‹ Excursion dans l'Amérique du Sud: esquisses et souvenirsChapitre 14 sur 27 · XXXIII · texte numérisé non relu

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Cependant , il est une solennité religieuse qui revient avec le solstice d'été , et que les citoyens de Bogota célèbrent avec un appareil bizarre. J'ai vu , à cette même solennité, les cités de la France se décorer de tentures , et tout l'étalage du pouvoir sortir des lieux saints pour se montrer aux yeux de la multitude. Là ,. toutefois, ce n'était que la vénération et le prestige , tels qu'ils s'exercent par le brillant du décor et le luxe des ornements, A Bogota , le sacré et le profane ont traité ensemble ; comment concevoir une telle alliance : est-il rien de commun entre l'hilarité d'une joie bruyante et le pieux recueillement de la dévotion !

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Tout se confond : ici , c'est un feu d' artifice, un autel richement décore; plus loin , deis marionnettes et des mâts de Cocagne ; ailleurs , des cages remplies d'animaux rares et curieux. La cloche se fait-elle entendre : aussitôt la foule se jette & terre et s'incline jusqu'à toucher la poussière.Au loin s'avance une longue procession dont les files flottantes se balancent avec lenteur ; des chars bizarrement décores , que des hommes traînent eux-mêmes , ouvrent la marche. Dans l'un, est le saint roi David , tenant la tête de Goliath ; dans l'autre , Esther ; dans un troisième, Mardochëe. Suivent Joseph et sa garde : celle-cî, sur des chevaux artificiels « jouets ordinaires de l'enfance ; le ministre des Pharaons , sur un cheval richement caparaçonne'.

Entoure' de vierges, et sous la protection de la beauté , paraissent l'arche sainte et les pains de proposition. Le brancard sacre' pose sur l'e'paule arrondie des ne'ophytes , et la vapeur subtile de l'encens s'agite comme un voile diaphane dont des mains innocentes enveloppent le saint des saints , en même temps que d'autres vierges

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vident leurs corbeilles et semblent parsemer de fleurs cette gaze légère , dont les ondulations i'ugitiYes contournent les pieuses reliques et vont se perdre dans l'espace.

l'en appelle à ton souvenir , ô Venise , 1« grotesque n'a-t-il pas aussi sa puissance ? et quelle renommée n'ont pas eu tes Saturnales?

C'est y sans doute , que le délire de la raison a ^es titres , et que l'homme retient , dans «a mémoire , ce qui l'étonné ou le flatte. En cela, il brave peut-être l'opinion des philosophes , mais quand ceux-ci recommandent les pensées solides, pourquoi n'accueillerait-il point ce qui peut le distraire ou le flatter; et lequel est le plus sage de celui qui , chaque jour , soulève ses chaînes , pour en connaître le poids , ou de celui qui les tratne eu s' étourdissant sur leur bruit.

Salut , inf ottuné Nai*îno ; je fbule la terre où le premier tu fis entendre le cri de la liberté : c'était au moment même où la FVance , ma patrie, commençait l'ère périlleuse des révolutions. J'ai idonné des pleurs à ses malheurs , je te dois une larme et le regret qu'inspire un dévouement sans

120 2lmerti|ue )^tt Bttîr,

succ€S. Hélas ! à peine tu proclamais les droits sacrés de r humanité, que des fers ensanglantèrent tes pieds : console -toi : un mausolée , fait pour honorer un grandcitoyen, s'élèvera sur tes restes, les ruines entassées de l'inquisition fourniront la pierre lumulaire qui couvrira ta dépouille mortelle.

xxxvin.

Honneur à toi , qui eut le courage de proclamer la vérité républicaine au sein de Bogota ; car , dès ce moment , le génie et la pensée y ont pris l'élan qui vient de l'inspiration. Pourquoi le laurier de la dictature n'abrita-t-il ton front qu'un seul jour.... Tel a souvent été le caprice de la fortune : son sourire est comme l'accent de la renommée , et il réjouit le cœur de l'homme ; mais , quand un rayon vient éblouir nos yeux, le glaive quelquefois est déjà levé : celui que cette déesse caresse est souvent la victime qu'elle a dévouée. Que de couronnes, ainsi flétries , sont tombées dans l'arène du monde , et ne prêtèrent leur ombre au front qui les portèrent , que conune ces fleurs dont la piété décore les victimes qu'on conduit aux autels (5).

O Bogota , heureuse cité , c'est de ton seîn

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que sont sortis les plus vaillants défenseurs de l'indépendance. Comment n'aurais-tu pas été fière de donner des libérateurs à l'ancienne patrie des Incas. Oui , tu as vengé ces enfants de la nature. Pizarre leur donna des chaînes : tu leur as rendu la liberté. Sois fière de tes trophées : parmi les dépouilles que tu as enlevées à tes ennemis , est cette même bannière que portait le conquérant du Pérou , lorsqu'à trois siècles de nous , l'ancienne capitale des Incas vit ses légions et ne put les rassasier d'or.

Puisse cette bannière , trop fatale à la liberté des premiers habitants de TÂmérique , ne plus décorer que la coupole d'un temple' et y rester suspendue pendant des siècles. J'ai vu aussi , au sein de ma patrie , la riche coupole des Invalides décorée des couleurs de plusieurs peuples. Sillonnées par la foudre des camps , ces banderoles pendaient en festons inégaux ; le fer des combats en avait formé les découpures , et leur ombre couvrit , pendant vingt ans , le front

cicatrisé des braves Mais un jour a tout

détruit : de tant de souvenirs il ne resta que des cendres !!! (a)

(a) A rentrée des étrangers à Paris > en 1814^ les Invalides

128 %mitu(at btt Bai,

XU.

