CHAPITRE VIII
ZULFU-KAR. — »DE ZULFU-KAR A AK-ROBAT. d'aK-
ROBAT A KARA-TÉPÉ ET A LA KOUGHKA.
Zulfu-Kar (appelé aussi Zulficar ou Zulfacar) est un poste militaire afghan situé à peu de distance d'un aoul du même nom (primitivement Zulfu-Han) et au débouché d'un défilé qui traverse la haute crête montagneuse située sur la rive gauche du Tendjend. Pendant les travaux de lapremière commission de délimitationjes Anglais, attachant à tort une importance considérable à sa possession, ont exigé qu'il appartînt à TÉmir et cependant sa valeur stratégique est fort discutable.
Une troupe partant de Poli-Hatoum et suivant le chemin que nous venons de prendre peut en effet le tourner avec la plus grande facilité. Le lendemain même de l'ouverture des hostihtés, les Cosaques peuvent déjà s'y trouver et attaquer ses défenseurs par derrière, car le seul endrojt diflî-
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cile de la route (1) se trouve à peine à quelques verstes de leur garnison et les Afghans ne peuvent songer à les y arrêter.
Le défilé offre de plus cette particularité qu'il traverse un massif montagneux, complètement à pic du côté du Tendjend, mais allant au contraire en s'abaissant progressivement du côtédela steppe. Il en résulte qu'il devient un obstacle infranchissable aux Afghans si on leur en ferme la sortie, tandis qu'il ne présente pour ainsi dire aucune résistance aux Russes qui peuvent, en s'élevant facilement sur ses flancs, dominer et prendre d'enfilade ceux qui l'occupent.
D'ailleurs,pourquoi s'intéresser àlapossession de ce défilé? Sa seule utilité est de faire communiquer la vallée du Tendj end et la vallée du Mourgab en utilisant successivement celles duYerra-Gek et de la Kouchka. Or, avant d'arriver à ces rivières, il faut, en quittant Zulfu-Kar, traverser, pendant deux cents verstes, un pays complètement dénué d'eau où les troupes auraient certainement beaucoup à souffrir, et ne pourraient avancer qu'avec la plus grande difficulté, tandis qu'en descendant directement de Saraks et de Poli-Hatoum par la
(1) C'est le passage d'une crête élevée, qui, orientée du Nord au Sud, s'avance comme un éperon entre les vallées du Kécheffe- Roudde et du Tendjend.
vallée du Tendjend, elles trouveraient toujours un chemin facile ainsi que de l'eau et du bois à profusion.
Si donc, au début des hostilités, un parti de cavalerie venait s'emparer du défilé, ce serait uniquement pour relier en cas de besoin les deux colonnes qui suivraient les vallées du Mourgab et du Tendjend, et leur permettre, non pas de se prêter main- forte, mais seulement de se tenir au courant de leur action réciproque.
Pour le moment, le poste est occupé par cent hommes d'infanterie et soixante cavaliers qui habitent des masures et se servent encore des huttes en terre construites par les Cosaques pendant le peu de temps qu'ils y ont passé. Une sentinelle, juchée au haut d'un immense rocher, se promène mélancoliquement, son fusil à la main, et examine bien plutôt la vallée du Tendjend que l'intérieur du défilé, dans lequel, grâce aux coudes fréquents qu'il forme, m ne peut rien voir. Après avoir renvoyé notre escorte et pris notre air le plus pacifique, nous nous avançons, Alikhanofï, Mourawiew, Schilling, Casenave et moi, accompagnés de nos interprètes, vers les sordides demeures de ces misérables soldats. Nous arrivons juste au moment où ils rentrent de l'exercice, et leur chef leur fait exécuter devant nous quelques mouvements, grâce
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auxquels il s'imagine nous donner une haute idée de leur instruction et de leur valeur.
