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CHAPITRE VI

COMPOSITION DE LA CARAVANE. — LA DOMINATION RUSSE EN TURKESTAN. — ORGANISATION MILITAIRE. GAR- NISONS. — CHASSEURS ET COSAQUES.

Ce n'est pas une petite affaire que d'entreprendre à cheval un voyage comme celui que nous allons faire au travers de la steppe et des montagnes. Le pays n'offrant aucune ressource, il faut tout emporter avec soi : thé, vin, conserves, et l'eau elle-même faisant souvent défaut, on est oblige d'en faire parfois des provisions considérables. Aussi, quoique n'ayant pour ainsi dire pas pris de bagages, puisque nous n'avons chacun pour tout colis qu'une gourgine (sac persan) destinée à être mise sur la croupe d'un cheval et ne contenant que du linge de rechange, traînonsnous à notre suite de trente à quarante chameaux, destinés à porter les provisions. Les chameliers, montés sur des àncs microscopiques, et cependant d'une vigueur incroyable, dirigent la caravane en poussant des cris bizarres ou trompent les en-

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nuis do la routo par des chansons aussi peu harmonieuses que possible. Ils partent au point du jour, et, quoique marchant bien plus lentement que nous, ils arrivent à la fin de Tctape peu de temps après ; la cause en est dans les écarts sans nombre et les détours fréquents que nous font faire notre curiosité ou notre amour de la chasse, tandis que leur adresse merveilleuse pour se diriger dans la steppe leur permet d'éviter tout crochet inutile. En plus des caisses à vivres et des outres, les chameaux portent trois tentes qui nous servent d'abri, ainsi que les tapis et les fourrures sur lesquels nous nous couchons, une fois la nuit venue. Sitôt le campement installé, Méhémet, le cuisinier du colonel, creuse ses fourneaux et nous prépare au plus vite quelque gigot, quelques côtelettes, que nous faisons précéder d'une excellente sakouska. Puis les feux s'allument, la nuit vient vite, et, comme nous partons tôt, il est rare que la soirée se prolonge après dix ou onze heures, et que notre sommeil dure plus tard que six ou sept heures du matin.

Au réveil, l'aspect du camp est des plus animés. Les Turcmènes courent, les uns après leurs chevaux, les autres après les chameaux qui se sont légèrement écartés pendant la nuit pour aller

FEMME TEKE A CHAMEAU.

manger quelques toufles d'herbes ou quelques brindilles des arbustes environnants. Puis, au milieu des hennissements sonores et des cris ou grognements des chameaux, on opère le chargement, et bientôt la caravane se trouve prête à partir. Elle s'ébranle au son harmonieux des grosses clochettes que portent la plupait des animaux, et nous [voyons sa longue théorie s'avancer en serpentant au milieu des buissons ou des rochers. On jette alors dans les feux tout le restant des branchages apportés la veille, et, pendant qu'assis autour de ces foyers ardents, nous nous réchauflons en avalant du tiié brûlant, les Turcmènes montent à cheval et se rangent en ligne : les djiguites en tête, puis les khans et leur suite. Quand tout est prêt, quand il a bien été constaté que rien n'a été oublié, nous enfourchons nos montures et passons devant le front de l'escorte. Les djiguites saluent d'abord en criant, et d'un temps de galop se portent à deux cents mètres devant nous pour ouvrir la marche; les khans et leurs hommes nous accueillent ensuite de la même manière et se rangent derrière nous. Tout le monde est frais, dispos, quelques Turcmènes chantent, les chevaux marchent gaiement, et vraiment on ne pourrait se douter que tous ont couché dehors.

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Vers les midi, une heure, on s'arrête pour déjeuner, généralement dans quelque col important, sur quelque colline élevée qui permette au colonel de faire plus facilement une étude approfondie des environs, et, pendant une ou deux heures, nous restons assis à causer du chemin déjà fait ou do celui qui reste à parcourir. Puis tout le monde remonte à cheval et repart jusqu'à ce que, vers la fin du jour, nous arrivions à la rivière ou à la fontaine qui est le terme de notre étape. Quelquefois, nous n'y trouvons plus d'eau ou bien la source est devenue salée; alors nous sommes obligés de recourir à la provision portée par les chameaux. Ceux-ci arrivent bientôt; on les décharge et nos tentes se dressent; puis les Turcomans enveloppent leurs chevaux de leur deuxième couverture, leur donnent l'orge et le foin, et vont ramasser des arbustes ou des herbes sèches pour les feux de campement qu'on est obligé d'entretenir toute la nuit pour éloigner les fauves.

