EL-HAMEL
Avant de raconter notre excursion à la zaouïa d'El-Hamel, il parait utile de donner au lecteur quelques les confréries renseignements sur les confréries musulmanes et les zaouïa. J'ai consulté avec fruit deux ouvrages RELIGIEUSES, intéressants, luxueusement édités par notre sympathique ami Adolphe Jourdan, à Alger: "les Confréries religieuses,'* par Octave Depont et Xavier Coppolani, grand in-quarto avec illustrations; "Marabouts et Khouan," étude sur l'Islam en Algérie, par Louis Rinn. Je renvoie le lecteur à ces deux ouvrages bien documentés que l'on ne saurait trop consulter pour connaître l'état d'âme du peuple qui vit parallèlement à nous et (pie nous ignorons trop.
Ce qui suit n'est qu'un expose succinct que je ferai aussi clair (pie possible.
Mohammed, le prophète, avant de mourir, avait légué la garde du " Livre Sacré," du Coran, aux grands khalifes, héritiers de son prestige el de -.1 mission. Ils avaient le devoir d'enseigner et de propager la parole sainte, de commenter la loi coranique, de grouper et d'édifier les fidèles à la fois par l'exemple et l'enseignement. Ils demeurèrent peu de temps fidèles à leur mission et à leur sacerdoce.
Bientôt, ambitieux et avides de domination, abusant de leur influence pour accroître leurs biens temporels et étendre leur autorite, ils négligèrent les fonctions religieuses et sacerdotales dont ils avaient été investis et confièrent à des subalternes lettres, à des "eulama," le soin de faire des prosélytes, d'expliquer et d'appliquer la loi coranique.
Ces collaborateurs en sous-ordre montrèrent, comme toujours, au début, une science réelle et un zèle désintéres!
Cependant à leur tour, ces pasteurs d'âmes, ces maîtres des esprits, ne tardèrent pas à acquérir un
tige redoutable, et les qualités qu'ils possédaient s'altérèrent à mesure (pie leur influence grandissait. Ils devinrent jaloux de leur autorité, tyranniques dans leurs prétentions et âpres au gain. Riches et superbes, ils s'éloignaient de plus en plus des pauvres, des misérables, de la foule qui prie et qui soufl
Cependant la foi demeurait ardente et vivace en ce peuple qui se rallia vite autour de ceux qui, dans l'ombre et la solitude, se préparaient à leur rôle de prédicants choisis par Dieu.
Les fokra entrèrent en scène. Par la pauvreté (en arabe "el fokr"), par le renoncement aux biens de ce monde, parla prière et la contemplation, ils prétendaient se rapprocher de Dieu. Propagateurs de doctrines nées dans l'Inde et adaptées à l'Islamisme, ils faisaient des prosélytes.
Au fakir, qui existe encore dans les Indes, succéda en pays musulman le " soufi," qui, également, prêcha la pauvreté, le mépris des richesses et le desintéressement. Le mot " soufi " vient-il du mot arabe "souf" laine et signifie-t-il "porteur de laine et pauvre," ou est-il dérivé du grec " sophos " (sage et pur) ? C'est ce que j'ignore. Je me bornerai à donner une idée de leurs théories religieuses. C'est une sorte de mysticisme simpliste, d'une compréhension facile et qui, de prime saut, devait séduire leurs adeptes.
L'initiation au soufisme se faisait par " l'ouerd " ; c'est la lueur divine qui pénètre dans l'âme du fidèle, la déterge de ses impuretés, et lui permet d'entrevoir les sphères célestes, le monde invisible.
C'est par la pauvreté qu'il est permis de s'élever peu à peu, ainsi que le marque Abou Hafs : " Sachez que les voies qui conduisent à Dieu sont plus nombreuses que les étoiles du firmament, mais "la plus sûre de ces voies est celle de la pauvreté." Dégagé des liens terrestres, affranchi de la basse cupidité, l'homme est prêt pour la prière qui l'élèvera vers Dieu ; car tout émane de Dieu pour rentrer en lui. Dieu est l'Unité d'où irradient toutes les forces, tout ce qui vit, tout ce qui existe. Donc s'absorber en Dieu, par la prière, c'est aboutir à la sagesse suprême, au bonheur parfait. On comprend l'importance de la prière, du " dikr " dans le soufisme.
