SYDENHAM
A peine arrivé à Londres , je m'embarquai presque sous mes fenêtres, sur un des omnibus à vapeur de la Tamise qui me transporta au London-bridge , où je pris le chemin de fer qui devait me conduire dam le palais de Sydenham. C'était un lundi, un jour de grandes eaux ; le soleû brillait , même à Londres, ce que je dois déclarer , dût- on m'accuser d'anglomanie ; le ciel était bleu , moins bleu que chez nous quand il y met de la bonne volonté; mais chez nous il est moins bleu qu'à Marseille. C'était enfin une magnifique journée, et la population, pour se délasser des ennuis du dimanche, accourait de toutes parts. Aussi n'ai-je jamais vu sous l'embarcadère de la rue Saint-Lazare, un jour de grandes eaux à Versailles, une foule aussi compacte que celle qui , lâchée sur les trottoirs de la gare, attendait, en croquant des pommes vertes, les quatre convois qu'elle a emplis immédiatement à peine arrivés ; tout cela sans \m policeman , mais en jouant du coude d'une vigoureuse façon. Quelle brutalité ! et quelle âpreté a la poursuite de ce qu'on désire , ne fût-ce même qu'une pauvre petite place en \m wagon ! Aussi, cette âpreté à la curée, comme l'Angleterre l'expie dans les Indes aujourd'hui !
Deux établissements sont nés de l'exposition universelle que les Anglais ont faite en 1851 , enlevant à la France , à la nation initiatrice, à celle qui marche en avant de la civilisation, comme elle aime à se le dire dans ses jours d'orgueil , l'honneur de l'avoir devancée dans cette voie. Et cela grâce aux protectionnistes outrés , qui étourdirent de leurs clameurs en 1849 un gouvernement trop £adhlô pour leur résister, et le firent revenir sur la décision qu'il avait
prise d'ouvrir l'arène à toutes les nations. Cinq aimées plus tard , on ne les a point écoutés : ils ont exposé , et ne s'en portent pas plus mal. On les a récompensés d'une médaille accompagnée d*une af&euse image , du premier de nos peintres cependant; ils se croient toujours, dans leur fbr intérieur, les premiers industriels du monde , mais se gardent bien d'en convenir en certaines occasions. Mais j'empiète sur le domaine où notre regrettable ami Visinet dominait en maître.
Ces deux établissements nés de l'exposition de Hyde-Park sont le palais de cristal de Sydenham , et le musée d'art et d'industrie de South- Kensington. Le premier est une entreprise particulière , qui a voulu utiliser les constructions de l'exposition universelle ; le second, une institution de l'Etat, qui a voulu employer utilement pour l'instruction du public les bénéfices nets laissés par cette même exposition.
Puisque nous sommes montés en chemin de fer xxiur l'aller voir , parlons d'abord du Cristal-Palace. C'est une immense serre en fonte et en verre, élevée au sommet d'un jardin en amphithéâtre et assise sur des terrasses décorées d'arcades , où l'on arrive par de nombreux et larges escaliers.
Cette serre est formée d'une nef centrale coupée par trois transepts transversaux , l'un au centre, les deux autres vers chaque extrémité , d*où se détachent , en outre , deux galeries normales à la façade. L'une conduit à la station du chemin de fer , l'autre renferme une galerie de tableaux. Enfin, deux tours ^z^alement en fonte et eh verre , montées autour des cheminées des machines destinées â pomper l'eau , supportent les réservoirs des jets d'eau les plus élevés. Ces nef^, voûtées en berceau et accompagnées de galeries plus basses, offrent partout la forme d'arcatures superposées , toutes fondues dans le même moule , et répétées autant de fois qu'il est nécessaire pour enceindre l'espace que l'on veut couvrir. Aucun artifice pour déguiser la construction , qui , en raison des matières employées , n'est qu'un squelette vitré de toutes parts. Aussi cela n'est que
de la construction savante , si l'on veut , mais ne mérite point le nom d'architecture. Que la vanité britannique appelle « Modem English, » tant qu'elle le voudra , cette prétendue architecture dont elle revendique l'invention, nous n'y contredirons point , pourvu qu'on nous permette de la trouver fort laide , et de lui faire observer que c'est à tort aussi qu'elle appelle • Ëarly English » le style gothique, auquel elle l'oppose ; car ce style est né en France, et ce sont des Français qui l'ont importé en Angleterre (1).
Si les éléments qui composent , répétés à l'inûni , le palais de Sydenham , sont individuellement fort laids , une certaine beauté , celle qui naît de l'immensité , résulte de leur inûnité même. Il se produit là le même effet que dans la rue de Rivoli, à Paris. Chacune des maisons à arcades qui la composent est aussi laide qu'il a été donné à l'architecture classique de la réaliser ; mais leur répétition crée de grandes lignes qui ne manquent ni de caractère ni d'ampleur.
A l'intériem*, c'est autre chose. Toute cette maigre carcasse , dont les membres sont enchevêtrés comme les flls d'une immense toile d'araignée, cachée à demi par les massifs de plantes exotiques , par les lianes et les passiflores qui grimpent le long des piliers , pendent des arcades , passent de l'une à l'autre en formant de gracieux et légers festons , perd de son importance et n'a plus que le rôle secondaire d'abriter toute cette luxuriante et originale végétation. Alors ce n'est plus qu'une serre , mais immense et magnifique , où croissent en hberté le bananier , l'aloës , le caféier , l'arbre à pain, le dattier, les mimosas, le latanier, les orchidées et les cactus ; où les nénuphars blancs , bleus et roses , accompagnent la Victoria-regina dans de vastes bassins ornés de jets d'eau.
C'est derrière et parmi ces trésors botaniques que se cache tout ce que l'esprit encyclopédique anglais a réuni dans ce
(1) Voir, sur cette question, de nombreux articles dans les Annales Archéologiques , et leur résumé dans les Artistes français à l'étranger, par M. Dussieux» 2* édition.
palais, n y a , en effet , de tout : des machines et des métiers en action , de l'agriculture, de la botanique, comme nous venons de le voir , de la minéralogie , de l'histoire naturelle , de l'ethnographie , des produits industriels , de la musique ; car les Anglais ne peuvent rien Cèdre , sinon sans tambour ni trompette , du moins sans orgue et sans orchestre ; de la peinture, qu'ils mettent aussi volontiers partout ; de la sculpture, et enfin de Tarchitecture « et c'est là même la partie surtout intéressante du palais de cristal.
Passons rapidement en revue ces différentes divisions.
Le rez-de-chaussée du palais, bâti sur un terrain en pente, n'existe à l'état de galeries que sur la façade. En arrière sont les générateurs à vapeur , les magasins , le tunnel communiquant au chemin de fer et apportant dans le ];>alai8 même le charbon nécessaire, et les objets encombrants destinés aux collections.
Dans cette galerie basse sont exposés : une filature de coton marchant comme dans l'annexe du palais de llndustrie en 1855 , à Paris ; des machines à vapeur , des pompes â incendie et une intéressante collection d'engins agricoles. Les serres et les galeries sont au premier étage par rapport à la principale façade, mais au rez-de-chaussée sur la façade postérieure, et les planches du parquet sur lequel on marche ne sont point jointives. Ceci est une invention anglaise. Se figure-t-on l'armée de balayeurs nécessaire pour enlever ce que laissent après eux vingt mille visiteurs au moins dans six cent mille pieds carrés de galeries , et les nuages de poussière qu'ils soulèveraient avec leurs balais au grand dommage des arbres ? Les intervalles laissés entre chaque planche évitent une partie de ces inconvénients. Les visiteurs eux-mêmes y poussent en marchant une partie de la poussière qu'ils ont déposée sur ces planches , et des balais y font tomber le reste. Tous les cinq ou six ans , s'il est besoin , des tombereaux viendront enlever les résidus amoncelés au-dessous du parquet.
L'histoire naturelle et l'ethnographie , un peu mélangées.
consistent en groupes fonnés de mannequins d'hommes et d*animaux , disposés , sans trop de roideur, au milieu de la végétation particulière et peut-être des terrains spéciaux au sol de chaque race représentée. Ainsi , vous voyez , comme sur les tahleaux-afiOLches de la foire , deux Mexicains combattant un jaguar, qui a déjà renversé un de ses adversaires et s'élance contre l'autre de son rocher , où sont cachés le lama, l'alpaca et le tapir. Plus loin sont assemblés les Botocudos , ces peuplades jaunes de l'Amérique du Sud qui s'introduisent connue ornement dans la lèvre inférieure une botogue, rondelle de bois d'un diamètre souvent considérable. A côté , les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord dansent le pas de guerre , et le dindon sauvage étale son beau plumage noir à reflets violets. Voici les Caraïbes qui vivent de pèche avec l'agouti , le paresseux pendu à un arbre ; voici des Samoièdes , des Lapons avec leurs chiens et leurs rennes au milieu des glaces et des buissons ras. Gela, avec les plantes choisies pour accompagner chaque groupe , constitue le Nouveau-Monde. Quant à l'Ancien -Monde, ce chameau qui boit dans le cristal d'une. . . glace rugueuse, accompagné d'Abyssiniens au profil juif, à la peau noire, représente l'Afrique orientale, et des nègres de la côte de Gruinée, au nez écrasé , sont chargés de montrer les habitants de la côte orientale. Des antilopes accompagnent les premiers ; des chimpanzés, des singes à moustache, un léopard terrassant une antilope, sont avec les seconds. Pour l'Asie, ce sont des Indiens qui, montés sur un éléphant , combattent un tigre ; des Thibétains et des Papuans de l'archipel de la Louisiane.
