CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. — HISTORIQUE DES PROGRÉS
DES RUSSES DANS l'aSIE CENTRALE. CONQUÊTE DE
KHIVA, DUTURKESTAN, d'aSKABAD , DE MERW. — IMPOR- TANCE DE CES PROVINCES AU POINT DE VUE COMMER- CIAL ET MILITAIRE — LEURS FRONTIÈRES. — LA LUTTE FUTURE.
Avant de parler du charmant accueil que nous réservait le fameux constructeur du chemin de fer transcaspien, je voudrais résumer en quelques pages les impressions que nous a laissées le voyage que nous venons de faire sur la frontière et exposer brièvement le résultat des nombreuses conversations que nous avons eues avec des hommes qui, comme le général Komaroff, Alikhanoff et le colonel Tarkanoff, sont mieux à même que qui que ce soit pour connaître ces pays.
Mais , pour mieux juger l'état actuel de ces régions, jetons d'abord un coup d'œil en arrière et repassons sommairement la suite ininterrompue
des campagnes et des victoires des Russes en Asie centrale (1).
C'est avec une régularité parfaite , un ensemble merveilleux, que leurs généraux se sont avancés peu à peu jusqu'aux frontières de l'Afghanistan, s'assimilant 5 avec un rare talent, les peuplades conquises. On reste vraiment stupéfait en considérant avec quelle rapidité ces hordes féroces et indomptées se sont laissé asservir et englober dans l'empire du Tzar blanc. Aussi comprend-t-on qu'à l'aspect de la mince bande de terrain qui sépare maintenant la Russie de l'Angleterre, bien des personnes s'effrayent et craignent, dans un avenir rapproché, une collision terrible.
Ce fut parle Nord et en s'emparant du Turkestan que les Russes entrèrent d'abord dans l'Asie centrale. Leur première expédition n'y fut pas heureuse :1e prince Tcherkasky, chargé par Pierre le Grand , en 1717, de chercher une route menant aux Indes, fut massacré avec toute sa colonne par l'armée khivaine, après avoir été égaré dans le désert et abusé par de fallacieuses promesses. Les Bokhariotes etles Khi vains, enhardis
(1) Les renseignements généraux sur les conquêtes des Russes en Asie ont été tirés de plusieurs livres russes et allemands, mais plus particulièrement du si intéressant et si exact « Voyage à travers l'Asie centrale », de H' Moser (Pion, 1885).
par ce premier succès, ne cessèrent alors d'enva* hiretde piller les provinces orientales de l'Empire, et ce ne fut qu en 1839 quel'empereur Nicolas chargea enfin le général Perofsky de mettre fin à cet état de choses en donnant la chasse aux bandes de pillards et en établissant quelques forts d'arrêt qui empêcheraient leurs incursions futures.
Le général ne fut pas heureux dans sa première campagne contre les Khiyains ; il y perdit mille hommes et plus de huit mille chameaux, et, vaincu par le froid et la faim, au milieu de la steppe, dut revenir sur ses pas.
La deuxième expédition, en 1847, mieux comprise et appuyée sur une base d'opérations sérieuse, lui réussit, au contraire, émerveille. Après avoir réuni de grands approvisionnements à Orenbourg et, de plus, organisé un service complet de ravitaillement au moyen d'une flottille qui, partie de la mer d'Aral, remontait le Sir-Daria, il put s'avancer lentement, mais sûrement, en faisant bâtir des forts sur les rives du fleuve. Le but de l'invasion était de s'emparer du khanat de Kokhan, dont le souverain avait été tué et dépossédé par Nasr-OuUah, émir de Bokhara. Pour arriver à ce but, Perofsky continua à progresser le long du Sir, tout en bâtissant des redoutes qui lui
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assuraient la complète possession du pays. Enfin, six ans après le commencement de la campagne, il se présenta sous la première place forte kokhanienne, appelée Ak-Mesdjet, et, après une défense énergique, parvint à s'en emparer; les Russes donnèrent à ce poste le nom de fort Perofsky et la ligne de redoutes qui, partant de la mer d'Aral, aboutissait à ce point, fut nommée la ligne du Sir. Elle présentait l'immense avantage de fournir aux colonnes qui devaient plus tard descendre vers le Sud une excellente route le long d'un grand fleuve. De plus, elle permettait au commandant en chef de réunir longtemps à l'avance et au cœur même du pays les approvisionnejnents considérables nécessaires pour faire campagne, approvisionnements qu'il fallait auparavant amener d'Oronbourg. Le khan de Kokhan essaya d'ailleurs inutilement, dans le courant de la même année (1853), de la forcer, et, ne pouvant y parvenir, rentra dans ses États.
