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SARAKS, LA VILLE RUSSE, LA VILLE PERSANE. — DÉ- PART DE SARAKS

Après sept heures de chemin de fer, bien vite passées grâce à la conversation si variée et si intéressante du Colonel , nous arrivons à Karî- Bend à dix heures du soir et, pendant que les domestiques vont prévenir le maître de poste, nous nous mettons à souper, espérant partir bientôt, quand nos hommes reviennent annonçant qu'il n'y a qu'une voiture disponible, les autres étant cassées ou en service. Dans ces nouvelles parties de l'Empire, la poste, de création toute récente, est loin d'être aussi bien organisée que dans le reste de la Russie : on trouve seulement six chevaux à chaque station et deux voitures, dont une au moins n'existe jamais que sur le papier. Nous embarquons donc Alikhanoff et Mourawiew dans

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Tunique véhicule actuellement à la station et ils partent en avance, nous promettant denous attendre pour entrer ensemble à Saraks. Nous espérons pouvoir bientôt les suivre, mais nous ne savons comment envoyer les domestiques, quand heureusement notre interprète déniche derrière la gare un fourgon attelé de quatre chevaux, appartenant à un Tatare et devant retourner en Perse. Nous y faisons entasser les caisses de vivres et les menus bagages que nous avons emportés, puis nous y faisons monter drogmans et domestiques, et ils partent ainsi à minuit, devant mettre deux jours pour franchir les cent vingt verstes qui les séparent delà ville, Comme aucune autre'voiture ne doit arriver de suite, nous cherchons oii nous coucher, Schilling, mon camarade et moi, et nous ne trouvons enfln d'autre gîte qu'une sorte de cambuse dans laquelle sont entassées les provisions du buffetier. Nous étalons à terre nos pelisses et nos couvertures, et, après avoir bien soi gneusement recommandé qu'on nous réveille sitôt une voiture signalée, nous dormons jusqu'au lendemain matin. Le réduit dans lequel nous sommes confinés sent bien un peu le fromage avancé et la sardine avariée, mais, à la guerre comme à la guerre, et, la fatigue aidant, nous ne nous réveillons qu'au grand jour. De voiture tou-

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jours point; le maître de poste interrogé semble tout étonné, jure ses grands dieux qu'il ne connaît aucune raison plausible à ce retard, qu'une troïka doit arriver d'un instant à l'autre, et parvient pour le moment à nous faire prendre patience.

Néanmoins, le temps se passe, et nous ne pouvons partir. La station voisine n'est cependant éloignée que de trente verstes. Les chevaux sont partis la veille au soir à cinq heures, ils ont dû mettre quatre heures à franchir cette distance, sont restés, d'après les règlements, trois heures à se reposer et ont dû repartir de suite pour revenir ici, soit quatre nouvelles heures, et en tout onze, ce qui aurait dû les faire arriver à quatre heures du matin ou à cinq heures au plus tard. Or, voici qu il est bientôt une heure de l'aprèsmidi, puis deux, puis trois, et toujours rien à l'horizon qui ressemble à la voiture attendue. Nous nous décidons, furieux, à faire cette première étape achevai, et Schilling, grimpé sur une des rosses de la station, va à une verste et demie de là, parler au chef de la gare et lui demander des montures. Au moment où il revient, avec l'assentiment de ce fonctionnaire, arrive enfin à quatre heures la troïka espérée. Nous faisons dételer de suite et atteler des chevaux frais, puis

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nous essayons de nous empiler, nous et nos affaires, dans la misérable voiture si longtemps attendue. Ce n'est cependant pas chose commode. Imaginez-vous une boîte rectangulaire en bois ou en osier, longue de l'^SO environ, large de 1«^20 à 1°»30 et montée, sans ressorts, sur de petites roues en bois, fort basses et d'une forme extraordinaire; le siège du cocher occupe le devant de cette sorte de tiroir, et Tarrière en est légèrement évasé et surélevé. Trois chevaux, sales, laids, petits, vraiment horribles à voir, composent l'attelage ; celui du milieu, attaché entre deux brancards à peine équarris, porte au-dessus de la tête un arc de cercle en bois qui les maintient à la distance voulue, et les deux autres chevaux galopent à côté de lui , approximativement dirigés par Tunique rêne qui leur communique la volonté du cocher. On est déjà mal à deux dans ces voitures, et il nous y faut monter trois I Enfin, nous nous installons tant bien que mal, plutôt mal que bien, deux allongés dans le fond, le troisième à peu près couché sur les deux autres, et nous abandonnons enfin à cinq heures du soir la station de Kari-Bend pour prendre la route de Saraks.

