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LE CHAMP DE BATAILLE DE LA KOUGHKA. — EN TARANTASS

jusqu'à SARIASIS, puis DE SARIASIS A KAZILI-BEND.

A CHEVAL DE KAZILI-BEND A SULTAN-BEND. — SULTAN- BEND : LA DIGUE DE l'eMPEREUR. JOLATHAN. RE- TOUR A MERW. DE MERW A TCHARDJOUÏ.

Après deux heures de marche sur la rive gauche du Mourgab, nous arrivons au confluent de la Kouchka avec cette rivière, à T endroit où se trouve le pont-aqueduc devenu célèbre dans ces contrées depuis la rencontre qui y eut lieu entre les Russes et les Afghans, il y a quatre ans. Ces derniers, mécontents de voir les aouls de Pendeh échapper à leur domination et surtout à leurs incessantes rapines, surexcités de plus par laprésenco du général anglais Lumsden sur leur territoire avec une forte escorte militaire, réunirent cinq à six mille hommes et envahirent le pays. Le général KomaroflF, gouverneur général de la province, renseigné par Alikhanofi qui commandait Tavant-garde, composée d'un régiment de Cosaques et de trois cents Turcmènes, remonta le

Mourgab avec deux bataillons de chasseurs, pour repousser Tenvahisseur. A l'approche des Russes, les Afghans, dirigés d'une manière occulte par le colonel anglais Yate, s'établirent au confluent des deux rivières, dans une superbe position. Leur ligne de bataille, appuyée à droite et à gauche à de hautes collines, sur lesquelles ils avaient eu le temps de construire des redoutes armées de canons de fabrication anglaise, de plus, défendue en avant par la Kouchka débordée, se composait de deux crêtes parallèles étagées de telle sorte que, même après avoir perdu la première, ils pouvaient empêcher l'assaillant de s'y maintenir et gardaient, derrière la seconde, une ligne de retraite assurée. Pour arriver jusqu'à eux et traverser la Kouchka, les Russes n'avaient qu'un seul pont, rendu plus étroit encore par le passage d'un canal qui en occupait la moitié sur toute sa longueur. Si les Afghans, fort bien conseillés par le colonel anglais, étaient restés dans ces positions et y eussent attendu l'attaquede leurs adversaires, ceux-ci, manquant déjà de vivres et de munitions, n'auraient probablement pas osé s'avancer ou auraient certainement subi, au moment décisif, des pertes considérables. Aulieu de cela, agissant d'une façon stupide, ils passèrent la Kouchka et établirent de l'autre côté de la rivière une avant-ligne

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composée de tranchées et de canaux mis en état de défense et s'appuyant sur une redoute, située à gauche^ armée de quatre canons. Le résultat de cette faute ne se fit pas attendre. Le général KomaroS, envoyant un bataillon sur la gauche pour tourner l'ennemi par les hauteurs qui bordent le Mourgab, commençait avec Tautre une attaque de front. Mais, au même moment, Alikhanoff, avec tous ses cavaliers, passant au grand galop derrière la colline qui formait l'extrême gauche des ennemis, les chargeait sur leurs derrières. Pris d'unepaniqueterrible,les Afghans s'enfuirent en désordre, se pressant, s'écrasant pour parvenir à franchir la Kouchka sur le pont qui était leur seul passage. Les Cosaques, mettant pied à terre, et le bataillon qui était déployé, profitaient de cet instant, pour exécuter, sur cette masse d'hommes engagés dans cet étroit défilé, une succession de feux rapides qui y causaient d'effrayants ravages. Puis, pendant que les chasseurs, poursuivant les fuyards à la baïonnette, passaient le pont à leur tour et s'établissaient en face des positions sur lesquelles les Afghans essayaient de se reformer à la hâte, Alikhanoff, par un coup de maître, faisait franchir à sa cavalerie, malgré le danger, moitié à gué, moitié à la nage, la Kouchka débordée, et tournait la gauche ennemie sur laquelle il se jetait avec furie.

