LE MUSÉE BRITANNIQUE
Ce serait une rude tâche que d'énumérer et de décrire toutes les richesses que renferment les différentes collections du Musée Britannique ; aussi n'ai-je point des visées si hautes. Il me suffît d'en donner une simple idée , qui peutêtre encore m'entraînera plus loin que je ne voudrais aller.
Le Musée Britannique montre une façade antique, comme tous les monuments de Londres, avec des portiques distribués plus pour l'ornement et la symétrie que pour l'utilité ; mais cette façade , monumentale après tout , et qui présente des lignes assez vigoureuses , ne règne que d'un côté, et sert d'écran aux constructions accessoires que réclament les collections du musée. Celles-ci , qui se développent sur un vaste quadrilatère, sont en simples briques et forment des cours intérieures que des galeries accessoires coupent au besoin , quand il est nécessaire de créer de nouvelles salles , de nouvelles galeries , comme la salle de lecture et la galerie assyrienne. Ce musée contient les collections minéralogiques , d'histoire naturelle , un musée ethnographique , une bibliothèque , des manuscrits , des dessins, des antiquités égyptiennes, assyriennes, grecques, romaines et du moyen -âge.
Les collections minéralogiques sont d'une richesse telle qu'on doit les attendre d'un peuple qui possède des relations aussi étendues. La multiplicité de^ échantillons , leur beau choix , la richesse des couleurs et de la matière de quelquesuns , rendent leur vue attrayante même pour les profanes. Les fossiles sont également en nombre considérable et forment une des suites les plus complètes que l'on puisse étudier, depuis les fougères géantes des époques les plus primitives jusqu'aux conifères ensevelis tout entiers aux époques relativement récentes ; depuis lesinfusoires, depuis
— elles poissons , ces premiers nés parmi les êtres articulés , jusqu'aux monstres de toutes les formations dont nous avons vu les essais de reconstruction dans les étangs de Sydenham.
L'kistoire naturelle des mammifères , des oiseaux , des poissons , des reptiles , des insectes , des zoophytes, des mollusques , des madrépores , est représentée par ime suite innombrable d'animaux empaillés , desséchés , conservés dans l'alcool , à lasser la curiosité la plus robuste.
Ces salles, dont je ne fais qu'indiquer l'importance, n'étaient point précisément ce qui m'avait amené au Musée Britannique , mais bien les débris du Parthénon. Presque tous ont été apportés en Angleterre, en 1814, par lord Elgin, cet illustre spoliateur, comme on l'appelle encore, et achetés 875,000 £r. par le Parlement , en 1816. Longtemps ces magnifiques fragments furent gisants dans une cour humide , sans que personne s'en înqm'étât , lorsqu'enfln on leur donna un asile digne d'eux dans le Musée Britannique. Ils se composent de quelques figures des deux frontons du Parthénon, des métopes et de la frise dupériptère du même temple.
Les frontons représentaient: celui de l'est , la naissance de Minerve ; celui de l'ouest , la dispute de Minerve et de Neptune pour la possession de l'Attique. Dans les métopes étaient sculptés divers groupes du combat des Lapithes et des Centaures, des Athéniens et des Amazones. Enfin, sur la frise qui entourait le mur de la cella , en arrière des colonnes qui enveloppent le temple , se déroulait la procession des Panathénées.
Lors du bombardement d'Athènes par les Vénitiens , en 1687, une poudrière turque renfermée dans le temple fit explosion et détruisit une partie des figures, qui sont arrivées jusqu'à nous dans un état d'effrayante mutilation. Mais dans ces marbres tout écaillés la vie apparaît aussitôt qu'une forme se laisse deviner sous les injures du temps. Les figures nues qu'on appelle le Thésée et l'Ilissus, les figures drapées que l'on désigne sous les noins de Gérés et Proserpine,
et sous celui des Parques, querœil peut saisir dans presque tout leur ensemble, égalent les plus beaux chefs-d'œuvre de la statuaire , et jusliûent la renommée qui accompagne le nom de Phidias. La nature et l'art , la première servant de guide, le second revêtant la première de tout l'éclat de Tidéal, y sont alliés dans une juste mesure qui n'a jamais été approchée depuis , et qui fait le désespoir des artistes chez qui l'amour de l'art l'emporte sur le désir des succès faciles. Aussi les artistes anglais , peintres et sculpteurs, s'occupent peu des marbres du Parthénon, et Ton ne dirait guère, en voyant leurs tendances, que leur pays renferme un des ehefisd'œuvre parmi les chefs-d'œuvre de la Grèce.
