UNE JOURNÉE PASSÉE AVEC LES COMMISSAIRES RUSSES ET ANGLAIS
Le dixième jour après notre départ de Saraks, à huit heures du matin, nous quittons la vallée de la Kouchka, et nous nous dirigeons vers le Sud-Est, au milieu d'un vrai dédale de montagnes et de vallées, sans direction particulière, sans orientation définie. Aussi, quand, après avoir déjeuné sur un piton élevé, d'où nous avons pu considérer tous les environs, nous nous mettons de nouveau en route, sommes-nous, au bout de peu d'instants, absolument perdus. Il faut cependant que nous trouvions le col qui doit nous permettre de descendre dans la vallée du Kéchann, et lesdjiguites que nous envoyons de tous côtés à la recherche restent longtemps absents. Enfin, Tun d'eux, qui, dans une alamane, a déjà traversé une ibis ces pays, reconnaît dans le lointain un
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sommet de forme particulière situé à proximité du col et nous nous dirigeons tous à sa suite, de ce côté. Ce n'est cependant pas chose commode que de marcher sans chemin frayé vers un but déterminé, dans ce pays montueux, où rarement on aperçoit le point vers lequel on se dirige, et ce n'est que grâce à des lacets sans nombre, aux crochets les plus compliqués, que la colonne peut s'avancer lentement. Rien n'est plus curieux, d'ailleurs, que de voir tous ces cavaliers serpentant sur le flanc escarpé de la montagne ; les chevaux, d'une sûreté de pied merveilleuse, tiennent comme par enchantement sur ce sol si incliné, et nous ne pouvons nous empêcher, Casenave et moi, de penser à la frayeur qu'auraient nos parents et nos amis s'il leur était donné de nous voir dans notre position actuelle, descendant des pentes de 35 à 40® pour remonter ensuite, en les contournant, sur les sommets les plus abrupts. Ce n'est pas que nous ne considérions souvent, avec une certaine émotion, la dislance qui nous sépare du fond de la vallée, et que nous n'ayions une certaine appréhension d'y descendre peutêtre plus vite que nous ne le voudrions, mais, dans les circonstances où nous nous trouvons, on fait bien des choses qu'on ne recommencerait plus jamais, et, quand on a la perspective de rester
perdu dans la steppe, sans eau ni provisions, avec des chevaux fatigués et même incapables de revenir en arrière, on n'hésite pas à gravir ou à descendre les pentes les plus raides, et à demander à sa monture des efforts et une adresse vraiment exceptionnels. Enfin, après avoir suivi, pendant trois heures, les chemins des antilopes et des mouflons, nous arrivons au col que nous cherchons. Un mauvais petit sentier, qui serpente entre les deux montagnes qui le forment et qui est bordé de pistachiers desséchés, nous mène au sommet où s'élève une des nouvelles bornesfrontières. Nous sortons alors de l'Afghanistan pour rentrer pendant quelques instants en Russie et, après être descendus de quatre cents à cinq cents pieds, nous nous trouvons, par quatre cents mètres d'altitude, à la source d'un petit affluent du Kéchann. Par les soins du pristow, cette source a été captée d'une façon définitive, et, n'étant pas salée au sortir du sol, elle offre à nos chevaux et. à nos chameaux une eau rafraîchissante. Quelques centaines de mètres plus bas, au contraire, à l'endroit où sont installées depuis trois jours les kibitkas qui nous attendent, le ruisseau est déjà salé, et quelques chevaux qui y ont bu pendant la nuit sont malades le lendemain matin. De plus, il est difficile, étant donné le petit débit de
la fontaine, de les abreuver tous, aussi partonsnous dès l'aube pour aller, à une dizaine de verstes plus au Nord, chercher une autre source où nous les faisons tous boire, puis, comme notre chemin n'est pas de ce côté, nous redescendons au Sud pour le retrouver.
Malheureusement, nous passons par dessus sans le voir et, au bout de quatre heures de marche, nous voilà encore, comme la veille, absolument perdus. Cela commence à devenir une douce habitude et nous effraye moins, car la montagne est partout accessible de ce côté et, en nous dirigeant toujours vers TEst, nous sommes sûrs d'arriver avant la fin de la journée, si ce n'est à notre campement, au moins aux rives du Kéchann. Aussi, marchons-nous droit dans cette direction ; ce n'est pas cependant toujours sans difficulté, car il nous faut franchir trois cols, peu élevés il est vrai, mais avec des pentes terribles, et ce n'est qu'à la nuit close que nous arrivons auxkibitkas placées sur les bords de la rivière.