De grands aquaria remplis d'eau de mer renferment, entre leurs parois de verre, des madrépores, des actinies, des zoophy tes. Puis les oiseaux, les mammifères, les reptiles, les insectes qui n'ont pu trouver place dans les représentations plastiques des différentes contrées où ils volent, marchent et rampent, sont groupés dans de grandes vitrines placées aux carrefours des allées.
Il y a bien quelques animaux qui demanderaient qu'on
renouvelât le foin qui garnit leur peau , quelques sauvages qui ne seraient pas fâchés d'être repeints et d'envoyer leur pagne à la Mancbisseuse; mais, en somme, cette exhlbitâon, qui semble grotesque au premier abord , peut donner â ceux qui n'ont pas d'autre moyen de s'instruire une idée sommaire des différentes races humaines , des animaux qu'elles ont â combattre pour vivre , et des productions végétales qui les entourent.
Mais, et c'est par là que j'aurais dû commencer, on n^'a point oublié le monde anté ou antidiluvien , car je ne sais trop lequel dire. L'ancienne langue, où je trouve antichambre et antéchrist , voudrait que j'écrivisse antidiluvien; mais lés ignorants de la formation de la langue, tout barbouillés de latin, me forcent de mettre antédiluvien : qui croire? Ces animaux éteints, dirai-jepour éviter toute difficulté par ime périphrase , ont été rétablis au fond du parc , au milieu de trois îles placées au centre de trois lacs dont j'emprunte la description à un article de M. Ësqiiiros , que vient de publier la Revus des Deux -Mondes:
« Ces lies et ces lacs géologiques se succèdent dans un ordre qui montre les progrès et les grandes mutations de la vie à la surface de la terre. Les mœurs de ces animaux de l'Ancien-Monde , qui ont tous vécu en Angleterre, sont indiquées par les dispositions même du terrain. Les reptiles, plus aquatiques , se trouvent placés dans les bassins ; les amphibies, sur une petite île basse , et les plus terrestres sur une sorte de plateau , image des continents naissants ; enfin , les mammifères occupent une lie plus élevée , en forme de tertre. A côté de ces étranges créatures figurent les plantes les plus caractéristiques de la flore qui existait en même temps sur la terre, et les pierres tirées des couches où ces animaux se trouvent engloutis. Vous ne contemplez pas seulement ici le squelette , mais les formes extérieures soa»4 lesquelles on suppose que les anciens animaux ont vécu. »
Qui serait bien étonné, s'il pouvait revenir à la lumière et
se promener dans le parc du palais de cristal ? Ce serait le mégalosaure ou le ptérodactyle, de se trouver devant ces étranges ressemblances qu'on a voulu faire de Im-même* Car, pour si bien que M. W. Hawkins ait suivi dans ses restaurations les indications du professeur Ricbard Owen, indications fournies par le moulage même de ces animaux dans les terrains qui nous en ont conservé les fragments, on conçoit que Ton ait dû laisser beaucoup à la fantaisie.
Les produits industriels sont le côté le plus ostensiblement mercantile du palais de cristal. On y rencontre toui ce que nous avons vu à Texposition anglaise du palais de rindustrie : la céramique de Gopeland et de Minton , les fontes à usages domestiques, les stéréoscopes , l'orfèvrerie, la carrosserie, les tissus, enfin tout ce qui peut se vendre et s'acheter. Il y a même un cabinet de lecture pour les news papersy où vous pouvez £ure votre correspondance, que vous jetez dans la gueule béante de la boite aux lettres, à moins que vous ne préféxiez transmettre à vos amis par le télégraphe électrique les impressions que vous cause votre visite.
Cependant les collections industrielles exposées dans les galeries qui contournent la nef centrale au deuxième étage sont disposées avec un esprit plus sérieux et plus scientiâque. Il y a d'abord le sol , étudié dans toutes les formations géologiques superposées qui le composent. Ces roches sont montrées dans toute leur pureté native , puis à côté avec les modifications que l'atmosphère , la végétation et la culture leur ont faât subir, et les dérivés naturels mis en usage par l'économie domestique, comme les pierres , les marbres, les ardoises, les argiles plastiques, les aluns , les sels , les charbons , les métaux , etc. Puis à chacun de ces produits naturels sont attachés les produits manufacturés qui en dérivent , avec toutes les transformations que l'industrie leur fait subir depuis l'état brut jusqu'à leur forme la plus parfaite.
Viennent ensuite les produits du sol , divisés en deux groupes: les produits primaires ou végétaux, les produits secondaires ou animaux.
Enfin , chacune de ces derniôreB dlTisions se subdiviâe elle-même en produits comestibles et en produits indusiriélB. Ainsi , le thé , le café , les fruits , le froment, etc., dans le règne végétal ; les viandes , les gélatines , les graisses , les poissons , dans le régne animal , se rattachent à lapremiàre subdivision. Le lin , le liège , les gommes , les graines oléagineuses , les plantes tinctoriales , dans le premier règne ; les peaux , les toisons , les écailles , etc., dans le second, se groupent ensemble comme produits manuCacturés. Pois , chacun de ces produits , considéré à son tour comme matière première, est suivi de toutes les transformations industrielles nécessaires i)our le Cure arriver à sa dernière forme : musée technologique magnifique , un peu perdu au milieu du pittoresque de ce palais , mais que nous retrouvons mieux ordonné dans les salles de South-Kensing^ûn.
Abordons enfin la partie la plus originale du palais de cristal entre tant d'originalités que nous venons d'énumérer. Jusqu'ici , dans les musées , la sculpture seule était représentée ; mais, quant aux monuments qu'elle était appelée à décorer , il n'en était point question. C'était rafQgôre des architectes-archéologues , qui , après avoir relevé un monument le plus exactement possible , le dessinaient de leur mieux en plan , coupe et élévation, détails et profils. L'étude , après avoir été examinée par quelques initiés , était mise en portefeuille , puis 11 n'en était plus question. Mais édifier des copies entières de monuments ou de i^arties importantes de ces monuments , de façon à donner une idée de leur physionomie , ce ne pouvait être que la fantaisie d'un roi ou d'une compagnie de capitalistes anglais. Le roi de Bavière a , je crois , élevé à Munich plusieurs faosimUe de monuments antiques, et la compagnie du palais de cristal vient d'écrire l'histoire de l'architecture en une suite de constructions fort importantes, dont quelquesunes sont supérieurement réussies. Cette histoire commence aux Egyptiens pour finir à la Renaissance.
Suivons l'ordre qu'on a adopté , en dépit de la chronologie et de la filiation des difiérents arts, et entrons dans les
salles où sont représentés les styles divers qui se sont succédé en Egypte. C'est, dans l'angle de la nef et du transept, la cour d'Amunothph (Aménophis) III, espèce de portique dont les colonnes ont un chapiteau qui s'épanouit en une corbeille décorée de tiges de papyrus. En arrière, la réduction des hypogées de Beni-Hassan, ces tombes creusées dans le roc plus de seize cents ans avant Jésus<Gbrist, et supportées par des colonnes cannelées qui sont le prototype du dorique grec. Sur le côté s'allonge, parallèlement à la nef, un second portique, supporté par les colonnes du temple de Garnack, élevé par Rbamsès II, presque douze cents ans avant Jésus- Christ. Ces colonnes , chargées d'hiéroglyphes, rétrécies à leur point de contact avec le disque qui leur sert de base, coniques dans leur ensemble, viennent s'engager sous un chapiteau qui affecte, en plus petit , la même forme qu'elles. Ce portique sépare deux cours. La première , longeant la nef, et à laquelle conduit une avenue de lions s'avacçant parmi les arbustes jusqu'au centre de la nef, a ses murs décorés de peintures copiées du temple de Rbamsès III, qui montrent, d'un côté, le roi sur son char entouré de vaincus; de l'autre, l'attaque d'une forteresse. La seconde, également décorée de peintures sur ses murs , est séparée d'un petit musée égyptien par les colonnes de Philœ , ce temple qui se profile si gracieusement sur le ciel , dans une des lies du Nil. Enfin, une réduction au dixième du tombeau d'Aboo-Simbel , taillé dans les rochers de Nubie et décoré de figures gigantesques dé ce roi assis. Ces figures, ou les semblables de Rhamsèsle Grand, ont été dressées avec les dimensions colossales du monument original , à l'extrémité du transept nord , en arrière d'une avenue de sphinx , au milieu des dattiers.
