DE SARAKS A CHIR-TÉPÉ. DE CHIR-TÉPÉ A POLI-HATOUM
POLI-HATOUM. DE POLI-HATOUM A ZULFU-KAR.
Le cinquième jour après notre arrivée à Saraks, à sept heures du matin, nous nous présentons chez le colonel, prêts à partir, mais les ordres ont été si mal donnés la veille par le pristow^ que les Turcmènes ont mal compris; de plus, trois d'entre eux, pour faire pièce au chef d'un village, n'ont pas voulu obéir au dernier moment ; aussi les chevaux n'arrivent-ils qu'à dix heures, et ce n'est qu'une demi-heure après que nous parvenons enfin à nous mettre en route.
Nous nous arrêtons d'abord chez Téké-Khan, dont l'aoul le plus populeux se trouve sur notre chemin, et nous y déjeunons, non moins mal que la première fois, avec le même pilaf et le même mouton. Pendant qu'on nous sert, le colonel fait faire une enquête, et bientôt les trois coupables
quî ont refusé les chevaux le matin sont amenés devant nous. Séance tenante, on les condamne à recevoir, deux d'entre eux cinquante, et le troisième vingt-cinq coups de fouet, puis on les emmène, et, quelques instants après, sans que personne fasse semblant de s'en apercevoir, on entend à quelques pas les cris horribles que poussent, non pas ceux qui sont battus, mais bien leurs femmes qui assistent à l'exécution de la sentence prononcée contre eux. D'une dureté pour eux-mêmes vraiment exceptionnelle, les Turcmènes supportent, presque sans broncher, une si douloureuse punition, et même l'un d'eux, celui qui n'a reçu que vingt-cinq coups de fouet, n'a-t-il pas le courage et la force de faire encore l'étape toute entière à notre suite I Voici d'ailleurs comment la chose se passe : deux djiguites empoignent le condamné, le couchent par terre sur le ventre; le premier s'asseoit sur ses épaules, lui maintenant la tête avec les mains, le second s'accroupit sur les jambes à hauteur des genoux et les tient serrées. Puis deux autres, un de chaque côté, armés chacun du fouet en cuir à petit manche et à longue courroie dont ils se servent pour châtier leurs chevaux, frappent alternativement sur les reins du patient. Cette méthode est expéditive et d'ailleurs peu cruelle, car,
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sauf la douleur qu'elle cause, elle n'entraîne pas de conséquences fâcheuses, et il faut savoir gré à AlikhanofF de n'avoir maintenu que cette punition dans un pays où existent partout les supplices les plus atroces (le trou à punaises de Bokhara, le carcan, le pal, etc., etc.). Hormis la mort réservée aux traîtres et aux assassins, il ne fait pas infliger d'autres châtiments à ces populations qui n'obéissaient jadis que par la crainte, et qui bientôt, plus policées et de mœurs plus douces, seront plus faciles à manier.
Une fois le déjeuner sommairement expédié, nous remontons à cheval, et, longeant le Tendjend, nous descendons au Sud; sauf quelques gués de là rivière qui sont assez pittoresques, l'ensemble du pays est vraiment laid; à droite, c'est la steppe dénudée qui s'étend jusqu'à l'horizon, et, à gauche, la vue est bornée par une haute chaîne de collines crayeuses, dernier contrefort duParapamis. Comme nous sommes partis fort tard de Saraks, qu'en plus notre halte chez Téké-Khan nous a pas mal retardés, il en résulte que bientôt la nuit nous surprend au moment où nous cherchons, pour raccourcir le chemin, à obliquer à droite. Le ciel est couvert, ni lune ni étoiles pour nous indiquer la route ; bref, après quelques tâtonnements, nous sommes! complètement perdus.