Pendant la révolution de la Pologne et la guerre de Crimée, la marche en avant fut sensiblement ralentie et le seul acte important fut, en 1854, la fondation de Vernoïé.
Plus tard, éclata dans le Eokhan une guerre civile. Mozaffar-ed-Din, venu de Bokhara et vainqueur des rebelles, réinstalla sur son trône Khou-
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dayar-Khan, mais lui prit, comme suzerain, la moitié de son khanat. Cela devait Tentraîner bien loin, car, obligé de protéger son vassal contre la marche envahissante des Russes, il fut mis immédiatement en contact avec eux et y perdit, en peu de temps, son indépendance. En 1851, la ville do Djoulek fut occupée; en juin 1864, ce fut celle de Turkestan, et enfin, en 1865, le général TchernaïefT s'empara de Tchimkent et de Tachkent, donnant ainsi à l'armée une excellente base d'opérations pour agir, soit vers Kokhan, soit vers Bokhara.
L'occasion ne s'en fit pas longtemps attendre. Le général Romanofsky, remplaçant du général Tchernaïeff et chargé par TEmpereur de venger l'affront fait à la Russie par l'emprisonnement de Struve, son ambassadeur à Bokhara, battit complètement, avec sa colonne de trois mille six cents hommes, les quarante mille soldats de Mozaffar ( mai 1866 ). L'Émir, obligé do fuir, se retira sur Samarcande qu'il fortifia autant que possible pendant que les oulémas prêchaient la guerre sainte.
En 1868, le général Kauffmann, nommé gouverneur général du Turkestan, continua l'œuvre si brillamment commencée par ses prédécesseurs. Maître de toute la vallée du Sir, ce qui lui permettait d'agir sans crainte pour ses derrières, il lui
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restait à s'emparer de la vallée du Zéravchaa qui, passant par Samarcande et Bokhara, lui donnerait la poss'ession de tout le khanat. Aussi, au mois de mai, s'avança-t-il directement sur la première de ces deux villes; ses troupes passèrent la rivière à gué sous le feu des Bokhariotes stupéfaits, et, après une charge générale à la baïonnette, les mirent en pleine déroute et les repoussèrent sur la place. Le jour suivant, les Russes occupaient la citadelle de Samarcande et la mettaient en état de défense.
Bien leur en prit, car, à peine le général Kaufmann Tavait-il quittée pour poursuivre les débris de Tarmée de l'Émir, que le major Von Tempel, qui commandait les sept cents hommes qu'on y avait laissés, se vit entouré par neuf ou dix mille montagnards que les habitants de Samarcande avaient appelés à l'aide. Pendant six jours entiers, leurs attaques réitérées vinrent échouer contre la bravoure de la garnison et, lorsque le général, heureusement prévenu à temps, fût revenu et eût dégagé la citadelle, il livra la ville, pour la punir, pendant trois jours à ses soldats. La leçon fut terrible, mais ternit un peu la gloire des soldats russes qui se conduisirent comme de véritables Bachi-Bozouks, violant, tuant, pillant ; néanmoins, elle porta ses fruits: Samarcande ap-
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partenait définitivement à la Russie et ne tenta plus jamais de se révolter.