Ainsi se passent nos journées, et, malgré la longueur et les fatigues de ces marches, malgré l'extrême différence de température (25, 30® à midi, moins 2 ou 3 la nuit), quoique exclusivement nourris de mouton et de conserves, sans un légume ni un aliment rafraîchissant, cette vie mouvemen-

tée nous a toujours parfaitement réussi, et, dans ce pays où la fièvre sévit d'une si terrible manière, jamais aucun de nous ne s'est senti indisposé.

De temps à autre, le colonel nous demande ce que nous avons remarqué de plus saillant, nous explique ce qui nous paraît obscur et nous met plus à même de comprendre ce qui se passe à chaque instant sous nos yeux. Mais, de tout ce que nous voyons, ce qui nous frappe le plus, c'est la rapidité avec laquelle la domination russe s'est implantée dans ces contrées et la façon remarquable dont elle s'y est enracinée. Nous parcourons maintenant, sans la moindre crainte, des territoires acquis depuis quelques années, parfois quelques mois à peine, et dans lesquels aucun Européen n'avait jamais circulé avant la venue des Russes, et nous constatons, entre autres choses, que l'annexion des Turcomans du Tendjendet du Mourgab^ quoique effectuée d'une façon si pacifique, puisqu'elle n'a coûté la vie à personne, est complète et absolue.

Mais comment se fait-il que des chrétiens, peu nombreux somme toute dans le pays, aient pu y prendre une pareille influence, et comment se fait-il que la domination russe se soit imposée si facilement aux peuplades musulmanes, tandis que

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ces dernières souffrent toujours avec assez do peine la domination anglaise? Ce résultat provient de la façon toute différente dont les Russes ont traité leurs nouveaux sujets et des grands avantages qu'ils ont procurés aux régions qu'ils ont acquises. Dans les Indes, l'Anglais, se trouvant en présence de peuples colossalement riches et de contrées merveilleusement productives, ne s'est guère préoccupé du bien-être de l'habitant et n'a songé en principe qu'à tirer parti au plus vite des ressources immenses que lui offraient ses nouvelles provinces. Il n'y avait rien dans ce dernier sentiment que de très louable, mais, dans la pratique, il s'est laissé entraîner à exploiter peut-être trop durement ses nouveaux sujets, et n'a pas su se les attacher dès l'abord. Témoin ces effroyables révoltes qu'il n'a pu étouffer que dans le sang, et l'animosité sourde, mais constante, qui a toujours persisté dans certaines contrées.

Le Russe, bien plus souple et d'un caractère bien plus asiatique qu'européen, a mieux compris ce qu'il avait à faire. C'est ainsi qu'il a toujours bien plus cherché à s'attacher les peuples conquis par l'affection que par la crainte, et qu'il a toujours respecté et leurs coutumes et leur religion. Ce dernier résultat surtout, qui a une si grande importance en Asie, lui était

rendu plus facile à obtenir par le grand nombre de Caucasiens musulmans qui servent dans l'armée, principalement comme Cosaques, et qui se sont tout de suite trouvés dans les meilleurs termes avec leurs coreligionnaires. Alikhanoffen est le plus frappant exemple, et il n'est pas téméraire d'affirmer que, sans cefte particularité, ilne serait jamais arrivé à passer plusieurs années à Merw sans être inquiété, et n'aurait probablement pas pu donner cette ville à son pays. De plus, quoique le sol fût d'une fertilité prodigieuse, les habitants, qui négligeaient de le cultiver pour ne vivre que du produit de leurs brigandages, étaient pauvres : aussi n*y a-t-il pas eu de pillages; loin de se sentir appauvries et quelquefois ruinées par la présence de l'envahisseur, les tribus turcomanes ont compris que, le temps des alamanes étant passé, c'était grâce à l'appui et au soutien que leur fourniraient les conquérants qu'elles arriveraient, en cultivant leurs terres, à redonner au pays son ancienne splendeur. Rien d'ailleurs n'a été changé dans leurs coutumes ni dans leur existence. D'Askabad, de Merw, les ordres sont envoyés aux pristow^s ou gouverneurs de districts, ceux-ci les transmettent aux khans, et ce sont ces derniers, soutenus actuellement par le gouvernement et maintenus cîans