Pour le début de notre voyage, c*est peu encourageant, et, quoique nous fassions contre mauvaise fortune bon cœur, et que nous n'ayons l'air nullement inquiets, nous nous demandons cependant, non sans crainte, Casenave et moi, si cela doit se reproduire souvent, ce qui finirait par être vraiment dangereux. On rencontre dans la steppe assez de squelettes dénudés et d'ossements blanchis pour savoir parfaitement le sort réservé aux gens qui s'y égarent, et cette perspective n'a rien pour nous de rassurant. Cependant, pour cette fois, sachant le Tendjend peu éloigné à l'Est, sur notre gauche, nous ne courons jamais que le risque de passer une nuit sans dîner sur ses bords, ce qui n'est en somme qu'une petite mésaventure. Nous continuons donc toujours notre route, et, après avoir corrigé notre première erreur en nous rejetant par deux lois considérablement à gauche, nous commençons à sentir dans l'air la fraîcheu^ communiquée par les eaux de la rivière. Après deux longues heures de recherches dans le noir, à huit heures et demie du soir, au moment où nous nous croyons obligés de bivouaquer sur place, un feu s'allume à quelques pas de nous sur une hauteur, et nous reconnaissons avec enthousiasme notre caravane envoyée dès la veille pour organiser le campement. Nous sommes tombés
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par bonheur juste sur l'emplacement convenu, et bêtes et grens sont heureux d'avoir enfin atteint le gîte, d'autant plus qu'un vent violent vient de s'élever avec une légère pluie, et que le mélange de sable et d'eau qui nous fouette la figure rend la marche cent fois plus pénible. Nous sommes d'ailleurs harassés par notre première journée de route, qui a été vraiment dure, surtout pour des gens habitués à des allures vives, et obligés, pendant huit heures consécutives, de se laisser secouer par le trottinement ininterrompu de leurs chevaux. Nous essayons donc d'entrer sous la tente qu'on a dressée pour nous et de nous y reposer en attendant qu'on ait fini de rôtir le chichlik (petits morceaux de mouton qu'on enfile sur une baguette et qu'on expose au-dessus de charbons ardents), qui doit constituer notre dîner, mais nous ne pouvons y demeurer; le sable poussé par le vent s'introduit par toutes les fissures, et bientôt nous en sommes couverts. Le chichlik lui-même, qu'on nous apporte, cuit dehors, est immangeable à cause de la croûte de sable qui s'est incrustée et calcinée à sa surface, et nous sommes obligés d'aller chercher un refuge ailleurs. Heureusement qu'en dessous de la butte en terre, sur laquelle sont allumés nos feux, habitent, dans des sortes de caves en briques, une cen-
taine de Persans. Nous nous réfugions chez eux, et, dans la plus belle de leurs caves nous faisons étendre nos tapis pour dormir, ne pouvant manger; le hasard permet cependant qu'on trouve chez le chef de ce hameau quelques menues provisions, et, à minuit et demi, nous parvenons enfin à souper avec quelques morceaux de mouton et d'immenses terrines de riz.
En attendant ce festin, Alikhanoff me donne quelques renseignements sur le point où nous sommes, qui s'appelle Chir-Tépé et fut jadis l'objet de nombreuses contestations entre Persans etTurcmènes. C'était un poste important, commandant la vallée du Tendjend, et finalement les Persans, las des incursions de leurs voisins, se virentobligés d'y installer une garnison de trois cents hommes. Les soldats y demeuraient d'une façon permanente et avaient construit une grande redoute en terre qui leur servaitde forteresse. Mais cela n'arrêta en rien les alamanes des Turcomans, qui, installés de l'autre côté du Tendjend, franchissaient la rivière à gué ou à la nage, passaient comme le vent sous les yeux de leurs adversaires et s'enfonçaient en Perse avant même que ceux-ci fussent revenus deleur surprise. Bientôt même, trouvant ce voisinage ennuyeux et gênant, ils laissèrent en permanence un petit corps des leurs, qui