" Ô croyants, prononcez le nom de Dieu le plus souvent possible et célébrez-le, le matin et le soir. "0 fils d'Adam, quand tu proclames mon nom, tu me loues; quand tu ne le prononces pas, tu es impie " à mon égard. . . ." Voilà la prescription à laquelle le soufi doit se soumettre.
Il y a toute une série de litanies, depuis la prière du néophyte jusqu'au "dikr" du passionné, du mystique, qui, dans son appel extatique, oublie le monde extérieur, sa personnalité et son nom, pour aboutir à la " tarika." La " tarika " est la voie qui conduit directement à Dieu.
C'est alors seulement que Dieu choisit ses " ouali," ses fidèles et leur transmet la "baraka," une portion de la flamme divine, de l'étincelle sacrée.
Et les ouali, les élus de Dieu, les détenteurs de la vérité, les porteurs de la " baraka," les semeurs de la bonne parole, virent surgir autour d'eux les khouan ou frères, pareils à des moissons drues et fortes.
Les soufi avaient à leur tête des hommes qui devaient leur autorité et leur prestige à leur savoir et à leur vertu : c'étaient le chérif, le cheikh ou le marabout. Autour de ces chioukh, se formèrent, sur toute l'étendue du pays de l'Islam, aussi bien dans le Dar el Islam que dans le Dar el Harb (le pays des infidèles), des confréries et des zaouïa qui différaient entre elles, sinon par le fond, du moins par la forme de la doctrine et les habitudes du pays.
C'est en vain que les eulama s'interposèrent et combattirent le soufisme, qui se propageait avec rapidité. La " Fetoua," la déclaration d'interdit, en dépit de son caractère sacré, n'eut aucun effet.
En Algérie, les eulama, cadi ou imran, ne sont plus que des fonctionnaires d'ordre religieux ou judiciaire qui relèvent du gouvernement et n'ont, en dehors de leurs attributions délimitées, aucune action politique.
Mais les confréries et les zaouïa existent toujours et quelques-unes d'entre elles ont été, à des époques troublées, des centres d'agitation, des foyers de fanatisme et d'opposition qui ont ému l'autorité française.
A côté du cheikh est placé le khalifa, son lieutenant et son coadjuteur. Il est aidé, en outre, LEUR
dans sa mission, par un mokaddem, homme actif et d'esprit alerte. Le mokaddem est chargé de organisation, transmettre aux khouan les instructions du cheikh par l'intermédiaire des " rokkab " ou chaouch. LEURS
Et, enfin, le personnel enseignant est place sous la direction du cheikh ou marabout, du possesseur revenus.
de la " baraka.'' De loin, de l'ouest et de l'est, du Maghreb et de la Tunisie arrivent les élevés, LEUR
attirés par la science et la notoriété du maître. INFLUENCE
Sur tout le territoire algérien, on compte 23 confréries qui ont de nombreuses ramifications, 355 zaouïa, 22 chioukh ou marabout, 1955 mokaddim, s4<i chaouch, et. d'après les statistiques les plus récentes, 168,974 khouan.
Les revenus des zaouïa proviennent presque uniquement de la charité des fidèles. "" croyants ! faites "l'aumône de vos biens les plus précieux, des fruits que nous avons fait sortir de la terre." . . . (Coran. chap. ix.) Mais ce qui contribua le plus à développer la prospérité de la zaouïa, ce fut le " hobous," donation d'usufruit faite à perpétuité au profit des pauvres ou de fondations religieuses. En 1830, à l'époque de la conquête, le domaine du hobous consistant en biens meubles et immeubles pouvait être évalue à plus de 9 millions. Il est vrai que les biens hobous furent, en grande partie, reunis au domaine.
Les autres sources de revenu sont la " sadaka," prélèvement fait par le khouan sur le produit d'une vente ou sur ses économies en numéraire ; la "ziara," offrande volontaire du visiteur ; les payements effectues par les néophytes qui reçoivent un diplôme ; et enfin les contributions en nature appelées "touïza" ou corvées de labour. L'ensemble de ces différents revenus représente approximativement, pour toutes les zaouïa, une somme de 7,500,000 francs, la moitié du rendement des impôts arabes qui, en [895, s'élevèrent â 16,187,092 francs.
L'oukil a la gestion e1 l'administration des biens de la zaouïa. C'est le gardien du tombeau du la zaouïa. marabout. Comme son influence est grande et son action efficace, il peut hériter de la "baraka."