Figurez-vous de quatre-vingt à cent hommes, tous habillés de loques et de chifïons de formes et de couleurs les plus disparates, coiffés, qui, d'un vieux casque anglais en liège, qui, d'un immense bonnet en peau de mouton, les pieds, les jambes entortillés de bandes de toile d'une saleté repoussante, les cheveux et la barbe on broussaille ou bien complètement rasés, et armés, ô merveille I de fusils à piston fabriqués spécialement pour eux en Angteterre en 1862 (la date est gravée sur les fusils). Ils font tous en nous regardant d'horribles grimaces, et je n'ai encore jamais vu figures exprimant aussi bien l'envie de tuer et de piller. Ce sentiment, généralement répandu chez ce peuple peu hospitalier, est particulièrement développé chez les soldats dont la solde n'est payée que fort rarement et dont le vol est souvent la seule ressource. Pour le moment, comme il fait jour, que nous sommes armés et que notre escorte n'est pas loin, ils se tiennent coi, et se contentent de nous donner une preuve de leur instruction militaire. Heureux de nous éblouir, l'officier qui commande fait exécuter une charge en un nombre de temps illimité, puis un feu, enfin recharger, et, après les trois bonnes minutes qu'a duré cette opération, se
retourne vers nous d'un aîr tout à la fois glorieux et méprisant. Ah ! le pauvre homme ! le jour où il aura en face de lui des troupes qui tireront leurs huit, dix coups à la minute, il sera quelque peu étonné, et jugera que les armes perfectionnées que lui ont offertes ses bons amis les Anglais ne valent décidément pas grand'chose !
Au bout d'une demi-heure de conversation, nous jugeons prudent de nous retirer, et nous regagnons notre campement autour duquel le colonel s'empresse déplacer douze sentinelles, qui, se relevant d'heure en heure, feront la garde jusqu'à notre départ. Avec de pareils voisins, il fait bon se méfier; ils n'ont guère, il est vrai, l'habitude d'attaquer, à forces égales, des gens qui sont de taille à vendre chèrement leur vie, et aiment peu les rencontres en plein jour, mais ils seraient tout à fait capables de venir, nuitamment et sans bruit, nous égorger ou nous étrangler tous, et, n'ayant aucun goût pour une fin aussi précipitée, nous prenons nos précautions et faisons même une ronde minutieuse avant de nous coucher. Quant à notre pauvre interprète, il a si peur qu'il me place de force mes armes sous la tête, ce qui me gêne pour dormir, et ne peut fermer l'œil de la nuit.
Malgré ses sinistres prévisions, les Afghans ne bougent pas et, le lendemain matin au réveil, il
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ne manque personne. Le chef de poste, beaucoup plus inquiet que nous, s'est empressé d'envoyer un cavalier porter une dépêche àMéched, d'où elle a été immédiatement transmise à Téhéran, et de là, à Londres, disant qu'Alikhanoff, avec un gros de Turcmènes, était sur la frontière. Naturellement, l'ambassadeur anglais à Saint-Pétersbourg a reçu de son Gouvernement l'ordre de demander des explications sur le rassemblement des troupes, qui, sous les ordres d'Alikhanoff, menaçaient Méched ou Hérat, et, huit jours après, le colonel était obligé de fournir télégraphiquement un long rapport établissant la durée et l'itinéraire de son voyage sur la frontière I
Nous quittons Zulfu-Kar à huit heures du matin, et nous nous engageons dans le défilé de même nom. Resserré entre de hautes murailles à pic de cent cinquante, deux cents mètres parfois de hauteur au début, il présente quelques passages où il pourrait être facilement obstrué, mais, ce qui manquerait le plus pour défendre avec quelques chances de succès les barricades qu'on pourrait aisément construire dans les endroits les moins larges, ce serait un champ de tir suffisant. Tous les deux cents à trois cents mètres, le défilé tourne brusquement, et jamais la vue ne peut embrasser un espace plus étendu. Bientôt, d'ailleurs, les mu-
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railles de rochers qui s'élèvent de chaque côté s'abaissent progressivement et sont remplacées par des collines de vingt, vingt-cinq mètres de hauteur, qui se perdent dans la steppe. Un ruisseau, qui, coule au milieu du passage, doit parfois, au printemps, le rendre très difficile ; il donne naissance à des marécages qui, malgré l'été torride, ne sont pas complètement secs au moment où nous nous y trouvons.