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se jetait sans pitié sur quiconque entrait ou sortait de la place sans être fortement accompagné. Quelquefois aussi, ils usaient d'un stratagème assez commun dans cette partie de l'Orient et qui réussit presque toujours. Détachant quelques chevaux de leurs troupeaux, ils les harnachaient comme s'ils devaient les monter, puis les chassaient devant eux dans la direction de Chir-Tépé. Les Persans, voulant s'emparer de ces chevaux sans maître, sortaient de leurs retranchements, tombaient aussitôt dans l'embuscade qu'on leur avait tendue et y étaient impitoyablement massacrés. Au bout d'un certain temps, la garnison, n'y pouvant plus tenir, abandonna le poste et les Turcmènes en détruisirent les remparts, puis, quand le commissaire envoyé de Saint-Pétersbourg pour faire la délimitation vint sur ce point de la frontière, par un oubli extraordinaire, il le laissa aux Persans, qui s'empressèrent de s'y réinstaller. Le lendemain matin, comme nous commençons à étouffer dans notre cave, nous nous réveillons de bonne heure, et, à sept heures et demie, tout le monde est en route. Nous continuons à suivre la rive gauche du Tendjend, où le pays devient de plus en plus accidenté, et, comme nous commençons à nous habituer un peu à la manière turcomane de monter à cheval, le chemin, beau-
coup plus court que la veille, nous paraît fait en un rien de temps. Vers onze heures et demie, nous apercevons à un coude delà rivière quelques maisonnettes blanches et une caserne; c'est Poli-Hatoum, le poste russe le plus méridional dans ces contrées. Nous franchissons le Tendjend à un gué rempli de pierres énormes sur lesquelles nos chevaux, adroits cependant comme des chèvres, parviennent difficilement, à cause du courant, à poser leurs pieds, et, après avoir admiré les restes charmants d'un vieux pont arabe, nous gravissons le talus escarpé qui borde la rive droite. Quelques instants après, notre campement est installé sur un petit mamelon qui domine la caserne, et nous descendons rejoindre les officiers de Cosaques et de chasseurs qui nous attendent en bas. Le poste de Poli-Hatoum, où ils tiennent garnison, bâti sur l'emplacement d'une ancienne ville arabe, a une valeur stratégique considérable, parce qu'il commande à la fois la vallée du Tendjend qui vient d'Hérat et celle du KéchefTe-Roudde qui vient de Méched. Il se trouve ainsi exactement placé au débouché des deux routes menant, Tune au cœur de la Perse, et l'autre au centre de l'Afghanistan, et, dans un pays aussi dénudé de toutes ressources, il est encore plus nécessaire que partout ailleurs d'avoir derrière soi des approvi-
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sionnements préparés longtemps d'avance et une base certaine d'opérations. Aussi, en attendant les travaux plus considérables qu'ils feront d'ici peu, les Russes se sont-ils empressés de bâtir sur ce point une caserne et quelques maisons abritant provisoirement une compagnie de chasseurs et une ssotnjade Cosaques. On y envoie, d'Askabad par Saraks, tout ce qui est nécessaire, et bientôt ce poste, si ennuyeux pour le moment qu'on est obligé do relever la compagnie de chasseurs tous les six mois, deviendra à son tour le noyau d'un petit centre de population, que le négoce avec la Perse et l'aerriculture feront croître et prospérer en peu de temps.