Les métopes me semblent inférieures aux frontons. J'y crois découvrir plus de dureté dans les formes. Les muscles n'ont pas la souplesse que j'admire dans le Thésée, et si l'on m'objecte que toutes ces ûgures d'hommes , de centaures et de femmes sont en mouvement , tandis que le Thésée est au repos, alors je les compare au gladiateur , et je ne retrouve plus cette peau fine et transparente , pour ainsi dire , qui recouvre les muscles solides et souples de cette figure célèbre. Non pas que ces groupes ne soient dignes d'admiration, mais, auprès des ûgures des frontons et de la frise, je trouve qu'elles appartiennent à un art moins supérieur.
La frise se développe sur une longueur de 524 pieds anglais ; près de 180 mètres de bas-reliefs exécutés par Phidias ou sons ses yeux , à l'exception de quelques vides remplis par des moulages de ce que nous avons au Louvre ou de. ce qui est resté à Athènes ! Ils montrent la procession de toute l'Attique apportant des offrandes au temple de Minerve : hommes nus ou drapés, à pied ou galopant sur ces che< vaux d'un si grand style qu'ils sont restés des types de beauté, ou traînés dans des cbars que précèdent des coureurs ; femmes s'avançant gravement dans leurs robes à plis serrés , des corbeilles sur la tête ou des présents dans les mains. Ces figures , placées dans l'ombre et destinées à être vues de près, sont d'un très faible relief, mais d'un contour très accentué , tapais que les groupes des métopes
et ceux des frontons , placés en pleine lumière et pouvant être vus à une grande distance, sont en haut relief ; preuve, entre autres , de la liberté que pouvaient se donner les artistes de l'antiquité , et de Tintelligence avec laquelle ils Hfsavaient approprier leurs œuvres à la place qu'elles devaient occuper. L'art était souple et multiple, tandis que les académies modernes le professent rigide et immuable. Plus on étudie ces marbres célèbres , plus on se convainc que la nature f\it le guide de ces artistes, doués d'un si délicat instinct du beau. C'est donc à la nature qu'il faut retourner, mais en sachant l'idéalisei^icomme surent le faire Phidias et plus tard Raphaël.
Une des quatre cariatides célèbres qui supportent Pentablement du Pandrosion fut arrachée de sa place et apportée à Londres par lord Ëlgin , qui y substitua un massif en pierre sur lequel Byron traça cette sarcastique inscription : Elgin epoiei (Elgin l'a fait). Mais ce rapt, qu3 rien ne justifiait, ne m'a pas semblé heureux. Cette statue , un peu courte, fort mutilée, est d'un triste effet dans les salles du Musée Britannique, tandis que ses sœurs, se profilant sur le ciel de l'Attique, y sont, de l'accord de tous les voyageurs, d'un efiet grandiose.
Kn outre de ces monuments originaux et de plusieurs autres fragments de l'art grec parvenu à sa perfection , ces salles renferment des moulages du temple de Thésée , du monument choragique de Lysicratès. Les Anglais cherchent, on le voit, à être complets et à donner surtout im eoseignement. Pour y arriver, ils ne craignent pas d'avoir recours aux moulages et de les associer aux originaux, et je ne saurais les désapprouver. Le « je ne sais qucû » qui donne la vie à un original anime le moulage placé à côté, et lui prête un accent tout autre que celui qu'il aurait étant isolé.
