LA RIVIERE DE BOU-SAADA
Ce n'est plus la rivière de France qui chante au milieu des verdures du printemps, et qui pleure parmi les ors de l'automne. Ici, le paysage a quelque chose de sacré et de mélancolique: l'eau coule en nappe si tranquille, qu'elle reflète, comme un miroir, la stature des hommes immobiles, les contours des roches, la forme des arbres, et les teintes du ciel, depuis le rose et l'opale de l'aube jusqu'à la pourpre sanglante des couchers de soleil.
Son lit est bordé de rochers de formes bizarres et de vieux murs tapissés de mousse ou enguirlandés de plantes folles. Elle est dominée par la masse des arbres dont la ligne va se perdant vers la dune.
Au milieu des bouquets de cactus et des figuiers, parmi les arbres fruitiers au coloris automnal, se dressent les palmiers, les uns s'élevant avec fierté vers le ciel, comme des fûts de colonne; les autres inclinés vers la rivière, pour la saluer et lui rendre hommage.
La rivière est, en partie, dérivée et dispersée en de nombreux ruisselets qui se répandent dans les jardins pour arroser les pieds des arbres ou inonder les plants de légumes. Puis, à la sortie de l'oasis, elle reprend librement son cour-; et coule sur le sable des dunes jusqu'au chott du Hodna. En été, ce n'est plus qu'un mince filet qui serpente entre les cailloux brûlants de la grève.
ZEGROUR. (Cruche eu alfa tre i
MU
CHEZ LES NAÏLIA.
Vingt et un alvéoles s'ouvrant sur une vaste cour rectangulaire, sale et boueuse, close de grands murs, voilà les réduits où ces dames sacrifient à l'amour, simplement, sans apprêts, sans luxe, sans raffinement. L'édifice, placé a proximité de la maison d'école et du commissariat de police, a l'aspect d'un cloître primitif, d'une écurie et d'un caravansérail, ("'est le logis où nul ne s'attarde où rapidement on débat les prix, on conclut le marché, et d'où l'on s'éloigne, les sens apaisés. L'homme, nomade dans la vie, nomade dan- l'amour, n'emporte même pas en ses yeux la vision fugitive de la femme posséd< . La femme, par atavisme, par tradition, par nécessité, ignore l'amour néglige le maie et suppute uniquement ses bénéfices. I die accumule les piécettes d'argent et les transforme en de belles pièces d'or qu'elle portera suspendues en collier, ou dont elle ceindra son front comme d'un diadème.
Résignée, elle va de ville en ville en suivanl sa destinée.
A Bou-Saâda, comme à M'Sila et en d'autres centres, on leur affecte un local spécial qui a presque toujours les mêmes dispositions: de menues chambres s'ouvrant sur une cour intérieure. L'ameublement de ces chambres est aussi sommaire «pie possible. Une paillasse ou une natte e sur les carreaux, un coffre peint en vert et orné de clous en cuivre dans lequel sont enfermés 'es bijoux et les vêtements: en un coin, un petit brasero surmonte d'un trépied en fer sur lequel ronronne, avec des odeurs d'huile rance, une marmite, l'unique ustensile du lieu.
A l'époque de notre arrivée, quatorze réduits sonl pés par ces prêtresses d'âge variable,
depuis la vieille au mufle de l'hyène et aux yeux bigles, jusqu'à la jeune fille, à l'enfant à peine nubile.
Le local, augmenté d'une salle de danse et d'un bouge où se débitent des alcools impurs, un café de goût étrange et un thé poivre, appartient, dit-on, a la commune qui, moyennant 500 francs par mois, le loue a un industrie] juif. Celui-ci, à son tour, fixe a 20 francs par mois le loyer de chacune des chambres. Les filles conservenl toute leur indépendance, se nourrissent comme elles l'entendent, disposent de leurs recettes, à la condition toutefois de payer leur loyer et de danser devant les consommateurs et les étrangers. Elles sont libres de changer de résidence, quand bon leur semble. Huant au tenancier juif, il arrive à réaliser quelques profits en vendant ses boissons frelatées et en prélevant une part sur les quêtes faites pendant les danses.