Mais , malgré le soin scrupuleux apporté par M. Owen Jones dans toutes ces restaurations, ce mystère qui enveloppe encore pour le vulgaire , et un peu aussi pour les savants, je suppose, la théogonie de l'ancienne Egypte ; ces dieux bizarres, moitié bêtes, moitié hommes ; ces animaux cristallisés pour ainsi dire dans une forme à peine ébauchée ; toute cette création monstrueuse, à peine développée,
immobilisée depuis des siècles dans les représenlalions parvenues jusqu'à nous, comme les idées qu'elles révèlent l'étaient depuis longtemps dans l'intelligence des peuples conduits par elles à la civilisation , ce long sommeil de )a matière dont toutes ces images ne sont point encore réveillées, colosses adossés aux flancs des monts ou perdus dans l'ombre des hypogées, toutes ces choses qui doivent pénétrer de terreur et de respect celui qui les contemple sur le sol de l'antique Egypte, ne disent pas grand'chose vue» dans les galeries du palais de cristal. On n'y trouve, en effet, ni la matière , ni la construction , ni la solidité et la ncasse , ni les injures du temps, ni le souvenir qui s'attache à la réalité, rien enfin du prestige des ruines, de ce qui a vu tant de générations naître, croître et vieillir.
L'art grec est né de l'art égyptien. Mais le génie des Hellènes a tellement modifié et transformé les types empruntés à l'antique terre des Pharaons , que l'on a pu longtemps croire inventé par ceux-ci ce qu'ils n'avaient fieût que perfectionner. A la puissance et à la ferce de l'architecture des bords du Nil ils ont substitué la mesure et la grâce ; dans la sculpture, ils ont introduit la vie et la beauté. On n'a point jugé à propos d'édifier un temple grec à Sydenham, et l'on a bien fait; car l'architecture grecque ftit pendant un temps tellement en honneur à Londres, tandis que nous autres nous restions accrochés à la décadence romaine , qu'il n'est point d'église , point de théâtre , i>oint de monument public ou particulier, dont la façade ne fiioue celle d'un temple grec. Une Banque qui se respecte doit avoir au moins deux colonnes du dorique de PoBstum pour encadrer sa porte ou oa fenêtre placée à l'angle de deux rues. Pour moi, si , habitant l'Angleterre, j'avais par hasard l'embarras de fonds â placer, je m'adresserais à celle'qui me présenterait sur sa façade les colonnes cannelées les plus colossales et les plus largement épatées à la base qu'il soit possible de rencontrer. Je croirais mon argent aussi en sûreté dans ce sanctuaire financier qu'il l'eût été dans le trésor du Parthénon , au sommet de l'Acropole d'Athènes.
Or donc , M. Owen Jones , Tarchitecte de toute la partie antique de Sydenham , s'est contenté d'une cour centrale , espèce d!agora contourné par des galeries dont il est séparé par des colonnes qui reproduisent les trois ordres grecs : le dorique, l'ionique et le corinthien. Les murs sont couverts de tons unis, très sobrement rechampis en or. Sur la frise, les noms des grands hommes , depuis Homère jusqu'à Arthé • mius, l'architecte de Sainte-Sophie, sont inscrits en lettres contemporaines par la forme de l'époque où chacun d'eux vivait. Au milieu des nombreux moulages de statues que renferme cet ensemble de salles et dé galeries trône la Vénus de Milo, du musée du Louvre. Là, j'ai retrouvé tous les chefs-d'œuvre que j'avais vus et admirés à Paris, â Londres, à Florence, à Rome et à Naples; ceux aussi que le musée de Munich renferme, statues et bas-rehefs dont l'énumération est dans toutes les mémoires, tant la gravure, le moulage et la photographie les ont partout répandus.
De l'art grec à l'art romain il n'y a juste que l'intervalle d'un pas , celui que vous faites pour passer de Vaiiora grec à Vatnum romain. Ici les stucs, imitant les porphyres et les marbres, remplacent en partie les décorations polychromes des murs, et les voûtes se substituent aux soffiies et aux
plafonds qu'ils supportent dans l'architecture grecque. Ge sont, en effet, l'arc et la voûte qui en est la conséquence naturelle , qui caractérisaient surtout les monuments civils des Romains. Car dans leurs monuments religieux ils ont respecté la forme hiératique empruntée aux Grecs avec une partie de leurs dieux. Les plus belles statues exécutées en Italie par des artistes grecs, telles que les Vénus du Capitole et du Louvre, d'Arles et de Florence ; la Gallipyge de Naples, que le roi Ferdinand a murée et que les Anglaises ne trouvent point aiXûTementshoking, pour me servir de leur expression favorite ; le Bacchus et le SappUant du Louvre ; les bustes des empereurs romains, disposés suivant l'ordre chronologique ; enfin , un modèle en relief du Colysée, sont distribués dans ces salles.
Je vous conduirai immédiatement dans une autre partie
du palais , du côté des collections ethnographiques et d'histoire naturelle , où M. Digby Wyatt a élevé la plus charmante et la plus exacte restauration d'une maison de Pompéi qu'il soit possible d'imaginer.
A Textérieur, c'est un mur blanc sans mie seule ouverture autre que la porte d'entrée, comme sont encore aujourd'hui les maisons des Orientaux. A l'intérieur, après avoir dépassé la loge du portier , en marchant sur le pavé en mosaïque qui représente l'inévitable chien aboyant , accompagné de l'inscription cave canem, on arrive dans Yatrium^ ou cour centrale. Tout autour régnent les chambres , petites et étroites, à peine suffisantes pour contenir un lit. Le toit qui les couvre, surplombant sur Vatrium , et supporté soit par des colonnes, soit par des goussets en charpente placés sous chaque chevron, forme une galerie couverte qui contourne cette première cour. Un bassin, placé à son centre , reçoit les eaux de pluie et prend le nom dUmpluvium.
Au fond est placé le jardin entouré des portiques , et séparé de V atrium par un corps de logis occupé , au centre , par le tablinium ou le salon, facilement aéré, puisqu'il sert de communication entre les deux cours. A droite et à gauche sont des passages , et au-delà , d'un côté , une chambre plus grande que celle de Yatnym\ de l'autre, ime salle de banquet pour l'hiver ; celle d'été, ayant vue sur les jardins , n'est nullement close. Dans un coin est la cuisine , et dans un autre l'autel des dieux lares. Si l'autel est modeste , si les lares ne sont pas grands , la cuisine me semble bien petite pour une maison si importante et si ornée , revêtue de peintures sur tous ses murs et décorée de marbres et de bronzes.
Rien n'a été épargné pour faire cette restauration aussi exacte que possible. Un artiste , familier avec les peintures décoratives qui couvrent encore les murs des maisons à demi ruinées de Pompéi , est venu de Naples peindre sur le plâtre qui , à Sydenham , comme aux pieds du Vésuve , recouvre les murs et les colonnes. Minton a fabrique exprès les cubes de grès différemment colorés qui forment la
mosaïque du pavé; les bronzes ont été obtenus par lagalvano- |)lastie sur des moulages antiques ; les antéûxes des toits sont en terre cuite et moulés sur les nombreux échantillons recueillis dans les musées; les rideaux sont pendus devant les portes , et les amphores, placées debout sur la pointe qui les termine, s'appuient aux murs dans la cuisine , dont le fourneau est prêt â recevoir les charbons. Enfin, pour que de Vimpluvium ou du jardin l'œil ne soit point désillusionné par la vue des combles en fer du palais , et pour que le visiteur ne soit point ramené brusquement des bords de la Méditerranée à ceux de la Tamise , un immense vélum est suspendu au-dessus de la construction. Mais les matrones de l'antiquité ne portaient point de crinoline.
Si nous revenons maintenant à la suite d'édiJûces que nous avons quittée, nous retrouvons une des autres réussites du palais de cristal : c'est l'Alhambra , édifié par M. Owen Jones. Nous entrons d'abord dans la cour des Lions , ainsi nommée de la fontaine à vasque supportée par des lions qui en occupe le centre. En suivant la galerie qui la contourne , nous pénétrons dans la salle de la Justice , au merveilleux plafond , puis dans la salle des Abencérages , dont le dôme laisse descendre une douce lumière à travers les verres de couleur qui garnissent ses fenêtres. Arcades des galeries, plafond delà salle, dôme des Abencérages, partout la matière est en mouvemeut, brillante et"ornée. Pas une surface lisse où reposer rœil. On dirait des stalactites s'étageant les uns au-dessus des autres. L'or, l'azur et le vermillon les décorent et les font miroiter. Quant aux murs , revêtus de plaques en faïence émaillées à leur base , ils sont également couverts d'entrelacs, de feuillages , d'inscriptions et de fleurs, formant les plus capricieux dessins, le tout en relief, et doré et peint comme les voûtes. La fontaine , ses vasques, ses bassins, les rigoles où l'eau s'écoule, le pavé, sont en marbre, alternant avec la faïence émaillée; le tout exécuté sur les moulages rapportés de Grenade et exposés ailleurs dans leur intégrité.