Les amères critiques et les invectives même ne furent point épargnées à lord Ëlgin. Byron le flagella de douze vers de Child-Harold comme avec les douze lanières d'un fouet, et je suppose que lord Ëlgin déliât être possédé à un haut
degré de Tâpreté anglaise, puisqu'il mena seul et à ses risques et périls cette gigantesque entreprise de dépouiller Athènes de ses chefs d'œuvre. Mais à cette époque c'étaient ies Turcs qui les possédaient , et si le noble et énergique descendant de Robert Bruce n'eût , devançant son siècle dans l'admiration de l'art grec , transporté en Europe ces fragments méprisés par leurs possesseurs , qui sait s'ils existeteraient aujourd'hui ? Je sais encore que cela fait bien dans une tirade fieançaise de dire que « ces marbres, nés sous le soleil de la Grèce, frissonnent et s'exfolient sous le climat brumeux et humide de Londrei.> Mais je suppose que si les Elgm's marbles occupaient une des salles basses du musée du Louvre à côté de la Vénus de Milo, la thèse (5hangerait bientôt. Certes, le climat de Londres ne vaut pas celui de Paris ; mais il y brille encore d'éclatants soleils que j'ai vus dorer le torse de l'ilissus. La lumière y donne avec une telle abondance, que, même par un jour de pluie torrentielle , il était possible de visiter sans regret ces salles si conspuées.
Je me suis occupé tout d'abord de ce que le British- Muséum possède de plus justement célèbre ; mais il faut tenir aussi en très grande estime leiï marbres que renferment la' salle de Lycie ( Lycian room ) et celle de Phigalie (Phigàleian saloon).lci nous sommes ^core un peu dans l'art éginétique, et les bas-reliefs qui couvrent tout le soubassement du mausolée trouvé à Xantus rappellent les ligures des vases grecs de la troisième période. Les draperies sont rpides, les corps grêles , les attaches unes , les extrémités maigres et allongées. C'est l'art du siècle de Pérîclès encore enfermé dans la chrysalide. Mais que le vent de la liberté religieuse vienne à souffler, qu'il soit permis à l'artiste de '^4^ contempler de près la nature qui se cache sous les ingénieux symbole^ de la théogonie, et la Minerve de Phidias brisera l'enveloppe hiératique qui la tenait emprisonnée.
Avec le mausolée de Xantus, que les Anglais auraient rapporté tout entier s'ils avaient pu en réunir tous les frag* ments épars sur le sol , la salle de Lycie renferme dés monuments uniques. Ce sont âtfi tombeaux en marbre , imita- ^.
lions évidentes de constructions en charpeQ|e, dans lesquelles les assemblages des bois, les tenons, les défis pour serrage, ont été imités avec un soin scrupuleux. Leur toit se courbe comme un^^ arcade ogivale et indique l'emploi de .bois citf* très. Les sculptures qui les décorent nous plongent dans les mythes inconnus , et personne jusqu'ici n'a su expliquer la signification des Harpies emportant des femmes que l'on remarque sur l'un de ces tombeaux.
La salle de Ptiigalie renferme des frises dut<|iBçle d'Apollon d'Ëpidaure, qui représentent le combat /^^ôuj ours le même, mais sans cesse fiipuveau, des Lapithes et des Centaures, des Athéniens et des Amazonas; un mausolée d'Halicarnass*, et des moulages des marbres d'Ëgine conservés a Munich.
Si le Musée britannique est plus riche qu'aucun autre en bas-reliefs grec9, que Ton a pu enlever des monuments euxmenées ou de leurs ruines , il est assez pauvre en statues de ronde-bosse. Bien avant sa fondation, toutes les statues célèbres étaient classées dans les musées, et, à moins de découvertes > imprévues , les acquisitions qu'il pourra faire seront de peu d'importance. Les plus remarquables de ces statues sont : une Vénus nue jusqu'à la ceinture , ayant les jambes enveloppées d'une draperie ; un Discobole et la Joueuse d'osselets ; un charmant torse de Vénus rempli de grâce et de déUcatesse, placé dans une vasque de bois noir pour motiver l'absence des jambes. Parmi les termes assez nombreux, il faut citer un Joueur de flûte , aux longs cheveux nattés , à la batbe symétriquement frisée, de travail probablement étrusque , d'un caractère de physionomie très rare dans rsùoitiquité, mais très fréquent dans la statuaire du treizième siècle, surtout quand elk représente^ Jésus -Christ. Les basreliefs dionysiaques sont nombreux, fort beaux, Qt de toutes les époques de l'art grec , dont une des œuvres les plus curieuses^* est un autre bas-relief r€i|È>rèsentant l'Homèrp déifié.
