LA TAMISE. — LES RUES
Quoique je fusse déjà deux fois arrivé à Londres par la Tamise , j'ai tenu à débarquer encore une troisième fois aux docks Sainte-CIatherine . car c'est la seule manière de se faire une idée de la puissance maritime de l'Angleterre. C'est là qu'elle s'étale dans toute sa majesté, et lorsque l'on a vu le spectacle qui se déroule sous vos yeux depuis Ramsgate jusqu'au pont de Londres , on se prend involontairement à sourire de ceux qui révent Paris port de mer , parce qu'im ou deux bateaux à vapeur, ayant mouillé leur coque dans l'eau salée , auront été s'amarrer au Port-Saint- Nicolas; fantaisies d'armateurs qui peuvent sacrifier quelques billets de mille francs pour obtenir la députation ou quelque chose d'approchant. Du reste , je n'ai point â m'occnper ici de ces hautes questions maritimes, et je dois me contenter de considérer au point de vue du pittoresque cette forêt de mâts qui va s'épaississant à mesure qu'on approche de Londres,
D'abord , c'est au matin , à demi perdue dans la brume comme en un tableau deW, Van de Velde , une flottille de bateaux de pêche , dont le soleil levant dore les grandes voiles ; c'est un ponton porteur d'un fanal la nuit , d'une balise le jour, construction informe, solidement mouillée sur ses ancres , où demeure, éternellement ballotté par les flots, un vieux marin, heureux d'avoir obtenu cette fonction pour retraite ; c'est un navire qui vient du large, toutes voiles déployées, et que le steamer qui vous porte a bientôt dépassé * puis, au loin, ce sont les panaches de fumée d'autres bateaux à vapeur qui suivent la même route que vous. La côte se
relève peu à peu , les hves du fleuve se rapprochent et le mouvement augmente.
Voilà Gravesend , gracieusement bâti sur un vert coteau, refuge le dimanche du cokney de Londres , qui fuit l'ennui anglican en venant manger sur l'herbe le veau froid, arrosé de petite bière. Devant son quai sont mouillés les navires qui attendent que la marée de jusant leur permette de prendre le large. Voici Woolwich, l'arsenal de Londres; voici Greenwich , les Invalides de la marine anglaise, et, au sommet du beau parc qui le domine , au-dessus des futaies qui montent le long du coteau , l'Observatoire , bâti loin de la fumée de la métropole , observatoire dont le méridien le dispute par le monde au méridien de Paris, quoiqu'il n'ait pas eu Thouneur de voir la dix-millionnième partie de son quart servir d'étalon au système décimal des poids et mesures.
Mais il y a longtemps que , sur le fleuve, ce ne sont plus que navires montants, descendants, remorqués ou non ; que bateaux à vapeur luttant de vitesse ou se croisant dans tous les sens. Puis , des pontons carrés , sans autre gouvernail qu'une rame qui les dirige tant bien que mal , tandis qu'ils se laissent entraîner par le courant , poussés à tribord par ce navire , poussés à bâbord par celui-là , ballottés , bousculés , tournant sur eux-mêmes , mais s'avançant toujours, finissent par arriver du navire qu'ils ont déchargé au magasin où ils doivent se vider. La route devient de plus en plus obstruée et difficile. On longe le Great-Eastem , cette construction gigantesque qui , placée sur ses chantiers le long de la Tamise , dépasse tout ce qui l'entoure. L'œil au guet , placé sur la passerelle qui réunit les deux tambours , le capitaine fait , d'un signe de la main , modérer, accélérer et suspendre la marche tortueuse du navire. On aborde sans cris à Custom-House : on ouvre votre malle pour la forme , on regarde votre passeport la tête en bas , et im cab vous a bientôt plongé dans un autre mouvement , celui des abords du pont de Londres.