leur position jadis assez aléatoire, qui commandent à leurs compatriotes. La petite pension qu'on leur donne (douze cents roubles par an), les cadeaux qu'on leur fait et le grade drofficier russe qui leur a été conféré ont singulièrement rehaussé leur prestige aux yeux de tous, et la Russie s'est créé ainsi, à peu de frais, d'excellents intermédiaires entre le gouverneur et le peuple. Habitués à leurs khans, les Turcomans leur obéissent maintenant d'autant mieux, que, l'impôt étant réglé d'une manière fixe à tant par tête (8 roubles par an), ils ne sont soumis à aucune exaction à cet égard et ne reçoivent généralement d'ordres que pour exécuter des travaux d'utilité publique (canaux, routes), ou pour partir en guerre. De plus, le commerce s'est développé de jour en jour davantage ; des Arméniens, poussés par l'appât du lucre, se sont installés, dès le premier jour de l'occupation, dans ces contrées lointaines, et ont faitvenir de Russie mille objets, mille denrées, jadis inconnus aux Turcmènes et dont déjà ils ne savent plus se passer. En même temps que le bien-être s'est répandu dans les aouls, les bergers ont vendu leur laine beaucoup plus cher, en ont exporté une grande quantité, et les cultivateurs ont trouvé un débouché toujours sûr pour leur excellent coton. Les cours d'eau, qui, comme nous l'avons dit plus

haut, font la fortune du pays, mieux endigués, mieux répartis dans les canaux, ont amené plus d'eau dans les villages et ont, de la sorte, notablement accru le nombre de champs cultivables. Dans quelques années d'ici, le Mourgab, le Tendjend, l'Amou-Daria lui-même, répandant au loin sur leurs rives le limon fécondant qu'ils transportent, seront bordés d'oasis d'une fertilité merveilleuse, et les Turcomans, presque dans la misère cinquante ans auparavant, ne pourront que bénir la domination qui leur aura procuré tant d'avantages et de richesses.

Mai»» de même que dans toutes les administrations nouvellement organisées, on trouve dans l'administration de la Transcaspie quelques défauts qui, on peutl'espérer, disparaîtront bientôt. Le premier est un manque presque absolu de contrôle. Les pristows ou chefs de districts sont loin du gouverneur qui ne peut que rarement aller les voir, et en profitent souvent pour garder dans leurs coffres les revenus de l'État. Le nombre des Turcmènes n'étant encore fixé que d'une manière approximative, l'impôt de la cote personnelle n'est perçu que d'une manière sujette à beaucoup de cautions. C'est ace point que le colonel a trouvé, lors de notre passage à Saraks, plus de trente mille roubles qui n'avaient pas été versés

au trésor, et a été fort surpris de voir un de ses pristows, officier sans aucune fortune, se faire construire, en deux ans de temps, une maison do quinze mille roubles, alors qu'il n'en touche que trois mille par année. Mais cela est encore peu de chose, les réclamations arrivent très vite au chef-lieu du gouvernement et les exactions ne seront jamais à craindre longtemps dans un pays où règne une telle jalousie. Voilà la vraie plaie actuelle de l'organisation russe en Transcaspie, le mal sérieux que le cabinet de Saint-Pétersbourg doit tâcher d'enrayer au plus vite. Si loin de la capitale, complètement abandonnés à euxmêmes, les officiers ou fonctionnaires russes cherchent tous à se supplanter mutuellement et ne cessent d'intriguer les uns contres les autres; quoi de plus déplorable que de voir la lutte sourde et acharnée du général Basoff(i), administrateur du chemin de fer, contre le général Annenkoff, son créateur, l'un, d'une J compétence exceptionnelle dans la matière, mettant à profit les lumières de son expérience pour tout organiser de la façon la plus confortable et la plus productive, et l'autre.

(1) L'administration du chemin de fer vient d'être retirée au i

général Basoff et donnée au prince Ghiikoff, ancien ministre des I

travaux publics en Bulgarie, et Valterego du général Annenkoff 1

pendant toute la durée des travaux.

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brouillant tout, gâchant tout, supprimant, dès son arrivée, tout ce qui vient du premier, et établissant sur la ligne de nouveaux tarifs si ridiculement élevés que bien des gens se demandent si les Turcmènes n'auront pas bientôt économie à transporter de nouveau leurô marchandises à dos de chameau? Il n'est pas moins triste de constater la basse jalousie de tous ceux qui environnent Alikhanoff, à quelques exceptions près. Méconnaissant ses talents de guerrier et de négociateur, oubliant son abnégation et son courage, incapables à eux tous de faire la dixième partie de son œuvre, ils critiquent, blâment hautement les procédés employés; arrivés depuis quelques mois dans le pays, ils prétendent donner des conseils à un homme qui y a passé la moitié de sa vie et intriguent jusqu'à Pétersbourg pour lui nuire et obtenir sa place. Heureusement, ces menées n'aboutissent à aucun résultat, et le Czar, en juste connaisseur de ses sujets, soutient de sa toute-puissante autorité ces deux hommes remarquables de son empire. Néanmoins, il est vraiment pénible à des étrangers impartiaux de voir apprécier d'une façon si injuste deux officiers aussi dignes de tous les éloges et qui ont acquis, partout en dehors de leur pays, une réputation si justement méritée.