En admettant que les œuvre» que je viens de citer ne soient point gréco-romainesy la statuaire, exclusivement
romaine, nous jnpntre une série de bustes d'empereurs à partir de Jules dfear, leur précurseur, et une statue d'Adrien en costume militaire.
' La coU^tion égyptienne du British-Museum est-elle plus riche que celle du l/)uvre? celle du Louvre ést-elle plus riche que celle du British-Museum ? Question grave, qu'on ne peut résoudre qu'en renvoyant la contestation devant les conservateurs du musée de Turin, bien plus riche que les deux autres, liais , chose triste pour nous , ce sont les trophées de^lagoierre d'Egypte qui ont commencé la collection anglaise, et la partie la plus riche de ce qui est conservé sur les bords de la Tamise fût d'abord recueillie par les savants français sur les bord du Nil. Mais si les Anglais possèdent la pierre de Rosette, qui, présentant la même inscription tracée en caractères hiéroglyphiques, démotiqugset grecs; servit de point de départ pour l'interprétation des hiéroglyphes , c'est à notre ChampoUion que revient l'honneur d'en avoir pénétré le premier le mystère. Comme partout, il y a en foule des déesses Pasht au mufïle de lionne, des Sphynz, et des fragments de statues colossales de rois emprisonnés dans leur enveloppe de granit ou de porphyre. Un scarabée gigantesque, utfearcophage en porphyre noir, un bas-relîèf peint, représentant une femme vêtue d'une ceinture offrant une coupe à un roi, sont des objets plus rares.
Si des salles du rez-de-chaussée, où est conservée toute la sculpture, on monte au premier étage, on retrouve alors les momies avec leur enveloppe de bois peint à l'intérieur et à l'extérieur , les papyrus , la foule immense des divinités bizarres, en bronze ou en terre émaillée de bleu ; des myriades de scarabées ; des meubles en bois qui datent de {dni de vingt siècles , et aussi intacts que le jour où i)s ont été enfermés dans le tombeau qui les a conservés jusqu'à nous; des canopes en albâtre avec leur couvercle, montrant la formeii'une tête de tfiien; des bijoux, des colliers, toutes ces traces , enfin , d'une civilisation immuable et mystérieuse, qui, toujours les mêmes, étonnent sans cesse.
Avec les antiquités grecques, les antiquités assyriennes
forment une des richesses du Masée britannique , que les découvertes de M. Layard ont rendu sans rival.
Peut-être n'est-on pas plus riche à Londres qu'à Paris en ces bas-reliefs colossaux , formés d'un taureau ailé à tête humaine , qui se dressaient de chaque côté de l'entrée des palais , et en ûgures isolées de rois coiffés de la tiare auxquels des dieux ailés à tête d'aigle présentent une pomme de pin , fruit du kôma , dont le suc était lui-même un dieu. « Je suis , ô Zoroastre ! Hôma , le saint qui éloigne la mort. » Sacriûe-moi, ô Guitama! prépare-moi pour me manger, » et chante-moi des hymnes. Alors Zoroastre lui dit :J4)rs* » que les âmes te mangent avec pureté , tu les protèges , • elles «ont dignes du paradis... ii.G'est ainsi que parlent les Nackas , et que Zoroastre, le législateur masdéen, sanctifiait le repas plusieurs siècles avant l'institution eucharistique.