La résistance de nos chevaux est vraiment extraordinaire ; après leur dure journée de la veille, ils ont encore marché aujourd'hui pendant dix heures et auront encore demain une étape de plus de soixante kilomètres. Ils mangent avec grand appétit le foin qu'on leur donne et ne pa-
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raissent pas autrement fatigués. Notre caravane, au contraire, n'arrive, épuisée, qu'à onze heures et demie du soir, et comme un grand troupeau se trouve justement et par bonheur installé à côté de nous, dans la vallée, Alikhanoff échange immédiatement nos chameaux et donne Tordre de partir le lendemain matin au lever du soleil.
Puis tout le monde s'allonge autour du feu, mais le froid est si vif et le vent si piquant que nous passons une nuit atroce et que c'est avec une grande joie que nous voyons enfin poindre le jour.
Aussitôt les chevaux sellés, nous traversons le Kéchann, et nous prenons, pour nous diriger à rEst,un chemin tracé parles moutons. Ces routes, faites par les troupeaux, sont faciles à reconnaître et d'une importance capitale, puisqu'elles mènent toujours aux fleuves ou aux sources, si rares dans ce pays. Comme les nombreux moutons qui marchent ensemble sont groupés sur quinze à vingt rangs, uu seul d'entre eux chemine dans le thalweg formé par le sentier; les autres, s'échelonnant à droite et à gauche, forment sur les côtés des petits sentiers parallèles qui découpent à la longue dans la montagne de véritables gradins. Aussi, dès qu'on aperçoit des chemins tracés de la sorte, est-on sûr d'être dans une direc-
lion menant à Teau, ot bien des gens perdus dans la steppe leur ont dû le salut. Les sangliers et les antilopes, aussi routiniers que le gibier chez nous, prennent aussi toujours la même route pour aller boire, et c'est à une remarque de ce genre, faite par Alikhanoff dans une des expéditions dirigées contre les Khivains, que le corps dont il faisait partie, sans eau depuis vingt-quatre heures, par un soleil brûlant, dut d'échapper à une mort certaine. Nous nous engageons donc avec confiance dans ce sentier, d'autant plus que, les montagnes ayant beaucoup diminué de hauteur, et laissant entre elles de larges vallées, le chemin que nous avons à faire est beaucoup plus facile que les jours précédents.
La contrée que nous traversons est des plus giboyeuses, mais, malheureusement, la longueur de l'étape ne nous permet pas de nous arrêter un seul instant, et nous ne pouvons chasser ni les antilopes, ni les aigles dont nous voyons un nombre considérable. Après quatre heures de marche, nous nous arrêtons sur les bords d'un petit lac et nous nous y installons pour déjeuner. A peine y sommes-nous depuis quelques instants, que nous voyons arriver des cavaliers afghans qui, s' aventurant sur les crêtes voisines, viennent reconnaître la force et les intentions bonnes ou
mauvaises de notre colonne. Comme nos chevaux sont tous en train de manger, et que nous-mêmes, étendus sur le sol, nous déjeunons avec appétit, ils se rassurent, et bientôt nous envoyons déboucher une quarantaine qui viennent bivouaquer, à quelque distance de nous, de l'autre côté du lac. Notre repas terminé, nous montons à cheval et allons les voir; ce sont quarante soldats de la cavalerie régulière de l'Émir, faisant partie de la suite d'un général afghan et qui vont le retrouver à Bala-Mourgab, où il est en ce moment. Ces cavaliers d'élite, tous armés de carabines Martini- Henry, et montés sur de bons chevaux, ont fort bonne prestance, mais ressemblent encore bien plus à des pillards que tous ceux que nous avons vus jusqu'à présent. Deux d'entre eux, l'arme au bras, montent la garde devant les caisses de cartouches, et, malgré leur tenue sordide, leur saleté repoussante, leurs figures de bandits, on voit, à la rigidité de leur position, à l'arrangement régulier de leur bivouac, que la discipline européenne a passé par là. Malheureusement pour l'Émir, il ne possède qu'un nombre insignifiant de pareils soldats, et, non seulement ses troupes ne sont ni armées ni dressées de la sorte, mais elles le sont généralement même moins bien encore que les soldats que nous avons vus au poste de Zulfu-Kar.
