‹ Excursion à Bou-Saada et M'Sila. Racontée par de Galland, illustréeChapitre 14 sur 28 · LES MAISONS · texte numérisé non relu

LES MAISONS

Mais, pour que l'impression soit juste, il faut que la femme soit libre dans ses mouvements et ses gestes. Si elle nous apparaît pliant l'échiné sous le faix, courbée en deux, la tête en avant et la croupe en saillie, ce n'est plus une femme, c'est une bête de somme. Telles étaient les pauvres créatures qui transportaient des outres pleines d'eau.

Elles vont puiser dans les " sedia " (ruisseaux dérivés de l'oued) cette eau dont elles emplissent des peaux de mouton, ou des cruches en cuivre ou encore des vases faits d'un tissu très serré et légèrement goudronné. Les récipients emplis et chargés sur le dos ou sur l'épaule, elles remontent la rue en escalier.

Le silence des rues était troublé par des bandes de petits garçons et de petites hlles qui se pressaient pour demander un sou ou voir passer l'étranger. Ils étaient retenus par la crainte et poussés par l'appât d'une aumône ; si l'on se retournait trop brusquement, ils prenaient leur volée comme des moineaux effrayés par un coup de fusil, ou se tassaient dans des angles avec des attitudes craintives.

Petits Arabes et petits juifs vont à l'école où un instituteur et sa femme, tous les deux pleins de zèle et de dévouement, leur apprennent à parler le français, à lire, à écrire, à compter. C'est surtout l'enseignement par les veux. Le maître place devant les élèves de grandes images et, de sa baguette, désignant une couleur ou un objet, en fait répéter en choeur la dénomination. Et tous, de chanter en rythmant: " Li bandalon di zouab i roge " le pantalon du zouave est rouge! Curieux est le spectacle qu'offrent ces petits burnous rangés sur les bancs d'où émergent des figures éveillées ! quelques-uns, Dieu me pardonne, font des problèmes compliqués ! . . .

De l'école, retournons dans les quartiers arabes où il y a tant de sujets d'observation. A l'extérieur, les maisons ont quelquefois des murs lisses ; mais, le plus souvent, les saillies du premier étage, des encorbellements naïfs, des moucharabis primitifs, voire des défauts d'aplomb contrarient la ligne droite. Les portes lourdes, en planches de palmier, reliées par des traverses en bois dur, tournent sur des gonds en thuya. Le verrou, large pièce de bois, glisse dans les gâches et se fixe à l'aide d'un taquet placé dans une encoche correspondante. C'est simple et solide.

Toutes ces maisons sont construites en terre pétrie et séchée au soleil. La couleur en est agréable ; mais la solidité de ces immeubles laisse singulièrement à désirer. S'il pleut longtemps, les matériaux se désagrègent et les écroulements sont à redouter.

L'aménagement intérieur est le même partout. C'est, à l'entrée, un vestibule avec des banquettes en terre durcie; après le vestibule, une petite cour découverte, à l'angle de laquelle une jarre en poterie, enfouie dans le sol jusqu'à l'orifice, sert aux ablutions; et deux ou trois chambres s'ouvrant sur ce patio des premiers âges.

On peut s'estimer bien heureux, quand, en traversant la cour, on ne tombe pas dans le cloaque creusé dans le sol où l'on dépose les immondices et les ordures.

De la cour, par un escalier, toujours en terre, on a accès dans une autre pièce couverte et sur les terrasses. C'est bien la disposition, à l'état sommaire, de la maison mauresque telle que nous la connaissons.

Les planchers, faits avec des branches de thuya, sont supportés par des troncs d'arbre coiffés de courtes poutrelles appelées "corbeaux." Ce système de construction rappelle naïvement la colonne de la Grèce primitive.

C'est dans l'intérieur des maisons que les femmes fabriquent des burnous et des tapis dont la la mosquée

réputation paraît méritée. DES

t a A i i w..- r\ /. i" i a a i *• OULAD ATTIG.

L-a mosquée des oulad Attig est très ancienne. On pénètre d abord dans la petite zaouia ; au LES UTS

premier étage se trouve le " Mirab," le lieu de la prière. Du haut de la mosquée on a devant sur

soi les deux koubas de Sidi ben Athia à l'ouest et celle de Sidi Brahim à l'est. Puis la LES terrasses.

vue s'étend sur les terrasses qui vont dévalant, par gradins larges et plats, jusqu'aux premières lignes DE BAms

des palmiers. Sur les terrasses, dans l'indécision du jour qui finit, on aperçoit, parmi les battements d'ailes la djemaa

des pigeons, de vagues silhouettes de femmes, et les lits étranges dont se servent les gens de Bou-Saâda EL mekhla.

durant la canicule En été, pendant la nuit, chacun s'étend sur un cadre en bois recouvert de larges

palmes en forme de voûte, et ce lit, qui, de loin, a les apparences d'un tumulus funéraire, s'appelle " sedda."

Pendant la saison violente, Bou-Saâda, vu de haut, doit ressembler, pendant la nuit, sous la clarté le la lune, à un immense dortoir ou à une vaste nécropole.

Avant de pénétrer dans la mosquée du Palmier, Djemaa el Mekhla, arrêtons-nous devant la source du village, " Ain el Ksar." D'un rocher, que l'on a recouvert d'une toiture, sort une eau abondante et limpide. C'est un va-et-vient continuel de gens qui descendent, puisent et remontent. Sous le frottement non interrompu, les marches sont luisantes et les roches lustrées. Ain el Ksar n'est pas seulement la fontaine où l'on puise, c'est aussi le hammam où l'on vient se laver. A côté de la source, on a suspendu, sur un foyer en maçonnerie, une grosse bassine dans laquelle l'eau est chauffée. L'homme ou la femme, qui veulent se laver, puisent, avec une écuelle, l'eau chaude qu'ils répandent sur leur corps. On se rince avec l'eau qui sort de la source. On s'habille et on se déshabille dans une petite chambre voisine.