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Décimés au centre par les balles des chasseurs, écrasés à gauche par les cavaliers cosaques etturcmènes qui, gravissant avec leurs chevaux les talus des retranchements, en sabraient les défenseurs, les Afghans ne purent même pas faire un simulacre de résistance et leur déroute fut complète. Poursuivis vigoureusement par la cavalerie, ils abandonnèrent tout et leur camp fut mis au pillage. On y trouva une foule d'objets appartenant à des officiers anglais, entre autres, une superbe paire débottés vernies qu'Alikhanoff sefit un malin plaisir de renvoyer le soir même au colonel anglais, qui «'était vu entraîner, dans la défaite des Afghans, à une vingtaine de verstesplus au Sud.

Pendant toute la durée de l'action, le troisième bataillon de chasseurs, celui qui avait été envoyé sur la gauche, n avait pas paru; il s'était perdu dans la montagne, et c'est avec un seul bataillon, quelques Cosaques et quelques Turcmènes, que le général Komaroff et, surtout, le colonel Alikhanoff remportèrent la victoire. L'Empereur, pour bien marquer aux yeux de l'Europe qu'il avait complètement approuvé, en cette circonstance, la conduite du gouverneur général, lui donna un sabre d'honneur enrichi de brillants, et Alikhanoff obtint la croix d'officier de l'ordre de Saint-Georges,dont il avait déjà la croix de soldat.

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Bien des personnes se sont étonnées qu'à ce moment les troupes victorieuses n'aient pas continué leur marche en avant et fait payer plus cher encore à l'Émir, en s'emparant d'Hérat, la mauvaise foi qu'il avait montrée en envoyant son armée sur le territoire turcoman. La chose était facile ; la ville, complètement dégarnie de troupes ( il y restait à peine (juatre cents soldats) , ne pouvait ofirir aucune résistance, et les chemins en étaient ouverts; mais 'd'abord rEmpereur,craignant des complications plus graves avec l'Angleterre, envoya au général Komarolf Tordre formel de s'arrêter dans sa marche en avant et, de', plus, la petite colonne expéditionnaire manquait déjà de vivres et de munitions. Le convoi n'avait plus que six jours de pain et les Cosaques, qui, pendant les feux rapides de la veille, avaient tiré chacun cent vingt cartouches, n'en avaient plus que vingt, ce qui était vraiment insuffisant pour aller de l'avant. Aussi, la colonne, s'arrétant sur place, y passa quelques jours et les bataillons regagnèrent [ensuite leurs garnisons respectives, pendant que les Turcmènes auxiliaires qui s'étaient si bien conduits recevaient des décorations russes et des médailles, suivant leur courage et leurs exploits.

Pendant que nous considérons le champ de bataille, on prépare notre déjeuner d'adieu aux ha-

bitants de Pendeh, qui, le pristow en tête, nous ont accompagnés jusqu'ici. La manière vraiment remarquable dont il administre cette région vaut au colonel Tarkhanoff les compliments les plus flatteurs d'Alikhanoff et, après avoir serré la main et dit adieu à tous les khans turcmènes : Mengli- Khan, son neveu, MaoUah-Sat, Gouzil-KJian, etc., qui ont vécu avec nous depuis un mois, nous montons dans les deux tarantass qui sont venus nous attendre, et nous prenonsla route qui descend vers Merw en suivant la rive gauche duMourgab. Alikhanoff et Schilling sont dans une voiture, Casenave et moi dans l'autre, et nous commençons à nous habituer à ce mode de locomotion. Avec nos pelisses, nos couvertures, nos gourgines, nous organisons une sorte de coussin sur lequel nous arrivons, non seulement à nous tenir en équilibre, mais encore à dormir quand nous sommes fatigués, malgré les cahots incessants de la voiture, qui, tantôt tombe dans une profonde ornière, tantôt saute un fossé, descend un talus à pic, ou s'arrête net dans le sable.