Les deux entrées du défilé sont très facilement rcconnaissables : en Afghanistan, à la profonde déchirure, unique sur une longueur déplus de quarante verstes, qu'on aperçoit dans la haute muraille à pic qui borde la rive droite du Tendjend, et en Turkestan, à une haute colline, de forme conique et d'aspect volcanique, la seule qui ait cette forme dans toute la steppe, et qui est placée à deux verstes environ à l'ouest de l'endroit où on débouche de ce côté.
Au moment où nous nous arrêtons pour déjeuner, le cuisinier s'aperçoit que les provisions ont été, par mégarde, emportées par la caravane, et force nous est d'envoyer des djiguites à l'aventure pour tâcher de trouver des moutons. Sur une dizaine qu'on a envoyés , au bout d'une heure, il en revient deux, rapportant chacun un agneau placé en travers de leur selle, et les autres es-
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cortent tout un troupeau qu'ils ont trouvé, à quelques verstes de là, dans une vallée. Par quel instinct, quel flair de sauvage, sont-ils tombés juste sur l'emplacement de ce troupeau ? C'est vraiment incompréhensible ; toujours est-il que nous fêtons vivement leur heureuse découverte. Séance tenante, deux Turcmènes saisissent chacun un mouton, ['égorgent, le dépècent, le découpenten un clin d'œil et, à peine trois quarts d*heure après leur arrivée parmi nous, ces pauvres quadrupèdes sont transformés en longues brochettes de chichlik, que, malgré leur dureté, un bon appétit aidant, nous mangeons avec plaisir.
Après avoir terminé ce repas sommaire, nous reprenons notre route et suivons un sentier à peine perceptible qui se dirige, à l'Est, vers Ak- Robat. En cet endroit, la steppe est absolument dénudée; seules, quelques grandes asperges y élèvent au-dessus du sol leur longue tige, haute de cinq à six pieds, d'un diamètre à la base de dix à douze centimètres, jaunie par le soleil et creuse à l'intérieur. Ces volumineux légumes sont, paraît-il, au printemps, quand ils sortent de terre, un vrai régal et pour le moins aussi savoureux que les nôtres. Les Turcmènes, qui traversaient jadis, pendant leurs alamanes, ces grandsespaces de terrain sur lesquels ils ne pouvaient rien trouver
ni pour eux, ni pour leurs chevaux, avaient inventé une manière fort ingénieuse d'en tirer parti. Comme ils ne pouvaient, à cause des sangliers qui les auraient déterrées et mangées, enfouir dans des silos, ni leur provision d'orge, ni celle de blé nécessaires pour se sustenter pendant leur marche, ils coupaient avec soin, à un endroit exactement repéré de la steppe, la tête de toutes les grosses asperges desséchées qui restaient debout sur le sol, puis ils les remplissaient de boulettes de graisse et d'orge qu'ils faisaient pour leurschevaux, et de petits pains fabriqués pour euxmêmes. Ils replaçaient ensuite délicatement la tête de l'asperge et, les sangliers ne touchant pas à ce légume, leurs provisions étaient en sûreté, prêtes à leur servir au moment nécessaire, sans que personne pût se douter de l'emplacement qu'elles occupaient. Vers six heures du soir, nous arrivons à un lac salé près duquel nous établissons notre campement. A sec pour le moment, ce lac, dont le fond est couvert sur toute sa surface par plusieurs centimètres de sel, contient quelques îles que le colonel, en plaisantant, nous donne en nue propriété. Il est vrai qu'elles sont peu productives: sur l'une, nous trouvons un buisson, et, sur les autres, quelques asperges; mais nous voilà, néanmoins, propriétaires de terres bien éloignées du