Celle-ci suit la vallée du Tendjend d'une façon à peu près constante, et ne s'en écarte que pour éviter les coudes que fait de temps en temps la

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rivière. Nous sommes complètement rentrés dans lasteppe, quelques buissons desséchés, quelques arbres rabougris et chétifs, nous indiquent seuls la présence à proximité d*un cours d'eau, et nous avançons, tantôt ventre à terre sur les parties dures, tantôt avec une lenteur désespérante dans les parties sablonneuses, vers la station prochaine. Nous n'y arrivons qu'à neuf heures du soir, et, pour comble de malechance, nous n'y trouvons que des chevaux fatigués. Force nous est donc d'y passer la nuit.

Dans la salle commune où nous nous installons, nous constatons avec étonnement la présence d'un Arménien envoyé par une dos sociétés bibliques anglaises. Il est là, avec ses livres et ses prospectus, venant de Saraks et retournant à Askabad, dans ce pays où n'habitent que des musulmans ou des orthodoxes, et j'avoue que je ne peux pas croire qu'il vende le moindre exemplaire ni que son voyage amène la moindre conversion. J'y vois bien plutôt un espion, qui, sous le couvert d'une entreprise religieuse, circulant facilement dans des pays dont l'accès est interdit aux étrangers, peut donner à Londres des indications précieuses sur les forces et les ressources des Russes dans ces contrées. Malgré la grande surveillance des autorités locales,

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ces agents secrets, mis à Tabri de reclierclies minutieuses par leur situation et ouvertement protégés par les sociétés religieuses qui les emploient, peuvent surprendre les secrets les plus importants, et le territoire transcaspien devrait leur être impitoyablement interdit.

Le lendemain matin, au point du jour, nous partons avec des chevaux frais, mais la route est si mauvaise, le chemin si tirant, que nous n'arrivons que pour midi, à déjeuner, à la deuxième station, après avoir parcouru seulement vingthuit verstes. En cinq heures c'est peu, mais il faut dire qu'on se fait difficilement, sans être passé par là, une idée exacte de ce qu'on peut appeler une route au Turkestan. Entre les buissons, aux endroits assez larges pour laisser passer la troïka, on distingue vaguement au milieu du sable les empreintes des roues et des pieds des chevaux. C'est là le chemin. Dans ce sol mouvant la voiture enfonce parfois de quinze, vingt centimètres, et une poussière terrible environne tout Tattelage. Quand le sol trop remué devient trop mou, on passe à côté, et un second chemin est vite frayé auprès du premier ; les faisans et les corbeaux de la steppe qui n'ont jamais été tirés restent immobiles à quelques mètres à peine de l'endroit oii l'on passe, et se déplacent lente-

ment sans s'envoler si Ton fait du bruit. Rien n'indique le chemin, ne marque une direction quelconque et, la nuit, malgré tous nos efforts, il nous est impossible de distinguer la route à plus de trois ou quatre mètres en avant ; il faut l'immense habitude des cochers et des chevaux pour ne pas se perdre continuellement. Depuis notre arrivée à Kari-Bend nous n'avons pour ainsi dire rien trouvé à nous mettre sous la dent, et, l'appétit de plus en plus aiguisé par ces repas sommaires, nous partons pour la troisième station où nous arrivons au soir. Mais là, c'est encore pis ; sauf du pain biscuité, il n'y a rien à trouver. Nos conserves sont parties avec l'interprète; à la maison de poste, il n*ya ni œufs, ni beurre, ni poules, ni pigeons ; nos fusils sont avec nos bagages, et, à moins de tuer quelque pie à coups de pierre, nous ne savons plus du tout quoi nous mettre sous la dent. La nuit vient sans que nous ayons rien trouvé. Enfin, par hasard, nous apercevons, pendu à un clou, le long du mur, un petit morceau de lard, destiné à un usage inconnu, et que nous ne voulons pas approfondir. Aussitôt vu, aussitôt pris; nous allumons du feu, et avec quelques tasses de thé, nous arrivons, en faisant frire chacun un morceau de lard gros comme une noisette, à manger

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assez de pain pour pouvoir, en nous couchant immédiatement, attendre le lendemain.