Comme nous devons y passer la journée et que nos estomacs, quoique bien complaisants, ne nous permettent pas, à Casenaveet à moi, de rester, comme nos compagnons de voyage, assis à table, à boire du thé ou de la bière, presque sans interruption, de midi à dix heures du soir, nous partons à cheval, avec le sous-lieutenant de Cosaques, pour aller dans la montagne chasser le mouflon. La selle turcmènenous a paru bien désagréable, mais c'est une merveille à côté de la selle cosaque; on s'asseoit, il est vrai, sur cette dernière, mieux que sur l'autre, mais on n'a rien sous les genoux et on ne tient absolument qu'en serrant
les mollets. Cette méthode bizarre nous gène bien un peu, mais, comme nous ne pouvons marcher qu'à une allure très modérée au milieu des rochers et des trous qui encombrent le sentier, nous n'en souffrons que médiocrement. Une chose qui nous ennuie bien plus, et qui est aussi plus dangereuse, c'est l'obstination que mettent tous les chevaux du Caucase, comme ceux de ce pays, lorsqu'ils sont à la file indienne, ainsi qu'on est toujours forcé de Fètre dans de pareils chemins, de prendre l'allure de ceux qui sont devant eux. Quand on traverse de pelits ravins^ ce qui arrive à chaque instant, le cavalier de tête descend doucement, puis, pour remonter plus facilement le versant opposé, lance son cheval au galop; mais, grâce à l'allongement forcé qui se produit dans ce cas, le second cheval, voyant de l'espace devant lui, prend le galop alors qu'il n'est qu'au fond, le troisième, qui est encore sur la pente descendante, l'imite, et le quatrième, le cinquième, etc., finissent par descendre et remonter presque à la même allure. En tirant de toutes les forces sur les rênes, on arrive très difficilement à les maintenir au pas pendant une certaine partie des descentes, mais, sitôt qu'ils aperçoivent le fond du ravin à une courte distance, et que leurs prédécesseurs prennent le galop, il
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devient impossible de les retenir, et Dieu sait cependant quels sentiers et quels chemins on suit dans ces pays I
Après deux heures de marche, nous laissons nos montures, et gravissons, à pied, une montagne escarpée sur le revers de laquelle on nous a signalé un troupeau de six à huit mouflons. Avec mille peines, nous embarrassant continuellement dans les pans de notre tcherkesse, à laquelle nous ne sommes pas encore habitués et qui, d'ailleurs, comme toute espèce de robe, est peu commode pour grimper, nous arrivons à trois cents mètres des animaux, mais ils nous ont éventés, et, au moment où nous nous apprêtons à faire feu, le troupeau entier disparaît en une seconde. Nous ne Tapercevons de nouveau que bien plus tard et hors de portée et nous rentrons bredouilles à Poli-Hatoum, quand nous faisons, à un autre gué duTendjend, que nous prenons pour revenir, une rencontre qui nous dédommage de notre chasse manquée. C'est un khan afghan qui vient, accompagné d'un seul homme et incognito, rendre visite à Alikhanoff. Il nous devance au camp, et, après avoir longuement causé avec le colonel, le soir, au dîner que nous offrent les officiers de chasseurs, il prend place au milieu de nous. C'est un des khans les plus importants de la frontière ; je ne puis ici
écrire son nom, mais c'est un homme de confiance des Anglais, et je ne suis pas peu surpris, tout d'abord, de lui voir jouer ce double rôle ; on m'explique alors que, dans ces pays, tous les habitants agissent de la sorte, se vendant au plus offrant, et acceptant en même temps quelques cadeaux du parti opposé. Ce bon Afghan a l'air de se trouver fort à l'aise au milieu de nous, et, d'ailleurs, qui pourrait lui reprocher, au fond, de ménager la chèvre et le chou, et de se créer des intelligences dans les deux partis? Quel que soit le vainqueur, puisque, pour son pays et pour lui, le résultat sera le même, on ne saurait le blâmer de prendre ses précautions pour en tirer le meilleur profit. — Il part le lendemain matin avant le jour, et, quand nous nous mettons en route, il est déjà loin.
