DE FELLAH
marmites; des " keskass," plats convexes et troués pour la cuisson du couscouss ; des "fenadjel" ou tasses ; dans l'industrie textile, des burnous, des haïks, des tapis tissés par les femmes ; quelquefois même, on rencontre des armuriers et des orfèvres habiles. Mais les artisans les plus remarquables sont les brodeurs sur filali.
Les transactions se font trois fois par semaine, le dimanche, le mercredi et le jeudi, sur trois marchés où sont mis en vente des moutons, des céréales et des dattes. C'est pour les usuriers l'occasion de fructueuses opérations.
Le centre lui-même de la commune de Al'Sila est, par la situation, le coloris, le pittoresque et l'étendue du panorama, une délicieuse oasis qui peut rivaliser avec Bou-Saâda.
La ville s'étend sur les deux rives de l'oued Ksob. Dans la partie Est, sur la rive droite, a été construit le quartier européen qui est situé entre deux agglomérations de maisons arabes, El-Kouch et El-Argoub. A l'ouest, sur la rive gauche, c'est uniquement la cité arabe divisée en quatre fractions distinctes, Chettaoua, Ras-el-Hara, Djafra, Kherbat-Tellis, suivant les mosquées, les marabouts ou les origines. Toutes ces demeures indigènes ont été bâties, comme je l'ai dit, avec des briques en terre grise. On compte, dans la ville même, 4222 indigènes, 120 Européens et 95 israélites.
Le quartier européen, qui a une assez longue étendue, comprend la maison et les bureaux de l'administrateur, l'habitation du docteur, trois hôtels, s'il vous plaît, où les chambres furent confortables et les mets choisis et abondants, une école et le moulin hydraulique de M. Fournier, un colon doublé d'un industriel actif et intelligent. Ces demeures sont égayées par des jardins, parmi lesquels celui de l'administrateur mérite une mention spéciale, à cause de son étendue, de la variété des essences, de la beauté des fruits et de la splendeur de la floraison.
Mme- et M. Bruguier nous reçurent avec aménité et nous permirent de visiter ce jardin dont la végétation fait un contraste avec la sévérité de la nature et la banalité des constructions. Nous pûmes admirer à loisir des mandariniers et des citronniers chargés de fruits, des rosiers presque arborescents et déjà couverts de fleurs, des pépinières bien entretenues, des allées de palmiers, et surtout deux abricotiers gigantesques, sous lesquels il serait aisé d'abriter vingt convives ; en des enclos, tout un petit peuple de gallinacés vivant en bonne intelligence avec une gazelle.
Devant la maison et le jardin s'étend la place sur laquelle une fontaine donne une eau abondante. Au milieu, un boucher arabe débitait tranquillement un gros quartier de viande. Parmi les groupes d'Arabes circulait, en gesticulant, un individu d'étranges allures : sa face rasée et brutale de cabotin ou de forban, un chapeau haut de forme trop ciré, une longue redingote trop luisante et dissimulant mal l'absence de chemise, un faux col de blancheur douteuse, un pantalon élimé, des souliers éculés, toute une hideuse défroque venant du bric-à-brac, tout, dans le personnage, révélait des origines louches, un passé sinistre.
C'était un charlatan qui s'offrait à la crédulité de naïfs clients comme médecin, dentiste, oculiste, rebouteur, faiseur de miracles et guérisseur de tous les maux; avec une superbe assurance ou un effroyable toupet, il n'hésitait pas à vendre ses drogues, ses panacées universelles et, chose plus grave en un pays où les ophthalmies sont si fréquentes, à toucher de ses doigts sales des yeux malades, et à curer l'intérieur des paupières avec la pointe d'un canif. Il est vrai qu'il était muni d'un diplôme de pédicure.
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M'SILA
Kouba dans le cimetière arabe.
M'SILA
Sur un monticule se dresse la cité qui semble s'être assoupie dans un silence de nécropole.