Les bas-reliefs surtout font l'intérêt des galeries de Kouyunjik et de Nimroud. Mais au lieu d'y chercher la beauté plastique comm^ dans ceux de la Grèce, c'est la révélation delaciviUsation assyrienne qu'il faut leur demander. Attaques et défenses des villes, batailles, armées en marche et traversant des fleuves sur des outres remplies «^ d'air , soumission des vaincus , triomphe des Tainqueurs suivis de dépouilles, chasses, transport de colosses auxquels sont attelées les nations vaincues , harnachement des chevaux, armes, instruments de musique, costumes, religion, histoire écrite en caiact«^reâ^unéiformes , tout est là. Outre ces représentations , dont quelques-unes sont sculptées avec une grande finesse et beaucoup de talent, la galerie de ^ . Nimroud renferme une foule de bronzes, d'ivoires et de
'* i lerçes émaillées , qui nous font entrer plus intimement en-
core dans la vie de cea peuples. "C'est une série de Hons accroupis en bronze de toutes les grandeurs , portant un anneau sur leur dos , comme le musée du Louvre en montre un si magnifique exemple. Ce sont des canards qui donnent la tête sous l'aile , des coupas gravées , puis des ivoi^ incrustés de pâtes bleues , formant des bas-rehefs et des coffrets.
Dans les salles du premier étage, nous retrouvons les antiquités grecques et romaines dans les terres cuites et les bronzes. Les terres cuites sont de deux espèces , les reliefs et les vases. Les reliefs consistent en une suite très nombreuse de têtes , parmi lesquelles il y en a de fort belles , qui montrent encore des traces de coloration; de frises destinées à orner l'intérieur des édifices, et d'anteûxes qui ont servi â cacher la partie convexe des tuiles courbes employées dans l'antiquité. Les vases, également nombreux et généralement fort beaux, appartiennent à tous les pays et à toutes les fabHcations : â la Phénicie, â l'Attique, à la Sicile , â la Campanie et à l'Etrurie. Parmi les scènes ordinairement peintes sur ces vases, et qui ont trait à la théogonie grecque, j'en ai remarqué plusieurs représentant des femmes à la fontaipe, portant et emplissant des vases de même forme que ceux sur lesquels ces sujets sont peints. Dans ce fait nous veirions la preuve que ces vases , d'une forme si parlaite et d'une dëco^ation si savante , servaient aux usages journaliers.
M. Temple, ancien consul d'Angleterre à Naples, qui a légué au Musée britannique une magniUgue collection réunie pendant soq long séjour en Italie , a rangé ses vases en suivant une classification ^idiquée par des inscriptionjs. Peutêtre cette classification I appuyée par de nombreux exemples, V n'est-elle ni complète ni exacte , car les spécimens sont classés d'après leur date et nongld'après leur provenance , tandis qu'ils me sembleraient devoir être distribués suivant le pays et l'époque où on les a imbriqués.
Mais, quel que soit le mérite des divisions adoptées dans la collection Temple, je ne saurais trop approuver ces indications destinées à donner an public des connaissances qtd augmentent pour lui l'intérêt des objets exposés. Il passe indifiérent devant une vitrine qui renféglae des vases tout noirs ; mais si une inscription placée sur cette armoire lui enseignait que ces vases noici sont ceux que fabriquaient les «idens peuples de l'Etrurie ; si l'on séparait ceux qui précédèrent la fondation 4e Rome de ceux qui la suivirent ,
alors peut-être le public prendrait g6ût à ces collections où il promène une banale curiosité. Toutes les indications ne seraient peut-être pas irréprochables ; mais, s'il était induit en erreur , il aurait la consolation d'avoir été trompé par les savants , ce qui souvent n'est pas peu dire.
Cetta collection Temple, qui renferme, en outre, des rhytons, des casques en bronze à triple crête, des jambières ornées de la tête de Méduse , des glaives, des muselières i% cheval » des mosaïques , des peintures antiques , a dû à sa richesse même de former une division à part dans le musée. Jadis la collection antique n'était presque composéa que d'armoires de toutes grandeurs et de toutes former, renfer* mant les petites collections données ou léguées à rétablissement. Mais on conçoit ce qu'un tel mode disposition avait de défectueux , par rapport à l'arrangement des salles et à l'étude, puisque toute classification était impossible. Aussi a-t-on allumé les calorifères avec le bois des armoires, et.
a-t-on répaxtt et classé tout ce qu'elles contenaient dans des vitrines gui sont disposées contre les murs, ou des montres qui occupent le milieu des salles.