Le troisième jour après notre départ de Saraks, nous quittons Poli-Hatoum, accompagnés par tout l'escadron de Cosaques qui est monté à cheval. Rien n'est plus pittoresque à voir que le mélange des Turcmènes de notre escorte avec les cavaliers russes, surtout au moment où, quelques instants après avoir quitté la caserne, nous traversons de nouveau le Tendjend à gué. La rivière coule entre deux rochers escarpés le long desquels grimpe un étroit sentier; son lit, parsemé d'énormes quar-
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tiers de rocs, fait bouillonner ses eaux, et c'est vraiment un charmant tableau que de voir, éclairés par un radieux soleil, nos Turcmènes avec leurs costumes si originaux et les Cosaques en grand uniforme, chanteurs en tête, descendre en lacets la rive opposée, franchir de front les eaux qui tourbillonnent, et remonter ensuite au galop sur le haut de la berge. Ce n'est pas là d'ailleurs le seul plaisir qu'ils nous oflrent. Après deux heures de marche à la file indienne dans la montagne, nous arrivons sur les bords de la rivière, au fond d'une vallée latérale large de deux à trois verstes et longue de cinq à six. C'est là le terrain de manœuvres de la garnison, le seul endroit oii la cavalerie puisse évoluer dans tous les environs. A peine y sommes-nous parvenus, que le commandant des Cosaques nous arrête, nous fait ranger sur le flanc, et nous assistons à un carrousel donné par ses subordonnés. Les soldats passent tous successivement, un à un, devant nous, ventre à terre, exécutant chacun ce qu'il sait le mieux faire ; les uns ramassent à terre leur papach avec la pointe de leur sabre ou sautent alternativement à terre et à cheval des deux côtés ; plusieurs, raccourcissant leurs étriers, montent pour ainsi dire debout sur leur selle et se tiennent par un prodige d'équilibre. Enfin, les der-
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niers chargent et déchargent plusieurs fois à terre leur carabine Berdan. Puis, à un signal donné, tous se groupent à l'instant, chargent en ligne et, la charge terminée, se reforment et exécutent une charge en fourrageurs. L'im'pression d'ensemble est parfaite; nous nous rendons surtout parfaitement compte combien ces cavaliers connaissent mieux le cheval que les nôtres et quelle facilité cela donne à l'instruction ; néanmoins, la cavalerie des Cosaques, qui, parla force de résistance, l'entraînement de ses chevaux, la vigueur de ses hommes, doit faire une merveilleuse cavalerie d'exploration, ne pourrait tenir, en bataille, contre les autres cavaleries européennes. On n'a pas, à l'arrivée, même en ligne, d'une de leurs charges, cette impression de masse et d'écrasement que produisent les nôtres, et, vraiment, Tensemblede tous les chevaux est si petit, lorsqu'on les regarde arriver, qu'on se demande si, en lançant son cheval turcoman au galop, on ne sauterait pas facilement par dessus! — Nous remercions beaucoup le chef d'escadron du plaisir qu'il nous a donné, et, tous ensemble , nous allons nous asseoir . pour déjeuner, sur les bords de la rivière. Les meilleurs chanteurs et danseurs cosaques exécutent merveilleusement devant nous plusieurs danses lesghiennes et, une heure après, nous nous
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disons adieu et nous continuons seuls notre chemin vers Zulfu-Kar, qui est le premier village afghan que nous devons atteindre.
La route longe toujours la rivière, bordée des deux côtés de hautes montagnes dénudées, et nous marchons ainsi pendant deux heures, jusqu'à un coude oii la vallée devient plus large et où commencent à pousser quelques buissons. C'est là que nous nous arrêtons pour passer la nuit après avoir, de nouveau, franchi le Tendjend et nous établissons notre campement à peu près à hauteur de la ville persane de Sourabad, qui se trouve du côté opposé du fleuve. Ne sachant que faire jusqu'au dîner, je m'en vais seul avec un djiguite à la chasse dans la montagne, et, malgré quatre heures de marche, je ne puis arriver à approcher une seule des deux troupes d'antilopes que je parviens à apercevoir; d'ailleurs, je constate bientôt, à lamine effarée de mon compagnon, qu'il n'est rien moins que prudent de se promener ainsi seul dans ces parages. En effet, dans une gorge étroite que nous avons prise pour revenir, nous nous trouvons, atout instant, en présence de grottes naturelles, de petites cavernes qui servent généralement, et de préférence à une petite distance des rivières, de repaire aux tigres et aux panthères. Nous n'avançons plus
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qu'après avoir jeté des pierres devant nous, afin de faire sortir de ces excavations les animaux qui pourraient s'y cacher, et avoir ainsi au moins le moyen de les voir à temps et de nous défendre s'ils attaquaient, tandis que, si nous négligions cotte précaution, ils pourraient se jeter sur nous au moment où nous passerions devant eux. Fort heureusement, car n'ayant encore jamais tiré de grands fauves je suis loin d'être sûr de ma balle, nous ne voyons rien paraître; des empreintes fraîches de tigre dénotent cependant sa présence dans les environs, et je rentre au camp, me promettant de mieux m'y prendre une autre fois pour faire une chasse dans la montagne. Les grands carnassiers ne sont pas d'ailleurs très répandus dans le pays, en ce sens que, le gibier qu'ils préfèrent, le sanglier, se trouvant principalement et en grande quantité dans les vallées des rivières et fort peu dans la steppe, c'est presque uniquement le long des cours d'eau qu'ils fixent leur résidence. Or, ces vallées sont assez étroites, et un tigre, pour sa part, en occupe facilement une longueur d'une vingtaine de kilomètres sur l'étendue desquels il ne soufi're pas de rival. De plus, trouvant facilement une nourriture abondante,, il est rar%, à moins, comme je le disais ci-dessus, qu'on ne l'approche de trop près, qu'il se jette sur
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les hommes. Généralement il suffit pour l'écarter de faire de^ feux pendant la nuit, et nous n'avons perdu, grâce à cette précaution, ni un cheval ni un chameau.