On prétend que Ton rencontre toujours sur le Pont-Neuf,
à Paris , un ûloa , un cheval blanc et un mari trompé ; qu'est-ce sur le pont de Londres ? La circulation y est si active , que les gens pressés qui veulent traverser sa chaussée , encombrée de voitures de toute sorte , trouvent plus prompt de descendre sous les arches ouvertes dans ses culées, puis de remonter de l'autre côté, que de s'exposer aux lenteurs et aux dangers d'une rare édaircie entre les timons qui se croisent. Et , cependant , aux abords du pont , des phares ont été élevés au milieu d'un espace circulaire , dont le sol surhaussé et protégé par des bornes sert de refuge au piéton audacieux qui , après avoir croisé la file descendante, attend la possibilité de percer au travers de la file montante. Ge mouvement s'expUque , parce que le pont de Londres , limite de la Tamise maritime , est le dernier qui rqoigne la partie orientale de la Cité aux quartiers industriels et commerçants placés en face sur la rive droite , ainsi qu'aux embarcadères tout voisins des nombreux chemins de fer du Sud. Le coûteux tunnel qui devait remplir cet office n'est livré qu'aux piétons et aux boutiques â quatre sous. Quel est le voyageur qui se refuse le plaisir de rapporter dans sa patrie une babiole ou une image de ce travail , poursuivi et achevé au prix de tant de diMcultés vaincues , et de dire qu'il l'a achetée au*dessous du limon qui forme le fond de la Tamise , au-dessous des eaux du fleuve , sous la quille des navires qui partent pour la Chine , les Indes ou la Californie ? Un frisson de crainte rétrospective , la satisfaction d'avoir bravé un danger , doivent faire battre le cœur , quand on contemple cette dépouille opime arrachée aux flots , et lui donner un nouveau prix.
Trois artères servent à la circulation incessante qui mène du West-End à la Cité : Oxford-street, le Strand et la Tamise, qui n'est point un fleuve inutile comme la Seine à Paris. Depuis le pont de Westminster jusqu'au pont de Londres, une foule de petits steamers entretiennent l'activité et la vie. Ils font escale cinq à six fois pendant leur trajet à des pontons très avancés dans le lit du fleuve, afin que la circu-
lation ne soit point interrompue à marée basse, et sont toujours chargés de monde. Rien n'est amusant â voir comme ces bateaux aux formes effllées qui manœuvrent sous le signe muet du capitaine , avec la docilité d'un cbeval bien dressé dans la main d'un cavalier habile. Ils se croisent , vont de l'avant et de Tanière , virent à toute vitesse , s'abattent outre le ponton où ils abordent trois ou quatre à la fois , sont abordés par les galiotes chargées de fourrages et de bois qui descendent de la haute Tamise , en reçoivent des avaries, sans qu'un mot soit prononcé. En cas d'accident, l'épave est mise de côté , le nom du maladroit est pris , si l'on y pense , et ce sera l'aftaire d'un règlement ultérieur auquel les cris et les paroles dites sur Theure no serviraient de rien ; d'ailleurs on est pressé , et l'on n'a point de temps à perdre en paroles vaines. « Times is money, » dit le proverbe anglais : le temps est de l'argent.
Le silence, au milieu des accidents divers des rues et de la navigation, n'est pas un des moindres étonnements réservés â nous autres Français chez ce peuple flegmatique ; et si vous entendez causer un peu bruyamment en chemin de fer, soyez assuré que, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent , im Français au moins sera de la partie. Ce silence n'est rompu dans les rues que par les conducteurs d'omnibus qui , montés sur la plate-forme placée latéralement à la porte d'entrée, et bien au-dessus de son seuil, le buste dépassant l'impériale, se tenant d'une main à une courroie , invitent de l'autre les passants en leur criant le nom des rues ou des monuments vers lesquels ils se dirigent. Le cocher, à peine appuyé sur son siège, les jambes roides et rapprochées , ses deux guides dans la main gauche, dans la tenue rigide d'un gentleman qui conduit son phaéton, manœuvre le fouet de la droite et invite aussi les voyageurs , puis élève ce fouet verticalement au-dessus de sa tête, pour indiquer aux cochers qui le suivent , et souvent le pressent , qu'il va arrêter sa voiture.
Parmi la foule de ces omnibus de toutes couleurs qui fatiguent le macadam de Londres , j'ai longtemps cherché ceux de la Compagnie Générale, si connue sur la place
de Paris ; enûû, je les ai trouvés, « rari fUMlef m ^^yile iMUfo. » Ils ne diffèrent en rien des autres, mais ils ont importé la correspondance en Angleterre , et le Londinien commeiice  s'en servir, sans que cette institution puisse recevoir tous les développements qu'elle a reçus à Paris. Car, je l'ai déjà dit , toute la grande circulation se fait parallèlement au fleuve, et il n'y a guère de mouvement transversal que dans R^eutstreet. On habite les autres rues perpendiculaires au fleuve, mais onn'y passe pas, sinon pour les aflCaires qu'on y peut avoir.