisiens-Marocains ...

Israélites

La partie française est composée de militaires, de quelques fonctionnaires, de rares commerçants ou industriels ; l'élément étranger, de Maltais, d'Espagnols et d'Italiens. Les Arabes sédentaires sont artisans ou horticulteurs ; beaucoup croupissent dans l'inaction et dans la misère et sont presque tous atteints

El llalleug.

agglomérée de Bou-Saâd

de maladies contagieuses qui résultent d'agglomérations trop denses et de véritables foyers d'infection.

Chez les enfants, en particulier, on remarque souvent des blépharites ciliaires, des ophthaïmies purulentes

et des taies sur la cornée.

LES JUIFS. Il y a, avons-nous dit, à Bou-Saâda 357 Israélites qui vivent là, de père en fils, et dont les familles

DESCRIPTION se sont implantées en ce pays, depuis un temps immémorial. Aussi, avec la facilité d'adaptation

dun particulière à leur race, ils ont pris les mœurs, les coutumes et le costume des Arabes qui les tolèrent

INTÉRIEUR. et auxquels ils se sont rendus indispensables.

La plupart vivent en des maisons d'une saleté repoussante. Le hasard d'une promenade me

conduisit dans un de ces intérieurs dont je conserverai longtemps le souvenir : dans une chambre basse, éclairée par un rayon de lumière qui se glisse par la porte entrebâillée, vit dans une promiscuité complète toute une famille composée de deux femmes, d'une grand'mere, de plusieurs enfants et du chef de cette petite communauté.

Lorsque j'entrai, les deux femmes hâves, décharnées, pâles d'une pâleur d'êtres qui ne voient jamais le soleil, étaient en train de tisser un burnous. Enturbannées de chiffons à la manière arabe, vêtues de loques, elles étaient accroupies sur le sol en une posture de cul-de-jatte. Sans même lever les yeux sur moi, elles continuèrent leur travail d'un mouvement automatique de machine. Dans la

trame perpendiculaire elles passaient le fil, le rabattaient et le tassaient, pour former le tissu, avec un peigne en fer, entrecroisaient à nouveau les fils de la trame et répétaient la même opération, qui sera toujours la même, dans la même monotonie, dans la même puanteur, jusqu'à la fin de leur vie.

A côté des deux femmes, l'épouse et la sœur, la grand'mere, vieille si vieille qu'elle n'a plus d'âge, tenait entre ses bras le dernier-né, petit être atteint déjà de rachitisme et voué aux écrouelles. La vieille, au bec crochu, au menton en galoche, à la peau tannée, balançait, en marmottant, le paquet informe d'où des vagissements sortaient aigres et plaintifs. Dans son visage de momie les yeux seuls vivaient encore, deux yeux sans cils, cerclés de rouge, vifs, inquiets, fureteurs, deux yeux de souris en quête d'une rognure de fromage.

Sur une corde transversale étaient jetées des loques sans nom, des peaux mal séchées en proie à la vermine. Une grosse poule noire et borgne picorait mélancoliquement ; et, avant de donner son coup de bec sur l'insecte ou le grain, elle infléchissait la tête et, de son œil unique, observait la proie.

Dans un four à pain encore tiède s'était réfugié le chat, dont la tête seule émergeait du trou rond. A proximité, dans la chambre même, un cloaque où s'entassent les ordures. Le chef de famille se contentait de ne rien faire ; il attendait sans doute que le burnous fût achevé pour aller le vendre sur la place de Bou-Saâda. ... Et toujours, dans la même monotonie, dans la même pénombre, dans la même puanteur, jusqu'à la fin de leur vie, les deux femmes accroupies devant leur métier, tisseront des burnous, sans même avoir la consolation de tisser le linceul où dormira leur corps décharné.

Je ne parle que des plus pauvres; les plus riches commencent à faire bâtir des maisons mieux aménagées et plus aérées.

Presque tous portent le costume indigène, à l'exception de la coiffure et de la chaussure auxquels ils substituent la chéchia rouge ou la casquette, et les souliers de forme européenne. Leurs enfants ont au lobe de Toreille gauche un anneau d'or.

îLr ^uif.