Remontons maintenant le cours des siècles. Du treizième
siècle (le notre ère sautons au huitième avant Jésus-Clirist. et des Maures d'Espagne passons aux Assyriens de la Mésopotamie.
Des richesses accumulées â Bahyloneil ne reste rien, que des montagnes de briques cuites au soleil. Les soubassements qu'elles formaient étaient couverts d'un revêtement de briques ëmaillées ou de plâtre peint représentant difiTérents sujdts. Au-dessus s'élevaient des constructions en bois de cèdre. Les briques émaillées sont dispersées, les peintures se sont exfoliées, les plâtres sont tombés en poussière, et les bois sont depuis longtemps brûlés ou pourris ; de telle sorte que la ville de Nabuchodonosor ne peut nous donner aucun type de l'architecture assyrienne. Il a fallu recourir aux monuments de Ninive, de Suse et de Persépolis en Perse,* élevés depuis Sennachérib jusqu'à Xercès, pour faire un ensemble qui approchât à peu près de la vérité. De chaque côté de l'entrée se dressent des taureaux ailés à tête humaine, et contre les murs s'étalent en foule les bas-reliefs dont nous retrouverons les originaux au Musée Britannique : honames à tête d'aigle, rois et pontifes, scènes de guerre, de chasse ou de triomphe. Des colonnes cannelées ayant des chevaux pour chapiteaux, prises aux tombeaux-hypogées de Persépolis, supportent le plafond à compartiments peints de couleurs brillantes, restitution pour le moins fort problématique.
Nous en avons fini avec le monde antique et païen , arrivons enfin au monde chrétien. Dans la même nef dont nous avons examiné un des bas-côtés, se dressent en face les monuments des différentes époques du moyen- âge. C'est une succession de cloîtres s'ouvrant sur la nef et comprenant chacun dans leur enceinte les monuments correspondants à l'époque dont on a imité le style.
La première salie est dite Byzantine , et ofire dans sa façade un mélange assez éclectique des mosaïques de Ravenne et du cloître de Saint-Jean-de Latran , le tout exprimé un peu par la mosaïque, mais beaucoup par l'or appliqué et la peinture. Dans cette première enceinte sont exposés les monuments de l'époque romane, laquelle repré-
sente, comme on sait, la décadence romaine, et descend jusqu'au milieu du douzième siècle, tandis qu'un autre art , , né à Constantinople de l'église Sainte-Sophie, ayant en architecture la coupole pour caractéristique, en peinture et en sculpture un style propre, vivait en Orient et dans quelques parties de l'Occident, côtoyant le premier. Les portes en bronze d'Hildesheim , de l'an 1015, et celles d'Augsbourg, garnissent les baies de monuments attribués à une époque postérieure à la conquête normande , et qui ont une grande analogie avec notre style normand. Telle est la baie de l'église de Kilpeck, fondée en 1134 ; celle de Shobden , dans le Herefordshire, de la même époque, dont le tympan est occupé par Dieu bénissant , soutenu dans sa gloire par quatre anges cabriolant , qui ont la plus grande analogie, dans leurs robes ajustées, avec d'énormes chenilles. L'architecture irlandaise du dixième siècle, dit-on , peut-être pos* térieiure, mais , en tous cas, sans aucune influence étrangère, est représentée par des croix , des fonts baptismaux, des pierres {ombales chargées de nœuds et d'entrelacs sculptés avec un très faible relief. Là sont aussi les tombes des Plantagenets , prises à Fontevrault et à l'abbaye de l'Ëspan, près du Mans; le Richard Cœur-de-Lion de la cathédrale de Rouen, des sculptures de Saint-Marc de Venise, une baie du douzième siècle provenant de la cathédrale d'Ëly, et une fontaine à vasques des bords du Rhin.
A côté, l'on enti-e dans la salle réservée au gothique allemand. Le monument principal est la porte de l'égh'se de Nuremberg , ville qui, avec Cologne, a fourni la plupart des moulages qui sont exposés. On sait que l'art gothique ou ogival n'est point originaire d'Allemagne, quoi qu'en aient dit les archéologues d'outre-Rhin, et un peu aussi ceux de ce bord-ci du Rhin allemand et libre, comme dit la chanson. Le fait est prouvé l'histoire en main ; mais, à défaut d'autres preuves, la salle allemande de Sydenbam suffirait pour le démontrer. Il n'y a rien d'antérieur à la fin du treizième siècle, et ce qui en est appartient à la cathédrale de Cologne, copiée sur celles d'Amiens et de Beauvais.
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des types avec la sécheresse de la forme générale. C'étaient comme les couches successives d'un sédiment gui, se déposant sur un corps, le cachent tout en accusant ses reliefs.
L'Angleterre , si riche encore en eflûgies tumulaires, n'a eu garde de n'en pas exposer ; aussi pouvons-nous en compter plusieurs, qui sont d'autant plus précieuses pour l'histoire du costume civil et militaire qu elles portent une date. Il y a le tombeau du Prince-Noir, mort en 1376, doré et hlasonné; celui de la reine Ëléonore ; celui de Beauchamp, comte de Warvsrich , recouvert d'une armature en fer de la forme d'un berceau, destinée â le protéger et peut-être aussi à recevoir de riches étoffes les jours de fête.
Les ferrures de Notre-Dame de Paris peuvent être également rapprochées de celles de la cathédrale de Lichûeld, bien maigres auprès des plantureux épanouissements de cette ferronnerie si célèbre, qu'on lui a créé une légende.
Dans la salle franco-italienne sont exposées les portes en bronze du baptistère de Florence , faites en 1330 par Andréa Pisano ; un lutrin de Giovanni Pisano , dont le support est la statue de la Justice ; les sculptures du célèbre autel d'Or-San-Michele de Florence.
Ce sont les fenêtres de l'hôtel du Bourgtheroulde , de Rouen , qui , ouvertes jusqu'au sol par la suppression du soubassement sur lequel est sculptée l'entrevue du camp du Drap-d'Or, servent d'arcades d'entrée à la salle de la Renaissance, où j'ai, en outre, remarqué les portes de Saint-Maclou. Au centre s'élève la fontaine de Qailloa , et les puits en bronze du palais ducal de Venise servent de vasques à des fontaines prises à Nuremberg. Au fond se dressent les cariatides de Jean Goujon, supportant le bas-relief de la nymphe de Fontainebleau par B. Cellini , et encadrant les portes que L. Ghiberti modela et cisela pour le baptistère de Florence. En comparant les portes de Ghiberti «t celles d'A. Pisano, qui leur sont antérieures d'un siècle , on n© peut méconnaître que l'œuvre du quatorzième siècle ne l'emporte sur celle du quinzième, considérée du point de vue de la convenance. Dans Tune , les sujets sont bien des bas-reUefs avec
un seul plan, tandis que dans l'autre ils forment de vrais tableaux, avec leurs plans successifs , exprimés par le plus ou moins de relief des personnages ou des ëdillces et des arbres qui les environnent. Il n'y manque que la couleur.
C'est donc l'artiste de la Renaissance antique qui s'éloigne le plus de l'antiquité , tandis que le maître , encore imbu des idées du moyen-âge , s'en rapproche davantage. La Renaissance, en copiant à tort et à travers, a confondu les limites qui doivent séparer les différents arts ; impatiente de s'épanouir, elle n'avait point le sens antique, et c'est ce qui iera son infériorité constante sur l'antiquité et le moyenâge. Je ne parle ici ni de Tinvention ni de l'exécution, mais de cette harmonie qu'une inspiration supérieure a donnée aux œuvres grecques et aux gothiques. C'est cette distinction qu'il faut feiire, si l'on veut juger sainement les œuvres qu'il nous est donné de contempler. Certainement la forme a son importance , car c'est elle seule qui sert â exprimer la pensée de l'artiste créateur, et quand il n'est pas maître de la forme, l'artiste n'est qu'un rêveur; mais on doit d'abord lui demander compte de cette pensée, et s'il s'est bien pénétré des conditions de son art. Or, il semble hors de doute que la statuaire, n'offrant que des lignes et des surfaces sans couleur, est impuissante à exprimer les profondeurs du paysage , et les relations diverses de couleur et d'intensité de ton qui font concourir tous les personnages d'une scène a un effet central et convergent. La dépouillant donc ae toutes les séductions dont Ghiberti a su l'entourer, je trouverai que son œuvre satisfait moins aux lois de l'harmonie et du beau réel que celle d'A. Pisano.