A la tombée de la nuit, nous arrivons àSariasis, première garnison importante des Russes dans la vallée du Mourgab (le fort de Meyrouchak n'est habité que par une compagnie^. Le colonel qui commande le bataillon de chasseurs qui y tient

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garnison est malheureusement absent ; néanmoins, il a donné Tordre de nous ouvrir sa maison et nous y passons une exellente nuit, puis, le lendemain matin, nous remontons en troïka et continuons à longer le] Mourgab. Nous traversons, après une vingtaine de verstes, le poste militaire dlman-Baba, où se trouvent installées une compagnie de chasseurs et une ssotnja de Cosaques, et, à cinq heures du soir, nous arrivons en face de Kazili-Bend, à un gué du Mourgab, où nous trouvons le pristow de Jolathan, SarykKhan, et une nouvelle escorte de Turcmènes qui nous attendent avec de superbes chevaux. Nous nous en servons pour traverser la rivière, et bientôt nous sommes installés au milieu de Taoul dans d'excellentes kibitkas situées juste à l'endroit où le Mourgab déverse, par une cascade ravissante, une partie de ses eaux qui forment le canal de Jolathan et fertilisent toute cette contrée.

A peine descendus de cheval, nous trouvons notre interprète de retour de Merw, qui nous apporte les dépèches, lettres et journaux que nous n'avons pu recevoir depuis six semaines. C'est la première fois que nous sommes restés aussi longtemps sans nouvelles des nôtres et, jusqu'à une heure avancée de la nuit, nous ne faisons.

Casenave et moi, que dépouiller notre courrier. Toutes les nouvelles que nous avons reçues sont excellentes; aussi, quand, le deux janvier au matin, nous montons à cheval pour nous rendre à Sultan-Bend par la rive droite de la rivière, sommes-nous complètement heureux. D'ailleurs, tout ce qui nous entoure contribue à nous procurer des sensations agréables : les chevaux qu'on nous a donnés, fort beaux et ornés d'énormes colliers en plaques d'argent, sont excellents ; le pays, aussi curieux que possible, abonde en ruines du plus pittoresque aspect, et le Mourgab, que nous suivons de près, encaissé entre deux berges escarpées, hautes de vingt à vingt-cinq mètres, franchit, en écumant, les étroits passages et les cascades qui abondent dans cette partie de son cours. Une battue aux antilopes, que nous organisons avec les Turcmènes de l'escorte, ne nous donne malheureusement que peu de résultat, la grande majorité de ces animaux parvenant à forcer la ligne des rabatteurs, et, à trois heures et demie du soir, nous arrivons à Sultan-Bend oii nous descendons dans la maison que M. Poklewski a fait bâtir pour s'y loger, ainsi que son fils, qui commande le détachement de sapeurs du génie, et les ingénieurs topographes et hydro- • graphes qu'il emploie actuellement.

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Nous sommes reçus de la façon la plus charmante, et, après avoir dormi dans des lits, la première fois depuis notre départ de Merw, nous allons visiter la place où se construira la nouvelle digue bâtie par ordre de l'Empereur. Comme je l'ai expliqué précédemment, la richesse du pays dépend, avant tout, du volume d'eau qu'on peut lui fournir, et le limon si fertile qui compose partout le sol de la région ne produit ses merveilleuses récoltes qu'à condition d'être inondé deux fois par an. Aussi, les digues actuelles étant très insuffisantes, l'Empereur a jugé que, non] seulement pour augmenter la valeur des terres des habitants, mais aussi pour pouvoir faire cultiver les siennes, il était nécessaire de faire élever un nouveau barrage. On a choisi pour cela l'emplacement d'une ancienne digue construite par un sultan arabe (d'oii son nom de Sultan-Bend:

