AÏN-HADJEL. FAUCONS ET FAUCONNIERS
Vdossés à leurs selles, les fauconniers se tenaient à l'écart V quelques pas, le long d'un bâton
place, sur deux pierres, les sept faucons étaient perchés sous la lumière crue coupée d ombres claires. . . .
au premier choc dans les chairs pantelantes de la victime ; le plumage est d'un gris clair sur le dos et les ailes, d'un blanc moucheté sur le ventre.
Il a grand air sur le " guefass " du vieux fauconnier qui, depuis quarante ans, vit avec ses faucons, sait les capturer et les dresser, leur rend la liberté à Tépoque des amours et des accouplements et les reprend lorsque le maître prépare ses grandes chasses. On sent que le fauconnier est fait pour ces oiseaux et que, par adaptation et par habituel contact, il a fini par leur ressembler.
C'est un homme de soixante ans, haut, sec, nerveux, de gestes rares, de parler bref, au nez crochu, à l'œil dur et fixe. Son regard, comme celui du faucon, semble scruter les profondeurs de l'air, en quête de la proie.
Au mois d'octobre, le fauconnier part sur son cheval et se dirige vers les régions où il a le plus de chance de trouver des faucons. Il emporte avec lui des perdrix ou des pigeons vivants. Le volatile est étroitement revêtu d'un filet en crins de cheval, d'où émergent seulement les pattes et les ailes. Au filet est attaché, par une longue ficelle, un poids léger qui n'empêche pas la perdrix de voler à une certaine hauteur et de donner à son ennemi l'illusion d'une proie libre. Des qu'un faucon est signalé, la victime est lâchée; et sur elle fond l'oiseau de proie dont les griffes incurvées s'empêtrent dans les mailles invisibles du filet. Le fauconnier s'empare du captif qu'il s'empresse d'encapuchonner. L'opération est répétée jusqu'à ce que l'équipe des oiseaux chasseurs soit au complet.
C'est ainsi que l'on faisait au moyen âge. A cette époque on leur cousait les paupières (on les cillait) et, après la première période, on les dessillait.
Il ne faut pas croire que la domestication de l'oiseau soit complète et que l'on se donne beaucoup de peine pour l'apprivoiser.
Le fauconnier l'habitue autant que possible à sa personne, à sa voix et à son cri d'appel ; et, après quelques jours de captivité, il lance devant lui un lapin auquel il a cassé une patte. Le faucon fond sur cette proie facile et s'en repaît. Tente-t-il de s'éloigner ? l'Arabe pousse un cri spécial, agite audessus de sa tête les débris du gibier et il est rare que l'oiseau ne revienne pas. Il importe surtout de ne pas le nourrir indistinctement avec la première viande venue ; il doit vivre du produit de sa chasse. En somme, il ne faut pas engraisser le faucon et l'empâter dans la bonne chère, mais tenir toujours en éveil ses instincts carnassiers.
Pour plusieurs raisons, le grand chef, quels que soient son faste et ses richesses, donne l'ordre de lâcher ses faucons à la fin du mois de mars. C'est l'époque des accouplements, comme je l'ai déjà dit. D'autre part, l'entretien, la nourriture d'une équipe complète de ces oiseaux, la solde des fauconniers non seulement entraînent à des frais élevés, mais deviennent trop souvent l'occasion de dépenses plus coûteuses encore. Les fêtes cynégétiques, exigeant beaucoup de peine et d'argent, deviennent de plus en plus rares. Les invités de marque, les cavaliers, rabatteurs, chameliers chargés du transport des tentes, et fauconniers sont, pendant plusieurs jours, eux et leurs bêtes, hébergés et nourris par les " djouad " (grands chefs).
On chasse avec les faucons l'outarde, le héron, la gazelle et le lièvre. Aussitôt que l'outarde " habbara " est signalée, on la pousse vers le fauconnier. Dès qu'elle a pris son vol, on lâche le faucon qui s'élève, fond de haut, la saisit dans ses serres et se laisse choir avec elle sur le sol. Quant au héron, il a l'habitude de faire, dans sa fuite, un long circuit ; le faucon alors, avec un flair et une
expérience extraordinaires, suit le rayon du cercle
S'agit-il de la gazelle ? le faucon s'élance sur elle et
que décrit le héron et le rencontre fatalement, lui crevé les yeux. C'est grâce à ces instincts développés, à sa force, à son regard perçant que cet oiseau est devenu l'auxiliaire précieux du grand chef, qui rappelle souvent le seigneur de l'ancienne féodalité.
Nous admirâmes pendant quelques instants encore l'oiseau qui allait être le principal acteur et le héros de la chasse et nous répondîmes à l'appel de notre hôte qui nous conviait au déjeuner.
Ce fut la même série de plats arabes, servis avec le même cérémonial, mangés suivant la mode indigène.
Apres quoi, chacun choisit sa monture, et, dans le cadre le plus grandiose qui fût, la troupe se mit en marche, précédée par le caïd, superbe d'allures, et par le fauconnier. Celui-ci, monté sur un petit cheval nerveux, agile, de formes admirables, avait juche le faucon sur son haut turban. Le cheval, mû comme par un ressort, bondissait sur place : l'oiseau, pour se tenir en équilibre, déplovait ses ailes: cimier vivant, il donnait au cavalier l'apparence d'un guerrier fantastique du Walhalla.
A côté de lui, Si Abd-el-Kader, grave, presque austère, tenait l'oiseau sur son gant. Tel le seigneur du moyen âge dont il était, à ce moment, la personnification parfaite.
Cependant les rabatteurs, les uns derrière "les autres, contournaient la colline pour ramener les lièvres dans le champ d'action.
Voici «pie l'on aperçul tout a coup un lièvre dévalant, par sauts rapides, à travers les haute- touffes d'alfa, et ne montrant que son derrière orné de sa houppette blanche.
Lu un clin d'œil, les faucons, décapuchonnés et lâchés, s'élevèrent, puis, après une seconde d'hésitation, se précipitèrent comme un trait sur le lièvre, pour l'étourdir à coups d'aile, lui crever les yeux avec leur bec et lui déchirer le corps de leurs griffes. Ce ne fut, sur le sol, qu'une masse confuse d'ailes agitées, de poils arraches et envolés! Comme une trombe, les cavaliers s'étaient précipités en avant, pour arracher le gibier à la plus affreuse des curées; et, maigre la promptitude de l'élan, ils n'enlevaient des serres terribles qu'une pauvre loque lacérée et écharpée d'où le sang s'égouttait, d'où s'échappaient les entrailles.
Une sorte de folie sanguinaire s'était emparée de tous, des novices et «les vétérans. Le barbare, le primitif qui sommeille en chaque homme, s'était réveillé: la griserie du plein air troublait les cervelles-; et. cédant à cette fougue, les plus timide- donnèrent de l'éperon dans les liane- îles chevaux pour suivre, en une course folle, le fauconnier dont le mobile cimier semblait être le symbole de la destruction et du carnage !
Il arrivait que le lièvre avisé parvenait â éviter le choc des faucons par d'habiles ricochets et une savante stratégie. Les oiseaux, qui avaient heurté le sol avec violence, s'élevaient de nouveau, tournaient en des cercles concentriques pour retrouver la trace du fugitif. . . . En trois ou quatre heures, on prit plusieurs lièvres. Apre- chaque capture, les faucons tournaient un instant, puis, avides de liberté, semblaient vouloir s'éloigner pour ne plus revenir ; mais le