Ce qui nous arrive n'est que demi-mal, puisque vingt-quatre heures après nous sommes sûrs d'être dans une ville; mais ce que je ne puis comprendre, c'est comment l'entrepreneur de la poste peut trouver des cochers à installer dans ces stations où, loin de tout, au milieu de la steppe, ils courent le risque de mourir de faim, et sont torturés, l'été, par une chaleur terrible. Ils sont peut-être, me direz-vous, mieux payés qu'ailleurs! Bien au contraire, leurs gages, même si minimes qu'ils soient, ne leur sont généralement pas donnés et, sans le sentiment fataliste qui domine toujours le Russe, pas un cocher ni un maître de poste ne voudrait demeurer deux jours dans une pareille station. Sauf le courrier qui passe chaque semaine, ils restent quelquefois un mois sans voir le moindre voyageur, et ne savent comment se procurer les comestibles nécessaires. En définitive, c'est un vrai poste de forçat, et le trajet même est si désagréable que je doute que les inspecteurs le fassent souvent. Aussi, la moitié des voitures au moins est-elle cassée, et beaucoup de chevaux incapables de faire un bon service.

Le chemin est aussi quelquefois dangereux, et.

quoique nous ayons eu la chance de ne rencontrer aucun gros carnassier, il n'est pas rare que les tigres ou les panthères attaquent les voyageurs isolés. Quelques mois avant notre passage, cinq tigres ont été tués entre la deuxième ella troisième station, et nos revolvers sont toujours à notre ceinture, munis de balles explosibles, prêts à toute éventualité.

Arrivés à la dernière station avant Saraks, nous apprenons que le colonel, qui nous a attendus toute la journée et la nuit entière, s'est décidé à partir le matin même, et nous remontons en voiture pour le rejoindre.

Avant d'entrer en ville, nous traversons des ruines fort étendues d'une ancienne forteresse persane, dont les murs en pisé et les tours en terre grise ont le même aspect que celles que nous avons déjà vues au vieux Merw. Enfin, nous arrivons à Saraks, et, après avoir longé une grande caserne, nous nous arrêtons devant la maison du pristow (chef de district), où nous retrouvons Aliklianoff et Mourawiew, déjà inquiets de notre sort. Nous les rassurons en leur racontant les péripéties de notre voyage en voiture, et profitons de quelques instants, qui nous restent avant dîner, pour visiter la cité.

Appeler Saraks à proprement parler une ville

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serait un peu exagéré ; c'est simplement un poste militaire autour duquel se sont groupées les maisons des officiers et de quelques commerçants. Les Persans semblant s'opposer à l'annexion des tribus turcmènes qui habitaient ces contrées, les Russes leur répondirent par la création de ce poste avancé dans lequel ils placèrent deux bataillons, un de première ligne et un de réserve ou de garnison, soit environ quinze cents à seize cents iLommes. C'était plus qu'il n'en fallait pour enlever aux Persans toute idée de réclamer dans la suite, et créer en même temps, sous ce prétexte assez futile au fond, un poste important placé très avant dans la vallée du Tendjend, qui ouvre un des deux chemins d'Hérat. D'ailleurs, le pays environnant, arrosé par les canaux dérivés de la rivière, est tout aussi riche et fertile que les oasis du Mourgab et de l'Amou-Daria, et compte des aouls très populeux. 11 ne faudra donc pas s'étonner, le jour on une bonne route reliera ce point à Merw, de voir Saraks croître considérablement en importance et devenir Fentrepôt des marchandises persanes qui viendront directement de Meched par Poli-Hatoum pour gagner la voie ferrée. Actuellement, en dehors d'une bonne et grande caserne, la ville ne se compose guère que d'une centaine de maisons -habitées par les olïi-

ciers, les fonctionnaires ou les marchands. Deux rues et deux places, sur Tune desquelles se tient un marché très vif et très animé, partagent la ville et en forment un long rectangle de huit cents mètres de long sur deux cents de large. 11 n'y a naturellement pas d*hôtel; nous logeons, Schilling, mon camarade et moi, dans une maison construite pour un colonel absent et sommes déjà, à partir de ce moment, obligés de renoncer à nous déshabiller pour dormir, car les draps et les couvertures manquent totalement. Nous prenons nos repas chez le pristow, et, dès le lendemain de notre arrivée, Alikhanoff nous emmène à che- \al visiter la ville persane de Saraks et voirie gouverneur.