Pour maintenir les tribus turcomanes pendant les premiers temps, et actuellement pour garantir la frontière et servir de postes avancés contre l'Afghanistan, la Russie a échelonné ses troupes dans les vallées du Tendjend ^et du Mourgab, ainsi que dans les grands centres tels que : Kizil-Arvat, Askabad, Merw. Les garnisons sont cependant assez peu nombreuses et les ressources dont dispose le gouverneur général assez restreintes ; deux bataillons sont à Kizil-Arvat, trois à Askabad, trois à Merw, deux à Saraks et un à Sariasis ; deux'régiments de Cosaques du Caucase sont éparpillés sur la frontière ; c'est donc en tout onze bataillons de chasseurs et deux régiments de cavalerie légère, soit de onze à douze mille hommes. Mais il faut observer que, d'un côté, le gouverneur général qui réside à Tachkent (Turkestan russe) peut facilement, par Bokhara et Tchardjouï, envoyer ses troupes en Transcaspie, et que de l'autre il suffirait de huit à dix jours pour faire venir un corps d'armée entier de Tiflis et Bakou. Aussi, les garnisons russes actuellement existantes en Turkestan sont-elles plutôt des postes d'observation où sont emmagasinés les vivres et munitions nécessaires pour faire campagne.

Les offlciers du cœur de la Russie se sont

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plaints souvent de Tavancement rapide donné à leurs camarades qui vont en Transcaspie et y passent quelques années ; ils ont eu vraiment tort, car, de l'avis de tous, c'est un véritable supplice que de vivre pendant Tété dans ce pays. De plus, lorsqu'un bataillon arrivait à Merw, à Sariasis, à Saraks pour s'y installer et y tenir garnison, les soldats trouvaient le sol absolument nu et devaient bivouaquer jusqu'à ce qu'ils aient euxmêmes bâti leurs casernes et édifié les maisons de leurs officiers. Tour à tour maçons, charpentiers et couvreurs, par un soleil brûlant, une température étouffante, atteignant, même la nuit, 38,40", ces Russes, habitués àla neige et à la gelée, travaillaient avec acharnement. Malgré la fièvre qui les minait, l'eau des rivières à peine potable qui leur donnait d'affreux boutons, les moustiques, les scorpions et les serpents qui les mordaient à l'envi, ils arrivaient, au bout de peu de temps, à s'installer sur le sol rebelle, y plantaient des arbres et y rendaient l'eau buvable. Puis, peu à peu, autour de la caserne, s'élevaient quelques échoppes abritant des commerçants; ces masures se développaient bientôt, devenaient de solides maisons, et, leur nombre s' augmentant chaque année, on trouvait peu de temps après une petite ville partout où s'était installé un corps de troupes.

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Aussi, est-ce vraiment ajuste titre qu'on accorde quelques faveurs spéciales à ceux qui ont traversé de si rudes épreuves, et nous sommes encore étonnés de l'énergie qu'il leur a fallu pour triompher des mille obstacles qui se dressaient devant eux.

Les casernes construites par les chasseurs sont toutes à peu près du même modèle. De grands corps de bâtiment, à un seul étage, aux murs en pisé, aux toits de chaume, munis le plus souvent de lanterneaux qui leur donnent plus de jour, sont divisés en grandes chambres pour cinquante , soixante hommes, et en petites chambres destinées aux sous-officiers. Les maisons d'officiers, bâties généralement de la même manière, et quelquefois en pierre, ont, le plus souvent, trois ou quatre pièces et sont recouvertes d'un toit plat pouvant former terrasse. Cola n'a pas été sans peine qu'on a pu. arriver à faire ces quelques constructions; indépendamment des difficultés si nombreuses déjà citées, le bois manquait totalement et les charrois à travers les sables et la steppe exigeaient un temps infini. Néanmoins, maintenant, tout est terminé et bien fait, et c'est un* vrai soulagement pour le voyageur, au sortir du désert, d'arriver dans un de ces postes militaires où l'on est toujours sûr, non seulement d'être bien

accueilli, mais encore de trouver les objets et les vivres nécessaires pendant la route. Quant aux hommes qui ont passé par ces épreuves et qui n'en sont pas morts, ils ont presque tous, même rentrés en Russie, de terribles attaques de fièvre qui les reprennent tous les ans. Et cependant le soldat russe a une force de résistance incroyable ; certains jours, où les habitants eux-mêmes du pays refusent de travailler, épuisés par la soif et la chaleur, ces hommes du Nord trouvent dans leur fatalisme assez de résignation et dans leur moral assez de force pour continuer leur besogne et stupéfier les étrangers par la grandeur des travaux accomplis dans des conditions si défavorables.