3 la jjnrtr û unr boutique, un Uirtl mfrbir Or hautr stature, abrr unr trtr tir j-Hoisr rt unr barbr blanrljr talamistirr, s'rmblatt rttr unr rboration Brs truies Uibltqurs'.

Comme ils ne se marient qu'entre eux, ils conservent un type sémitique très caractérisé. Dans le nombre, s'il y a des êtres sordides et repoussants, on remarque, d'autre part, quelques types dignes de fixer l'attention de l'artiste.

A la porte d'une boutique, ce fut d'abord un vieil orfèvre, de haute stature, avec une tête de Moïse biblique et une barbe blanche calamistrée. Un peu plus loin, sur la place même, nous croisâmes une juive toute, jeune, d'une inoubliable beauté : ses yeux alanguis, son nez fin d'un dessin parfait, son menton d'un modelé admirable, des dents dont la blancheur était avivée par le carmin des lèvres, sa peau d'un blanc mat, tout en elle était séduction.

Par une claire matinée, je vis encore un autre type de juive lavant son linge sur une roche plate et lisse de la rivière. Celle-ci, d'un blond roux, rappelait, par l'ampleur de ses formes et le ton de sa carnation, les femmes de Rubens. Au lieu de frotter son linge avec ses mains, elle le frappait et le retournait de ses pieds, dans une danse rythmée.

Les juifs de Bou-Saâda, comme leurs congénères, se livrent au commerce. Ils sont épiciers, joailliers, marchands d'étoffes, d'objets de quincaillerie et de grains. Ils prêtent de l'argent à des taux variables, très variables même, jusqu'au " douro bikhouh," expression originale et vive que l'on pourrait traduire ainsi " un douro pour son frère," ou encore, " une pièce de cinq francs doit ramener une pièce de valeur égale."

On m'a affirmé que le total de la dette contractée par les indigènes du cercle militaire s'élevait à

850,000 francs. Sans vouloir tirer de conclusion de ce fait, je me borne à me demander si une maison

de crédit aurait consenti à faire de pareilles avances sans garanties solides.

LES M'ZABITES. Il est vrai que les M'zabites ne le leur cèdent en rien et leur font une rude concurrence. Ces

LE COMMERCE, enfants du M'zab, qui ont l'instinct du trafic poussé au plus haut degré, se répandent dans toute

l'Algérie, dans les bourgades, dans les douars, dans les ksour et dans les grandes villes.

A Bou-Saâda, ils sont installés dans des boutiques qui occupent tout un côté de la place et qui regorgent des objets les plus disparates, de casseroles, de tissus, d'articles indigènes et d'épiceries. On les voit, trapus, replets, robustes, avec de larges faces encadrées d'une barbe clairsemée, trôner derrière leurs comptoirs, parmi les entassements de marchandises.

C'est que Bou-Saâda est un centre où se traitent de nombreuses affaires, ou, en des marchés

hebdomadaires, les transactions sont relativement considérables. Les droits du marché sont affermés

annuellement, et le prix de l'adjudication s'est élevé jusqu'à 53,000 francs. On y vend en moyenne,

chaque année, 130,000 moutons et 150,000 toisons de laine. Les gens de l'oued Rhir y apportent de

grandes quantités de dattes qu'ils échangent contre des grains venant, en partie, de la plaine du Hodna

et de Sétif. Le principal marché a lieu le mardi.

le quartier La ville est construite sur une colline et s'étend en un amphithéâtre incliné vers l'oasis. Sur la

EUROPÉEN. partie la plus haute s'élève le fort, où le commandant nous reçut avec tant d'aménité. Le fort est

la ville arabe, séparé de la ville par un petit bois en pente devant lequel s'étend la place de Bou-Saâda. A l'ouest,

les ruelles, au pied du fort, a été construit le cercle des officiers où l'on se sent dans une atmosphère de

LES FEMMES civilisation : des tableaux de Clairin, de Gasté y jettent une note d'art ; des revues et des journaux

ET apportent en cette solitude les échos d'une civilisation trop souvent troublée. Un peu plus loin,

LES ENFANTS, l'habitation du capitaine du bureau arabe, M. Rodet, qui nous accueillit également avec courtoisie ; et

L'e'cole. enfin, dans une rue transversale, la ligne des maisons européennes.

Une mosquée avec son portique.