Après avoir quitté ce détachement, nous nous engap;eons dans une interminable vallée, bordée à droite et à gauche de collines dénudées de cinquante à soixante mètres de hauteur, et nous marchons de la sorte peadant trente verstes, jusqu'à ce que nous arrivions à un endroit où le chemin se bifurque. Un sentier descend au Sud- Est vers Bala-Mourgab, et un autre que nous suivons remonte au Nord-Ouest, vers Karaoun-Kana, sur les bords du fleuve. Nous y parcourons une dizaine de verstes et débouchons tout à coup sur les bords du Mourgab qui est bien plus beau ici, oij aucun canal n'est encore venu lui dérober ses eaux, qu'il ne l'est du côté de Merw^. Le coup d'œil que présente sa vallée est fort pittoresque et original. Sur toute sa superficie, nous n'apercevons qu'une mer d'immenses roseaux qui vibrent et ondulent à la moindre caresse du vent; au milieu d'eux, serpente, sur un lit de blancs cailloux, une eau d'une clarté et d'un éclat extraordinaires, et le panorama, fermé de deux côtés par les collines qui bordent le fleuve, s'ouvre au Nord-Ouest pour s'emplir des rayons de feu du soleil couchant et, au Sud-Est, pour nous montrer, resplendissant de l'éclat de leurs neiges éternelles, les hautes cimes glacées du Parapamis. Devant nous, sur la rive opposée, s'alignent une
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centaine de tentes ; ce sont celles de la commission anglaise de délimitation et de son escorte. Nos kibitkas se trouvent placées immédiatement en face, mais, comme le terrain sur lequel elles sont établies est précisément encore en litige, AlikhanoS se refuse, pour ne pas froisser les Anglais, à y passer la nuit, et nous remontons deux verstes plus haut où nous trouvons finalement, dans la vallée transversale d'un petit torrent qui vient de la montagne, la place d'installer un campement provisoire. Renseigné par l'expérience que j'en ai faite la veille, je reste à me chauffer jusqu'à l'arrivée des chameaux qui ne parviennent encore à nous rejoindre qu'à onze heures du soir, et ce n'est guère avant minuit que nous pouvons enfin prendre un repos bien mérité. En trois jours de temps, dans ce pays si montueux et si difficile, nous venons de faire cent soixante-dix verstes, soit presque une moyenne de soixante par jour et au moins dix heures de cheval. Aussi, dormonsnous profondément, et nous ne nous réveillons le lendemain matin qu'à neuf heures, au moment où arrive la commission russe de délimitation venue pour nous saluer.
Le capitaine Komaroff, qui en est le chef, accompagné de deux ingénieurs topographes et d'un peloton de Cosaques, a établi son campement
plus haut sur le Mourgab, et est venu nous prendre pour assister avec lui à la pose de la bornefrontière placée sur les bords de la rivière.
Depuis dix-huit jours déjà, il ne pouvait s'entendre avec les Anglais qui refusaient de laisser à la Russie le gué, situé justement au débouché du chemin que nous avons pris, et voulaient le donnera l'Afghanistan. Enfin, le cabinet de Saint- Pétersbourg, renseigné sur la valeur de ce point par les rapports précis d'Alikhanofi envoyés depuis longtemps, a tenu bon, et c'est ce matin même que, l'Angleterre ayant cédé, doit avoir lieu la pose de la borne définitive (?). Nous essayons en conséquence de nous nettoyer tant bien que mal, ce qui est bien difficile, n'ayant d'autres vêtements que ceux avec lesquels nous voyageons depuisvingt jours sans jamais les quitter, et nous montons à cheval pour nous rendre à l'endroit indiqué.
Au moment où nous y arrivons, nous nous trouvons en présence de la commission anglaise composée du colonel Yate et du major Peacok, escortés par une vingtaine de lanciers du Bengale. Nous sommes, de nôtre côté, entourés par le même nombre de Cosaques, et sommes charmés du contraste existant entre ces cavaliers du Nord et du Midi. Les uns, habillés de chaudes étoffes, por-
tent les longues jupes traînantes, le bonnet d'astrakan, le beshmet rouge et des armes étlncelantes ; les autres, coiffés d'un turban blanc, dont un bout, formant écharpe, flotte sur le dos, habillés d'une chemise bleue, d'une culotte blanche et de bottes jaunes, sont armés d'une longue lance au bout de laquelle s'agite un fanion rouge et bleu. Le colonel et le major nous prennent tout d'abord, à cause de notre accoutrement, pour déjeunes officiers cosaques, et sont stupéfaits de nous entendre dire que, non seulement nous sommes Français, mais encore officiers. Ils ne peuvent en croire leurs oreilles, sachant qu'on n'a encore jamais permis à personne de venir de ce côté, et ils nous font fête, ainsi qu'à Alikhanoff, Mourawiew et Schilling, dont ils ont fait la connaissance tout d'abord.