Nous montons pour la première fois deux jolis chevaux turcomans, le cou, la poitrine ornés de grandes courroies de cuir recouvertes de plaques d'argent, et, après nous être tant bien que mal arrangés sur nos selles, nous jouissons infiniment du charmant coup d'œil qu'offre notre escorte. En tête, avec le drapeau blanc d' Alikhanoff, quinze à vingt djiguites de sa garde privée marchent en peloton séparé et forment la tète de la colonne; derrière, à cent cinquante ou deux cents mètres, nous venons avec le colonel, Mourawiew et Schilling, et, immédiatement après nous, sans

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formation régulière, sans ordre de marche, se pressent, se bousculent pour nous approcher, nous entourer de plus près, cent cinquante Turcmènes, conduits par trois ou quatre khans des environs qui marchent exactement à notre suite. Chacun d'eux a son drapeau, ses djiguites, et, quand nous faisons prendre à nos chevaux une allure un peu vive , rien n'est plus curieux que de voir tous ces cavaliers, debout sur leur selle, s'étendant sur un front de quatrevingt à cents mètres, galoper en gesticulant et en criant.

Nous passons le Tendjend à gué, et bientôt nous arrivons au pied de hautes murailles enterre grise flanquées de tours, où apparaît de temps en temps la bouche d'un canon minuscule; deux des quatre faces de la ville, fortifiées par des ingénieurs anglais, possèdent un tracé bastionné devenu complètement insignifiant depuis Fadoption des nouvelles bouches à feu, et, sur le haut des murs, toute la population de la ville nous regarde passer. Au bout de quelques instants, nous arrivons devant un pont-levis et une poterne que nous ne pouvons franchir qu'un à un, et nous entrons dans la forteresse. Des soldats en tunique rouge, affublés des coiflures les plus disparates et de pantalons en guenilles, nous présentent les armes

avec des fusils à pierre et des épieux, puis nous entrons chez le gouverneur.

Dans une toute petite salle, de six mètres sur quatre, le couvert se trouve mis. Le gouverneur, gros homme ventripotent, à la figure cauteleuse, nous présente ses aides ; un volumineux diplomate, un général crasseux, chaussé de babouches éculées, son traducteur, un prince cousin du shah et encore plus dépenaillé que le général, enfin un médecin qui cumule avec ses fonctions celle de chef des prêtres de la ville, et un télégraphiste. Alikhanoff, Mourawiow, Schilling, Mengli-Khan, Téké-Khan, Baba-Khan et nous deux, nous nous empilons et parvenons, mais non sans peine, à nous asseoir en même temps que nos hôtes autour d'une longue table couverte, dans ce pays musulman (proh pudorl) de vodki et de vins du Caucase. Le colonel, qui parle merveilleusement toutes les langues de TAsie centrale, a ramabihté de nous servir par instants d'interprète, traduit les compliments du gouverneur à notre adresse et lui transmet les nôtres. Ensuite, commence le repas. Du mouton, puis du mouton et toujours encore du mouton, voilà le menu, entrecoupé de temps à autre par d'immenses soupières de riz chaud ayant quelque analogie avec Texcellent pilaf qu'on mange dans les Balkans et l'Asie Mi-

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neure, mais gâté par l'incroyable quantité de safran, de raisins secs et de piments qu'on y a ajoutés. Le vodki et le vin coulent à flots. Musulmans et chrétiens se portent à Tenvi des toasts absorbés avec le même entrain, et, quand le repas est fini, le gouverneur, croyant nous faire plaisir, nous fait passer, après en avoir avalé quelques bouffées, son long narghilé. Nous essayons, Casenave et moi, d'en tirer le meilleur parti possible, mais nous n'arrivons qu'à tousser d'une façon terrible et à nous congestionner pendant cinq minutes avec ce tabac mouillé dont la fumée acre n'a aucune analogie avec celle que nous absorbons d'habitude.

