LA RÉCEPTION, LA FANTASIA
long voyage avec une caravane, en plein été, sous un soleil torride. L'eau manquait, bêtes et gens étaient exténués et ne pouvaient plus avancer. Sidi Aïssa, qui se trouvait alors dans la sebkhat du Zarez, planta dans la couche éclatante de sel la hampe d'un drapeau, et, sous les yeux des voyageurs, une eau abondante et pure jaillit au milieu des salines. La source est encore désignée sous le nom de Haci-Sidi-Aïssa ben M'hamed. Très vieux, ayant dépassé la centième année, le saint, qui ne pouvait plus marcher, était porté sur une " gueçâa " (vaste plat taillé dans le tronc d'un frêne) à laquelle on avait adapté deux brancards. Les hommes des oulad Barka, qui avaient réclamé et obtenu l'insigne honneur de transporter le marabout sur ce pavois d'un nouveau genre, virent, comme par enchantement, se développer leurs épaules qui sont, même aujourd'hui, plus larges et mieux musclées que celles de leurs voisins.
Il recevait de toutes les tribus situées au sud d'Aumale le "r'efeur" (redevance, dîme en nature). Comme le " r'efeur " représentait un beau revenu, et que le saint, tout en songeant à Dieu, ne négligeait pas les biens de ce monde, il divisa le pays en sept zones qu'il répartit entre sept de ses fils auxquels devait revenir, par portions égales, l'impôt volontaire et sacré. Un seul, le huitième
garçon, Sidi Abd-el-Ouhab, n'eut pas sa part des largesses paternelles. Comme il réclamait, Sidi Aïssa lui dit : " Toi, mon fils bien-aimé, tu auras en héritage ma piété, mes vertus et ma science." Et, en effet, depuis cette époque, les oulad Abd-el-Ouhab, descendants du huitième fils, ont fourni un grand nombre d'hommes pieux, de savants jurisconsultes et de docteurs estimés.
Sidi Aïssa mourut à l'âge de 120 ans et fut inhumé dans une kouba que les Arabes nous désignèrent
avec un pieux respect.
de Sidi Aïssa.
légère,
Le caïd Si Abd-el-Kader ben M'hamed el Mobarek est le descendant direct
Nous continuâmes notre route vers la demeure du caïd Abd-el-Kader et la blanche coupole ne fut bientôt plus qu'une tache blanche sur la colline vaporeuse. Après avoir franchi 8 kilomètres, on arriva à la base d'un plateau légèrement déclive dont le sommet s'ouvrait en éventail. Sur la partie la plus élevée, des cavaliers demeuraient immobiles; à côté d'eux un groupe de beaux Arabes, recouverts de manteaux rouges, attendaient. C'était le caïd qui, suivant les usages, venait, avec ses gens, au-devant de ses hôtes. Cette réception, qui est toujours très belle, fut, cette fois, plus impressionnante que jamais.
Pour honorer un hôte et lui marquer, d'une façon sensible, l'estime dans laquelle on le tient, les Arabes déploient l'appareil le plus noble qui soit pour eux, l'appareil guerrier, le simulacre de la guerre. " L'homme n'est vraiment "homme, disent-ils, que sur son cheval, lorsqu'il brandit son fusil, se lance " en avant et fait parler la poudre . . . Homme, j'effleure de ma main la " main d'un homme, je la porte à mes lèvres d'où sortent des paroles de " bienvenue, sur mon cœur où germe l'amitié." Ce fut le prologue de cette inoubliable réception.
Des cavaliers, un à un, deux par deux, piquaient droit sur nous en un galop effréné.
L'homme, debout sur ses étriers, avec le bas du visage voilé d'une étoffe le burnous flottant, le fusil brandi à bout de bras, lancé en l'air et rattrapé au vol, le cheval
harnache de rouge, l'encolure haute, le corps ramassé et s'enlevant par bonds dans une poussière d'or, . . . des chevauchées folles, des appels presque sauvages, des coups de feu, des simulacres d'attaque et de fuite, . . . voilà la fantasmagorie qui, dans une vision rapide, s'offrit à nos regards.
Apres quoi, les cavaliers reprirent leur rang, et le calme et le silence se firent autour de nous.
Nous nous dirigeâmes vers le caïd, qui nous dit simplement : " Soyez les bienvenus ! vous êtes mes " hôtes, vous êtes chez vous."
Sur un vaste plateau d'où l'on aperçoit tout le pays environnant, le caïd a établi sa demeure.
Pour se faire une idée des Arabes de grandes tentes, se représenter la physionomie des chefs, leurs LES GRANDS allures, l'appareil seigneurial au milieu duquel ils se montrent à leurs hôtes, il faut franchir le Tell et CHEFS.
aller vers le sud. les tentes.
Les petites tentes, comparables à (\c> taupinières, que nous apercevons dans le Tell, autour des les chevaux, villages ou près des sources, ne ressemblent en rien à ces magnifiques campements du sud que décrit LES lévriers, Léon Roches. les FAUCONS.