digue du Sultan), d'où partaient les difiérents canaux qui arrosaient l'oasis de Merw. Près de quatre cent mille hectares de terre étaient irrigués à cette époque; actuellement, il n'y en a pas plus de quatre-vingt-dix mille; aussi, la nouvelle digue est-elle destinée à augmenter considérablement la superficie des terres pouvant être inondées, et doit la porter, au moins, à six cent piille hectares. Rien n'est plus simple que les

moyens employés. Une digue en béton, de dixhuit mètres de hauteur, formant déversoir, barrera complètement le cours de la rivière entre ses deux berges. Ses eaux, ainsi refoulées, formeront alors un vaste lac de cent cinquante hectares environ de superficie, où seront placées, à une hauteur exactement calculée d'avance, quatre écluses, leur permettant de se répandre dans de grands canaux qui les porteront à l'intérieur du pays. Des dragues spéciales, inventées par M. Poklewski, remuant continuellement les eaux du lac, ne permettront pas au limon de se déposer, et la poussée, au moment de l'ouverture des écluses, étant plus forte encore que ne l'est le courant actuel, il ne pourra s'en perdre qu'une quantité insignifiante au fond des canaux. Ceux-ci, coupés aussi d'écluses dans leurs parcours et maintenus ^à une pente constante, se diviseront peu à peu en canaux de plus en plus petits, qui apporteront aux Turcomans, bien au delà de Merw, la fertilité et la richesse. S'il survient une crue, la hauteur de la digue étant calculée bien au-dessus du niveau habituel de la rivière, il ne passera jamais qu'une quantité d'eau relativement insignifiante. Le lac seul croîtra dans des proportions considérables, mais ceci sans conséquences, puisqu'il sera enserré entre les collines qui,

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bordant le Mourgab à droite et à gauche à une distance de plusieurs verstes, se réunissentjustement en ce point pour ne laisser subsister qu'un étroit défilé justementbarré par la digue. Le peu d'eau qui passera au-dessus du déversoir tombera dans l'ancien lit de la rivière et, endigué par le fait même entre ses berges, ne pourra faire au pays le tort considérable que lui fit l'inondation d'il y a deux ans, qui faillit emporter là nouvelle ville de Merw et détruire, à ses débuts, la belle œuvre d'AIikhanoff. De petites digues, construites seulement en fascines et en sacs à terre, parce qu'elles n'auront à supporter qu'une poussée minime, barreront ceux des anciens canaux dont on ne voudra plus se servir, et toutes les autres constructions (digues ou écluses) seront bâties en béton fait et damé sur place. D'ici deux ans, l'ensemble de ce travail, dirigé par un homme aussi compétent que M. Poklewski, sera terminé, et chaque aoul, chaque hameau, chaque propriétaire même, sachant exactement les époques de l'année oii il pourra arroser ses terres, la superficie des champs arables étant de plus presque décuplée, le pays tout entier se couvrira de merveilleuses récoltes, et le marché de Merw pourra envoyer en Russie et au Caucase une immense quantité d'excellent coton qui, n'ayant rien coûté à produire et n'étant

soumis à aucun droit, pourra se vendre à des prix vraiment extraordinaires de bon marché.

Déjà, les quelques personnes qui, par permission spéciale et sur une petite étendue, en ont pu commencer la culture, ont eu, Tannée dernière, deux cents roubles de bénéfice net par hectare, après y avoir seulement dépensé cent roubles pour Fensemencement, les soins et la récolte. Dans peu de temps, six cent mille hectares, dont les deux tiers au moins appartiennent à l'Empereur, donneront de semblables revenus, et c'est alors qu'on commencera à construire, pour le Tendjend, l'Atrek et même TAmou-Daria, les mêmes endiguements et les mêmes écluses, ce qui rendra bientôt à tout ce pays son ancienne splendeur et en fera la plus riche province de l'Empire*

Après avoir passé à Sultan-Bend deux bonnes journées pendant lesquelles nous sommes bien vivement intéressés par les plans de détail que nous montrent les ingénieurs et les explications qu'ils veulent bien nous donner, nous remontons à cheval et nous nous dirigeons vers la station de poste la plus voisine pour y trouver les troïkas qui nous attendent et doivent nous mener à Jolathan. Arrivés à Taoul qui entoure la maison de poste, nous entrons pour déjeuner dans les kibitkas du fils du khan de Pendeh , tué à la bataille de la