Pour rendre la fête plus complète, il s'agit ensuite de visiter la forteresse et de parcourir la caserne. La première, au point de vue militaire, n'a plus aucune valeur; quant à la seconde, son aspect est vraiment original. Elle se compose de trois ou quatre cours situées les unes sur le prolongement des autres; le long de chacune d'elles s'étendent de longs bâtiments à un seul étage, composés de cellules distinctes ouvrant toutes sur la cour et n'ayant pas de comniunication entre elles. Dans chacune de ces cellules, grandes d'une quinzaine de mètres carrés, éclairées par la porte, et munies d'une cheminée, vivent quatre soldats

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qui y déposent leurs effets et y font la cuisine. Aux angles des cours, sont des chambres plus hautes réservées aux officiers, et, dans une grande salle à part se trouve installée une haute nouveauté (I), un télégraphe, où le gouverneur nous offre une charmante comédie. Il interroge le colonel sur ses sentiments à l'égard du Shah et lui demande s'il ne serait pas bien aise de se servir de cet instrument merveilleux pour envoyer ses hommages à Téhéran. Alikhanoff s'exécute, dicte une dépèche en son nom et au nôtre, envoyée séance tenante à Méched. Le bureau de Méched, instantanément, et toujours devant nous, répond qu'il met en communication directe avec Téhéran, et, deux minutes après notre entrée dans le bureau, le Shah, par l'intermédiaire du télégraphe, et par la bouche du gouverneur, nous fait répondre qu*il est très reconnaissant des vœux que nous lui avons envoyés, et satisfait de notre présence chez luil 11 est à noter que l'appareil récepteur ne se composait que d'un parleur, et, qu'au milieu de la conversation générale, à laquelle il prenait une part active, le télégraphiste prétendait, sans concentrer un seul instant son attention, nous traduire au son la réponse venant soidisant de Téhéran ! Nous faisons semblant d'être dupes de cette aimable supercherie à laquelle per-

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sonne n'attache d'importance, les choses ayant dû être réglées depuis longtemps entre Saraks et cette ville, et, cette petite comédie nous ayant mis en train, nous remontons à cheval, invitons le gouverneur pour le surlendemain et faisons un retour des plus gais. Alikhanoff promet cinq roubles au Turcmène qui arrivera le premier à un ravinement situé à deux verstes de distance ; nous prenons un peu les devants, et, quelques instants après, à un signal donné, nous voyons passer comme une trombe nos cent cinquante Tékés hurlant, gesticulant et tapant sur leurs chevaux à qui mieux mieux, et passant ventre à terre sans tomber au milieu des buissons et des trous.

Une fois arrivés en ville, nous ne sommes pas au bout des réjouissances de la journée. Le soir, au club des officiers, nous avons comédie, souper et bal. On porte un nombre de toasts incalculable, parmi lesquels la France et ses représentants en obtiennent de nombreux, et tout nous manifeste encore la vive sympathie qui règne entre les deux peuples. Les officiers qui nous entourent sont tous charmants, mais leurs femmes manquent pour la plupart de distinction. La fille du colonel du 7* bataillon, mariée depuis trois mois, passe son temps, à table, à se jeter au cou de son

mari, et mon vis-à-vis, la prétendue nièce du pope du bataillon, ne cesse pas d'entretenir à voix basse son cher oncle de son affection légitime 1 Une seule coutume caucasienne nous amuse à la fin du souper. Pendant que les jeunes gens entonnent un chœur, un domestique apporte successivement un verre de vin à chaque convive ; celui-ci le passe à son voisin ou à sa voisine de droite, le lui fait boire, lui essuie la bouche et doit ensuite Tembrasser; quelques femmes s'y refusent pendant longtemps ; alors le chœur redouble d'énergie; puis, finalement, tout le monde se laisse faire, et quand le tour est fini, les chanteurs s'arrêtent. Agréable, quand les voisines sont fraîches et jolies, cette coutume n'a rien de bien attrayant quand on se trouve à côté d'un colonel barbu ou d'une respectable aïeule; aussi, dans ces cas, élude-t-on la règle en serrant ou en embrassant la main et le chœur ne proteste pas, mais il reste inflexible pour toutes les femmes qui n'ont pas renoncé à plaire, et les applaudissements les plus bruyants remercient celles qui, sans se faire prier, s'y prêtent de bonne grâce. La fête se termine à quatre heures du matin par une sortie générale des officiers garçons qui, après de nouveaux et innombrables toasts, nous reconduisent, musique en tête, à notre logement.