D'après MM. Depont et Coppolani, le mot zaouïa. pris au sens propre, signifie angle, coin et, par extension, cellule d'un reclus, monastère, hospice. C'est le lieu où les tolba enseignent, où l'on récite le " dikr," où sont soignés les malades, où, à certaines époques de l'année, on distribue aux pauvres du couscouss et du blé.
La zaouïa d'El-Hamel est assurément une des plus importantes de l'Algérie. Elle se rattache à les rahmanïa la confrérie des Rahmanïa dont lis adeptes sont très nombreux et dont l'histoire nous est le plus connue, d'après le commandant Rinn. Le fondateur de l'ordre lut Mahmed ben Abd-er-Rahma'n bou Kobrïn qui avait délégu l'est son khalifa Si M os t fa que remplaça plus tard Si Mohammed ben
Azzouz, originaire d'El-Bordj dans Us Ziban.
A la prise de Biskra, en 1843, Si Mohammed ben Azzouz abandonna El-Bordj et se retira .1 Nefta, en Tunisie, où il fonda une zaouïa; mais, avant son départ de l'Algérie, il avait laissé cinq grands mokaddim. héritiers de son autorite. De là six groupes importants se rattachant tous à la confrérie des Rahmanïa, dont la morale et les doctrines découlent îles "Présents dominicaux".
"Agis toujours avec désintéressement. . . . Ne cherche pas à être vu des hommes, "cache-toi d'eux et ne soi^ vu que de Dieu. . . . Que tes actes ne soient inspirés ni par la "crainte des châtiments ni par l'ambition d'obtenir des récompenses. . . . Détache-toi des biens " de ce monde : n'en prends que ce qu'il faut pour couvrir ta nudité, abriter ton corps et apaiser " ta faim. . . . Ne rends pas le mal qu'on te fait. ... Il faut se remettre entièrement
" entre les mains de Dieu et le louer. . . . Pense à la mort, cette pensée est la base du " renoncement. . . ."
Il suffit de citer ces extraits des ouvrages de Si Mahmed ben Abd-er-Rahman bou Kobri'n, pour avoir une idée de l'élévation de la morale des Rahmanïa.
Le " dikr " particulier de cette confrérie, en faveur encore à la zaouïa d'El-Hamel, consiste: i° à répéter le plus souvent que l'on peut " durant les instants de la nuit et les moments du jour " depuis l'açeur du vendredi jusqu'à l'açeur du jeudi, c'est-à-dire pendant six jours : " Il n'y a pas d'autre divinité qu'Allah." . . .
2° A répéter 80 fois au moins, de l'açeur du jeudi à l'açeur du vendredi, étant en état de pureté légale, la prière Chadoulite qui se dit ainsi : " 0 mon Dieu, répandez vos grâces sur notre Seigneur Mohammed, sur sa famille et sur ses compagnons, et sur lui le salut!"
Il est aisé de s'affilier à cette congrégation, dont on rencontre des mokaddim sur presque tous les points de l'Algérie situés à l'est du méridien d'Alger.
L'affiliation se fait sous deux formes solennelles: "el Ahd " et " el Talkin."
Le cheikh place la paume de sa main droite sur celle du " mourid " (néophyte) en lui tenant le pouce et prononce les paroles suivantes que répète le mourid :
"J'implore le secours de Dieu.
"Je demande pardon à Dieu et à son apôtre.
" Ô mon Dieu, pardonne-nous ce qui est écoulé, et rends-nous facile ce qui nous reste de vie.
Puis le Cheikh seul récite ces passages du Coran :
"Ô vous qui croyez, revenez à Dieu avec un repentir sincère, et Dieu vous pardonnera vos " mauvaises actions "... et les surates relatives au serment, à la foi en Dieu, à la vérité et à la vertu, et termine par cette oraison :
"<> mon Dieu, éclairez le mourid! gardez-le! acceptez ses œuvres! ouvrez-lui la porte de tout " bien comme vous l'avez ouverte à vos prophètes et à vos saints ! "
La seconde initiation "talkin" consiste en des prières que le mourid écoute les yeux fermés, après avoir répété trois fois: " Je t'écoute ! " Si le khouan est un taleb désireux de s'instruire, le cheikh lui révèle les sept noms secrets de Dieu : Allah, l'unité ; Houa, celui qui est ; Hack, la vérité ; Hai, le vivant ; Kaïoum, l'éternel ; Alem, le savant ; Kahar, le dompteur.
