‹ Excursion à Bou-Saada et M'Sila. Racontée par de Galland, illustréeChapitre 17 sur 28 · LA MAISON · texte numérisé non relu

LA MAISON

BOU-SAÂDA. MAISON DES NAILIA.

Vinet et un alvéoles s'ouvrant sur une cour rectangulaire, sale et boueuse, close de grands murs.

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Il est aidé dans son commerce par deux serviteurs et un officieux Arabe d'une hideur incomparable. L'un est borgne, avec un anneau passé dans l'oreille gauche : une calotte grecque, un burnous maculé de taches, des chaussettes retombant sur ses talons, une culotte arabe, voilà son accoutrement. Le second est bien le type du souteneur louche avec sa chéchia crasseuse et sa longue blouse. Quant à l'Arabe qui complète le trio, c'est un être repoussant, à la face glabre et au teint bilieux ; il est bancal et marche à la manière d'un monstrueux faucheux ou d'un crapaud de muraille qui aurait la patte cassée. Il jouit de certaines privautés : il partage la couche des femmes inoccupées, se frotte à elles avec des attitudes d'araignée cramponnée à une proie, de goule en rut et de chien battu. D'ailleurs, plein de prévenances et d'attentions, il aide les filles à s'habiller et à se parer. De ses doigts maigres et aranéeux, il drape les longues robes, dispose les plis, met en relief les lourds ornements et les pendants d'oreille, allonge les yeux et avive le regard avec du koheul, met du vermillon sur les lèvres, place une mouche entre les sourcils; puis se retire, prend du champ, admire son œuvre, renifle une dernière fois l'odeur qui s'exhale de la femme et, les yeux mi-clos, murmure en une extase de sadisme inassouvi: "Tu peux aller!"

LES MUSICIENS. En ce milieu, pompeux, placide et gras se prélasse, s'étale le maître de céans, le locataire de

la commune. Il se tient à la porte de la salle de danse, pièce longue et étroite, garnie, le long des murs, de doubles banquettes superposées, en terre battue ou en maçonnerie sommaire. Dans le fond, deux musiciens qui, à eux seuls, composent l'orchestre, font déjà rage. L'un souffle dans une longue clarinette, la " kaïta," à large pavillon; il souffle sans trêve ni merci, sans prendre respiration, puisant je ne sais où l'air qui lui est nécessaire ; à la mélopée lente, plaintive, au rythme de marche hiératique succèdent des notes rapides, échevelées, hurlantes, cris de détresse, abois de chienne à la lune. L'autre, sur un tambourin, souligne ces effets de sonorités rauques et de brouhaha infernal. La salle est déjà pleine. Sur la double rangée de banquettes, des Arabes drapés dans leur burnous, se pressent à côté de rouliers et de soldats du bataillon d'Afrique. A la fumée de tabac, aux relents de suint, aux odeurs de corps surchauffés se mêlent des parfums de musc et d'absinthe : symphonie dominée par la note brutale et troublante des sons.

Les couleurs manquaient encore pour compléter cette synthèse de sensations. Les voici :

les naÏlia, Une à une, en une théorie de forme antique, arrivent les Naïlia, pareilles à des prêtresses ou à

des gardiennes de temples hindous. Elles entrent, sans provocation dans le regard, sans lascivité dans la démarche ; et, après avoir promené autour d'elles un regard indifférent, elles prennent place, serrées les unes contre les autres, sur une partie de banquette demeurée libre. Elles sont vêtues de tuniques flottantes, rouges ou polychromes, serrées à la taille par un foulard de soie ou par une ceinture de cuir ornée d'un épais fermoir en argent. Aux chevilles, de larges kholkhall rehaussés de pointes en argent

ou de cabochons en corail ; aux poignets, une profusion de bracelets. Un manteau d'étoffe légère retenu sur la tête, et voilant en partie les joues, se drape sur les épaules et retombe droit sur la tunique.