Le jour suivant, le quatrième après avoir quitté Saraks, nous partons à pied, dès le matin, pour battre, le fusil à la main, les bords de la rivière. Nous faisons lever une quantité innombrable de canards, de perdreaux, de tourterelles, mais les sangliers que nous cherchons disparaissent sans que nous les puissions apercevoir, etnous remontons à cheval vers dix heures pour continuer notre route. Nous longeons, à droite, le Tendjend, et, à gauche, une crête élevée, orientée du Sud- Est au Nord-Ouest, et qui finit à pic presque sur les bords delà rivière. D'une couleur verte, orangée et violette, les roches qui la composent contiennent une grande quantité de cuivre qu'on n'a pas encore cherché à exploiter. Quelques Afglians y travaillent seuls et réduisent le minerai avec un simple creuset en terre, placé au milieu d'un feu de fagots. L'exploitation en serait peutêtre difficile à cause de la très grande friabilité du roc, dont les énormes morceaux qui ont roulé jusqu'à la rivière attestent le peu de solidité. Le chemin, ou plutôt le sentier, passe exactement au pied de la montagne, et, à chaque instant, on se
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prend à regarder en Tair pour voir si quelque nouveau bloc ne vient pas à se détacher pour se broyer à terre on tombant de cent cinquante mètres de hauteur. A midi, nous nous arrêtons pour déjeuner sur l'emplacement de l'ancienne ville persane de Kélat, jadis une cité considérable, dont maintenant nous apercevons à peine quelques ruines, et, une heure après, nous continuons notre chemin le long du Tendjend. Nous arrivons d'abord à un endroit où toute la vallée, sur une longueur de plus de trois verstes, no contient plus que des herbes calcinées et des arbres brûlés. C'est là probablement le résultat d'une imprudence commise pendant l'été, ou même peut-être d'un simple coup de vent. Quelques pasteurs afghans, les seuls êtres humains qui habitent dans ces parages, auront oublié d'éteindre leur feu, ou le vent aura emporté quelque étincelle et, au bout de quatre mois d'une chaleur minima de quarante degrés, tout est si sec que le feu prend immédiatement et consume tout. L'aspect actuel de la vallée, avec tous ses arbres, tous ses buissons passés au noir, est vraiment funèbre ; le vent a emporté les cendres, et il ne reste sur le sable qu'une végétation noircie qu'on croirait poussée de la sorte, et du plus singulier efiet. Bientôt, le mince sentier que nous suivions disparaît près-
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que complètement au milieu des crevasses sans nombre qui descendent de la montagne vers la rivière; nous en franchissons, non sans peine, plus de vingt avant d'atteindre Zulfu-Kar, dont nous apercevons les maisons au loin, et, une fois arrivés à hauteur du fameux défilé, avant d'aller visiter le poste militaire afghan, nous installons notre campement sur le bord delà rivière.