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boulevard, et je doute que nous puissions souvent aller les surveiller. Rien n'est plus désolé que tout le pays que nous traversons maintenant, Teaa même y fait complètement défaut, les sources y sont inconnues, et quand, après les pluies du printemps, les eaux se rassemblent dans les bas-fonds, le sel qui recouvre la surface du sol les rend immédiatement si salées que ni les hommes, ni les chevaux ne peuvent s'en servir pour se désaltérer. Deux ou trois citernes ont été faites jadis, mais c'est à peine si on y trouve de l'eau pendant quelques semaines, et force nous a été, en quittant Zulfu-Kar, d'en emporter une provision pour trois jours. Comme elle doit servir à la fois pour nos chevaux, nos chameaux, notre suite et nous, la portion de chacun est assez minime, et nous n'en consommons que pour faire quelques tasses de thé le lendemain matin. Nous nous mettons ensuite en route pour gagner Ak-Robat, qui est le point de croisement de différents sentiers qui viennent : le premier, de Poli- Hatoum, le second, de Pendeh, et le troisième, de Kouchka. Pendant la nuit, la neige s'est mise à tomber, et quelques instants après notre départ, la colonne présente le plus singulier aspect. Les Turcmènes ont rabattu les couvertures de tous les chevaux dont on ne voit plus que les jambes
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et la tête, et les cavaliers, tous entourés de leurs manteaux ou drapés dans leurs' bourkas, et la tête recouverte du bachlik, ne présentent plus figure humaine. Le tout est bientôt recouvert de neige, et, malgré le froid qui nous pique, nous ne pouvons nous empêcher de rire en voyant ce curieux coup d'œil. Impossible de reconnaître son voisin, chacun gardant juste assez de jour devant les yeux pour pouvoir se diriger et masquant impitoyablement le reste de la figure; aussi, tout le monde se tait, et nous avançons lentement, tenus en éveil par la crainte de voir nos chevaux s'abattre en mettant le pied dans un trou de' rat ou de taupe, caché par la neige. Quand nous nous arrêtons pour déjeuner, il fait toujours aussi mauvais temps; on essaie bien de nous dresser une tente, mais elle a soin de s'abattre presque immédiatement sur nos têtes et de nous couvrir d'eau. Aussi, remontons-nous lestement à cheval et, le beau temps ayant enfin paru^ le soleil fait, en un clin d'œil, fondre la neige qui couvrait le sol, et nous enlevons avec bonheur nos bourkas qui, quoique absolument imperméables, sont certainement, à cheval, le manteau le plus incommode qu'on puisse rêver, puis, après un bon temps de galop, nous arrivons à Ak-Robat. Ce point important n'est marqué sur le sol que par
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une vieille citerne en briques aux trois quarts démolie et dans laquelle, naturellement, nous ne trouvons pas d'eau. Voilà déjà le deuxième jour que nous n'en rencontrons nulle part et l'aspect du paysage est toujoursle même. Quelques collines peu élevées mamelonnent légèrement la steppe et sont recouvertes d'asperges. Aussi loin que la vue peut s'étendre, rien ne vient changer l'uniformité de ce panorama, et il y a si peu même d'herbes sèches que c'est à grand'peine qu'on trouve de quoi entretenir les feux du campement.
Ces derniers ne nous empêchent d'ailleurs pas de grelotter pendant la nuit, et, le lendemain, au départ, nous constatons que la neige tombe de nouveau. Le chemin que nous parcourons dans cette journée est absolument identique à celui de la veiJle ; quelques antilopes, auxquels nous voulons donner la chasse, s'enfuient si rapidement que nous ne pouvons les tirer à bonne distance, et, vers Ips cinq heures du soir, nous arri^ vons, après avoir traversé cent soixante kilomètres de steppe depuis Zulfu-Kar, dans la vallée du Yerra-Gek, affluent de la Kouchka, qui se jette ellemême dans le Mourgab. A l'endroit où nous sommes et à cette époque de l'année, cette rivière est presque absolument à sec et le peu d'eau qu'elle contient, remplie de détritus de toutes sortes, est
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imbuvable. Aussi, sommes-nous encore obligés de recourir, pour la troisième fois, mais avec une bien grande modération, à notre provision d'eau qui est sur le point d'être épuisée.