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Kouchka , et voyons tout à coup, au milieu du repas, la figure du fils de M. Poklewski devenir toute jaune, puis ses traits se tirer, ses mains, ses pieds trembler, et bientôt nous sommes obligés de le coucher dans une tente voisine, en proie à un violent accès de fièvre. Demain ou aprèsdemain, ce sera passé, et il pourra, bien portant, rejoindre son poste; mais néanmoins, ce spectacle nous a vivement impressionnés et nous ne pouvons nous empêcher de plaindre bien sincèrement ce jeune homme qui, comme la presque totalité des Européens habitant ce pays , empoisonné par les miasmes délétères que le soleil fait, pendant Tété, sortir de tous les marais et de toutes les rivières de cette région, sera, sa vie durant, soumis à de pareilles crises, si Tune d'entre elles, plus forte,ne l'emporte pas avant qu'il ait quitté le Turkestan. Nos tarantass n'étant pas encore arrivés, nous continuons notre route à cheval, et, après avoir traversé des aouls fort populeux, dont les habitants nous font toujours une réception aussi enthousiaste, nous arrivons à Jolathan, oii nous descendons chez le pristow. Homme intelligent etpratique, il s'est fait bâtir la maison la plus confortable que nous ayons vue dans toute l'Asie centrale. Un corps de logis, composé de cinq grandes pièces au rez-de-chaussée, contient les appar •

tements de réception ; à côté, une autre construction, lui servanj de gynécée, renferme les appartements plus intimes, ef derrière s'étendent de grandes dépendances, abritant les chevaux, les voitures, ainsi que les provisions qui viennent de Merw. Une vaste piscine, ombragée par des platanes, et une autre plus petite, construite dans l'intérieur de la maison, permettent, Tété, de se rafraîchir des brûlantes ardeurs du soleil, pendant que s'élève une tour, haute de quinze mètres, sur laquelle on couchera pendant les chaleurs, afin d'éviter les moustiques, véritable fléau du pays, mais qui ne montent pas à cette hauteur.

Après dîner, malgré quelques difficultés suggérées par le pristow qui veut nous garder, les voitures étant prêtes, nous partons pour Merw. Mais, à la dernière station, avant de traverser les marais, nous ne trouvons plus de chevaux et nous sommes encore forcés d'attendre jusqu'à une heure du matin. Enfin, nous pouvons partir, et c'est avec un véritable plaisir qu'à trois heures et demie nous rentrons à l'hôtel du Caucase où nous retrouvons nos chambres et nos malles dans l'état où nous les avons laissées, et y arrivons sains et saufs, après une si longue pérégrination dans des contrées dangereuses et peu explorées.

Avant de partir pour Tchardjouï, où le général

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Annenkoff a Tamabilité de nous attendre, nous passons encore quelques jours à Merw,pour nous reposer et nous refaire un peu aux habitudes européennes. Il y en a quelques-unes que nous avons complètement oubliées, entre autres, celle de nous asseoir pour manger. Depuis plus d'un mois que nous ne prenons jamais nos repas autrement que couchés sur nos tapis, nous y sommes si bien habitués que la première fois que nous mangeons assis sur des chaises^ nous sommes tout gênés et mal à notre aise. Nos habits nous étonnent bien un peu aussi ; mais, au bout de deux jours, nous sommes complètement reposés et rentrés dans nos habitudes, aussi en profitonsnous pour faire dans la ville nos dernières visites. L'avant-veille du jour où nous devons prendre le train, nous nous rendons à un bal costumé qui se donne dans un hôtel de la ville, et nous y sommes témoins d'un fait qui donne bien une idée des mœurs des habitants du pays.

