ANCIENNE VILLE DES PARSIS. DÉPART DE PENDEH
La route que nous prenons après avoir dit adieu aux membres de la commission russe suit le Mourgab dont la vallée s'élargit peu à peu et laisse à sa gauche la première digue, construite par Nadir-Schah, d*où partent plusieurs canaux qui arrosent le pays. La région dans laquelle nous nous trouvons, bien cultivée, est aussi extrêmement populeuse et, à chaque instant, nous traversons des aouls, dont les habitants, sortis de leurs kibitkas, attendent Alikhanoff sur le chemin pour le saluer. C'est dans ces occasions surtout que nous pouvons facilement nous rendre compte de l'influence que le colonel exerce sur les Turcmènes, et de la vénération qu'ils ont pour lui. Hommes de tout âge et de toute condition, vieillards et enfants, les uns à pied, les autres à cheval ou à âne, forment la haie le long de la route, quelques centai-
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nés de pas avant Tentrée du village. Les plus anciens offrent, à lui d'abord, et à nous après, de grandes galettes de pain sur lesquelles se trouve placé un petit niorceau de sel gemme ; nous cassons un petit bout de ce pain que nous frottons contre le sel, et nous y ajoutons quelquefois, dans les plus grandes bourgades, quelques pistaches ou quelques raisins secs qu'on nous tend sur des grands plats de cuivre. Puis les ïurcomans poussent à la fois un long hourrah, et se rangent autour de nous pour écouter le colonel qui leur parle et les interroge sur leurs besoins , leurs réclamations, les impôts qu'ils ont payés, etc., etc. Ensuite, quand il a assez écouté leurs doléances et pris suffisamment de renseignements, nous nous remettons en marche, salués de nouveau par les vivats de tous, et nous traversons l'aoul où les femmes et les petites filles, à demi cachées par les kibitkas, nous regardent curieusement passer. Mais, hélas 1 bien rarement on en voit qui vaillent la peine de se retourner pour les considérer plus longtemps. Quand elles sont âgées, et dans ce pays elles le sont à trente ans, leur figure ridée n'a plus aucune forme; quand elles sont jeunes encore, malgré la petite calotte en argent qui leur couvre la tète et les trois ou quatre nattes graisseuses qui leur tombent dans le
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dos, leur figure est toujours parfaitement insignifiante, lorsque des lèvres épatées, un nez retroussé, des yeux à peine ouverts ne la rendent pas horrible. Par ci, par là, une ou deux jeunes filles seulement font exception à larègle générale, et les autres n'en paraissent que plus repoussantes encore.
Au moment où nous allons arriver dans l'aoul où nous devons passer la nuit, le baron Schilling, voulant prendre un chemin de traverse pour visiter de plus près des ruines qui se trouvent le long du Mourgab, passe avec son cheval sur un pont qui s'effondre, et tombe avec sa monture dans un des canaux qui sillonnent la vallée. Cheval et cavalier roulent l'un sur l'autre et ne sont péniblement retirés qu'au bout de dix minutes par Casenave, aidé de quelques Turcmènes. Par un bonheur inespéré, le baron sort sain sauf de cet accident dans lequel il aurait dû se tuer vingt fois en tombant, ou être écrasé par sa monture ; il en est quitte pour une forte courbature qui lui dure cinq ou six jours, et son cheval n'est même pas endommagé.