Les Chanteurs de Luca délia Robbia, le Persée de B. Gellini , le Saint Jean de Donatello , les Trois Grâces de Grer* main Pilon , le monument de Louis de Bavière , le monument de Galeazzo Visconti , tout ce qu'on admire de sculptures de la Renaissance dans les musées et les églises d'Italie, d'Allemagne et de France, se trouve là réuni, comme en lace, de l'autre côté de la nef , nous avions trouvé toutes les statues les plus admirées de l'antiquité.
Les Anglais ont eu aussi leur Renaissance, qu'ils appellent Elizabethian style, style d'Elisabeth. C'est l'équivalent de notre Renaissance des derniers Valois , mais avec une influence plus allemande que française. Des bossages partout, partout des assises en saillie alternant avec des assises en reti*aite , des cartouches de forme bizarre , des ornements en saillie semblables à des bois découpés à la scie , attachés au mur par de gros clous, des frontons tourmentés, des obélisques dépassant les entablements , de la richesse , mais lourde et maniérée, tels me semblent être les caractères de ce style. Les tombeaux d'Elisabeth et de Marie Stuart, sa rivale , le buste de Shakespeare , occupent, avec plusieurs autres monuments de la même époque , cette salle affectée à une période assez restreinte , mais glorieuse pour l'Angleterre. Vient ensuite la cour italienne , où sont rassemblés tous les chefs-d'œuvre dus au ciseau de Michel-Ange. La Vierge et l'Enfant de Florence , la Pieta de Rome , la statue de Julien de Médicis, accostée des statues couchées du Jour et de la Nuit; en regard, celle de Laurent avec le Sommeil et le Réveil, reproduites comme elles se trouvent à San- Lorenzo de Florence ; les deux Esclaves du musée du Louvre, le Moïse de Saint-Pierre-ès-Liens , le Christ de la Minerve , le Bacchus des Ofllcii et le David du Palazzo-Vecchio : ils sont tous là, ces chefs-d'œuvre surprenants, animés par le génie de leur puissant auteur, penseiu*s et vivants plua qu'il ait jamais été accordé de le faire à quiconque modela la terre et tailla le marbre. J'ai retrouvé là mes enthousiasmes d'Italie , terrassé et entraîné encore une fois par le vieux Florentin , dont le génie , grand surtout par l'expression , est plus ps^ticulièrement sympathique au génie français. Aussi, en l'admirant, sinon davantage, du moins avec plus d'entraînement que les grands artistes ses contemporains et ses rivaux, il me semble rentrer dans la tradition française de la Renaissance , qui , issue de l'école de Fontainebleau , fut avant tout florentine»
Ce sanctuaire élevé à Michel-Ange avec les éléments divers^^du palais Farnèse, bâti par lui, est décoré depein-
Dires imitant lt>s décoralioas diverses que hapbat^l a composuf^ ou peintes dans la loggia et les chambres du Vatican. Il renferme en outre le Jonas de l'mnise Sainte-Marie-do-Peuple, a Pi orne, statue attribuée a haphaiÈ^i; une Vierge du BemiD , différents fragments de Venise, et entre autres la souche en bronze des mâts de la place Saint-Marc. Par ces souches merveilleuses on a fait de ces mâ*^ des monuments à demeure , toujours prêts pour toutes les réjouissances publiques.
En France, tous les ans, quel que soit le patron que ron fête, ou a chaque cérémonie qui en vaut la peine , il est de tradition d'élever sur le terre-p.eîn du Pont-Neuf des mâts vénitiens , avec une souche en toile peinte imitant le bronze. Le sol est bouleversé, des moellons et du plâtre sont apportés huit jours d'avance, y séjournent huit jours après ; la place pendant deux semaines est encombrée d'immondictrs, et tout cela pour une misérable décoration peinte à la détrempe, qui dure un jour.
Aujourd'hui que les illumioatious au gaz restent préparées en permanence sur les édifices publics , de sorte qu'il gufnt d'ouvrir un robinet pour que lall =gresse soit au comble , pourquoi n'aurait-on pas aussi des mâts vénitiens en permanence et ornés comme ceux de Venise ? Cela aurait cet avantage d'être un ornement en m<}me temps qu'un exemple ; un exemple, pour prouver qu'un artiste intelligent peut tirer parti de tout et trouver uq motif d'ornementation dans une nécessité de construction.
Eaûn, nous sommes parvenus à l'angle de la galerie et du transept, juste en face des restitutions égyptiennes qui commencent, de l'autre côté, la série des monuments antiques. Cet angle est occupé par une loggia italienne, dont les arcades supportées par des colonnes forment un vestibule à jour dont les murs sont couverts d'une série d'aquarelles, copies un peu libres des principaux chefs-d'œuvre de la peinture italienne, et qui cherchent a retracer l'histoire de celte peinture.
Dans cette longue et cependant rapide revue, j'ai omis par oubli et volontairement, bien des noms et bien des
œuvres ; mais je ne veux pas oublier celui de M. Digby Wyalt, qui a construit et décoré cette suite de cloîtres et de salles, recueilli et disposé tous ces monuments qui se succèdent suivant Tordre historique. J'eusse aimé un peu moins de confusion dans ce que , par un reste d'habitude , on a appelé « Byzantine court, » et â voir séparer les monuments réellement byzantins des monuments italo-romams et de ceux qui , procédant également de la décadence romaine , ont été profondément modiûés par les descendants des peuplades barbares venues en Occident dans les premiers siècles de rère chrétienne. Mais , sauf cette critique , le palais de Sydenham offre l'histoire la plus complète de Tarchitecture et de la sculpture , d'après les monuments eux-mêmes , qui ait jamais été offerte au public studieux ou simplement oisif.
Du large balcon qui occupe toute la façade du transept , la vue s'étend d'abord sur les jardins de Sydenham , puis sur le plus magnifique paysage anglais qu'il soit donné de contempler : des prairies aussi loin que l'œil peut s'étendre, entrecoupées de massifa que le chêne, cet arbre national de l'Angleterre, compose presque exclusivement; puis, çà et là, quelques hauts clochers aigus pointant leur aiguille blanche à travers le dôme des futaies.
Le parc de Sydenham est de nature hybride, à moitié français et à moitié anglais ou chinois , car c'est à la Chine que les jardiniers paysagistes anglais ont emprunté ce genre qui a gardé leur nom. Une vaste allée droite , entrecoupée d'escaliers, descend de la terrasse où est assis le palais jusqu'aux parties les plus déchves dans l'axe du monument. Vers son sommet , elle contourne un vaste bassin ; puis deux kiosques, tout â jour, s'élèvent â sa droite et â sa gauche ; des gradins en descendent, bordés de vasques, et arrivent au sommet d'une terrasse ornée d'arcatures, qui domine deux grands bassins de forme oblongue , creusés de chaque côté de cet axe et s'étendant perpendiculairement à sa direction.
En se plaçant à l'extrémité de cette allée , en faisant face au palais placé dans le lointain, les grandies eaux de Sydenham sont réellement magnifiques et laissent bien loin
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d'elles les eaux si justement vantées de Versailles. A \'ersailles, c'est une course hâtive à laquelle doit se livrer le curieux qui veut voir toutes les pièces qui jouent les unes après les autres ; à Sydenham , on embrasse tout d'un seul coup d'œil. Ce sont onze mille huit cents jets, dont quelquesuns s'élèvent à la hauteur prodigieuse de deux cent quatrevingts pieds anglais, distribués dans chacune des arcades du mur de soutènement de la terrasse supérieure , dans le grand bassin supérieur, dans les deux kiosques , où ils sortent de la boule qui surmonte le toit , de toutes les écailles qui le forment, et tombent en pluie dans les arcades qui les soutiennent, se réunissent en nappe sur les gradins qui longent l'allée , s'élancent des vasques , descendent en une cascade d'argent dans les grands bassins inférieurs, d'où ils jailUssent immenses , se croisant dans toutes les directions et montant à toutes les hauteurs. C'est la pièce du Dragon sur une échelle décuple , usant cent vingt mille gallons par minute , soit cinq cent mille litres environ , et vingt-quatre mille mètres cubes en un peu moins d'une heure que dure ce divertissement. Mais ( à tout il y a un mais ) on ne voit à Sydenham aucun des admirables groupes en bronze ou en plomb qui font une des beautés des pièces d'eau dé Versailles. Toutes ces eaux , fournies par un puits artésien , sont élevées par la vapeur dans les réservoirs distribués à différentes hauteurs et au sommet des tours qui , construites absolument comme le palais , l'accompagnent à droite et A gauche.