Le lendemain, qui est le neuvième jour après notre départ de Saraks, nous devons trouver le pristow^de Pendeh, qui a dû venir, avec ses khans et une escorte, à notre rencontre. Ils doivent nous amener aussi des chevaux et des chameaux frais, pour nous permettre de faire la deuxième partie de la route, bien plus difficile et fatigante que la première. Au point du jour, nous partons donc comme d'habitude et suivons la vallée du Yerra-Gek, qui, recevant quelques petits affluents, commence à avoir un peu plus d'eau. A peine une heure après, nous voyons sur la gauche un superbe troupeau d'antilopes; oubliant les trous de rats dont le sol est criblé, je me lance au grand galop à leur poursuite et j'exécute, au bout de quelques instants avec ma monture, un superbe panache. Le temps de me frotter, de remonter à cheval, les antilopes ont disparu, mais en revanche, j'aperçois à l'horizon une troupe de cavaliers qui vient vers nous et m'empresse, ne sachant si ce sont des amis ou des gens douteux, de regagner ma place dans la colonne. Crainte inutile : c'est le colonel Tarkanoff, pristow de Pendeh, qui arrive
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avec tous ses khans et quatre-vingts Turcmènes; les deux escortes se saluent à grands cris, nous échangeons force poignées de main, les étendards se mêlent, les cavaliers se rangent indistinctement derrière nous, et c'est dans ce gracieux désordre que nous arrivons à remplacement où notre bivouac a été préparé à Tavance.
Homme de ressources et fertile en inventions pratiques, le petit colonel Tarkanoff, quoique devenu à demi-sauvage (20 ans de séjour en Asie centrale), a mieux compris que son collègue de Saraks les difficultés de la route, et nous a fait préparer d'avance, à tous les endroits où nous nous arrêterons, trois kibitkas (sorte de tente du pays) pour nous abriter. Le colonel, Mourawiew et lui en occupent une. Schilling, Casenave et moi, une autre, et les khans, la troisième. Nous sommes fort heureux, par le temps qu'il fait, de cette bonne précaution qu'il a prise et tâchons de nous y installer aussi confortablement que possible. Ne croyez pas cependant que ce soit un palais, loin de là : la kibitka se compose d'un treillage circulaire mobile, pouvant se replier ou s'étendre, et d'un© sorte de calotte à jour, fixe, dans laquelle on engage les longs morceaux de bois ou de roseau, qui, maintenus à une extrémité par les cerceaux de cette calotte, et attachés par l'autre bout
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aux montants du treillage, forment le toit. Un chameau ou deux chevaux suffisent à porter Tensemble de cette construction sommaire. Quand les Turcomans voyagent, sitôt arrivés au campement, ils déploient les treillages mobiles, les installent dans le sol et montent le toit ; puis ils recouvrent le tout de feutres communs mais épais, retenus par des cordes en poil de chameau qui font le tour du frêle édifice. Ainsi constituée, la kibitka mesure environ trois mètres cinquante de hauteur sur un diamètre de cinq à six mètres ; les treillages qui forment les parois sont assez hauts pour qu'on puisse se tenir debout partout, et les feutres placés au-dessus de la calotte peuvent s'enlever pour permettre d'allumer du feu dans l'intérieur. Bien installées, avec un bon bourrelet de terre au bas des feutres pour empêcher l'air de passer en dessous, ces sortes de tentes peuvent être très chaudes et facilement habitables. Les khans et les gens riches du pays les agrémentent à l'intérieur de beaux tapis tékés et de quelques coffres en bois peint dans lesquels ils mettent leurs habits et leur argent. Quant à nos kibitkas, faites à lahâte, elles ne sont pas aussi confortables, mais néanmoins, telles quelles, elles nous couvrent beaucoup mieux que les tentes et nous sommes fort heureux de pouvoir nous y abriter.