Après avoir passé une excellente nuit dans de bonnes kibitkas, bien chauffées et couvertes de bons tapis par les soins du chef du village, nous partons au matin pour faire la dernière étape qui
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nous sépare de Pendeh. De même que la veille, nous traversons continuellement des aouls. considérables et nous y mangeons une telle quantité de pain et de sel que nous n'avons presque plus faim pour déjeuner. Partout, c'est la même réception enthousiaste, les même cris d'allégresse saluent l'arrivée du colonel, et, à voir l'admiration, la vénération avec laquelle tous ces Turcmènes le contemplent, on se rend compte bien vite que, sur une parole, un signe de lui, ils obéiraient avec joie, prêts à le suivre partout où il voudrait les mener. Les Afghans et les Persans de la frontière le savent si bien que, feignant d'ignorer que le colonel n'est que le délégué de l'Empereur pour lequel il a conquis toute cette région, ils n'appellent jamais autrement le Turkestan que le pays d'Alikhanoff, et il arrivait même continuellement aux hommes de notre escorte de dire, au moment oii nous traversions la frontière : « tiens, nous sortons du pays d'Alikhanoff. » C'est que c'est en effet bien à lui d'abord qu'a appartenu ce pays et, s'il l'a pu donner sans coup férir à son souverain, si cette conquête pacifique, destinée à être d'un si grand rapport pour sa patrie, s'est faite aussi simplement et s'est maintenue sans difficulté, c'est. bien grâce à son influence sur la population, à l'attachement, à la vénéra-
tion que tous ont pour lui. Aussi, s'il est un souhait qu'on puisse faire à ces contrées, c'est que la Russie Ty maintienne longtemps. Par sa connaissance approfondie de la langue, des habitudes du pays, des ressources et des besoins locaux, il est mieux à même que n'importe qui d'y développer rapidement le commerce et l'agriculture et d'en faire do nouveau, en un court espace de temps, une région aussi riche et aussi productive qu'elle Tétait jadis.
Sur tout le parcours, nous voyons un nombre si considérable d'aigles, de vautours, de faucons, que nous nous demandons comment ces oiseaux de proie peuvent trouver assez de gibier pour se nourrir, quand, à un détour du Mourgab, nous en avons de suite l'explication. Il faut commencer par dire ' que presque personne, dans ces pays, n'a de fusil ; quelques Turcmènes seulement, armés de longues carabines dans le genre des fusils arabes, supportées à leur extrémité par une fourche montée au bout du canon qu'ils fichent en terre quand ils veulent tirer, vont chasser les antilopes ou les mouflons, mais sauf de très rares exceptions, ils ne tirent jamais sur le gibier d'eau qui pullule par ici. Aussi, nous trouvons-nous tout à coup en présence d'une bande de canards dont je ne peux évaluer le chiffre, même approximati-
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vement, tant ils sont nombreux, qui remontent lentement le cour de la rivière. Sont-ils trois, quatre mille ? Je ne sais ; toujours est-il que Casenave et moi nous restons sur place, ébahis de voir cette masse serrée de palmipèdes, nageant entre les roseaux, sur huit, dix rangs de largeur et sur une longueur que nous ne pouvons apprécier. Au bout d'un certain temps, remis de notre émotion, nous prenons nos fusils et nous nous mettons à tirer dans le tas. Malheureusement, nous nous trouvons à plus de 80 mètres d'eux, et, quoique le plomb les couvre entièrement, nous ne faisons qu'un nombre de victimes peu considérable. Mais ce qui nous étonne encore bien plus que tout le reste, c'est, qu'ignorant du danger, les canards ne s'envolent pas ; nous sommes cinq à leur envoyer continuellement des décharges réitérées, et c'est à peine si, de temps à autre, ils daignent prendre leur vol pour raser l'eau pendant une centaine de mètres et se replonger ensuite dans la rivière. Nous nous trouvons certainement en présence d'une bande d'oiseaux qui n'a jamais été tirée, et, comme la largeur du fleuve et le manque de bateau nous empêxîhent d'aller chercher nos victimes, au bout d'un quart d'heure de ce spectacle si nouveau pour nous, nous nous voyons obligés de quitter cet
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endroit, désolés de ne pas avoir un canot quelconque et deux heures à y passer. Nos canards français devraient bien prendre les mœurs de leurs congénères de l'Asie centrale ; je connais des gens qui, même en Sologne et en Camargue, désespérés de les voir toujours partir hors de portée, seraient bien heureux de ce changement d'habitudes. Continuellement d'ailleurs, soit à gauche du chemjn que nous suivons, soit à droite, nous voyons, sur le Mourgab ou sur les étangs qui abondent de ce côté, des oies sauvages, des hérons et, sur les tours en terre, construites au bord des champs, des aigles blancs ou noirs et des faucons de la plus grande taille. Pour quelqu'un de vraiment chasseur, ce serait assurément un beau déplacement que de venir s'installer dans ce pays avec un canot démontable, quelques bons chiens et une grande provision de chevrotines et de double zéro. Malheureusement, cela n'est pas notre cas, et nous sommes obligés de quitter cette région privilégiée pour arriver dans la ville de Pendeh.