Les bourriquots, voués aux plus ingrates besognes, sont chargés du service de la voirie.

La place est bordée d'un côté par les boutiques indigènes, de l'autre, par le commissariat de police, la maison d'école, l'asile des Naïlia et des Sadaouïa, des épiceries et l'unique hôtel de l'endroit, où Mme- Chevassus, l'aimable hôtelière, nous prouva raffinements qui seraient appréciés même en pays horrible fontaine dont l'architecture excita notre dattes sèches, du tabac en feuilles et en poudre.

La principale rue qui débouche sur la place

que, dans le sud, la cuisine pouvait avoir des civilisé. Sur cette place, où a été construite une indignation, de nombreux marchands vendent des

donne accès dans les quartiers arabes. C'est le

véritable centre du commerce et des industries locales. Les commerçants juifs, les artisans indigènes et les épiciers y sont nombreux. Les boutiques des cordonniers, des orfèvres, les entrepôts de céréales se succèdent serrés les uns contre les autres: mais, à l'exception des éventails, des couteaux et surtout des chaussures qui ont une forme asiatique et dont Guiauchain a fait de si jolis dessins, aucun de ces objets manufactures n'a un caractère original ou artistique.

De temps en temps, on se heurte à une troupe de chameaux chargés île sacs de blé. Les animaux avancent d'une marche pesante, en tendant en avant leurs lèvres lippues d'où coule une bave visqueuse. Des bourriquots, voués aux plus ingrates besognes, y sont chargés du service de la voirie. Dans les quartiers arabes, les nus étroites montent, descendent, s'entrecroisent pour se perdre

au (<>nd d'un cul-de-sac assombri ou s'ouvrir, eu éventail, en un carrefour baigne de soleil. Ouvertes au jour par d'étroites baies, ou closes par des ponts jetés d'une maison a une autre, ces ruelles sont une joie pour l'oeil, tant les jeux de lumière et d'ombre y sont imprévus. Après la rue ensoleillée et barrée d'ombres violettes, nous voici dans un passage où le clair-obscur, avec toutes ses gradations d'ocre pâle et de gris, aboutit à une traînée lumineuse. L'n peu plus loin, par une saignée faite dans les poutrelles du pont, filtre un rayon de soleil, rais d'or où dansent des poussières! Et soudain, du fond de la rue assombrie, [Kir une ouverture pareille à un cadre, on voit sur le fond bleu du ciel, dan- une apothéose' de lumière, un sommet de kouba et le panache d'un palmier, ("es rue- exiguës, obscurcies et voilées, se défendent contre le soleil qui doit être un hôte bien incommode pendant la période d'été.

Les ruelles silencieuses sont bordées de banquettes en terre durcie où des Arabes viennent s'asseoir et se tiennent immobiles et silencieux. Ln des coins, des femmes sont assises, paquets de linge sale ou guenons au repos, belles par l'harmonie des lignes lorsqu'elles sont debout.

"Au demeurant, comme le dit Fromentin, si l'on voit peu

•"de femmes qui soient belles, on en rencontre encore moins

"qui n'aient ce côte grand ou pittoresque de la tournure. Ce

serait ici le cas ou jamais de faire une théorie sur la beauté des haillons ... Ce qu'il

y a de vrai, c'e>t (pie les peuples à vêtements flottants n'offrent rien de comparable à

îLrs' nirs montent, ïrrsrrtiîiriit s'rntrrrnitsriit, pour s'r priOir au fnnO O'unr impasse ou s"oubnjf ni un rarrefour Oatgnr Or snlrtl . . . rrs nirllrs' sont unr jat'r pour l'œil, tant 1rs jrur Or Iumtrrr rt 0 nintur » sont tmprrbus.

<apvr5 la mr niBoInllrr rt barrer îj ombrrs btolrttrs, nous boin toans" un pacage ou Ir rlatrobsrur, abrt toutrs srs gradations tir l'atvt au gris, aboutit a unr trauur lununrus'r.

la pauvreté sans ressources d'un habit troué, que bien ou mal ils sont drapés ; et ceci peu plus ils seraient nus comme elles. . . ."

Ils conservent, quand même, ceci d'héroïque, d'à peu près semblable aux divinités, qu'un

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