On peut prendre des abonnements . . . comme en pays civilise, et ça coûte moins cher qu'à Vichy. Jugez-en: 50 centimes pour une saison de 4 ou 5 mois.

D'après certaines légendes assez accréditées dans le quartier, c'est à Aiii el Ksar que se serait arrêté le premier marabout fondateur de Bou-Saâda, et c'est autour de cette source que les premières maisons auraient été construites.

A côté, s'élève la mosquée du "Palmier," Djemaa el Mekhla, la plus belle de toutes, récemment restaurée. L'entrée, avec un petit passage plafonne de thuya, est charmante. Le lien de la prière est vaste et, dans sa simplicité archaïque, assez austère.

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C'est un lieu saint et vénéré où volontiers, à l'"açeur," les Musulmans viennent prosterner leur front.

Mais pourquoi y a-t-on placé une de ces horribles horloges à poids dont le coffre en bois est badigeonné de couleurs heurtées ?

Enlevez l'horloge, fidèles de l'Islam, et vous aurez bien mérité de Mohammed.

Pour échapper à cette horrible obsession de l'horloge, dont le tic-tac bête semblait une profanation, je grimpai sur la terrasse pour calmer mes nerfs et me reposer la vue.

Sur le sommet de la mosquée du Palmier, je me sentis pénétré par le charme mélancolique du bousaada pavsage qui se déroulait sous mes yeux. Faut-il toujours le grand soleil sur cette nature? Je ne le vu DU haut crois pas. Sous un ciel gris, la vibration à peine perceptible des tons, les teintes atténuées jusqu'au de

flottement indécis ont un attrait (pie rien ne peut rendre. LA MOSQUEE

Au moment où je me trouvais sur le minaret de la " Djemaa el Mekhla." le ciel était embrumé; une pluie fine tombait et interposait la trame légère de ses fils ténus entre les objets et l'œil du spectateur. La dune apparaissait comme une tache d'or passe, avec un éclat doux de tapis ancien éclairé par un rayon de lune. Sur les palmiers flottaient des gazes d'azur éteint qui estompaient les contours, adoucissaient les lignes, noyaient les lointains dans les vapeurs du mystère. Les monts, aux tons effacés, paraissaient plus mystérieux encore. J'avais devant moi les trois collines qui s'élèvent, en forme de pyramide, devant Bou-Saâda, l'éperon du djebel El-Bathen, et, enfin, les apparences étranges des montagnes voisines semblables à des tiares persanes, à des cônes évasés, avec des ceintures de roches verticales ; au pied des monts, la dune, toujours la dune, mer d'or terni qui est à la fois l'attrait et l'obstacle.

Dans le calme de toute cette nature, des chuchotements de voix, des sensations apaisées: deux pigeons sur une terrasse : et, non loin, une jonchée de piments rouges, large tache de sang coagule. Apres les terrasses grises, des palmiers avec toute la grâce de leur tronc svelte et la majesté de leur chevelure. Ils apparaissent, en ce décor, comme les symboles d'une vie fig

En quittant la mosquée, M. Saïah, notre guide si obligeant, nous conduisit chez l'émir El chez l'Émir Hachemi, iils d'Abd-el-Kader, le héros de la lutte soutenue contre la France envahissante. La maison el hachemi qu'il habite n'a aucun caractère particulier. C'est un gros cube en maçonnerie. Un escalier en ben

échelle donne accès dans la pièce où Si el Hachemi voulut bien nous recevoir. Dans ce petit salon abd-EL-KADER. meublé à la française je ne remarquai qu'un agrandissement photographique du portrait d'Abd-el- Kader. Je retrouvai dans cette image la physionomie énergique de l'émir, telle (pie Léon Roches l'a dépeinte : " . . . Son front est large et élevé. Des sourcils noirs, fins et bien arqués, " surmontent Ks grands yeux bleus qui mont fasciné. Son ne/ est fin et légèrement aquilin, ses "lèvres minces sans être pincées; sa barbe noire et soyeuse encadre l'ovale de sa figure expressive. "Un petit " ouchem " (tatouage) entre les deux sourcils fait ressortir la pureté de son front. Sa " main, maigre et petite, est remarquablement blanche. ... Sa taille n'excède pas cinq pieds et " quelques lignes, mais son système musculaire indique une grande vigueur ... il tient toujours "un petit chapelet noir dans sa main droite. ... Si un artiste voulait peindre un de ces moines "inspirés du moyen âge, il ne pourrait, il me semble, choisir un plus beau modèle. ..."

L'émir El Hachemi nous accueillit avec beaucoup de dignité ; et, pendant que nous dégustions une tasse d'excellent moka, il rappela, non sans mélancolie, tout un passé glorieux et nous parla de la

vie de son père à Damas, de son rôle en 1860, pendant les massacres des Maronites en Syrie. On se rappelle, en effet, que les Druses, accompagnés d'Arabes et de Kurdes, se ruèrent sur les Maronites qu'ils égorgèrent sans pitié. Le 10 juillet 1860, Abd-el-Kader reçut dans sa demeure plusieurs milliers de ces malheureux qu'il arracha à la fureur de leurs ennemis et auxquels il sauva la vie.

Si El Hachemi, privé de la vue, vit dans la solitude avec ses souvenirs et il a consacré ses loisirs à une histoire d'Abd-el-Kader écrite en deux volumes.

Ses deux frères sont généraux de division au service du Sultan. Deux de ses fils, héritiers d'une grande tradition, sont au service de la France : l'un est sous-lieutenant, l'autre maréchal des logis de spahis.

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