AÏN- H ADJ EL
A 6 heures du matin, tout le monde était debout. Le ciel, sans éclat, était, par places, voile de nuages légers. A l'orient, de larges bandes dorées se teignaient de pourpre; et à mesure que le soleil s'élevait sur la ligne d'horizon, les monts, les collines et les ondulations de terrain passaient du gris au violet tendre et au rose foncé, couleurs barrées d'ombres veloutées: et toujours, devant soi, on avait la vision ou l'illusion d'un pays sans bornes, se prolongeant dans des vapeurs lointaines.
Sur les tentes s'accrochait par lambeaux une fumée lourde qui, balancée d'abord par la brise matinale, finissait par s'éparpiller dans l'air en menues franges. De la cendre des feux à demi éteints des spirales bleuâtres s'élevaient doucement: quelques chèvres et des bourriquots paissaient une herbe rare; les chevaux, tout prêts et fringants sous leur harnachement, avaient déjà des piaffements d'impatience.
A mesure que le soleil montait dans le ciel, les brumes se volatilisaient; l'atmosphère était si pure en cette immensité, que 1rs sons les plus lointains, les appels des bergers, les cris des nomades étaient nettement perçus et que les silhouettes des hommes et des animaux avaient des proportions fantastiques. Des chameaux, qui se suivaient avec leur habituel balancement d'arrière en avant, apparaissaient comme des bêtes apocalyptiques.
La diligence, la monstrueuse voiture dans laquelle nous nous entassions avait piteuse mine: Ln ce cadre grandiose, où tout est en harmonie, l'homme élégant et vigoureux, le cheval fait pour la chevauchée rapide, le chameau pour les voyages lointains, notre véhicule faisait tache; c'était un abcès sur un corps sain. Chacun reprit sa place habituelle dans la roulotte: notre cocher, d'un coup de fouet en huit, donna le signal du départ et les chevaux prirent la direction d'Aïn-Hadjel, lieu choisi pour la chasse au faucon.
A quelque distance du bordj, sur un plateau élevé, Si Abd-el-Kader ben M'hamed, son fils, son neveu, un caïd du voisinage, quelques officiers, des cavaliers indigènes, imites et serviteurs, chasseurs et rabatteurs de gibier, s'étaient groupés pour nous recevoir. Suivant la coutume, de la troupe se détachèrent des cavaliers, deux par deux, botte a botte, épaule contre épaule, et se précipitèrent avec des envolées de burnous et des appels gutturaux. A 20 mètres de nous, nous faisant face, ils tiraient un coup de fusil et viraient avec la même allure suivant une courbe de court ravon. ("'était toujours la même fantasia, offerte aux botes comme un suprême honneur.