Peut-être on a été ingrat envers la mémoire>de8 donateurs, peut-être on a. violé certaiaes clauses des contrats de donation ; mais , depuis longtemps , lès dûxiateurs doivent être habitués à ces façons d'agir des établialements publics, auxquels des nécessités diverses en font pour ainsi dire une loi.
La collectios des botonzes 'est excessivement riche , et parmi les pièces les plus remarquables , il faut citer une statue de moyenne proportion , représentant un guerrier romain, trouvée en Angleterre. La cuirasse est tout ornée de nielles et d'incrustations d'argent. Un siège sans dossîer, d'uiie exquise pureté* de formes ; des candélabres étrusques et des boites â volumina , surmontés d'un groupe erotique d'un homme emmenant unefeoime, sortent des monuments ordinaires que renferment les musses.
Parmi les lerreries, le vase célèbre de Portland occupe la première place. Un fou le brisa, il y a quelques années, en
une Eoixantaine de morceaux, qui ont été réunis avec un som et un talent extrêmes, et l'on a même profité de l'accident pour détacher le fond du vase, qui est orné d'un basrelief comme ses flancs. Ce vase est bleu lapis, et les reliefs % en verre opaque blanc. Ces reliefs n'ont point été obtenus
par le moulage , mais par l'intaille. Il est probable qu'une couche de verre blanc recouvrait 1© verre bleu sur toute sa Siurface, et que c'est en taillant le verre blanc, comme on iait d'une pierte dure à couches diversement colorées ou d'une coquille , que l'on est parvenu à obtenir les reliefs blancs qui se détachent sur le fond bleu.
Au milieu des verres antiques, qui indiquent également une excessive perfection dans le travail de cette matière, j'ai retouvé uno fibule formée d'une feuille de vigne verte se détachant' «ur un fond bleu, absolument semblable à celle que M. l'abbé Cochet a trouvée dans les sépiîltures méro- . vingiennes de Douvrend. L'or dont est cloisomiée la feuille de vigne dans la pièce du musée de Rouen a disparu dans celle du British-Mnseiun , mais on reconnaît q]iï'il a dû exister au sillon creusé pour le recevoir. Malheureusement la provenance de cet objet n'est point indiquée.
Une des divisions les plus infëressantes, sinon des plus belles , du Musée britannique est celle qui est consacrée aux objets trouvés sur 1er sol de l'Angleterre. L'âgt de Pierre , l'âge de B^nze , l'âge de Fer s'y succèdent et s'y dévoilent .par une suite nombreuse de moaaments.
L'âge de Pierre correspond aux anciens habitants des îles Britanniques, peuplades barbares dont la civilisation n'était guère plus avancée- que celle des sauvages de la Polynésie. Il est représenté par des haches en silex et en porphyre noir, par des couteaux et des houes ei> ailex emmanchéf^de bois de cerf, et des flèches également en silex, quelquefois d'une forme très élégante.
L'âge de Bronze est celui des Celtes , qui sont frères et contemporains de nos Gaulois. Des haches av|i^ leur moule de même matière qu'elles, des fers de lance avec leur moule
— Tien pierre , des haohes garnies de Tanneau qm ttKrvait à les suspendre à la ceinture, des clochettea piriformes , des boucliers ronds, ||ps torques , un bouclier carré , trouvé dans .;. la Tamise, orné de bossages et décoré d'émaux rouges , sont accompagnés de poteries d'une grdijttièreté qui étonne au- ^
près de ces objets d'une fabrication relativement parfaite. Mais ce qui étonne davantage , c'est que , dans ces urnes à peine pétries et façonnées , incomplètement cuites, l'on a trouvé des boules de terre diversement colorées , d'une pâte très serrée ^ès fine et d'une excellente fabrication. Ce devait être des produits romains que les Celtes s'appropriaient, comme plus tard les Franj^ portaient des monnaies antiques ou du Bas-^Empire.