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Après avoir pris quelques heures de repos, nous montons à clieval et allons tous déjeuner chez Mengli-Khan, à une courte distance de la vijle. A notre arrivée dans Taoul, un millier de Turcmènes, hommes, femmes, enfants et vieillards , est placé dansles rues, si on peut appeler ainsi l'espace laissé libre entre les kibitkas, et acclame le colonel à son passage. Puis nous entrons dans la maison en terre du khan qui se compose de deux pièces : Tune qui sert de salon de réception, Tautre de salle à manger. De beaux tapis tékés ornent les murs et de nombreux petits morceaux de glaces, enchâssés dans un plafond bariolé de couleurs voyantes, donnent un aspect étrange à cet intérieur demi-asiatique et demi-européen. Le colonel me charge, suivant une coutume caucasienne, de porter tous les toasts pendant le repas, et je m'aperçois bien vite que c'est une vraie corvée que de trouver, toutes les cinq minutes, un nouveau motif pour vider son verre. Néanmoins, j'obtiens auprès des Tékés un vrai succès en buvant aux grandes alamanes futures qu'ils feront en Afghanistan sous la direction d'Alikhanoff, alamanes où ils se dédommageront amplement de la contrainte qu'on leur impose maintenant.

Le lendemain, les Persans : gouverneur, diplo-

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mate, prince, télégraphiste et médecin, viennent déjeuner. Ils arrivent avec une escorte assez nombreuse, mais mal conduite et sale, éparpillée sur une grande longueur de terrain, et ne produisant aucun effet. Le repas est assez drôle, car ces Messieurs ne comprenant ni le français, ni l'allemand, ni l'anglais, nous nous offrons le plaisir, avec Schilling et Mourawriew, de nous communiquer nos réflexions à leur égard. Impossible de voir des êtres plus antipathiques que ces hommes aux yeux fuyants, à la face glabre, à la démarche traînante, et nous comprenons, aux regards stupéfaits des khans Tékés qui mangent avec nous, combien ils sont étonnés de se trouver à la même table que ces individus qu'ils ont toujours battus et pillés pendant cent ans et dont ils considèrent la race comme une race inférieure, une race d'esclaves. C'est d'ailleurs bien de la sorte que la Russie en agit aussi avec eux. Trente mille moutons ayant passé le Tendjend pour aller paître dans la steppe russe, et ayant refusé de payer le tribut de trois moutons sur cent, le colonel déclare au diplomate qu'il a donné Tordre à Téké-Khan de s'emparer de tous ces troupeaux et de les confisquer au profit de la Couronne, afin que cet exemple serve de leçon. Le pauvre Persan essaye bien, pendant cinq minutes, do se

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défendre, mais Alikhanoff renouvelle devant lui Tordre précédemment donné au. khan, et Tinvite à changer de sujet de conversation. Au sortir de table, nous offrons des cigares aux invités ; les khans Tékés les fument à merveille, mais, sauf le diplomate et le prince, les autres Persans ne savent comment s'en tirer ; le prêtre, après avoir retourné le sien vingt fois, et essayé de l'allumer par la pointe qu'il n'a pas coupée, le met dans sa poche. Quant au gouverneur, il le mâche avec une telle frénésie qu'au bout de cinq minutes il crache d'une façon terrible, le jette avec dégoût, et se console en tirant d'énormes bouffées de son narghilé. Enfin, le diplomate lève la séance, et tous, montant à cheval pour regagner la forteresse, partent dans [le même désordre qui a caractérisé leur arrivée le matin.