Cette expression n'est pas très exacte. Pendeh, ou pour l'appeler plus justement, comme les Russes, Tachta-Bazar, n'est pas à proprement parler une ville ; on n'y trouve encore que le logement du pristow^le colonel Tarkanoff, une caserne pour
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une ssotnja de Cosaques, autour d'une fontaine, trente maisons formant une place circulaire et habitées par des marchands arméniens, et une centaine de kibitkas dans lesquelles vivent quelques familles turcmènes. Mais cette petite agglomération de maisons a déjà une assez grande importance commerciale. Placée au centre de nombreux aouls situés dans la vallée du Mourgab et dont quelques-uns comptent jusqu'à deux mille cinq cents habitants et trois cent mille moutons, cette petite ville va bientôt prendre un développement considérable. La laine et le coton qu'elle enverra à Merw, les nombreux articles d'importation russe qu'elle vendra à la population la feront croître d'une manière rapide et, depuis deux ans et demi qu'elle est fondée, les transactions qui s'y font ont déjà pris une telle extension que plus de quatre mille Turcmènes viennent une fois par semaine, le jour du marché, apporter leurs denrées et acheter des marchandises.
Au moment où nous y faisons notre entrée, tous les habitants des aouls environnants se sont réunis pour nous saluer et remplissent l'air de leurs cris. La place centrale, ornée à profusion de dra- . peaux russes et français (charmante attention du
colonel Tarkanoff), est encombrée de monde et
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c'est avec peine que nous pouvons iio'ùè y frayer un passage pour aller gagner notre logement chez le pristew où nous descendons tous afin de nous reposer quelque peu des fatigues des derniers jours.
Quelle joie de trouver enfin do quoi se rapproprier convenablement, et quelle bonne aubaine d'avoir, avec Schilling etCasenave, une chambre close de toute part, par où le vent n'entre plus en sifflant, et sur le parquet de laquelle nouspouvons étendre nos fourrures et nos tapis, sans avoir à faire balayer préalablement la neige ou la boue qui se trouvait généralement sous nos tentes ou nos kibitkasi De plus, un bureau télégraphique, reliant cette ville à Mervv^, vient d'être installédepuis peu de temps ; nous y courons et nous pouvons enfin expédier à nos parents, ce que nous n'avons pu faire depuis si longtemps, une dépêche pour les rassurer et leur donner de bonnes nouvelles de notre santé. Puis, nous rentrons dans la maison du pristow et, après un dîner rapidement expédié, nous nous couchons, comme les poules, au déclin du jour, pour pouvoir enfin passer une bonne nuit et enlever nos vêtements qui semblent à la longue s'être incrustés sur nous.