Le sommet de la tente (en arabe "guntas"), supporté par trois montants, s'élève à 15 mètres du sol; il est quelquefois décoré de plumes d'autruche. Pour se rendre compte des vastes dimensions de cette demeure mobile, il est bon d'énumérer tout ce qu'elle abrite. La tente est divisée, par des tapis de haute laine, en plusieurs compartiments destines aux hôtes, aux femmes, aux juments qui ont mis bas, aux harnachements de prix et aux provisions de blé et de dattes.
Les troupeaux occupent le "m'rah" (intervalle situe au milieu du campement), et les montures sont entravées devant chaque tente.
Dans certaines parties du sud. il y avait des bêtes admirables de forme et d'élégance. Malheureusement, la race chevaline, si l'on n'y [Tend garde, ne tardera pas à s'abâtardir par des croisements mal faits. Lisez plutôt ce que disait autrefois Fromentin de ces types magnifiques de la race chevaline qui deviennent de plus en plus rares: "Il y avait là de fort beaux chevaux: mais "ce qui me frappa plus que leur beauté, ce fut la franchise inattendue de tant de couleurs étranges. ' Je retrouvai ces nuances bizarres si bien observées par les Arabes, si hardiment exprimées par les "comparaisons de leurs poètes. Je reconnus ces chevaux noirs à reflets bleus, qu'ils comparent au "pigeon dans l'ombre; ces chevaux couleur de roseau, ces chevaux écarlates comme le premier sang " d'une blessure. Les blancs étaient couleur de neige; et les alezans couleur d'or fin. D'autres, d'un "gris fonce, sous le lustre de la sueur, devenaient exactement violets; d'autres encore, d'un gris plus "clair et dont la peau se laissait voir a travers le poil humide et rasé, se veinaient de tons humains et "auraient pu s'appeler des chevaux roses. Tandis que cette cavalerie s'approchait de nous, je pensais à "certains tableaux équestres devenus célèbres a cause du scandale qu'ils ont provoqué et je compris la " différence qu'il y a entre le langage des peintres et le vocabulaire des maquignons.''
Les grands chefs prisent leurs lévriers, fidèles compagnons de leurs courses et de leurs chasses, autant que leurs chevaux.
Le sloughi est l'objet des soins les plus attentifs : on lui attache au cou des " heurz " ou talismans et. pendant la saison froide, on lui met une couverture sur le dos. Ajoutez à la tente, au cheval, au lé\rier les équipes de faucons et vous vous représenterez, dans son ensemble, une existence faite pour la mobilité, les courses rapides et l'espace. Tout est en harmonie dans cette synthèse: le
cheval alerte et nerveux ; le chien souple et léger ; l'oiseau au vol rapide ; l'homme qui n'a son allure vraie que sur sa monture ; la demeure que l'on plie, que l'on déplie et que l'on remonte. Dans cette nature, au milieu de ces solitudes, la pensée et l'imagination ne peuvent concevoir un autre décor, une autre manifestation de vie. La maison construite en maçonnerie y devient laide et hurle par un contraste violent. L'arbre, sous l'ombre duquel on pourrait s'attarder, n'existe pas ; la nature ne l'a pas voulu.
LES koubas. L'espace s'ouvre devant les hommes qui, suivant leur destinée, ne doivent pas se fixer. En ces
pays cependant, les koubas seules mettent, de loin en loin, sur le sol jauni la note éclatante de leur blancheur. Encore ne sont-elles que le symbole du silence éternel et de l'immobilité de la mort : sous ces petites coupoles les marabouts dorment leur dernier sommeil. Seule la mort habite la maison bâtie. Ceux qui, méconnaissant cette loi fatale, s'agglomèrent et s'entassent en des oasis et en des ksour, deviennent les victimes de cette immobilité : minés par les maladies, épuisés par la misère, ils sont aussi déchus que les nomades demeurent vigoureux. LE fellah. Dans ce milieu, ce n'est pas seulement le chef, agha, bach-agha ou caïd qui m'intéresse, mais
aussi le fellah, le meskine. Sous son burnous en loques, le pauvre hère a encore de la dignité, du caractère, une originalité qui lui est propre. Quelle que soit son attitude, sa silhouette se détache toujours avec une vigueur de dessin et une harmonie de lignes qui attirent les regards. Soit qu'il gravisse les pentes des montagnes ou que, dans la plaine, il se tienne immobile à côté de son troupeau de moutons; soit que, dans le Hodna, il surveille les longues files de chameaux, ou qu'à l'heure de la prière, à 1' " aceur " et au " moghreb " il incline son front vers la terre, jamais il n'apparaît vulgaire ou grossier. La vulgarité n'appartient qu'aux civilisés; la banalité est la fleur de la civilisation. Stoïque dans le malheur, à la faim, à la misère il oppose son fatalisme et courbe la tête. Et dire que l'on voudrait transformer ces gens en électeurs. . . .