Quant à FÉmir il fut heureux d'acheter la paix moyennant deux millions, et abandonna aux envahisseurs le cours moyen du Zéravchan. Le traité portait que les marchands russes, sous la responsabilité directe de Sa Hautesse, auraient le droit de faire le commerce sur toute l'étendue de son territoire, et que leurs marchandises ne pourraient être frappées d'un droit de plus de deux et demi pour cent. Ils pourraient, en outre, circuler toujours librement dans le khanat, soit pour s'y rendre de ville en ville, soit pour gagner les pays voisins. Quelque temps après, le khanat de Kokhan fut réuni à l'Empire sous le nom de province de Ferghana , après une campagne de Skobeleff, en 1875-76. Koudayar-Khan fut dépossédé, et le Turkestan russe fut définitivement formé de quatre subdivisions : celles de Ferghana, du Zéravchan, du Sir-Daria et de l'Amou-Daria.
Le khanat de Bokhara, dans lequel , malgré le traité, bien peu de commerçants ou de voyageurs osaient s'engager au début, et où ils étaient généralement fort mal reçus, se civilisa do jour en jour davantage, et est en passe maintenant de devenir bientôt une contrée complètement russifiée. C'est en 1885 que le télégraphe y a fait sa première
apparition; le chemin de fer Ta suivi de près, et, déjà cette année , en avril 1888, on inaugurait la gare de Bokhara, et en juin celle de Samarcande.
Il est peu probable que , dans la suite , les Russes replacent sur le trône un nouvel émir à la mort de celui qui règne actuellement et qui , d'ailleurs , est entièrement à leur dévotion ; mais ils profiteront peut-être encore longtemps de l'organisation assez bonne existant dans le pays, et n'y substitueront la leur que lorsque le fanatisme et les sentiments de haine, si violents il y a quelques années, auront eu le temps de s'atténuer.
Au nord do ces provinces, se trouvait le khanat de Khiva qui, depuis longtemps, servait de refuge aux Kirghiz pillards qui envahissaient continuellement le territoire russe. En 1872, malgré de nombreuses réclamations venues de Pétersbourg. Seid-Mohammed-Rahim-Bahadour , khan de ces contrées, fier des sept cent cinquante mille Turkomans , Kirghiz et Karakalpaks auxquels il commandait, et confiant dans l'immensité des déserts qui entouraient son oasis, refusa une fois déplus de libérer les esclaves de nationalité russe, dont il détenait une quantité considérable. Aussitôt une expédition fut organisée contre lui et des détachements, partant d'Orenbourg, du Caucase et du Turkestan, durent marcher simultanément
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dans la direction de sa capitale. Soixante-cinq compagnies d'infanterie, neuf batteries d'artillerie et une trentaine de ssotnjas de Cosaques, sous le commandement en chef du général Kaufïmann, s'enfoncèrent en même temps dans le désert.
Le détachement du Caucase partit en trois colonnes de Tchikichliar, Krasnovodsk et Kinderlinsk, sur les bords de la Caspienne; celui du Turkestan, en deux colonnes, Tune de Kazalinsk, sur le Sir, commandée parle général Golovatcheff, et l'autre de Djizak, sous les ordres du colonel Goioff. Quant au détachement d'Orenbourg, dirigé par le lieutenant-général Verevkin, il devait se concentrer au nord de TOust-Ourt, au fort de TEmba.
L'objectif général était la ville de Khiva; mais, dès les premiers jours, les soldats eurent à endurer des souffrances effroyables. La colonne de Djizak ayant rejoint celle de Kazalinsk au pied du Boukan-Taou, au milieu du désert de Kizil- Koum, se vit exposée à une telle chaleur et à de si furieux ouragans de sable que sept mille cha* meaux moururent sur les dix mille qu'elle avait emmenés. De plus, les Turcomans, par des alertes, des attaques continuelles, rendaient plus fatigante encore la marche au travers des sables, sans eau pour se rafraîchir, sans arbres pour s'a-
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briter. Onze cents chameaux restaient à peine au convoi, quand, le 10 mai, au pied de petites montagnes appelées Outch-Outchak, ce détachement se trouva en présence d'une grande masse de Turcomans. L'attaque des Russes, exaspérés par les souffrances qu'ils venaient d'endurer, fut si impétueuse qu'en un clin d'œil leurs ennemis furent mis en fuite, et le général Kauffmann s'installa à Ak-Kamish, la première ville khivaine sur TAmou, qui commandait la route de la capitale. Il fît ensuite passer le fleuve à ses troupes et établit son campement à Pitniak.