Pendant que nous soupons tranquillement dans un grand salon, loué pour nous d'avance, entrent plusieurs officiers cosaques de la garnison, déjà quelque peu éméchés par la fête, qui, nous voyant en habits civils et nous prenant pour quelques voyageurs ou quelques marchands, imaginent de nous faire quitter la salle pour en profiter. Ils y font venir

successivement un trompette, puis un tambour, et leur ordonnent de sonner et de battre sans s'arrêter. Au moins aussi habitués que ces Messieurs à pareille musique, nous écoutons sans sourciller et blâmons même le tambour qui s'acquitte mollement de sa tâche. Les officiers Cosaques commencent à hésiter et paraissent étonnés que de simples commerçants, dans un pays où les désirs des militaires sont des ordres, s'obstinent à rester si longtemps. Ils nous dépêchent alors leur chef de musique qui nous demande en allemand qui nous sommes et si nous avons loué le salon. Quand nous lui répondons que nous sommes officiers français et que, comme tels, nous serons toujours heureux de voir dans l'endroit où nous nous trouvons des officiers russes, leur attitude change immédiatement. Us se confondent en excuses pour le petit charivari qu'ils nous ont offert, font venir leur musique qui nous régale de ses plus beaux airs, nous portent en triomphe, nous font souper de nouveau, dansent devant nous, font mille folies, et nous donnent finalement une si jolie fête que ce n'est qu'à huit heures du matin qu'ils nous reconduisent, musique en tête, à notre hôtel.

Nos dernières heures sont occupées par une visite que nous faisons à Alikhanoff, revenu seu-

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lement depuis quelquesheuresdeJolatbaQ.il met le comble à ses gracieusetés pour nous, en nous donnant des lettres destinées à nous faire voir l'Émir de Bokbara, et, le onze janvier au soir, accompagnés bien aimablement jusqu'à la gare par le colonel, Mourawiew, Schilling, DenisoflF, etc., nous montons dans le train qui nous emporte vers Tchardjouï, où nous devons arriver dans la matinée.

Les soldats russes qui font le service du chemin de fer, habitués à chauffer les wagons en Russie, nous font presque étouffer pendant la nuit , en allumant dans les deux poêles du nôtre un feu d'enfer, et nous sommes obligés de sortir pour pouvoir respirer. De la passerelle, sur laquelle nous nous installons , nous voyons défiler tout le pays, qui ne commence d'ailleurs à être intéressant qu'en arrivant dans l'oasis de Tchardjouï. Auparavant, on traverse d'abord la steppe, puis trente verstes de sables mouvants , qui n'ont pu être franchis , lors de la construction du chemin de fer, qu'avec la plus grande difficulté; immédiatement à leur sortie, le pays prend un aspect fertile et bien cultivé. De grands arbres , réunis généralement par groupes , forment de petites futaies qui réjouissent nos yeux privés de ce spectacle depuis le Caucase, et le nombre considérable

de caravanes, d'hommes à cheval ou à âne, et d'arabas qui circulent dans la région témoignent de sa richesse.

Nous sommes sur le territoire du khanat de Bokhara, dont la première grande ville est Tchardjouï, que nous laissons à quelques kilomètres à droite. Bientôt, nous débarquons, malheureusement par un bien mauvais temps et une boue épouvantable, dans la nouvelle gare de la ville russe de Tchardjouï, bâtie à neuf verstes de la ville bokhariote et fondée par le général Annenkoff. C'est là qu'il a habité , ainsi que ses officiers et soldats, pendant toute la durée de la construction du pont qui traverse l'Amou-Daria.

Le général nous a envoyé chercher à la gare par un de ses neveux, M. Starlypine, homme charmant, fils du général commandant le corps d'armée de Moscou et venu ici pour un an. Nous descendons chez lui et, au bout de quelques instants, nous nous rendons à la maison du général pour lui annoncer nous-mêmes notre heureuse arrivée et lui présenter nos respects.

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BOKHARIOTEï

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