As- tu donc aussi , ô puissance invisible de la nature , être incompreliensible de qui tout dépend , as-tu un art , une science , des procédés, une magie dont tu te serves pour jeter rétonnement dans l'esprit de Thomme ?

Je suivais le cours tranquille du Bogota , et je voyais se répéter , dans ses ondes limpides , la masse ombrageuse des arecs et des chocos qui bordent ses rives , quand une vapeur épaisse et le bruit sourd d'une excavation caverneuse médirent que j'approchais de lequendama. Ici , le fleuve entier se précipite sous l'aspect d'une nappe d'argent , dont les cannelures striées réfléchissent , sous mille formes , les feux variés du ciel. On dirait un vaste miroir , dont le champ mobile embrasse toute la voûte céleste et renvoie à l'astre du jour son image éblouissante. Une atmosphère condensée en flocons neigeux s'épand sur l'abjme et se volatilise comme une substance légère qui pénètre les sens d'enthousiasme et porte avec elle je ne sais quoi d'inspirant et de solennel.

dfltcendirent de la Toâte de lear hAtel les drapeans coaiiois ear rennemi ^ et les consomèrent par le fea.

XUI,

Tel , dans s€mi charme , tout vivant du mystérieux eatrataemeut de l'imagination , elL avec une égale puissance d'inspiration , se fait aussi eutendre , dans le silence d'une nuit pure a ttalie , la douce mélodie d'une harpe qui frémit sous, les doigts d'une jeune virtuose et va se répéter sous le pérystile en ruine d'un temple que la paie Phœbé atteint de ses rayons mourants. — Puissance, éloquence de l'art, horreur des lieux sombres , pressentiment sublime , force surhumaine, oubli de soi-même, néant, et mille autres pensées propres & troubler notre faible intelligence s toutes se trouvent dans ce lieu bizarrement tourmenté des caprices de la nattnre. S^arréte-t-on sût fabyme : lé soiïfDfe qu'on retient est comme rexîstçnfiçe prête à s'échapper, ïl faut fuir et détourner les yeux t Tesprit et le cœur île sauraient supporter tant d'e'ûiotions.r

XLÏII.

O toi 9 qui me suis dans notes exploratlonâi taga]&onde& , gî tu doutais cte^a puissante action de ces merveilleâ sur fesprit ^e i'homme , j'en appellerais , pour te convaincre , au Suffrage de tout un peuple. ÏI t'appri^n^raît que Bolivar et le vice-roi Samation , son rival ^ visitèrent ce

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même lieu , que je viens de décrire ; que Sama^ non , ayant de fuir de Santa^Fé , prit le cruel plaisir de précipiter des taureaux dans le bassin où tombent les eaux du Bogota , et

que Bolivar y osant franchir les roches qui en dessinent le cratère , fut jusqu'à s'élancer , d'un pas assuré , sur le bord du gouffre. Arrêté là et immobile , ses regards plongeaient dans le vide , et le trouble n'agita point son cœur... Auquel ^ du visir qui demandait du sang , ou de l'homme qui cherchait le danger , devait s'en renxettre un peuple fatigué d'opression, auquel devait rester la victoire.

xuv*

Tel un aigle familiarisé avec les bords d^un lac orageux , s'élance , au plus fort de la tempête , du pic escarpé d'où il observe le choc des cléments. Comme pour s'essayer ^ et en se jouant de la tourmente , il s'abandonne à son vol et va jusqu'à toucher le flot qui blanchit à la surface du lac. Un . promontoire dont les fiancs résonnent sous les coups pressés de la lame écumeuse est le terme qu'il s'est donné; les serres pressées contre lé corps et recouvertes des plumes soyeuses qui s^épanchent de sa poitrine , il y. vole; à fleur d'eau , et d'un coup de

troist^iiu. €l)4tit.. 131

son atle puissante il s'eléve .autant au-dessuii du pic qu€ le rocher lui-même est au-dessws^ des ondes. , L'œil «n f eu ^ dérarant reapace» il promène au loin 3es iregardb el les porte ju8« qu'aux dernières limites de ThoriBon. Tel , et plus majestueux encore , s'offre le libérateur de tout un monde y dominlstnt Torage et dispen*- ^ant aux peuples la liberté qu'il conquit de son épée.

Mais quel empire est plus étendti que le vôtre , lieux sombres et sauvages , qui vous ouvrez sous les pas de l'homme comme pour troubler ses pensées et jeter l'anarchie dans ses souvenirs et ses espérances. Arrêté sur le pont merveilleux de Pandi (a) , Tceil qui suit dans Tabyme les inflexions mobiles du miroir des eaux , croit y lire ou les arrêts du destin , ou les variations sinistres de la pensée quand elle s'élance des ténèbres. — Aune profondeur qu'on ne saurait mesurer , coule un torrent dont lesr eaux , pareilles aux flots noirâtres du bitume , ne renvoient que > des images voilées de deuiL Sur la tête du spectateur pend la longue che«*

(a) ProTÎnce d« €oi^aye4^

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irelure des arbres qui prêtent leur mystère k ce drame d'une nature en désordre , et , des flancs escarpés de cette excavation , transpire une humidité froide qui se détache en larmes comme les perles que le crime fait jaillir de répiderme quand le trouble se répand sur le front d'un coupable. Chaque cri des oiseaux de nuit , seuls êtres qui habitent ces lieux , est ^ pour le naturel de Coudaje , la voix glapissante d'une victime tombée sous le fer des jongleurs.

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