Si tous les arts de tous les siècles et de tous les peuples , si tous les produits du monde sont représentés au palais de cristal , la cuisine anglaise la plus élémentaire est seule admise à ses buffets , bien fêtés , du reste. Et pour un prix relativement modeste , mais différent suivant le lieu et le jour , celui qui veut se contenter des viandes froides de toute espèce , du fromage traditionnel et de la demi-pinte d'ale , peut satisfaire la faim la plus robuste. Mais qu'il ne touche point aux vins de France , s'il ne veut tripler ou quadrupler à l'instant sa dépense de table.
Après mes visites à Sydenham , je rentrais à Londres avec la nuit , et depuis longtemps tous les magasins étaient fermés. Il n'y avait d'exception que pour ceux où Ton boit, où Ton mange, où Ton se purge , où Ton fume. Les tavernes , les cafés et les débitants de liquides, les pharmaciens (chimist) et les débits de tabac , tous brillamment éclairés, sont seuls ouverts le soir ; si ce n'est, dans certains quartiers, de la flanelle et des bas, je déferais bien d'acheter quelque chose autre que ce qui se met à la bouche. Aussi la flânerie, à peu près inconnue le jour dans les rues de Londres , en est entièrement bannie le soir. Point de cafés ouverts aux regards du public , avec leurs tables envahissant le trottoir , mais une boutique garnie de carreaux dépolis , avec doubles portes combinées de façon à ne point permettre au passant de voir ce qui se fait dans l'intérieur, voilà le caractère général des maisons de rafraîchissement , quel que soit l'étage de la population à laquelle elles sont destinées. Puis, quelles femmes sur les trottoirs! Affiliées, dit-on , à tous les voleurs de Londres , les malheureuses de tout âge et de tout habit , qui circulent dans le voisinage des petits théâtres et des tavernes, pullulent et grouillent dans la hberté la plus absolue.
Il fut question au Parlement , il y a quelques années , d'apporter un remède à cette prostitution qui s'empare des jeunes Mes dès l'âge le plus tendre , et menace la santé pubhque. Mais il eût fallu une loi et la sanction de la reine ! Gomment oser salir les oreilles de cette chaste épouse de ces ignobles affaires? objecta un ministi^. Et chacun se rendit â cette triomphante raison de ne rien faire. De sorte que voilà une souveraine, ou qui est censée ne pas connaître les questions qui s'agitent dans son Parlement , ou qui , si elle les connaît , risque de déchoir dans la bonne opinion de ses loyaux sujets. Après ce trait et le spectacle des rues de Londres le soir, les journaux anglais sont bien venus à nous parler de la pudeur anglaise , la plus délicate de toutes les pudeurs, suivant eux. Pruderie serait mieux son nom.
L'ECOLE D'iVRTS ET SCIENCES.
Le second établissement né de la grande exposition de 1851 est l'Ecole d*arts et sciences qui , d'abord établie dans Marlborough-house avec les tableaux de recelé anglaise , vient d'être transférée dans les jardins de South-Kensington, près de l'église de Brompton. C'est une institution de l'Ëtat destinée à répandre gratuitement l'enseignement du dessin, surtout du dessin industriel ; à fournir les modèles de ce que cet art a produit de plus parfait à toutes les périodes de la civilisation depuis les Grecs jusqu'à nous , à propager les meilleures méthodes d'enseignement élémentaire, à conserver les types du progrès dans la mécanique de façon à permettre un jour d'en faire l'histoire ; à offrir enfin un tableau synoptique de la technologie moderne.
Pour atteindre aux différçnls buts auxquels il vise, cet établissement doit renfermer des collections et des salles de cours et d'études. Dans ces dernières , parfaitement disposées, ont fait des « lectures » (c'est le mot anglais) sur les mathématiques, les sciences industrielles et Thistoire de « l'art ornemental ; » puis , dans des ateliers qui ne leur cèdent en rien pour la commodité de l'arrangement , on donne des leçons de dessin d'après des modèles, d'après des moulages et même d'après nature , mais sans s'écarter du but de l'établissement, qui est de former des dessinateurs pour l'industrie ( 1 ) et des professeurs pour les autres écoles de dessin du royaume-uni. Les élèves paient une légère contribution, dont ils peuvent être exemptés lorsqu'ils obtiennent des succès dans les concours ouverts de temps en
( 1 ) Voir , sur cette partie de rEcole d'arts et sciences, un article très intéressaDt de M. P. Mérimée, intitulé les Beaux-Arts en Angleterre, dans la Revue des Deux-Mondes du 15 octobre 1857.
temps. Ils reçoivent même un salafre quand ils deviennent moniteurs des divisions inférieures à celles où ils étudient eux-mêmes. Enfin , les élèves qui ont satisfait à tontes les épreuves obtiennent un diplôme et sont recommandés par l'institution .
Examinons maintenant des collections qui s'adressent le plus spécialement au public.
La salle d'introduction est celle des inventeurs , dont les portraits ou les bustes décorent les murs. Ce sont ceux de Denis Papin , de Stanhope , de Watt , du marquis de Worchester, de Graham, de Stephenson, d'Arkvmght, pour ne citer que les plus remarquables d'entre ces hommes que leur génie ou leur patience a poussés vers les perfectionnements de l'industrie. Des modèles réduits de machines nouvelles occupent cette salle , dont les dimensions restreintes ne suffiront bientôt plus à cette collection , si elle se développe à l'unisson de l'importance de l'industrie en Angleterre. Mais n'oublions pas que c'est un musée qui commence , et jugeons-le surtout d'après la méthode adoptée pour sa classification.
La salle suivante est le vrai centre du musée , celui d'où rayonnent toutes les collections différentes qu'il contient. Cette salle est accompagnée de six chambres à droite et de six chambres à gauche, comme une nef d'église de ses chapelles latérales , et contient le modèle de tout ce qui peut servir à la démonstration élémentaire des sciences naturelles et du dessin. Au centre , ce sont des modèles des différentes transmissions et transformations de mouvement, des appareils funiculaires (mouilles et poulies) et des leviers, sinon en mouvement , du moins à l'état d'équilibre, de façon à montrer le jeu et la distribution des forces ; des machines les plus usuelles, comme les pompes aspirantes et foulantes , les machines à vapeur, les appareils distillatoires, etc., coupés suivant les sect^ions qui permettront d'en mieux comprendre le jeu ; puis des appareils de physique, le pendule, les billes , qui servent à prouver que la matière ne crée ni n'augmente le mouvement , mais n'en transmet que la quan-
tité qu'elle a reçue; les machines électriques et les différents appareils destinés à constater les phénomènes produits par le rapprochement des deux fluides qui composent l'électricité ; les piles voltaïques.
Viennent ensuite les collections mînéralogiques formées des principales roches , les appareils de la chimie élémentaire, fourneaux , matras , cornues, ainsi que les corps simples reconnus par cette science et les principaux d'entre les corps composés les plus usuels. Eu regard, de l'autre côté de l'allée centrale qui divise cette salle , sont des modèles réduits des meilleurs systèmes de salles d'asile et d'écoles expérimentés en Angleterre, en Amérique et en France; puis en nature , les meubles destinés à garnir ces écoles : les tableaux, les pupitres, les cadres, les planches, les règles et les équerres, les boites de mathématiques, etc. L'institution cède au prix de revient tous ces objets aux établissements qui se fondent , ainsi qu'elle le fait pour tous les modèles et toutes les collections renfermés dans cette salle et ses annexes immédiates; modèles et collections créés et réunis en vue de renseignement élémentaire des sciences dont tout homme devrait avoir une notion, pour ne point marcher en aveugle dans ce monde qui l'entoure, et pour comprendre les phénomènes, même les plus simples, qui s'accomplissent sous ses yeux.
Dans les six chambres de gauche sont distribués : i» le matériel meuble des écoles ; 2® les livres usuels d'éducation, pouvant s'étendre jusqu'à former une bibliothèque élémentaire de village ; 3° l'enseignement de la musique par des tableaux et des méthodes simplifiées; 4^ l'économie domestique, car, en Angleterre, on n'oublie jamais le confortable, et l'on offre aux familles les ustensiles les plus perfectionnés et les plus économiques nécessaires à la vie : les cheminées, les fourneaux , les buanderies, les barattes à beurre, les vases, les filtres, les clôtures, que sais -je? tout ce qui l)eat apporter dans un pauvre ménage un peu d'économie et de bien-être ; 5° l'enseignement du dessin par de grands tableaux coloriés qui font passer l'élève des formes les plus
simples aux formes les plus compliquées , de la ligue droite à la iigure humaine ; 6^ les beaux-arts représentés par des collections de lithographies, de gravures , de photographies,
Les six chambres de droite se rapportent davantage aux matières scientifiques. C'est : 1® la mécanique élémentaire reproduite en tableaux coloriés et le dessin linéaire ; 2o la physique et la chimie, avec ces mêmes tableaux donnant les principaux appaieils avec légendes expliquant leur emploi et les nomenclatures; S® le monde microscopique, représenté dans ses dimensions amplifiées par les verres grossissants ; 4* la géographie et l'astronomie enseignées par des planisphères terrestres et sidéraux, des cartes, des plans en relief, des sphères, le tableau du système du monde, l'orbite et la forme des principales planètes, les coupes géologiques et les cartes indiquant la distribution des . principales formations sur la terre ; 5° l'histoire naturelle , toujours en tableaux figuratifs coloriés , donnant la clas* sification des êtres depuis l'homme jusqu'aux infusoires ; puis chaque classe divisée en ses familles , les mammifères, les oiseaux, les poissons, les insectes, les crustacés ; 6° les moulages de quelques modèles de l'antiquité, du moyen-âge et de la Renaissance , propres â l'enseignement du dessin, placés en regard des modèles sur papier.