En bordure sur la place, une rangée d'échoppes où des indigènes fabriquent des objets en cuir relevé de broderies d'or, d'argent et de soie polychrome. Ces brodeurs sur " filali " (cuir rouge et souple de belle qualité) ont une réputation qui s'étend dans toute la région. Sur les "djebira" (sacoches), les carnets, les chaussures arabes, les pantoufles, les bottes, les brides, les selles, ils dessinent, en fines arabesques d'or ou de soie, les ornements les plus capricieux ; rosaces, dentelures, caractères arabes tout sert de motifs de décoration.
Accroupis en de bas et étroits réduits, ils manient l'aiguille avec une surprenante agilité. Ils ne reçoivent que par une seule ouverture, par la porte, une lumière oblique qui s'accroche, en étincelles, sur les fils d'or et éclaire de reflets ivoirins les doigts amaigris, les visages émaciés et osseux d'artisans, dont toute l'existence s'écoule dans la pénombre de leur cellule.
A côté d'eux, des bouchers, des épiciers et des cafés indigènes, toujours installés et disposés de la même façon : quelques nattes sur le sol, des bancs le long des murs ; au fond, dans une demi-obscurité, le minuscule foyer sur lequel se prépare, dans des cafetières à long manche, un moka peu recommandable. Une lampe à pétrole suspendue au plafond et des chromolithographies donnent à ces salles l'aspect d'un cabaret de banlieue.
D'habitude, ces cafés sont à proximité de la maison des filles arabes.
A M'Sila, ces femmes nous parurent plus misérables qu'ailleurs. Le dénûment et la tristesse de l'une d'elles excita notre commisération. Dans sa chambre nue, pas même un peu de feu; sur les carreaux humides et gras, une simple natte. Une petite collecte rendit un peu de joie à ses yeux attristés.
Non loin, sur la même place, un orfèvre qui n'a pour ustensiles qu'un foyer primitif, un marteau, un burin et une lime, convertit sous nos yeux un lingot d'argent en cuillers à sel et en bracelets à forme de serpents annelês.
De là, nous passâmes sur le pont qui relie les deux parties de la ville. Ce pont, j'ai le les quartiers regret de le dire, est beau, il est trop beau même et gâte nos sensations par sa structure et son dE la rive modernisme. Il barre de sa masse brutale un délicieux paysage. gauche
Je ne sais rien de plus séduisant (pie la rivière, les jardins, le quartier arabe, vu de la rive les SCENES droite. DE
C'est l'hiver, mais un hiver très doux avec des colorations spéciales. Dans les vergers, clos LA RUE
de murs, les arbres ont des tons gris, roux jaunes et dorés, d'une exquise harmonie, d'un coloris de vieille tapisserie.
Au-dessus de cette frondaison, les palmiers se balancent majestueux, disséminés, isolés ou par bouquets de trois ou quatre arbres. Plus beaux qu'en masse compacte, ils profilent leurs verts panaches entre les cônes des chapelles funéraires.
Dans le bas du val, l'oued Ksob développe mollement sa courbe, et, suivant l'heure de la journée, se teinte de nuances invraisemblables ; c'est de l'améthyste liquéfiée ou de l'or en fusion.
La cité, sur laquelle le temps semble avoir mis sa patine et ses grisailles, domine cet ensemble. De loin, on la croirait assoupie dans un silence de nécropole. C'est bien le ton qui convient à l'ambiance et à la synthèse des choses.
Les rues v sont étroites et sales. Comme à Bou-Saâda, les maisons ont, sur les ruelles, des saillies de grossiers moucharabis, de petites lucarnes d'où l'on voit, sans être vu, l'étranger qui
M'SILA
Plus beaux qu'en masse compacte, les palmiers profilent leurs verts panaches entre les cônes des chapelles funéraires.