Chef de grande allure, serviteurs, cavaliers, fellah m'apparaissaient dans leur atmosphère, dans la nature qui leur convient, sous la tente où ils vivent, en une fin de journée où mes sensations s'affinaient délicieusement.
Les tentes avaient été dressées sur un plateau d'où le regard embrassait un cirque immense dont le ciel paraissait être la voûte. La tente du caïd est faite de bandes parallèles, à trois couleurs alternées, où le noir, le blanc et l'ocre s'accordent en tons austères sous les feux du soleil couchant. A l'intérieur, des tapis de haute laine, où dominent le bleu et le rouge, sont jetés sur le sol et suspendus en forme de parois. A côté, des tentes plus modestes et plus basses, formées de bandes noires et roses, mais toutes de lignes gracieuses, comme si quelque artiste avait présidé à la composition des couleurs, à l'assemblage des tons et à la structure de ces habitations si légères. Et plus que jamais je retrouvais en ces tentes le symbole de l'indépendance, de la vie errante et des migrations vers les lointains mystérieux. LA vie errante Pour donner plus de force à ces impressions, la nature semblait s'agrandir, et l'espace de plus
en plus vaste s'ouvrait devant nous. Les montagnes et les nuages, après la vive coloration des derniers rayons du soleil, paraissaient flotter dans des vapeurs nacrées ; du sol montaient des fumées lentes. La ligne d'horizon n'existait plus, et la plaine, sur les bords extrêmes, se confondait avec le ciel.
Devant nous, passa de l'est à l'ouest une longue file de chameaux, pendant qu'une étoile, une seule étoile, d'une grandeur et d'un éclat inconnus sous nos latitudes, s'allumait dans le ciel. D'où
venait, où allait donc cette caravane en ce pays fantastique où la réalité devenait l'illusion et le rêve? N'était-ce pas là l'image et la vision de la marche vers l'étoile, de l'aspiration vers l'idéal jamais atteint ?
Autour de nous des amas de bois brûlaient avec des crépitements secs, et les fumées épaisses étaient coupées de flammes subites.
Le caïd Si Abd-el-Kader nous convia à la diffa qu'il avait fait préparer pour nous, et nous pénétrâmes sous la tente. Les plats alors se succédèrent copieux, épicés et sucrés: amoncellement de victuailles, sauces compliquées, moutons entiers rôtis en plein air, gâteaux délicats, sucreries savantes. Telles devaient être les homériques ripailles que faisaient, en leur manoir, seigneurs, vassaux et féaux sujets. Des serviteurs apportèrent d'abord la "chorba," bouillon onctueux et gras, relevé par une pointe d'acidité: puis le " hamis," ragoût de viande d'un goût nouveau à cause de la sauce dans laquelle on a fait mijoter longtemps des abricots et des dattes; après le hamis, des poulets qui furent suivis du " couscoussou," piqué de raisins secs et de lupins et dressé en dôme blond sur un vaste plat en bois, et enfin le " m'chouï," qui est l'inévitable couronnement de cette épopée culinaire. Le m'chouï est le mouton rôti. C'est le mets des races primitives, ce devait être le régal des guerriers et des preux chevaliers. On choisit dans le troupeau un mouton, jeune, gras et dodu; on le ligotte, on le couche à terre et d'un coup on lui tranche la carotide. En un clin d'œil, l'animal est vidé, dépouillé, transpercé d'une broche primitive en bois et place devant un feu vif.
A l'aide d'un couteau bien affilé, on lui fait sur la peau des estafilades légères et peu profondes que l'on arrose abondamment de beurre qui se fond et pénètre dans les chairs. Sous l'action du feu, le derme prend une teinte dorée et, loi-, pie le cuisinier juge que la cuisson est suffisante, l'animal est présente, en grande pompe, aux hôtes reunis. Je dois avouer que l'aspect du mouton
est loin d'être réjouissant : ses lèvres brûlées se sont rétractées en une langue tuméfiée. Il ne faut pas hésiter : derme que l'on arrache en fines lamelles, de choix.
Après les remerciements dus à la noble caïd, chacun prit ses dispositr mais suffisant.
Au dehors la nuit était belle, le chées les unes des autres qu'elles donnaient Des feux trouaient toujours delueurs rouges silence; si toutefois on peut désigner ainsi frémissements légers, d'aériennes vibrations,
yeux ternes giclent lamentablement hors des orbites; les
sorte de rictus et, entre les dents en saillie, pend la entre le pouce et l'index on pince le croustillantes, ma foi. Ce sont les morceaux
générosité et à la cordialité de notre pour passer la nuit dans un confort relatif,
constelle d'étoiles innombrables, si rapprola sensation d'une poussière dediamant.
la profondeur de la nuit; puis ce fut le le silence que l'on entend, silence fait de échos affaiblis de la symphonie astrale.