Le détachement venu de Krasnovodsk, sous les ordres de Markozoff, ne pouvant se procurer ni vivres ni chameaux, ne put aller aussi loin, et, arrivé au puits de Bala-Ichem, dans l'impossibilité absolue de continuer sa marche en avant, dut revenir sur ses pas.
Au Nord, au contraire, les troupes venues d'Orenbourg et de Kinderlinsk, après s'être rencontrées à Koungrad, marchèrent ensemble sur Khiva en remontant le fleuve. Sans nouvelles du général en chef, le général Verevkin fît, aussitôt arrivé sous les murs de la ville, commencer un bombardement en règle et se disposa à donner l'assaut, mais, terrorisé parles effets des nouveaux projectiles, Seid-Mohanimed-Khan avait quitté
précipitamment sa capitale avec son Divan-Bégui, Mat-Mourat et, dès le lendemain, son frère, Ata- Djann-Tioura, porta au général Kauflmann les clefs de la place.
Tout le pays était conquis, et le traité qui termina la campagne laissa à Tancien khan Tautorité nominale et le droit de nommer les begs, ainsi que celui de haute justice; mais il lui fît, en même temps, payer une contribution de 2.200.000 roubles et lui fît reconnaître la suzeraineté de l'Empereur. De plus, tolvs les esclaves, au nombre, suivant les uns, de quarante mille, suivant les autres de vingt-cinq mille, furent libérés et rentrèrent dans leurs patries respectives. C'était là un beau succès et digne de couronner une campagne aussi bien menée, quoique si difficile, et, par l'énergie, le courage, la force de résistance surtout qu'elle montra dans la traversée si pénible de ces immenses déserts, l'armée russe ajouta un fleuron de plus à sa couronne déjà si glorieuse et asservit pour toujours les nomades pillards qui habitaient ces régions.
Nous venons de voir avec quelle rapidité les khanats de Kokhan, de Bokhara et de Khiva furent pris . Quant à l'immense étendue de pays qui sépare ces contrées de la mer Caspienne, elle fut conquise aussi avec une merveilleuse célérité. Ce
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fut en 1869 que, pour la première fois, les soldats russes mirent le pied sur la rive orientale de cette mer, devenue maintenant, sauf au Sud, un véritable lac russe. Le général Soliétofi fonda le poste militaire de Krasnovodsk et, deux années après, en 1871, s'empara de Tchikichliar d'où le général Lazarew partit, en 1878, pour châtier les TurcomansTékés dont les brigandages incessants s'exerçaient surtout au détriment des pêcheurs instal lés sur la côte. Réunis en grand nombre derrière leurs retranchements de Géok-Tépé, ils infligèrent à la petite colonne russe, harassée par des marches interminables et manquant de tout, un sanglant échec. Ce fut Skobeleff qui fut chargé de le réparer. Il divisa ses troupes en deux colonnes venant, l'une de Mikhailovsk, l'autre de Tchikichliar, et les réunit au fort de Bami, à l'entrée de l'oasis d'Aklial-Téké; puis, au mois de juin 1880, avec cinquante-huit canons et huit mille hommes, il s'empara, comme nous l'avons vu plus haut, du camp retranché des Turcmènes et y fît un épouvantable massacre.