L'ordre des Rahmanïa comprend un grand nombre de femmes appelées " khouatat," sœurs qui ont des " mokaddemat " (supérieures) partout où elles ont pu constituer un groupe important.
Cette constitution économique et religieuse, ces rites, ces règles appliquées à la vie commune,
cette hiérarchie qui va du cheikh à l'oukil en passant par le khalifa et le mokaddem, sont en
vigueur dans la zaouïa d'El-Hamel, un des centres les plus importants des Rahmanïa.
la zaouïa El-Hamel est en effet comme le tronc d'où s'épandent, en frondaisons assez touffues, les
del-Hamel. khouan de Cheurfat-el-Hamel (350 adeptes), de Djebel oum Saad (300), à l'est; des oulad Ahmed
ET^nf^luence (350), des oulad Mahmed-el-Embarek (140), des oulad Amara (30), au sud ; des oulad Ali ben Mahmed
DU MARABOUT (200), des oulad Khaled (450), des oulad Sidi Zian (280), à l'ouest; des oulad R'rib (60), des oulad
Mohammed Ameur Guebala (70), de Bou-Saâda (500), de Roumana (100), au nord ; pour ne citer que les groupes
ben belkacem. djrectement reliés à notre zaouïa.
Le cheikh El Moktar ben Khalifa, un des cinq Mokaddim de Si Mohammed ben Azzouz, était parvenu à créer une zaouïa très prospère chez les oulad Djellal du cercle de Biskra.
Il avait pour mokaddem Mohammed ben Belkacem, homme remarquable par son intelligence, l'étendue de son savoir, ses vertus, et sa constance dans l'effort. Celui-ci, après avoir reçu les premiers éléments de la science coranique chez le cheikh Bou Daoud, savant fameux du cercle d'Akbou, était allé compléter ses études auprès de Si Moktar, chez les oulad Djellal, où il ne tarda pas à avoir toute la confiance et l'estime de son maître.
Si Moktar mourut au mois d octobre 1862, en laissant six enfants en bas âge. Avant sa mort, il avait légué son héritage spirituel à son fidèle mokaddem qui ne tarda pas à donner à la congrégation une grande prospérité.
Mais Mohammed ben Belkacem, désireux d'ouvrir à son infatigable activité et à son esprit d'initiative un champ plus vaste, s'éloigna des oulad Djellal et revint dans son village, fondé, dit la légende, par un de ses ancêtres Sidi Abd-er-Rahman ben Aïoub.
Voici l'histoire de cette fondation telle qu'elle me fut contée par le neveu lui-même du vénéré marabout, par Si Mohammed ben Hadj M'hamed Belkacem, le cheikh actuel d'El-Hamel.
Si Abd-er-Rahman ben Aïoub, à la tête d'une troupe de " Hameli " (errants) Maghrébins, s'arrêta au VIII0 siècle de l'hégire, sur les bords d'un oued où tout les conviait à la halte et au repos, la fraîcheur du lieu, la limpidité des sources, l'ombre des arbres et le calme de la nature.
Le chef planta dans le sol une branche de mûrier qu'il tenait à la main, fit ses ablutions et adressa ses prières à Dieu. Puis, au moment où il se disposait à donner à ses compagnons de route le signal du départ, il s'aperçut que des feuilles naissantes couvrait son bâton. La volonté divine se manifestait d'une façon trop évidente pour hésiter: les Hameli se fixèrent enfin et fondèrent un village auquel ils donnèrent leur nom " El-Hamel."
Mohammed ben Belkacem, le descendant du fondateur de cette localité déjà sanctifiée par un premier miracle, ne pouvait mieux choisir pour créer une zaouïa.
C'était vraiment le lieu du recueillement et de la prière. Vers la zaouïa édifiée sur la colline, dans une atmosphère de pieté, accoururent les élèves et les tolba. La réputation de Mohammed ben Belkacem allait grandissant. Sis vertus, sa bienfaisance étaient proclamées parmi les fidèles; et on vantait à l'envi sa science transmise aux adeptes, son appui donne aux faibles, ses aumônes prodiguées aux pauvres. Dans sa zaouïa se pressaient 400 néophytes auxquels des tolba enseignaient le Coran, la grammaire, l'astronomie, l'arithmétique et la théologie. Au dehors, des mokaddim zélés répandaient ses doctrines, faisaient des prosélytes, fondaient des zaouïa, si bien (pie, quelque temps avant sa mort, ses collaborateurs, au nombre de 164, étaient parvenus â créer 29 zaouïa où 168 tolba instruisaient 2.091 élèves, et enfin a rallier 43,000 khouan.