La coiffure surtout a du caractère. Sur leur tête s'élève un diadème de soie lamée d'or. Deux nattes épaisses, relevées en torsades, enveloppent leurs oreilles auxquelles sont appendus d'amples anneaux.

LES danses. Leurs danses sont pleines de charme. En essayant de les décrire, à peine parviendrai-je

à en faire comprendre l'austérité presque sacrée ou l'impudicité brutale.

les Banstitses.

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Dans les pavs civilisés, la danse n'est qu'un prétexte à flirt. En glissant sur le parquet des salons, on se borne à faire sa cour et à dire des banalités. Sur la scène, la danse académique est tributaire de la musique et manque d'imprévu : les jambes seules y remuent tandis que le torse est à peu près immobile et que la face grimace d'un sourire conventionnel.

En Espagne seulement, le corps tout entier, les mains, les bras, le torse et les jambes prennent part à l'action chorégraphique pour mimer la provocation amoureuse, les séductions féminines et les emballements fous ; et encore l'Espagne a-t-elle emprunté aux Arabes plusieurs de ses rythmes et de ses danses.

Mais ce n'est qu'en cette région du sud que les femmes des oulad Naïl vous donneront une sensation nouvelle avec une musique adéquate.

Ces danses, il faut bien le dire, reproduisent presque toujours la même scène : la danseuse arrive d'une marche lente, la face mi-voilée. Elle cède à l'amour qui l'attire, elle ne marche plus, elle glisse ; peu à peu, tandis que la cadence se précipite, son corps souple s'infléchit et se redresse en ondulations. Le charme s'opère, l'amour la possède, et aux vagues frémissements succèdent les mouvements du ventre.

La danse est quelquefois plus pudique : deux femmes vont, viennent en une démarche glissante et légère, scandée par des balancements de bras et des flexions de mains ; puis, continuant à avancer de front, elles unissent leurs mains sur lesquelles elles balancent, en une modulation douce, leur bras demeuré libre.

Pensive, sans un mot, presque sans un regard, une fillette de douze ou treize ans était restée M barka. assise en un coin. Débutante dans la vie de la quêteuse d'amour, elle n'a encore eu ni le temps ni les moyens d'acheter des bracelets, des ceintures, des pendants d'oreille et des foulards de tête. Dans son affaissement et son abandon, elle apparaissait misérable. L'n homme lui frappa sur l'épaule: "Veux-tu danser?" "Oui," répondit-elle, et elle alla se placera L'extrémité de la salle sous le reflet pâle de la lampe fumeuse.

La musique se fit entendre pareille à un halètement rythmé, et elle se mit à danser. Ses pieds glissaient sur le sol en saccades si menues, que les lignes de son corps n'en étaient pas troublées ; ses bras se balançaient avee .les mouvements d'aile d'oiseau blessé. l'-lle penchait la tête en une

pose pleine d'abandon, et. subitement, elle nous donna une sensation d'art par un ensemble harmonieux et parfait. On vit alors qu'elle était belle, d'une beauté pure et calme. Ce fut une révélation subite de la beauté dans l'harmonie, en dépit de la pauvreté du costume et de l'abjection de l'ambiance. La petite robe de laine rouge eut des apparences de pourpre royale, et l'étoffe légère, fixée aux épaules, devint paicilh, par ses frémissements animés, a une aérienne draperie tissée avec des ailes de libellules. Ses yeux perdus dans le vague semblaient emplis de mystérieuses visions.

D'où venait donc cette petite M'Barka au profil de princesse ? D'un palais, du pays des rêves ? . . . Des montagnes lointaines qui, au soleil couchant, se teignent de sang, d'or et d'opale ?

M'Barka dansait toujours ; puis elle s'arrêta sur une note plaintive, presque douloureuse, cri de spasme, de mort ou d'adieu. Elle retomba dans son immobilité et son indifférence, et le charme disparut.

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