Avec les Saxons arrive l'âge de Fer. Les armes , les boucles, les fibules, les vases qui appartiennent i^tte civilisation , sont tellement semblables aux armes , aux boacles, aux fibules, à tous les menus objets que l'on rencontre dans les toiid)es des Francs mérovingiens, qu'il est bien difilcile de distinguer ce qui provient; d'tm côté ou de l'autre de 1^. Manche.
Enfin, une collection d'objets du moyen-âge, surtout nombreuse en ivoires , va s'enrîôhir d'une foulé d'objets achetés dernièrement à la vente Bernai, et que j'ai vus exposés à Manchester. |lalheureusement , l'école^'arts et sciences de Sûuth-Kensington commence aussi une ooUect|^ de la ^ ïSmie nature, :6t quoiqui| les deux établissemâffis ne se '^t contrarient poiSt dans leurs achats, il est regrettable de voir dispéJbser en deux musées des monuments qui auraient acquis un nouveau prix de leur réunion même.
Suivant la tendance que j'ai déjà indiquée pour d'autres établissements publics de l'Angleterre, le British-Museum est une encyclopédie ; car, outre la minéralogie , l'histoire naturelle, les antiquités grecques, romaines, étrusques, égyptiennes , assyriennes , celtiques , saxonnes et du moyen-âge ; ..outre un musée ot^ographique , ce vaste établissement tènferme encore une collection de dessins ,
"*" de manuscrits et une bibliothèque d'imprimés avec une salle de lecture, qui est un chef-d'œuvre de confortable (t). ,^ Les dessins sont , pour la plupart , fort précieux et montés avec un luxe de précautions digne du grand prix qu'on
^ y attache. Comme il estijreconnu que presque tous les dessins se détériorent étant exposés, le plus sage parti à ^prendre est de les conserver eniportefeuille. Mais là aussi ils courent des dangers pendant les manipulations qu'on leur fait subi^ pom* les montrer aux amateurs. Aussi les dessins du Musée britannique sont montés mv des cartons très épais , qui forment feuillur3 autour d'eux et les empêchent de toucher les uns contre les autres dans les portefeuilles. ■) s
Les manuscrits, moins nombreux qu'à la bibliothèque de la rue de Richelieu, sont conservés avec le même luxe de précautions. Lçprs reliures sont' fort belles , des armoires vitrées renferment les plus précieux , et du cuir garnit les tablettes où ils reposent d'ordinaire, ainsi que les tables et les pupitres où on les étudie. Quelques-uns de ces manuscrits renferment des miniatures magnifiques, et j'ai passé à les examiner une des meilleures journées de mon Voyage, (lomme j'avais remarqué à l'exposition de Manchester un tableau de la fin du quatorzième siècle, représentant le roi Richard II aux pieds de la Vierge; comme cette œuvre du moyen-âge, attribuée à l'art anglais, m'y semblait isolée au milieu de tant de monuments revendiqués, à juste titre, par ' les autre! nations, je tenais i vérifier la justesse de l'attribution donnée au tableau du roi Richard II. Le meilleur moyen était d'entrer dans une bibliothèque riche en manuscrits et de demander à consulter ceux qui ont été écrits et peints authentiquement en Angleterre. C'est ce que j'ai fait au Musée britannique , et il m'a sud d'un mot d'introduction et d'avoir exp«sé l'objet de mes recherches pour me
(1) Voir sur cette bibliothèque : i» un article de M. P. Mérimée , dans le Moniteur du 26 août 1857; %" un article de M. Pouchêt Hls, dans le Journal dfi Rouen,
voir apporter par le^ecteur lui-même de ce département, le chevalier F. Maddeii , tous les manuscrits qui pouvaient m'être utiles, et cela avec une prévenance dont j'étais confus. — De même le conservateur des antiquités du moyenâge, M. F.-Augustus Franck, m'avait ouvert toutes les armoires, afin qu'il me fût permis de voir sur tous les sens et de manier les objets qui m'intéressaient le plus spécialement. El je n'avais pour cela l'autre titre que celui de visiteiu' sérieux , trop sérieuî peut-être , au gré de mes lecteurs.