Ainsi, toute corporation , toute administration municipale, petite ou grande, qui fonde une école ou qui l'améliore, peut venir dans les galeries de Soulh-Kénsington restreindre ou étendre, à sa volonté, le nombre des objets qu'elle veut posséder et des sciences qu'elle veut faire enseigner d'une manière élémentaire, choisir ce qui lui convient, en étant certaine d'éviter les tâtonnements et d'adopter les méthodes les plus expéditives et les plus sûres.
Ces prémisses posées , voyons ce que le reste du musée peut offrir à Tinstructiou de ceux qui se destinent â fournir des modèles à l'industrie, ou qui, exécutant eux-mêmes, désirent donner des formes mieux appropriées et plus élégantes, ime décoration de meilleur goût, des couleurs mieux
assorties aux meubles, aux Tases, aux étoffes qu'ils Ikbriquent, aux mille choses auxquelles l'industrie s'applique en côtoyant l'art.
La troisième salle renferme tout ce que le gouvemement anglais a pu acquérir, pour cette institution, d'objets originaux de l'antiquité , du moyen-âge et de la Renaissance. Cette collection peu nombreuse , mais qui va s'augmenter des nombreuses acquisitions faites à la vente fiemal et exposées dernièrement à Manchester, renferme des bronzes, des émaux , des ivoires , des meubles , des ferrures , des lampes , des majoliques , des verreries , tout ce qu'enfin le bric-à-brac offre de plus précieux et de plus choisi. De pins, lors de l'exposition universelle de Paris , la commissioa anglaise a acquis des meubles de Fourdinois, des panneaux sculptés de Gruchet et d'autres produits de l'art moderne , qui lui ont semblé supérieurs à ce que l'on fabrique en Angleterre.
Des galeries éclairées latéralement et divisées en un certain nombre de travées, de façon à augmenter la surface des murs , contournent les trois salles que je viens d'examiner, lesquelles sont éclairées par un vitrage percé dans le toit Dans la galerie du fond sont exposés les vitraux, quelques meubles encombrants du moyen-âge , voire même des cheminées. La galerie de gauche est réservée aux moulages d'ornement, depuis l'antiquité jusqu'à la Renaissance, séparés par époques et par pays ; aux photographies et aux moulages des vases , des bijoux et des ivoires , que le gouvemement anglais a reçu la permission de reproduire dans les musées du continent; de sorte que j'ai retrouvé là tout ce que le musée du Louvre renferme de plus précieux en ce genre. Des majolicas ( faïences itahennes), des porcelaines de Chine et de Sèvres, des grès-cérames de Wedgwood, des cailloutages et des £iîences de Minton , complètent la série des objets exposés dans cette galerie. Celle de droite montre ce qui est relatif à la construction : les briques, pleines ou creuses; les pavés en terre cuite , revêtus ou non de vernis ou d'émail; les tuyaux de cheminée, les planchers en fer et poteries ,
les iievêtements en carreaux émaillés , les terres cuites artistiques de Toulouse, moulages pour la plupart des admirables sculptures &ites par Bachelier dans les hôtels de cette cité. Une collection de vases, de bijoux et surtout d'étoffes des Indes, admirables modèles de bon goût et de richesse dans l'ornement , occupe la dernière travée.
Il règae, au premier étage, des galeries au-dessus de celles du rez-de-chaussée, qui sont consacrées partie aux moulages, partie aux collections industrielles. Tous les moulages , à l'exception des portes du baptistère de Florence et de quelques statues d'artistes anglais modernes , appartiennent au moyen>âge , et j'y ai examiné la plupart de ceux que j'avais déjà vus à Sydenham , mais moins nettoyés et se rapprochant davantage des originaux. Lincoln , Salisbury, Westminster, fieverleyminster , ont fourni leur contingent d'ornements et de statues , qui ne diffèrent de la sculpture contemporaine française que par les airs de tête plus maniérés et un faire plus précieax , comme on peut s'en convaincre, les pièces sous les yeux, en les comparant aux moulages de Notre-Dame de Paris ou de Rouen , exposés à côté.
Tout im mur est couve;rt des moulages rapportés du palais ducal de Venise et de la fkçade de Saint-Marc : les premiers appartenant à l'art gothique, les seconds à l'art byzantin. La sculpture d'ornement au treizième siècle , à Venise, n'a point ces feuillages grassement modelés et vigoureusement épanouis qu'elle offre en Occident, lès formes plus maigres se rapprochant davantage de la feuille découpée de l'acanthe. Les figures sont courtes, et, pour résumer mon impression, le gothique à Venise me semble une décadence, en Occident une rénovation.
Enfin , parmi une collection de sceaux des souverains d'Angleterre , j'ai reconnu ceux de Guillaume-le-Conquérant. Sur l'un , il est à cheval dans le costume militaire Indiqué par la tapisserie de Bayeux , casque conique à nazal , cotte et jambières de mailles , bouclier ovoïde , lance à pennon. Sur l'autre , il est assis sur son trône , le globe d'une main, l'épée nue et levée de l'autre. L'exergue est la même autour
des deux images : Willelmus dei gra. kex ânglorum : Guillaume , par la grâce de Dieu , roi des Anglais.
Avant d*aborder l'industrie, unissons-en avec les beauxarts.
Dans la galerie qui joint le bâtiment de l'administration et des amphithéâtres avec le musée, on a exposé rhistoire de la gravure sur bois à partir de répreuve uniqu<9 de la Vierge de Bruxelles, datée de 1418, reproduite en fac-similé; des cuirs gauffrés et dorés ; des panneaux de menuiseries anciennes , des gravures dlsraël Van Meckel , d'autres d'après Androuet Ducerceau , d'après Lepautre , etc. , reproduisant des vases, des aiguières et des ornements.
Une salle du premier étage renferme une excellente collection de tableaux et de dessins des maîtres de l'école moderne anglaise , où j'ai remarqué plusieurs paysages de Gonstable, le chef de l'école des paysagistes modernes , de Mulready, de Wilkie , de Galcoot , de Leslie, de Dyce, de Stanlield, de Landseer, artistes que nous avons appris à connaître pour la plupart à l'exposition universelle des beaux-arts. Cette collection est un legs fait à l'institution , qui me semble ne pas assez se circonscrire dans la spécialité pour laquelle elle est fondée. Ainsi, cette galerie de tableaux, qu'il était impossible de refuser, Mt double emploi avec le musée de Mailborough-house, et les collections du moyen-âge ont leurs similaires au Musée Britannique.
J'ai déjà parlé de la partie scientifique et industrielle du palais de Sydenham , et de l'ordre logique dans lequel les produits naturels et leurs dérivés sont classés. La même logique se retrouve dans le classement des mêmes produits au musée de South-Kensiugton. Cependant la série des matières premières y est moins complète, et toutes les branches de l'industrie humaine ne sont point également représentées. Peut-être aussi n'a-t-on voulu que montrer les industries dans lesquelles le goût pouvait intervenir, en reléguant dans l'ombre toutes celles qui ne produisent elles-mêmes que des matières brutes pour ainsi dire.
Cependant, des six salles consacrées à la technologie, la pre-
mière comprend les minéraux et les produits utiles que Ton peut en extraire, tels que les métaux , les outils et les produits chimiques.