Le lendemain matin, nous expédions notre interprète, Jérôme, à Merw, pour chercher les let-
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très et les journaux qui nous y attendent, et nous lui donnons rendez-vous sur le Mourgab, à Sultan-Ben J, où nous comptons nous arrêter en revenant, pour voir les travaux d'une nouvelle digue qu'on veut y bâtir. Puis, nous montons à cheval pour aller visiter, à quatre verstes de Pendeh, dans la montagne, une ancienne ville construite et habitée jadis par les Parsis, adorateurs du feu. Après avoir traversé à gué, et non sans peine, plusieurs canaux, nous arrivons au pied d'une muraille presque à pic, haute d'une centaine de mètres, et au sommet de laquelle nous apercevons quelques excavations circulaires qui sont les entrées de la ville souterraine que nous cherchons. Il nous faut descendre de cheval et, avec de grands efiorts, nous gravissons des éboulis et des débris de rochers et franchissons ainsi la distance qui nous en sépare. Mais, peine inutile, quand nous sommes arrivés juste au pied de ces excavations, nous constatons que, faute d'une échelle, nous ne pouvons les atteindre, et nous continuons notre marche périlleuse au sommet des éboulis jusqu'à ce que nous nous trouvions enfln en présence d'une ouverture située assez bas pour que nous puissions y pénétrer. Nous allumons alors nos torches et nous nous engageons dans une sorte de long corridor central, sur lequel s'ouvrent, à
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droite et à gauche, une vingtaine de chambres séparées. Chacune d'elles, donnant directement par une porte dans le corridor, possède en arrière une deuxième chambre, creusée comme la première dans le roc, et munie d'une sorte de puits qui la met en communication avec les étages supérieurs et inférieurs. La superficie de ces chambres est d'à peu près quatre mètres sur cinq et leur hauteur de trois mètres cinquante; néanmoins le sable fin, qui s'est, à la longue, accumulé sur le sol, produit une telle poussière, que nous ne parvenons à respirer que difficilement. L'obscurité est complète, et je plains les pauvres sectateurs de Zoroastre qui n'avaient pour logement que ces misérables terriers. Après avoir constaté que toutes les chambres sont absolument identiques, nous gravissons un petit escalier aux marches à demi détruites qui nous mène à [un étage supérieur, complètement pareil à celui que nous venons de visiter. Une fenêtre placée au bout du corridor, conjointement avec deux ou trois cheminées ménagées dans le rocher, y donne tout juste assez d'air pour y pouvoir rester quelque temps. Puis, comme nous commençons à étouffer, et que quelques fissures qui s'aperçoivent au plafond ne nous donnent qu'une sécurité relative, nous sortons tant bien que mal de cette véritable tanière, et
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sommes tout heureux de nous retrouver au grand jour. Pendant que, par un chemin heureusement plus facile qu'à l'aller, nous redescendons dans la vallée, nos djiguites nous montrent quelques objets ramassés pendant le parcours; ce sont des débris de verre irisé par le temps, ayant appartenu à des vases, une petite amphore en bronzé et un chandelier en fer, le tout assez grossièrement travaillé. Les pauvres Parsis qui ont construit cette ville, chassés et persécutés par les autres peuplades, avaient été réduits à se loger ainsi dans les flancs de la montagne, et vraiment, je me figure avec peine l'existence qu'ils pouvaient mener dans ces cavernes sans air et sans lumière. Plus de cinquante rues superposées, pareilles à celle que nous avons visitée, existent aux environs, mais aucune fouille n'y a encore été faite, et il faut espérer que, d'ici peu, on commencera les travaux, car, s'il faut en croire les habitants du pays, on pourrait y faire de nombreuses et intéressantes découvertes, et trouver dans le sol un grand nombre de monnaies, médailles et ornements datant de cette époque si reculée.
En revenant à Pendeh, nous passons chez Gouzil-Khan qui habite dans l'aoul entourant la ville, et nous allons voir ses femmes confectionner des tapis. Accroupies par terre, trois d'entre elles pas-
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sent entre les fils de la trame assujettie sur le sol les laines de couleur qui doivent former les des* sins si fins de ces merveilleux tapis qui, même sur place, se vendent si cher, et, à chaque rangée gaignée en hauteur, elles frappent longuement avec un peigne en fer, pour aplatir et serrer les uns contre les autres les bouts de laine qu'elles coupent ensuite avec d'énormes ciseaux à la hauteur voulue.