Pendant les deux jours que nous passons encore à Saraks, le colonel occupe toutes ses matinées à rendre la justice. Deux cents Turcmènes encombrent le pas de sa porte, les uns se plaignant de la manière dont on a perçu les impôts, les autres accusés de ne pas les avoir payés , plusieurs viennent exposer leurs griefs contre leurs khans, et enfin, le plus grand nombre vient lui soumettre des affaires do famille. Alikhanoff, en homme

qui connaît à fond le pays et ses habitants, les écoute longuement, et, quand il est bien au courant de la question, rend son jugement qui est toujours vivement commenté et approuvé par la foule. Dans ces peuplades, qui n'ont cependant jamais considéré le vol et le brigandage que comme les sources les plus Iionnêtes de leurs revenus, l'intégrité etl'impartialité des chefs leur a toujours acquis une immense popularité, et le colonel est bien trop intelligent et soucieux de son prestige pour ne pas chercher encore à l'augmenter chaque jour.

La veille même du départ, nous allons déjeuner chez Téké-Khan, à quelques verstes de la ville, et nous remangeons avec aussi peu d'entrain le sempiternel mouton et l'éternel pilaf qui composent exclusivement les repas des Turcmènes. Néanmoins, cetteréunion nous intéresse vivement, car le khan, flatté de nous héberger, nous apromisde nous faire entendre des chœurs et des musiciens du pays. A peine sommes-nous à table, que nous entendons une cacophonie horrible; une trentaine d'hommes et d'enfants poussent, en même temps, des cris terribles et s'imaginent, de la sorte, produire une harmonie considérable. Après eux, guitaristes et mandolinistes, jouant chacun leur partie avec une mesure différente, essayent vai-

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nement de faire autant de bruit que leurs prédécesseurs, mais arrivent néanmoins à produire quelque chose de plus discordant encore. La première partie ne nous a guère charmés, la seconde nous amuse davantage. Les meilleurs chanteurs ou musiciens viennent deux par deux s'accroupir devant la kibitka où nous mangeons, et commencent, avec des contorsions effrayantes, des grimaces épouvantables, à chanter et à jouer leurs plus beaux airs. Ceux-ci sont d'ailleurs presque tous analogues; Taccompagnateur, après avoir tiré deux ou trois accords de sa guitare, continue, on frappant presque toujours la même note, à soutenir le chant de son compagnon effectue dans le haut de la voix et généralement recto tono. A la fin de chaque strophe, il redouble de vitesse, jouant au hasard, et le chanteur termine par quelques modulations grotesques ou par un tremblement de la voix sur une note aiguë, prolongée aussi longtemps qu'il la peut tenir. Pendant tout ce temps, la tête s'incline alternativement en avant et en arrière ou bat la mesure de droite à gauche. Il y a peu d'idées dans cette musique en général et le chant y est bien monotone ; cependant, quelques airs tristes, se rapprochant des mélodies arabes, nous ont causé un sensible plaisir et nous ont plu par leur simplicité. Comme

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troisième partie, un comique du pays nous a je son répertoire, et, après quelques histoires e turcmèneque nous n'avons pu comprendre, mai qui, àen juger par l'hilarité de l'auditoire, devaien être fort amusantes, le grime s'est mis à singe et à imiter tous les différents types du pays : khan, marchand de chevaux, laboureur, boucher, men diant, chanteur, etc. Puis, d'une façon merveilleuse, laissant bien loin derrière lui tous ses imitateurs européens que nous avions pu entendre, il a reproduit les cris du chameau, du chat, du chien, de la poule, etc., et a terminé, oserai-je ' . dire ? par ceux de la femme qui accouche, accomT pagnes de gestes à l'appui. Ses compatriotes ne se tenaient plus de joie ; en notre qualité de Français, nous trouvions bien qu'il était allé un peu loin, mais dans ces contrées, où tout le mondé vit ensemble, pour ainsi dire dans la rue, cette parodie, merveilleusement imitée, paraît-il, d'après les usages du pays, a eu le plus grand succès. Après une dernière nuit passée à Saraks, nous montons, à dix heures du matin, sur de nouveaux chevaux, et, au milieu d'une foule de Turcomans qui nous accompagnent, nous quittons la ville pour descendre dans le Sud et gagner Poli- Hatoum, le petit poste russe le plus méridional gitué dans cette région.

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