Pendant que nous échangeons force questions, le major Peacok et le capitaine Komarofffont chacun une double visée afin de repérer exactement sur leurs cartes le point définitivement choisi, et, immédiatement après, une dizaine d'ouvriers afghans, sans même faire de fondations, bâtissent grossièrement, avec des briques et des pierres plates, une sorte de petite pyramide quadrangulaire de deux mètres de hauteur qui doit servir de borne.
Puis, nous franchissons tous ensemble le Mour-
gab à un gué situé à quelques mètres en-dessous de cet endroit, et nous arrivons au milieu du campement des Anglais. Toujours aussi pratiques, ces officiers se sont installés au cœur de l'Asie aussi confortablement que possible, et nous admirons sans réserve tout leur matériel de voyage. Autour de leur logement, se dressent les huttes en roseaux et les tentes qui abritent les lanciers du Bengale, les soldats afghans mis par l'Émir à la disposition de la commission et de nombreux domestiques : en tout près de trois cents personnes. Au pied de la grande tente, sèche une superbe peau de tigre mesurant quatre mètres cinquante de la tète à la queue, et, avant de nous mettre à table pour déjeuner, le colonel nous explique sa provenance, tout en regrettant que nous ne soyons pas arrivés la veille pour prendre part à la chasse dans laquelle il a tué ce superbe animal. Partis dans la matinée pour chasser le faisan dans les roseaux, le colonel et le major se disposaient à rentrer après avoir abattu à eux deux soixante et dix de ces volatiles, quand, à quelques pas, ils entendirent pousser des cris perçants. S'étant retournés, ils aperçurent, à dix mètres à peine, dans une clairière, un énorme tigre en train de dévorer un des cavaliers afghans qui leur servaient de rabatteurs. Heureusement, au
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même moment, quelques petits chiens qu'ils avaient emmenés avec eux s'étant mis à faire cercle autour du tigre, le colonel eut juste le temps de lâcher son fusil pour prendre une carabine Martini-Henry et, àTinstantoù Tanimal allait s'élancer vers lui, d'une balle logée droit au milieu du front, il le tua sur place. Quoique véritablement chasseur et habitué, depuis quinze ans qu'il est dans l'armée des Indes, à tirer les grands carnassiers, il nous disait, le lendemain, que jamais il ne s'était vu si près de sa fin et qu'il ne pouvait pas encore comprendre comment il avait eu le temps matériel de changer d'arme et do tirer. Nous le félicitons bien vivement de ce merveilleux coup de fusil, et, après avoir admiré les excellentes carabines Martini-Henry que l'Angleterre met à la disposition de ses officiers chasseurs, nous entrons sous la tente-salon pour nous mettre à table.
Quelle joie c'est pour nous de boire du Champagne, du bordeaux et de manger du rostbeef I Nous en avons vraiment perdu l'habitude, et l'excellent repas que nous faisons contraste singulièrement avec les sempiternelles brochettes de chichlik que nous mangeons régulièrement depuis près de trois semaines. Le beurre, les confitures nous surprennent délicieusement, et c'est bien à
regret que nous nous voyons forcés, vers les deux heures de Taprès-midi, de quitter les commissaires anglais. Ils nous font au dernier moment assister à une parade exécutée par les lanciers du Bengale, et nous les invitons à dîner pour le soir même, dans les kibitkas de la commission russe. Pendant le déjeuner, le major Peacok me donne quelques détails intéressants sur la manière dont les officiers anglais sont traités par les Afghans et me dit entre autres choses qu'ils no peuvent nullement circuler dans le pays sans une permission spéciale et une escorte donnée par l'Émir. Cette permission et cette escorte n'ont été accordées, jusqu'à présent, qu'aux officiers qui travaillent aux fortifications d'Hérat et aux membres de la commission de délimitation. De plus, l'Émir s'est toujours refusé à laisser installer des lignes télégraphiques ; aussi les commissaires sont-ils obligés, pour correspondre avec Londres, d'envoyer leurs dépêches par des cavaliers jusqu'à Méched, d'oii seulement on peut les expédier par voie télégraphique en Angleterre. Plutôt, d'ailleurs, que de revenir par l'Afghanistan, oii ils sont fort peu sûrs de ne pas être inquiétés en chemin, ces Messieurs ont demandé et obtenu du gouvernement russe l'autorisation de revenir par le chemin de fer transcaspien et le
Caucase, et il me semble qu'en comparaison de ce procédé fort galant, l'Émir est vraiment peu aimable pour un peuple qui dépense tant d'argent et remue tant de monde pour lui faire une frontière et lui construire des forteresses.