Les Tékés cessèrent aussitôt toute résistance et cédèrent tout leur territoire à l'Empereur qui en confia le commandement au général Komaroff installé à Askabad. Bientôt, comme nous en avons déjà parlé, ce furent les Merwiens et tous les
autres Turcomans qui, grâce au courage et à la si grande habileté d'Alikhanoff, firent leur soumission, et le monde étonné put constater que, sans bruit, la Russie venait de conquérir des milliers et des milliers de lieues au centre deTAsie et que 5 de la Caspienne et de la Perse, aux Indes , au Thibet et à la Chine, tous les pays étaient ouverts à son commerce et gardés par ses troupes. Une fois établis, les Russes, avec leur si grande facilité à s'accoutumer aux mœurs, aux habitudes de leurs nouveaux sujets, n'eurent aucune peine à entretenir avec eux des relations de jour en jour meilleures, mais cela ne leur suffisait pas ; ils voulaient, de plus, relever tout le Turkestan de la ruine dans laquelle les pillages et les brigandages incessants des Turcomans et des Kirghiz l'avaient fait tomber. Pour ce faire, ils commencèrent, aussitôt après la conquête, à bâtir sur les points les plus importants des villes qui ont déjà pris maintenant un développement extraordinaire.
Les cités russes deTachkent,de Kizil-Arvat, d'Askabad sont, dès à présent, des centres populeux considérables, et, avant tout, des marchés très courus par les indigènes qui viennent y acheter I(^s (Jjjt'ls (rexporlciLioii, lainlis (jue Saniarcaïule, Bokhara, Tchardjouï, loin de perdre par l'accroissement des villes voisines, ont vu augmenter
leur commerce et sont restées les grands entrepôts des marchandises du pays: coton, soie, laine, etc. En outre, la circulation, jadis assez difficile et périlleuse au travers de ces différentes régions, se fait maintenant , non seulement sans danger, mais encore aussi aisément que possible, grâce à une bonne route reliant Tachkent à Samarcande et surtout au merveillleux chemin de fer du général Annenkoff. On dirait vraiment, surtout en considérant cet ouvrage si important, exécuté aussi vite et aussi parfaitement, que les Russes sont, comme les végétaux , soumis à l'influence directe du climat à partir du moment où ils arrivent en Turkestan. Qu'on plante, en effet, une branche encore verte dans ces régions favorisées, et on aura, cinq ou six ans après, unarbreàTombre duquel on pourra s'abriter et dont la tète dépassera les toits des maisons avoisinantes. Qu'on gratte légèrement le sol, qu'on y jette quelques grains et, trois mois plus tard, la première récolte sera déjà faite ; elle sera bientôt suivie d'une seconde et souvent d'une troisième, tant est vraiment fantastique la rapidité avec laquelle tout y croit et s'y développe. De même, les Russes, d'habitude assez lents et routiniers chez eux, ont accompli, en Asie centrale, des tours de force assurément prodigieux de vitesse, et, agissant avec
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une incroyable activité, ont déjà établi, en quelques années, sur des ruines et des déserts, un florissant empire. .
L'industrie ne s'y est pas implantée encore, mais l'agriculture et le commerce y ont déjà pris une extension considérable. Par la force même des choses, ces pays qui produisent, presque sans travail, de splendides récoltes, où la main d'œuvre atteint souvent le prix infime de trente kopeks (70 centimes) par jour, où la régularité du climat est constante, ne peuvent que profiter de tous les travaux que la Russie y a si intelligemment entrepris et si vigoureusement menés à bonne fin. Encore quelques routes, quelques verstes de chemin de fer (bien moins difficiles à faire ceux-là que les premiers), et l'Asie centrale, traversée, du Pacifique à la Caspienne, par une voie ferrée, reliée à l'Afghanistan parune bifurcation partant de Merw ou do Karibend, sillonnée de canaux dirigés et entretenus avec plus de soin, sera, comme jadis, le grenier du monde.