On peut dire (pie ce grand marabout avait le génie de l'organisation. Son esprit, jamais lassé, passait des plus liantes spéculations a tous les détails âc> travaux matériels. Désireux de mettre à profit la fertilité- des rives de l'oued et l'abondance de ses eaux, il fit construire des canaux d'irrigation, cultiver et fumer les terres riveraines. C'est ainsi qu'il créa de beaux jardins, planta des palmiers et, dans cette nature aride, sur ce sol ingrat, donna aux habitants de la retraite sacrée de l'ombre et de la fraîcheur.
Puis, le 2 juin 1897, il s'endormit dans la paix du Seigneur, laissant après lui Si Mohammed ben Hadj M'hamed, son neveu et son successeur spirituel, et une fille, Lella Zineb, qui semble avoir hérité de toutes ses vertus.
Le 16 juillet 1897, une cérémonie religieuse eut lieu dans la mosquée des Mouamin à Bou-Saâda, pour honorer la mémoire du marabout d'El-Hamel. Au milieu des officiers et des tolba, M. le chef de bataillon Crochard, commandant supérieur du cercle militaire de Bou-Saâda, fit l'éloge du défunt :
" Sidi Mohammed ben Belkacem s'était rallié franchement, loyalement, sans arrière-pensée, à la cause "française, détruisant par sa lumineuse logique les projets de ceux qui nous étaient hostiles, nous "aidant de toutes les forces de sa volonté dans une œuvre de civilisation que son intelligence avait "comprise, luttant même pour la faire triompher, au risque de se compromettre dans l'esprit de " beaucoup de gens, et de porter atteinte à son prestige. . . . "
Apres le commandant, le neveu du cheikh et Ibrahim Rahmani Mohammed ben Ahmed ben Salah, cadi de Bou-Saâda, prirent la parole pour honorer la mémoire du mort et rappeler l'œuvre accomplie chez les oulad Djellal et à la zaouïa d'El-Hamel. DE BOU-SAÂDA C'est vers cette zaouïa célèbre, située à 15 kilomètres au sud-ouest de Bou-Saâda, que se dirigea
À EL hamel- notre petite caravane le mercredi 29 décembre 1897.
le FILS Le pays que nous traversions, en suivant des sentiers à peine indiqués, est relativement aride.
DE mokrani. Le sol s'élève en gibbosités successives pour s'infléchir en pentes douces jusqu'au pied du massif montagneux où s'élève la zaouïa. Nous suivions une route presque parallèle aux sinuosités de l'oued. Après une heure et demie de marche, on aperçut les premiers contreforts des monts tachetés de bouquets de thuya, ouatés de vapeurs, d'où s'élevaient lentement des panaches de fumée bleuâtre, indices de quelques habitations éparses.
Autour de nous caracolaient sur leurs chevaux quelques cavaliers du bureau arabe, et un jeune indigène de fin profil et d'aristocratique allure. C'était le fils de Mokrani dont la superbe audace et la mort héroïque excusèrent, dans une certaine limite, la révolte et l'oubli de ses devoirs.
Je considérais ce cavalier en lequel semble revivre le père dont le portrait fut si bien tracé par Hugues Le Roux, dans le "Maître de l'heure": "D'une taille moyenne, Mokrani paraissait grand, "étant svelte et d'une maigreur persistante de cavalier. Les chevauchées au soleil n'avaient que " légèrement doré sa carnation de Berbère blond. Ses mains longues et fines, des mains de Targui " attiraient les regards. ... Il y avait en lui la suprême distinction de la race jointe à une beauté "virile. ..." Et je songeais, non sans quelque tristesse, au sombre drame de 1871. Mokrani, sans doute, fut la victime et le jouet de ses rêves ambitieux; il céda à l'orgueil et au désir d'assouvir ses rancunes ; mais il fut l'ennemi chevaleresque, et offrit bravement son front aux balles de nos soldats.