Il est vraiment étonnant de voir ces femmes travailler de la sorte pendant huit, dix heures par jour, et de penser que, malgré ce labeur acharné, des tapis de quatre mètres sur trois demandent au minimun cinq, six mois pour être achevés. Aussi, les paye-t-on sur place six cents à sept cents roubles, et on fait cependant encore une bonne acquisition, car, inusables, ils durent éternellement, et sont par leur moelleux, leur velouté et la richesse de leur coloris, à cent pieds au-dessus des autres tapis de l'Asie, ceux de Perse exceptés.
Le lendemain , après avoir rendu la justice pendant plus de cinq heures, le colonel nous emmène dans la ville où tous les marchands se sont réunis pour nous offrir un grand banquet. Avant d'entrer dans la maison que Gouzil-Ehan s'est fait bâtir sur la place et oîi nous devons déjeuner,
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nous faisons un tour au bazar. Comme c'est jour do marché, plus de quatre mille Turcmènes des environs sont venus faire leurs emplettes, et nous avons peine à avancer au milieu de leur foule compacte. Les Arméniens, qui ont établi des boutiques à Tachta-Bazar, vendent aux habitants du pays des cotonnades aux couleurs voyantes, des bottes en cuir de Russie, des fouets, des bonnets en peau de mouton, ainsi que des conserves, du vin du Caucase et du vodki. Les marchands indigènes, installés par terre, débitent de l'indigo, de la laine, des mors, des brides, des selles de fabrication turcmène, et surtout une énorme quantité de figues, de raisins secs, d'amandes, de pistaches et de safran. Souvent, le vendeur et l'acheteur, accroupis^ l'un devant l'autre, discutent longuement le prix des denrées, et, de temps à autre, passent au milieu d'eux sans les déranger des caravanes de dix, douze chameaux, chargés de bois ou de tapis, qui glissent silencieusement au travers do cette foule si compacte. Les chevaux, abandonnés en liberté, restent dans la steppe aux environs do la ville, et les Turcmènes, une fois leurs achats terminés, se pressent autour d'une sorte de restaurant oii cuit, dans d'énormes marmites , le pilaf traditionnel, pendant que de longues brochettes de chichlik, emmanchées sur des tringles d'à-
cier, rôtissent au-dessus de charbons ardents. Après avoir longuement examiné et reconnu la bonne qualité des marchandises, Alikhanoflf nous emmène dans la salle du banquet. Tous les marchands arméniens, tous les khans du pays sont réunis autour de nous", et, après une sakouska qui aurait déjà suffi à nous rassasier, nous nous asseyons à table oii nous sommes forcés de goûter à un nombre de plats illimité. Malheureusement, comme tout le monde tient à placer son toast et son petit discours, pendant trois heures de temps, nous sommes obligés d'absorber une quantité incommensurable de verres de Moukransky et de Kakhétie noir, agrémentés de vin de Samarcande. Aussi, sortons-nous de ce repas pantagruélique complètement brisés, et nous n'avons d'autres ressources, pour terminer la journée, que d'aller nous reposer chez nous, où de jeunes Cosaques viennent, après dîner, chanter et danser. Nous aimons beaucoup ces danses si gracieuses dans lesquelles les Caucasiens excellent; la lesghienne nous plaît surtout infiniment, avec ses mouvements si vifs et si rapides, son rythme entraînant, et, à la fin de la soirée, tout le monde se met de la partie. Alikhanoff lui-même esquisse quelques pas , et deux sous-offîciors , excités par nos compliments, se mettent à danser
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en tenant sous leurs yeux la pointe de deux kindjals. C'est vraiment effrayant à voir. Le moindre faux mouvement, le moindre heurt les, aveuglerait, et cependant ils ne dansent qu'avec plus do furie et ne s'arrêtent que lorsque leurs jambes épuisées refusent tout service.