Après avoir descendu pendant quinze verstes la vallée du Mourgab, nous arrivons aux kibitkas où logent les commissaires russes. L'accueil qu'on nous y fait est aussi aimable et chaleureux qu'à la commission anglaise, mais nous sommes frappés tout d'abord de la différence qui existe entre les installations des commissions des deux pays. Les Anglais, entourés de trois cents soldats ou domestiques, avec leurs grandes tentes aménagées en logements séparés, ont tout le luxe, tout le confortable possible. Les Russes, au contraire, n'ayant qu'une escorte de vingt-cinq Cosaques du Caucase, habitent dans trois petites kibitkas, dont une est réservée comme salle commune. Les Cosaques couchent derrière, sous de petites tentes ou dans des huttes qu'ils se sont construites avec des roseaux, et sont seuls pour faire tout le service. Ce sont eux cependant qui avancent pendant que les autres reculent; ils viennent, en cette seule année, de faire un bond de vingt-cinq verstes plus au Sud le long du Mourgab, et je comprends que les populations de ce pays, quoique acceptant l'or de*
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uns, craignent surtout les baïonnettes des autres et soient plus frappées par la discipline et les vertus militaires des premiers que par le luxe des seconds.
A six heures et demie du soir, la commission anglaise arrive achevai, escortée d'une vingtaine de lanciers, et nous nous mettons à table. Nous n'y sommes pas très nombreux, douze en tout, et cependant c'est un tel assemblage de langues et d'idiomes difiérents qu'on se croirait revenu à la tour de Babel. Alikhanoff parle alternativement russe, turcmènc et quelque peu le français, avec le colonel Yate, qui, de son côté, nous adresse la parole tantôt en anglais, tantôt en allemand, pendant que Mourawiew, Schilling et les khans tékés parlent chacun leur langue. L'oreille est bizarrement frappée de ces sons, si différents et si mélangés qu'on parvient assez difficilement à se faire comprendre de celui qu'on a choisi comme interlocuteur. Cependant, c'est pour nous une vraie, jouissance, après n'avoir vu depuis plus d'un mois que des Turcmènes peu civilisés, que de nous trouver tout à coup transportés au milieu d'une société composée d'officiers d'élite chargés d'une des missions les plus intéressantes, et qui, eux aussi, sont bien heureux, vivant dans la solitude, de trouver, ce qui ne leur est pas arrivé depuis
si longtemps, des voyageurs avec qui ils puissent parler de l'Europe, de ce qu'on y faisait, de ce qu'on y disait, à l'époque oii ils en sont partis. Aussi, le nombre de toasts que nous nous portons est-il illimité, et nous sommes vraiment désolés, quand, après avoir assisté à des danses et écouté des chants cosaques, les commissaires anglais remontent à cheval pour regagner leur camp.
Nous passons une bonne nuit, dans une petite tente à double paroi, malgré qu'il gèle dehors à huit degrés, et le lendemain^ après un déjeuner des plus cordiaux, où nous vidons, au centre de l'Asie I un nombre considérable de bouteilles de Rœderer, nous montons à cheval, escortés par la commission, pour continuer à descendre le Mourgab vers la ville de Pendeh. Après avoir cheminé pendant une dizaine de verstes, nous arrivons à hauteur de l'ancienne borne-frontière, qui, avant la pose de celle que nous avons vu bâtir, limitait les possessions russes de ce côté. Schilling, le neveu de Mengli-Khan, et quelques jeunes Turcmènes se lancent au galop de ce côté et, quelques instants après, descendus de cheval, ils réunissent leurs efforts et la jettent à terre. C'est sur les ruines de cette borne, après avoir bien vivement félicité les commissaires de leur si brillant succès, que nous leur disons adieu, et nous con-
tinuons seuls notre route vers le Nord, pendant que le capitaine Komaroff et ses deux aides redescendent vers le Sud.