Plus au Sud encore que les bataillons de chasseurs, les deux régiments de Cosaques sont généralement répartis par ssotnjas ou escadrons de cent cinquante hommes, dans des petits postes situés presque sur la frontière même. Officiers et soldats, partant du Caucase avec leurs petits chevaux de montagne, viennent s'installer dans ces garnisons lointaines où ils n'ont d'autres ressources que la société de leurs propres camarades. Ils se construisent, comme les fantassins, des casernes en terre recouvertes de chaume et des hangars ouverts pour abriter leurs montures. Là, par

le soleil comme par la pluie, été comme hiver^ leurs chevaux restent attachés à leur mangeoire^ se faisant face sur deux rangs, et aussi serrés que possible. Ils sont garnis d'une simple couverture, mais, en revanche, on ne les tond jamais et ils possèdent une toison à faire envie à un ours ; aussi restent-ils exposés à tous les vents, à toutes les gelées, sans jamais devenir malades. D'une sobriété extraordinaire, liabitués à manger tout ce qu'ils rencontrent, ils peuvent seuls rivaliser avec les chevaux kirghiz et turcmènes auxquels ik sont cependant inférieurs en vitesse. Quant aux Cosaques eux-mêmes, un grand nombre d'entre eux étant musulmans, la Russie ne pouvait trouver une troupe plus appropriée à ces pays ; il se rait d'ailleurs impossible à d'autres corps de s'y procurer, avec aussi peu de ressources, des dis tractions si variées et si profitables à l'instructio» | Chanteurs et danseurs émérites, cavaliers ce ^ sommés, la moitié de l'année se passe pour ei en fêtes qui se traduisent par des courses dans k l montagne, des carrousels, des danses et des chants I sans nombre, et, lorsqu'il s'agit de faire campa- 1 gne, ces montagnards, habitués aux précipices et aux défilés du Caucase, viennent plus facilemen j que d'autres à bout des obstacles de tout genre qu. ] se rencontrent à chaque instant de ce côté de la ■

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DJIGUITES (soldats DE

LA MILICE TURCOMANE).

frontière. Aussi, chose curieuse, est-ce dans ces petits postes, perdus au milieu de la steppe ou au cœur de la montagne, à quatre-vingt, cent verstes parfois du moindre village, qu'on trouve les officiers les plus gais, les hommes les mieux portant, et nous gardons un charmant souvenir des difiérentes occasions où nous nous sommes trouvés à même de passer plusieurs jours avec eux.

Il est naturel que des corps de troupes, si occupés par les mille choses qu'ils ont à faire, et ayant avant tout à perfectionner les connaissances professionnelles de leurs ouvriers dont ils ont besoin chaque jour, n'aient pas grand temps à consacrer aux exercices. Aussi, ce qu on y fait le plus, c'est du service en campagne et des tirs de combat. Outre la série réglementaire des tirs propres aux chasseurs, chaque bataillon exécute, à discrétion, un nombre considérable de manœuvres où les fusils sont chargés à balle, et, si les mouvements en ordre serré manquent un peu de la régularité et de l'exactitude qu'ils ont dans le reste do l'Empire, en revanche, chaque bataillon compte un grand nombre de fort bons tireurs, souples, adroits, entraînés par leur existence rude et sévère, et devant faire, en cas de guerre locale surtout, d'excellents soldats.

De plus, les Turcmènes fournissent chaque an-

né© un certain nombre des leurs qui, sous le nom dé djiguites, instruits par des officiers russes à l'européenne et armés du Berdan, forment une merveilleuse cavalerie légère. Déjà, trois cents d'entre eux se sont fort bien conduits à la bataille de la Kouchka, et, le jour d'une grande guerre future, la Russie aurait sur place un corps de vingt-cinq à trente mille cavaliers éprouvés, qui, parlant les langues du pays, habitués à s'y diriger et à y combattre, lui rendraient, comme avantgarde, les plus signalés services.

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