M'SILA
Un escalier extérieur donne accès dans le logis ouvert h tous les vents.
passe. Souvent un escalier extérieur donne accès dans le logis ouvert à tous les vents. Sur les terrasses, les chiens bondissent avec des jappements furieux, le museau grimaçant et les dents découvertes en un rictus. Dans tout le pays arabe, on retrouve ces animaux qui tiennent autant du chacal que du chien et qui sont facilement reconnaissables à leur museau pointu, à leurs oreilles droites, à leur poil jaune, à leur queue en touffe.
L'aménagement intérieur de ces maisons ne varie pas.
Dans les rues, les fillettes et les petits garçons se pressaient autour de nous. Dans le nombre, nous remarquâmes des types charmants. Les petites filles ont presque toutes sur le visage un tatouage spécial : une croix sur chaque joue, une ligne courte sur le front ; et sur le menton, deux petites croix superposées et soulignées d'un trait bref.
Deux d'entre elles attirèrent surtout notre attention par la beauté de leurs yeux, la finesse de leurs attaches, la grâce et la souplesse de leur démarche. La première, appartenant à une famille aisée, sans doute, avait les allures et le costume d'une petite princesse byzantine : elle était vêtue d'une sorte de péplum de soie brochée très ancienne de couleur vert passé. D'un foulard noir et or s'échappait sa chevelure presque blonde en laquelle le henné avait mis des reflets roux. Elle avait aux oreilles des anneaux évasés. Des chaînettes et de fins bracelets en vieil argent complétaient sa parure.
Elle était debout sur un tertre dans un ravon de soleil. A côté d'elle, un mouton blond, dans la toison duquel elle promenait ses doigts délicats. Elle nous regardait fixement. Nous lui offrîmes, une pièce de monnaie. Dans ses yeux verts et changeants passa une flamme de colère et de mépris. La pièce refusée fut donnée à sa sœur. . . . Notre petite princesse alors, très pâle, cracha sur l'enfant qui avait accepté une aumône.
La seconde fillette, Fatimah, fille de fellah, n'avait qu'un vêtement en coutil, reprisé et maculé.
Ses bras nus étaient dépourvus de bijoux et les mèches folles de ses cheveux sortaient d'un pauvre
chiffon. Mais sa grâce, ses yeux noirs et veloutés, son profil pur, l'harmonie de ce petit corps dont
on devinait les lignes sous le vêtement, tout cet ensemble était si charmant, que notre admiration
fut également partagée entre la petite princesse et la fille de fellah.
LES TROIS Apres les scènes de la rue, nous allâmes visiter les trois principales mosquées ; d'abord la plus
MOSQUÉES: célèbre, la mosquée de Bou Djemlin. On pénètre dans une sorte de patio compris entre deux rangées
BOU DJEMLIN, de lourds arceaux. Seule la porte qui clôt le sanctuaire, où est enseveli le marabout "aux deux
Si OMAR chameaux," a quelque caractère. Elle est composée de petits losanges rouges, noirs et jaunes, et
BEN ABID, encadrée de vieilles faïences ainsi qu'une fenêtre voisine.
kherbat-telliS; Près de cette porte, à une hauteur de i m. 50, émergent du mur deux poutrelles horizontales
LA PLAINE auxquelles ont été fixés deux anneaux en fer, séparés par la distance qu'embrasseraient deux longs
bras étendus. L'oukil, interrogé par nous, nous expliqua que les femmes stériles, qui parviennent
à saisir simultanément les deux anneaux, sont exaucées et deviennent mères ! . . . Or, comme des
bras de chimpanzé ont seuls une extension suffisante pour couvrir cette distance, j'incline à penser que
le saint marabout a voulu se moquer des femmes et que, seuls, les maris, en pareille occurrence,
sont en état de leur donner satisfaction.
La zaouïa de Bou Djemlin existe toujours, mais elle est bien déchue de son ancienne prospérité.
DE M SILA
M'SILA