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Comme de raison, la rencontre des deux escortes "donne lieu à un grand repas, et, jusqu'à dix heures du soir, nous mangeons et buvons en l'honneur des nouveaux arrivants. Pour donner plus de montant à la fête, Alikhanoff fait faire un concours de chant entre les gens de Saraks et ceux de Pendeh, et, voyez quelle esl la force de l'habitude, nous nous siirprenons maintenant à écouter ces chants bizarres, et, sans en ressentir cependant encore de véritable plaisir, nous commençons déjà à pouvoir, selon la méthode du pays, apprécier les différents chanteurs qui se disputent le prix. Puis le colonel, donnant luimême l'exemple, saute par-dessus un des feux du bivouac; tout le monde le suit, les pristows, les khans, aussi bien que les Turcmènes, et, pendant une heure, c'est à qui se roussira le plus la barbe et les moustaches. Puis tout le monde s'endort, et, le lendemain matin, nous faisons nos adieux à ceux qui nous ont accompagnés jusquelà. Le pristow de Saraks et Téké-Khan retournent en arrière, ramenant les chevaux et les chameaux qui nous ont déjà servi, et Mengli-Khan, ainsi que MaoUah-Sat , hommes de confiance d' Alikhanoff, continuent seuls le voyage avec nous.
A peine sommes-nous partis et engagés dans
une petite chaîne de montagnes qui sépare la Kouchka du Yerra-Gek, que nous voyons sur notre droite une vingtaine de sangliers. Nous partons tous au galop, et nous nous précipitons à leur poursuite, guidés par les djiguites qui sont en tête. Malheureusement, le chemin est par trop dangereux, et, après une chasse à vue de quelques minutes, nous sommes obligés de nous arrêter et ne pouvons que leur envoyer quelques balles inutiles.
Rien d'ailleurs de plus difficile que d'approcher quelque gibier que ce soit dans cette partie dénudée de la steppe. Les moutons sauvages, les antilopes et les sangliers, toujours aux aguets , partent au moindre bruit et disparaissent sans qu'on puisse les rejoindre. Le seul moyen de les faire passer quelquefois à une bonne portée est d'organiser une grande battue avec une centaine de cavaliers. Ces derniers, galopant aussi vite que possible, les poussent devant eux; mais presque toujours les gros animaux arrivent à les gagner de vitesse et s'enfuient par les ailes; aussi ce n'est guère qu'à l'affût, pendant la nuit ou au lever du jour, qu'on a des chances de les tirer commodément.
Au bout de deux heures de marche, nous arrivons au sommet d'un col où nous nous arrêtons-
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pour déjeuner et d'où nous jouissons d'une vue splendide. Au premier plan, nous apercevons, audessous de nous, la steppe montagneuse dont les mille ondulations, suivant l'expression si juste de P. Lessart, la font ressemblera une mer houleuse subitement solidifiée, et, derrière elle, s'élevant en gradins successifs, les uns de couleur brune, les autres éblouissants de neige, les derniers enfin, resplendissant de l'éclat des glaciers qui les couvrent, les contreforts du Parapamis et cette chaîne elle-même. Quand on sort de la plaine immense, où, pendant de longues semaines, le regard n'a embrassé, sur tout le pourtour de l'horizon, qu'une surface dénudée et jaunâtre, on est vraiment heureux de se trouver tout à coup en face de ces montagnes superbes qui vous apparaissent, quoique de bien loin, dans toute la majesté de leur éclat et de leur hauteur (H.OOO et 13.000 pieds), comme appuyées et soutenues par 30 lieues de contreforts et de chaînes moins élevées. L'impression est tout autre que celle que l'on ressent en face des montagnes qu'on voit d'habitude, et l'un des premiers sentiments qu'on ait en face de ce beau spectacle est celui de se trouver devant un obstacle infranchissable. Un mauvais chemin cependant, partant de Kouchka, traverse le Parapamis et tombe directement sur Hérat ; mais.