La commission qu'ils composent, débris de la première commission, beaucoup plus nombreuse, a été chargée de reviser la frontière acceptée Tannée dernière, pour en établir une nouvelle contenant tous les districts turcmènes qui avaient réclamé leur adjonction à la Russie. C'est ainsi que le nouveau tracé passe à mi-distance entre Kara- Tépé et le confluent du Yerra-Gek avec la Kouchka, puis il longe une crête montagneuse orientée de l'Ouest à l'Est jusqu'à sa rencontre avec le Kéchann, qu'il côtoie ensuite pendant une quarantaine de verstes , pour s'en détacher enfin et venir se terminer sur le Mourgab à hauteur de Karaoun-Kana. L'ancienne frontière au contraire descendait la Kouchka jusqu'à hauteur deMeyrouchak, qu'elle rejoignait directement sur le Mourgab ; c'est donc plus de deux cents milleverstes carrées que la Russie vient d'acquérir par ce seul fait, et, sans coup férir, elle s'est avancée de vingt-cinq kilomètres dans la vallée du Mourgab. Ce fait surtout a pour elle une grande importance. D'abord, le gué qui se trouve juste en dessous de la borne frontière est le seul que l'on rencontre dans cette partie du Mourgab pen-
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dant vingt à trente verstes, et on doit s'en servir pour se rendre de cet endroit au fort de Meyrouchak, situé sur la rive droite. De plus, et ceci principalement est à considérer, les eaux si fertiles du Mourgab, jadis parfaitement endiguées et bien dirigées dans l'intérieur du pays, ont besoin d'être captées de nouveau pour produire de meilleurs résultats en amenant dans les aouls la plus grande quantité de limon possible. Les digues, trop peu élevées et situées trop bas, en laissent perdre beaucoup, et c'est à peu près à hauteur de Karaoun-Kana qu'on devrait construire la première levée pour contenir les eaux du fleuve. Il en est de même pour ses principaux affluents, et c'est pourquoi la Russie a immensément gagné, en faisant un pas aussi considérable vers les sources de ces différents cours d'eau. Maîtresse incontestée de tout leur parcours, elle devra leur faire produire le maximum d'effet utile, par une juste répartition de leurs eaux, et pourra, par un système bien combiné d'écluses et de canaux, rendre à tous ces pays, si prodigieusement fertiles, leur ancienne splendeur.
Au point de vue militaire, ces vallées de rivière, qui sont les seules routes qu'on puisse suivre dans ces régions, ont aussi une importance capitale. Tandis que dans la steppe, privé d'eau
et sans ressources, un corps de troupe ne peut avancer qu'au prix de difficultés inouïes et en surmontantdes obstacles incessants, il trouvele long des canaux, dans les aouls populeux qui existent sur leurs bords, toutes les provisions qui lui sont nécessaires, et peut sans peine faire avancer ses convois par les bons chemins en terre qui les relient entre eux.
C'est dans ces seuls motifs que réside la valeur d'une frontière dans ces contrées, car, entre les rivières, le pays, complètement aride et désolé, n'offre aucune ressource et n'a même aucun avenir. Aussi, ne s'est-on nullement occupé des quelques sentiers, existant parallèlement à l'ancien ou au nouveau tracé, qui s'enfoncent parfois de vingt-cinq, trente vcrstes, en Afghanistan, pour remonter bientôt après, en Turkestan, d'une quantité égale. De temps à autre, quand nous les suivions, nous voyions soit à droite, soit à gauche, une borne-frontière qui nous rappelait que nous sortions d'un État pour entrer dans l'autre; mais comme aucune troupe ne pourra s'en servir d'une façon efficace, *et que la douane est encore inconnue de ces côtés, leur tracé, des plus capricieux, se prêtant mal à servir de frontière, on leur a préféré des points marquants, tels que sommets élevés, cols, etc., entre lesquels on a tracé des lignes
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droites qui servent ainsi de limite aux deux pays. La frontière ainsi constituée est donc essentiellement une frontière factice. Elle ne sera naturelle et rationnelle que le jour où la Russie possédera toutes les sources des rivières qui forment le Mourgab, et n'aura plus ainsi à craindre que l'État voisin puisse changer le régime ouïe cours de ses eaux. La question fluviale étant la question vitale pour ces pays, il n'est que très naturel que cet Empire cherche à la régler d'une façon définitive en occupant toute la contrée jusqu'au Parapamis et aux montagnes du Darzab. C'est le but vers lequel il marche sûrement et à grands pas, et, malgré tous les efforts des Afghans, ce ne seront pas les commissions de délimitation qu'on enverra là-bas en permanence, qui pourront l'empêcher d'y parvenir.