Sa haine pour ses cousins les Abdesselam, auxquels le gouvernement français avait donné son appui, le prestige sans cesse grandissant du chef de khouan le cheikh El Haddad qui lui portait ombrage, la diminution de son autorité, sa fortune entamée, la présence d'un gouverneur civil, furent autant de causes ou de prétextes qui le déterminèrent à lever l'étendard de la révolte et à déclarer la guerre à la France.
Le g mars 1871, il écrivit au général Lallemand : "Puisque la France a maintenant retrouvé la " paix, moi je reprends ma liberté. Le gouvernement continuant à rester aux mains des civils, je vous
" renouvelle, pour la troisième fois, ma démission de bach-agha. ... Je vous avais dit que jamais "je ne combattrais la France étant à son service. Je tiens parole."
Le 16 mars, il renouvela sa déclaration dans une lettre adressée au général Augeraud : " Si j'ai " continué à servir la France, c'est parce qu'elle était en lutte avec la Prusse et que je n'ai pas voulu " augmenter les difficultés de la guerre . . . Mais aujourd'hui la paix est faite et je reprends ma "liberté. . . Je ne serai jamais l'agent du gouvernement civil qui m'accuse, et déjà désigne mon " successeur. Ces gens-là affirment que je suis insurge. Je n'échangerai donc avec eux que des coups " de fusil. Tenez-vous sur vos gardes, car je m'apprête à combattre ! . . . Adieu !
Il fit comme il l'avait dit. Il donna le signal de la révolte, et autour de lui, vinrent se ranger et les cavaliers des goums et les khouan d'El Haddad, khouan et djouad sépares par la rivalité, réunis ensuite dans un même sentiment de haine contre l'ennemi.
Ils combattirent, mais en vain. Que pouvaient-ils contre les forces combinées des généraux Saussier et Céres ? Le bach-agha Mokrani fut tue le 5 mai 1 S j- 1 . au combat de l'oued Soufflât. Tandis que, du haut du mamelon d'El-Mesdour, il observait les mouvements de nos troupes, il tomba frappé d'une balle en plein front. Ouelques serviteurs fidèles transportèrent son corps jusqu'à la Kalâa des béni Abbas, véritable nid d'aigle qui s'érige superbe en face des cimes empanachées de brumes du Babor et du Bou Endas. J'ai ,i;ravi les pentes abruptes des béni Abbas, j'ai pénétré dans la Kalâa et me suis arrête devant l'humble sépulture de Mokrani. Une pierre tumulaire sans inscription, un arbre au feuillage grêle, des ossements, un peu de poussière, ("est tout ce qui reste de cette vaste ambition.
En voyant le descendant du héros éphémère se lancer devant nous, droit sur la selle de tilali rehausse d'or, dans une apotl le lumière, je me rappelais les brillantes fantasias données par
son père dans la plaine de la Medjana.
Je lui parlai de Mokrani, de la Kalâa des béni Abbas; et de ses lèvres tombèrent ces mots: "Je regrette ce qu'a fait mon père!
Le fils du noble seigneur fut élevé par le cheikh Mohammed ben Belkacem, dans la zaouïa vers laquelle nous nous dirigions. Un groupe de cavaliers, qui déjà avaient mis pied à terre, nous attendait sur le bord du chemin. ("était le marabout qui se rendail au-devant de ses hôtes. Si Mohammed ben Hadj M'hamed, le nouveau cheikh, a le front haut, le nez proéminent les yeux clairs et doux et l'abord cordial.
Ses compagnons <'t lui se joignirent a nous et notre petite troupe arriva sur le territoire de la en vue
zaouïa. Un chemin bien établi, un pont en solide maçonnerie, construit sur un oued, des canaux DE LA Zaouïa d'irrigation, des jardins verdoyant-, travaux exécutés par le grand cheikh, témoignent déjà d'une activité et d'une industrie rares en pays arabe. l' ne descente rapide dans un ravin, une ascension suivant une pente raide, et nous voici en vue de la zaouïa telle que la représente notre dessin.
Sur le monticule qui domine un cimetière la zaouïa s'élève: forteresse ou cloître. Entre l'édifice et le village qui s'incline mis l'oued, sur une longue terrasse, se tenaient de nombreux Arabes, élèves, mourid et khouan. fantômes dans leurs blancs burnous. Sans un cri, sans un mouvement, ils attendaient. Sous une lumière calme, en un coloris où s'harmonisaient les tons jaunes du sol, les nuances crises des murailles, le bleu très pale du ciel et les apparences de blancheur des burnous,