Quant à la salle de lecture, que ton a si justement vantée, c'est une rolonde qui a 42 mètres de diamètre et 32 mètres de hauteur au centre de la coupole, que vingt piliers de fonte supportent. Cette coupole est double ainsi que les châssis des fenêtres qui Téclair^ht , afin que la couche d'air interposée entre ces doubles enveloppes de brique ou de verre s'oppose à ce que les trop grandes variations de la température extérieure ne se fassent sentir à l'intérieur. Le sol est en gutta-percha , afin d'amortir le bruit des pas , et toutes les tables rayonnent autour du centre. Ces tables sont divisées à leur milieu par un casier plein qui empêche que deux lecteurs placés vis-â-vis l'un de l'autre ne se puissent voir. Dans ce casier une place fermée par un volet * est destinée à l'encrier et aux plumes ; les livres peuveht être mis en réserve dans un casier ouvert placé au centre, et un pupitre garni de cuir se développe à gauche. Un appuiemain élastique garnit la twle, et au-dessus d'elle deux tiges horizontales en bois sont disposées , Tune pour le chapeau , l'autre pour le vêtement de^iiessas que l'on pourrait avoir. Enfin, des bouches de calorifère ont leur issue au dessus de la cloison qui sépaoe les tables dans le sens de leur longueur, depms le sol jusqu'à hauteur d'homme. Enfin les fauteuils sont en bois ou garnis , à la volonté da celui qui doit les occuper. Une bibliothèque formée des livres les plus usuels est disposée sur des rayons autour de la salle , et chacun a le droit d'aller prendre et consulter ceux-ci sans avoir â les demander à un employé. Les autres livnes sont
disposés, partie dans une galerie qui cofatoume la salle de lecture, partie , je suppose, dans des saUes depuis longtemps aftectées à cet usage.
Les rayons sont garnis de cuir et ûxés aux montants par des tiges horizontales en fer coudées , de façon à pouvoir gagner au besoin un millimètre sur Técartement des rayons. Au moyen de ce détail de tiges coudées , M. P. Mérimée évalue à quelques mille le nombre des volumes pour lesquels on a pu trouver place! Des planchers en fer et â jour séparent les deux étages dQ cette galerie , afin d'éviter les balayages , rendus , par ce mode de construction , encore plus inutiles qu'au palais de Sydenham.
Il faut une permission pour être admis dans cette salle de lecture, et, comme les livres sont^ remis sur un bulletin d# demande signé, on a jugé inutile le laissez -passer que Ton donne â Paris â celui qui emporte son propre livre ou son propre portefeuille. De plus, le prêt n'étant point admis au Musée britannique , tous les livres qui sortent sont censés appartenir à celui qui les porte. Je ne sais si cette absence de précaution est plus efficace que l'espèce d'inquisition exercée à Paris, où je n'oserais la conseiller. Mais en Angleterre , où l'on fait sa police un peu soi-même , il est 't>os8ible que chacun, étant intéressé à rendre les livres qu'on lui a conûés sur sa signature , tienne à dégager sa responsabilité en remettant exactement tout ce qu'il a reçu.
Tout le luxe de la salle de l^ture a été réservé pour le confortable et la commodité du service , et n'a point été prodigué en peintures et en dorures sur les murs et la coupole, un peu simple pour nous autres Français, habitués â la somptuosité à tout propos et souvent hors de propos. Cependant je me permettrai • de regrcftter que le mode de construction n'y ait point été indiqué avec autant de franchise qu'à la salie de lecture de la bibliothèque Sainte- Geneviève de Paris , monument fort remarquable , dû au talent de M. H. Labrouste, trop révolutionnaire pour être de l'Académie , â ce que disent les académiciens.