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fermé pendant une grande partie de l'année par les neiges, il est toujours fort difficile à suivre.
Après avoir déjeuné, nous continuons notre route en redescendant au Sud-Est, vers le village afghan de Kara-Tépé, situé sur les bords de la Kouchka. Quelques misérables huttes en terre y abritent deux cents habitants au teint basané, à la figure inteHigente, aux traits bien plus fins que ceux des Persans ou des Turcmènes, mais à l'expression fourbe et poltronne. Le colonel adresse aux premiers que nous rencontrons dans les champs, des questions typiques que je reproduis textuellement et qui peignent bien à la fois les sentiments fatalistes et craintifs de ces populations.
— « C'est moi, Alikhanoff, gouverneur de Mervv. Depuis quand êtes-vous ici ? — Depuis un an. — Êtes-vous seuls ? — Non, avec nos femmes et nos troupeaux. — Qu êtes-vous venus faire ? — C'est l'Émir qui nous a envoyés pour habiter et cultiver ce pays et garder la frontière. — Où est-elle, la frontière ? Là-bas (et dans un geste vague ils désignent le chemin par lequel nous sommes arrivés). — Et qu'est-ce que vous feriez si je prenais Hérat? — Nous ferions ce que vous voudriez (!) »
— Cette dernière réponse exprime bien à la fois la terreur qu'inspirent aux Afghans les soldat russes, et l'insouciance dans laquelle ils vivent, —
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Quand nous quittons ces quelques laboureurs pour entrer dans le village, nous sommes de suite environnés parune centaine d'hommes et d'enfants, vêtus de loques et de chiffons, le bas des jambes nu ou recouvert de bandelettes d'étoffe et coiffés d'un bonnet en poil de mouton dont les touffes, pendant au hasard, se mélangent avec leurs cheveux. Les femmes, habillées d'une sorte de sac noir ou marron, se cachent à demi derrière leurs masures pour nous regarder au passage, et les chiens, furieux de notre arrivée, font un vacarme horrible autour de nous. Les environs du village, bien arrosés, sont bien cultivés, et les troupeaux que nous rencontrons paraissent en fort bon état, mais je crains bien que la frontière factice, qu'on a de nouveau établie cette année pour la troisième fois, n'éprouve de nouveau le désir de descendre un peu plus au Sud, et n'enlève à ce pauvre Émir ces quelques champs cultivés depuis si peu de temps. En quittant Kara-Tépé, nous descendons la Kouchka jusqu'à son confluent avec le Yerra-Gek, et nous y établissons notre campement au milieu d'une large vallée, remplie sur presque toute sa superficie d'une immense quantité de roseaux et de joncs dont les moins hauts mesurent quatre mètres de hauteur. Deux ou trois Turcmènes, qui s'y engagent pour faire boire leurs chevaux, dispa-
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raissent complètement dans les hautes herbes d'où ils font envoler une multitude de faisans et de canards, et ils reviennent, quelques instants après, porteurs de deux oies sauvages et de six canards qu'ils ont tués presque à bout portant. J'ai bien essayé de les accompagner quelque temps à pied, mais le courant de la Kouchka est si violent qu'il me renverse au moment ofi je traverse cette rivière à gué etje suis contraint derentrer pour faire sécher mes efiets.Lasoirée se passe à parler du chemin fort difficile que nous devons prendre dès le point du jour et du col ardu qu'il faut traverser pour passer de la vallée de la Kouchka dans celle, du Kéchann, autre affluent du Mourgab. Dans la prévision d'une journée de fatigue, tout le monde se couche tôt, et, le lendemain matin, à la première heure, nous sommes tous à cheval.