La deuxième salle contient les végétaux et leurs dérivés immédiats : les herbes, les graines , les fruits , les écorces , Tamidon, les cordes, les huiles et les résines
La troisième salle renferme le règne animal , qui offre le cuir, la corne, les dents, les os , la graisse, la cire, la nacre, les fanons, l'écaillé, les plumes, les poils, la laine et la soie. A la suite de chacune des substances que je viens d'énumérer et qui est considérée comme matière première, sont rangés tous les produits que le travail humain peut en obtenir. Ainsi 5 le cuir est là tanné, hongroyé , maroquiné, parcheminé, verni , dans tous ses états et dans toutes ses applications : harnais, chaussure, reliure/ gainerie, tenture, avec les outils qui servent à le travailler et â le mettre en œuvre. La corne donne les bonbonnières, les poires à poudre, les peignes, les garnitures de lanternes, les cercles diviseurs, les manches. Les dents d'éléphant, d'hippopotame, de morse, etc., servent â en faire aux humains qui en manquent, et sont employées pour tous les menus objets domestiques où l'on veut laisser se glisser un peu d'art : boites, étuis, manches de couteaux , boutons. Les os sont un auxiliaire et un suppléant de l'ivoire, et servent de plus, étant transformés en noir animal , dans la fabrication du sucre, â en clariher les sirops. La graisse donne les pommades, les savons, la bougie stéarique. La cire, bien déchue de sa splendeur, ne sert guère qu'à l'éclairage. La nacre, les fanons de baleine, l'écaillé de tortue, ont leurs applications bien connues. Quant aux plumes , elles servent à faire des fleurs dans l'Amérique du Sud, et de parure chez les sauvages et chez les peuples civilisés. Les poils s'emploient , tels qu'ils sont portés par l'animal , pour servir de fourrure ; ceux du castor, étant feutrés, formaient pour la chapellerie une matière première que le poil de lapin et la soie viennent remplacer. Les crins longs donnent des tissus solides et fermes pour recouvrir les sièges ; ceux plus ou
molns résistants servent à faire les brosses, les pinceaux; ceux de qualité inférieure sont employés pour garnir les sièges rembourrés ; enOn , ceux d'une nature particulière sont tissés.
A ceux-là , la quatrième salle est réservée. On y a exposé les tissus que donnent les poils de Talpaga et les différentes sortes de laine, laines longues et laines courtes. Ici, la série est complète et magnifique , depuis les draps les plus épais ou les plus grossiers jusqu'aux cachemires les plus minces et les plus souples , en y comprenant les étamines et les velours. La soie remplit la cinquième salle de ses produits bruts et de ses produits manufacturés , dans tous les genres et dans tous les pays : blondes , gazes , foulards , satins , velours, peluches, gros de Naples, étoffes brochées, lampassées , roides et m. ^langées d'or.
Ici, l'ordre logique est interverti, et j'ai vainement cherché la salle du coton et celle du lin , qui sont projetées , m'at-on dit ; et je crois sans peine que l'Angleterre, qui a poussé à un tel degré de perfection et de grandeur le travail de ces deux produits végétaux, tiendra ù, honneur d'en montrer les transformations diverses.
La sixième salle est consacrée aux matières comestibles de tous les règnes de la nature: aux fruits, aux légumes, aux céréales , aux conserves alimentaires , au miel , aux œufs, aux poissons et à la viande ; le tout mélangé de quelques appareils domestiques.
Tel est à peu près ce musée, qui renferme trois catégories bien distinctes : Tinstruction élémentaire , l'art ornemental , la technologie. Certes, notreConservatoiredes Arts-et-Métiers, notre Ecole des Beaux-Arts et le musée da Gluny sont plus riches que l'établissement anglais -, mais l'Ecole des Beaux- Arts , malgré l'immense quantité de moulages qu'elle possède , est à peu près perdue pour le public, et ses collections sont conçues dans un autre esprit ; mais le Conservatoire des Arts et-Métiers n'a point ses collections industrielles rangéesdansl'ordrenaturelsuivià South-Kensington. Fondé â notre première révolution , le Conservatoire des Arts-ct-
Métiers possède une très grande quantité de modèles de toutes les époques , des machines en mouvement , un matériel agricole très considérable , une bibliothèque spéciale, des cours £3dts par des savants distingués et suivis par un public nombreux ; il est , par tous ces côtés , supérieur à l'établissement naissant de Londres. Je crois cependant que la méthode anglaise est préférable, et qu'il y aurait . en suivant rigou* reusement l'ordre naturel indiqué â Sydenham et à South- Kensington, un musée magnifique à créer, pour lequel il faudrait abandonner peut-être la forme consacrée des galeries parallèles pour adopter la forme rayonnante. Au centre serait la terre représentée par ses roches et ses terrains divers, superposés dans leur ordre géologique. Tout autour on classerait les produits naturels , minéraux , végétaux, animaux, puis la série des dérivés industriels de chacun d'eux. Avec les indications écrites du nom , de la provenance , de l'emploi de chacun d'eux , on aurait un musée d'un intérêt immense, et qui s'adresserait plus haut qu'au simple oisif, car l'industriel et le commerçant comprendraient la raison de la supériorité de certains peuples, verraient d'où ils peuvent tirer certains produits et les échanger contre d'autres. Un tel musée ferait plus pour la liberté des transactions que bien des volumes de théories.
Avec le terrain dont elle dispose , avec le système de constructions économiques qu'elle a adopté, je ne doute pas que le comité de l'école d'arts et sciences si bien dirigée par M. Gole , le chef de la commission anglaise â l'exposition universelle , ne bouleverse un jour ses collections industrielles encore â l'état rudimentaire, et ne les dispose suivant l'ordre que je me permets de souhaiter.
Ce comité, pour répondre au but de l'institution , qui est la diffusion des modèles « d'art ornemental » possédés par elle, distribue des annonces, alBche des placards, appelle enfin le public , auquel elle ouvre gratis ses galeries trois jours par semaine (pendant les trois autres jours réservés à l'étude, le prix d'entrée est de six pences), auquel elle garde gratis ses cannes et parapluies , pour lequel des
buffets à bas prix sont dressés. Dans le mois d'août de Fannée 1857, il y était venu quarante cinq mille neuf cent quatrevingt-douze visiteurs, ainsi que je l'ai pu voir sur un tableau affiché à la porte. Ce tableau renferme en outre le relevé de la semaine précédente , jour par jour , avec Tétat de l'atmosphère , de sorte que l'on peut étudier l'influence de la pluie et du beau temps sur l'empressement du public. Le beau temps m'a semblé plus favorable que le mauvais.
Ce nombre de quarante-six mille visiteurs environ, pour un musée permanent et un peu aride en somme, ne doit pas étonner en Angleterre, où la connaissance élémentaire des sciences naturelles est beaucoup plus répandue qu'en France, où certains livres sérieux ont un succès prodigieux , taudis que les livres correspondants n'en ont point en France (1), où des exhibitions industrielles et mécaniques établies depuis longtemps prospèrent et se multiplient.
Un musée industriel disposé suivant le plan indiqué par Sydenham et South-Kensington serait , ce me semble, facile à réaliser sur une échelle restreinte dans les grands centres manufacturiers. Lille a commencé quelque chose de ce genre en conservant dans une des salles de la mairie les modèles et les échantillons exposés par ses industriels en 1855, et j'y ai suivi avec un grand intérêt quelques fabrications très bien expliquées p?r une série de modèles en relief. Qui empêcherait Rouen d'en faire autant aujourd'hui que la Société d'Emulation, renonçam avec raison â toute prétention httéraire, se porte tout entière vers Tindustrie et réussit à composer des expositions industrielles et départementales très intéressantes? Cette société aurait une noble initiative à prendre, un but louable â atteindre : ce serait de créer et de développer ce musée ; elle compléterait ainsi l'éducation populaire qu'elle cherche à répandre.
Il faudrait, ce me semble , commencer par la géologie du
(\) Le Ctiainher's m/brma^ton5 a été, en Angleterre, une excellente affaire. Eu France , Un Million de fails et Patria, deux livres excellents, en ont été une mauvaif^e.
département, représentée par des plans en relief , des sec* tîoDs transversales et des roches en nature ; puis , la botanique lui succéderait , classée par terrains et par régions , représentée en nature, pour les bois et les graines; dans des herbiers, pour les plantes, les feuilles; en dessins, pour ce que Vherbier conserverait mal. La faune viendrait ensuite , depuis les fossiles jusqu'aux animaux domestiques , représentés , comme l'auraient été les plantes , par les moyens jugés les meilleurs pour chacun d'eux.
La terre étant couverte de ses plantes , étant peuplée des animaux qui l'habitent, il faudrait montrer ce que l'homme, cet égoïste par excellence , sait faire pour son usage personnel de tous ces produits minéraux, végétaux et animaux.
Vient alors la représentation de l'industrie que j'appellerai autochtone, de celle née du sol et de ses produits , montrée par ses matières premières , les transformations que subissent celles-ci, par les résultats définitifs, produits fabriqués et résidus, et enfin par le modèle des appareils et des atehers nécessaires.
La série des fabrications naturelles étant épuisée, il faudrait donner place à celle des industries exotiques, pour ainsi dire, si importantes pour le département. Ici, même système et mêmes modèles ; puis , des cartes indiquant la distribution de ces différentes fabrications sur le territoire du département.
Puisse cette idée, t^ue je sème ici, tomber sur un sol généreux, le pénétrer, et y ayant séjourné utilement , germer un jour et se développer , pour l'honneur de ceux qui l'auront cultivée et pour l'instruction pratique de ceux à qui il sera donné d'en recueillir les fruits !