EL HAMEL
Sur le monticule qui domine un cimetière la zaouïa s'élève
. forteresse ou cloître.
on eût dit que la vie était suspendue. Pourquoi vint-on troubler ce grand silence par deux ou trois coups de fusil et les sons criards d'une clarinette enrhumée ?
Le marabout, ses frères qui sont tolba, les professeurs et les élevés de la zaouïa nous reçurent et nous offrirent une généreuse hospitalité en une salle entièrement couverte et tendue de tapis à longue laine. Ce fut encore la série des plats qui composent la diffa, sans oublier la " kefta,"' mélange de farine d'amidon, de miel, de sucre et d'amandes pilées.
Apres un arrêt dans la bibliothèque, où le savant marabout nous montra ses plus beaux manuscrits, des exemplaires du Coran, nous fûmes conduits devant le tombeau du cheikh Mohammed ben Belkacem, dont la physionomie est encore présente à l'esprit de tous ses fidèles.
J'évoque l'image de cet homme tel qu'il était de son vivant : assis sur un siège bas, enveloppé de ses amples vêtements, soutenant légèrement sa tête de la main gauche, égrenant son chapelet de la main droite, le front puissant, les sourcils épais coupés par deux lignes profondes et courtes, indices de sa persévérance, l'œil scrutateur, le nez fort mais de lignes très pures, un visage imposant encadré par une barbe de neige, les mains un peu molles mais fines ; bref, un ensemble de noblesse, de dignité et de fermeté qui imposait à la foule.
Devant cette sépulture nous nous découvrîmes émus par l'évocation de cette belle figure et le souvenir d'une existence bien remplie.
En sortant du lieu saint, nous nous trouvâmes sur une petite place, au pied de murs élevés en face d'un portail. Derrière non-; se pressait la foule îles fidèles et des khouan, toujours immobiles et silencieux.
Soudain cette porte s'ouvrit à deux battants, et, sur le seuil, une blanche apparition s'offrit à LELLA ZINEB. nos regards. Nous eûmes, en même temps, la perception faible et rapide d'une rumeur, d'un frémissement venant de la foule amassée : puis ce fut un silence absolu. C'était la fille du cheikh défunt, Lella Zineb, qui nous faisait le rare et insigne honneur de se présenter devant nous et de nous recevoir.
Dans ses vêtements flottants, d'une éclatante blancbeur, la marabouta se montra à nous. Au pied de ces murs de monastère, dans le recueillement de la nature, au milieu de son peuple, elle tenait à la fois de la reine, de la religieuse, de la sainte mystique, de l'abbesse du moyen âge. Je m'approchai d'elle et lui baisai la main.
"Soyez les bienvenus, nous dit-elle, dans la paix du Seigneur!"
Et on se sentait vraiment dans une atmosphère d'apaisement. Le silence est à Dieu et le bruit aux hommes.
Elle nous fit signe de la main et nous précéda dans ses appartements où une collation avait été préparée. Je lui dis alors que le meilleur moyen de reconnaître cet accueil et de lui marquer notre gratitude, c'était de conserver en notre esprit et en notre cœur la mémoire des vertus de son père.
En parlant, je pus à loisir examiner l'expression de sa physionomie et les traits de son visage; les yeux sont particulièrement beaux. Ce sont les yeux presque extatiques de l'être abîmé dans une idée unique, absorbé dans une rêverie sans fin . . . quelquefois un éclair, une interrogation muette . . . puis rien.
Ce regard si impressionnant se voila de larmes lorsque je rappelai le souvenir du cheikh mort sept mois auparavant, et je surpris la manifestation d'une vive sensibilité refoulée dans l'être intime.
Lorsque nous redescendîmes sur la petite place, toujours précédés par Lella Zineb, un remous se fit dans la foule qui attendait, et les fidèles vinrent baiser, en s'inclinant, le bas des vêtements de la marabouta.
Je sentis alors que l'âme du cheikh revivait en elle, que le prestige du père était passé à la fille et que la blanche apparition, baignée de lumière, devenait de plus en plus le symbole d'une foi qui s'avive dans la solitude, qui s'épure dans le recueillement et le silence.
Après un arrêt dans la salle des prières et devant la large dalle, où Mohammed ben Belkacem avait l'habitude de s'asseoir pour donner ses audiences, nous prîmes congé de Lella Zineb et du Marabout.
La petite caravane s'engagea sur le chemin de Bou-Saâda, le long de l'oued bordé de lauriers-roses. Au détour du sentier, je jetai un dernier coup d'œil sur El-Hamel dont les lignes s'estompaient sous les brumes du soir. Sur nos têtes, quelques étoiles piquaient déjà de diamants la voûte du ciel.
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EL-HAMEL — Autographe de Lella Zineb. fille du cheikh Mohammed ben Belkacem.