Pour notre dernière journée à Pendeh, nous allons déjeuner chez Gouzil-Khan. Le menu, toujours le même, commence, à la longue, à nous paraître un peu fastidieux, mais il est heureusement agrémenté par un petit concert que nous donnent deux guitaristes dont l'un surtout est vraiment assez bon. Puis, après une longue promenade dans l'aoul, nous rentrons faire nos paquets et nous préparer à quitter la ville. Nous en emportons une bonne impression, atténuée cependant par l'aspect horrible qu'offrent, sur la figure de la plupart des habitants, de gros boutons, appelés « boutons de Pendeh ». L'eau du Mourgab, quoique bien claire et bien belle en cet endroit, entraîne dans l'intérieur du corps une espèce particulière de petits animaux, analogues comme aspect au rechta de Bokhara, mais plus petits que lui, qui, après être restés un certain temps sous la peau à l'état de larves, arrivent à terme, cinq ou six mois après leur introduction dans l'organisme, et s'y développent au même endroit en y
amenant une grande inflammation et en y faisant surgir un énorme bouton. On n*a encore trouvé aucun moyen de se débarrasser de ces microbes, et, quand le bouton est formé, le meilleur remède consiste à le laisser durcir et sécher de lui-même, ce qui dure parfois plus d'un an. De la sorte, la peau redevient après telle qu'elle était avant ; si Ton emploie, au contraire, des fondants, ou qu'on ouvre la plaie d'un coup de bistouri, on conserve pour toujours une horrible cicatrice. Bien peu d'habitants échappent à ce mal désagréable et le seul moyen de l'éviter, surtout par les grandes chaleurs, est de ne se servir jamais que d'eau préalablement bouillie, ce qui suffit à détruireles germes malsains qu'elle contient.
, Le trente et un décembre, après avoir empaqueté nos affaires que nous chargeons sur une araba du pays, sorte de voiture juchée sur deux roues de deux mètres cinquante à trois mètres de diamètre et attelée d'un seul cheval, nous abandonnons nos chameaux et notre caravane, qui ne nous sont plus d'aucune utilité, et nous nous mettons en route pour continuer à descendre le Mourgab dans la direction de Sultan-Bend. Au sortir de la ville, la vallée s'élargit davantage; partout, nous sommes environnés de champs cultivés et nous traversons sans cesse de populeux
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aouls qui nous reçoivent toujours d'une manière aussi enthousiaste. Les habitants de cette région sont beaucoup mieux habillés et montés sur de bien plus jolis chevaux que ceux que nous avons vus jusqu'à présent. C'est que nous sommes au centre de la production de la laine en Turkestan et que les immenses troupeaux de moutons que possèdent les Turcmènes de cette contrée sont pour eux une source de gros revenus. La laine, coupée généralement dans la steppe, là où sont les moutons, est amenée dans les villages à dos de chameau; on Ty décrasse et on la met en ballots, puis elle est expédiée de la même manière sur Merw ou Askabad et, de là, en Russie ou au Caucase,
Le soir, à dîner, nous fêtons la nouvelle année en offrant aux khans turcmènes quelques bouteilles d'une bonne eau-de-vie que nous avons emportée avec nous. Quoique déjà un peu habitués au vodki , ils ne peuvent supporter cette liqueur plus forte et font, en la buvant, des grima ces horribles qui ont le don, d'ailleurs, d'exciter non seulement notre hilarité, mais la leur. Puis, comme tous les gamins de l'aoul où sont placées nos kibitkas se sont rassemblés autour de nous pour nous regarder manger, nous leur lançons, pour nous en débarrasser, quelques kopecks, et
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les voyons immédiatement nous quitter pour chercher à s'en emparer en se roulant tous ensemble dans la poussière pendant le restant de la soirée. Après une bonne nuit passée dans cet aoul, où nous sommes installés comme de véritables Turcmènes aii milieu des poules, des moutons, des chiens, des chevaux et des chameaux, le premier janvier, de bonne heure, nous montons à cheval et nous partons pour aller visiter le champ de bataille de la Kouchka.