Malheureusement, par un sentiment au fond bien compréhensible, la Russie s'oppose à ce que des sociétés étrangères viennent s'installer sur ces territoires pour les cultiver et bénéficier, au plus vite, du merveilleux parti qu'on en peut tirer. Elle aime mieux attendre un peu plus longtemps
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les résultats définitifs, reculer légèrement la date de la colonisation complète de ses nouvelles provinces afin d'en garder pour elle seule tous les avantages. Dans la grande exploitation de Sultan-Bend, sur laquelle seront ensuite copiées toutes les autres, les nationaux seuls seront admis comme fermiers pour le compte de l'Empereur, et cependant déjà bien des offres ont été faites et bien des gens tentés, en passant à côté des eaux limoneuses du Tendjend, du Mourgab, à l'idée de ce qu'on pourrait faire de suite de ces contrées avec quelques capitaux. A la foire de Nijni, on vend beaucoup de coton de Bokhara et il y fait prime, mais ce n'est rien en comparaison des quantités immenses qu'on y expédiera aussitôt que l'Amou- Daria et le Tendjend, canalisés comme le Mourgab, fertiliseront presque tout l'intérieur du pays. Alors la Russie aura l'immense avantage de pouvoir se fournir entièrement elle-même de soie et de coton, et ses nombreux commerçants d'étoffes et de velours ne seront plus comme maintenant forcés d'acheter leurs matières premières en Amérique et en Egypte.
D'ailleurs, la canalisation complète du pays et la stricte surveillance de l'arrosage des champs est une question vitale pour toutes ces régions. Aussitôt que la culture cesse sur un point et que
Teau vient à manquer, toute végétation s'arrête et le sable du désert, poussé par les vents du Nord, envahit et couvre tout. 11 en est un exemple très frappant sur laroute de Tchardjouïà Bokhara. Depuis que les Russes, maîtres du cours supérieur du Zéravchan, l'ont canalisé à nouveau et s'en sont approprié une grande partie, les environs de Kara-Kouli, jadis très florissants et habités par une nombreuse population, sont devenus incultes et déserts. L'eau n'arrivant plus en quantité suffisante dans leurs canaux, les Bokhariotes ont renoncé à cultiver leurs champs et ont émigré; mais, sitôt après leur départ, le sable venu du Kara- Koum s'est avancé progressivement et couvre déjà de ses dunes des parties de terre florissantes il y a quelques années à peine. Peut-être une nouvelle organisation changera-t-elle le régime des eaux et les rendra-t-elle aussi abondantes qu'autrefois. Depuis la disparition derOxus,bien d'autres fleuves ou rivières se sont desséchés et, à voir les ruines qui existent partout, les canaux qui sillonnent tous ces pays, on ne peut douter que tous les cours d'eau y aient eu jadis un volume beaucoup plus considérable. Leur état semble stationnaire actuellement et, tels qu'ils sont, la plus grande partie de leur liquide, sagement employée, pourra encore fertiliser une quantité immense de
terrains; mais combien plus brillant encore serait le résultat si, non contents de cultiver les parties du sol qui en sont déjà susceptibles, les Russes, parvenant à augmenter lasuperficie des inondations, arrivaient à refouler le désert vers le Nord et à lui reprendre ces splendidcs provinces qui ont fait, pendant Tantiquité, l'envie de tous les conquérants I
Au point de vue militaire, les dernières acquisitions des Russes en Asie sontpoureux d'une importance capitale. Alors qu'ils n'y possédaient que le hautduTurkestan, leurs soldats, obligés, pour se rendre à Tacbkent, de faire à pied l'interminable route qui vient d'Orenbourg, mettaient plusieurs mois à arriver en cas de besoin et ne pouvaient nullement s'appuyer sur les corps d'armée du Caucase. Maintenant, au contraire, que les khanats de Bokhara, de Kokhan, de Khiva, les pays desMerwiens, desSaryks, desTékés sont complètement asservis et traversés par une voie ferrée de Samarcande à la Caspienne, les gouverneurs généraux peuvent, en un instant, déplacer leurs troupes et les porter vers le point menacé. De plus, grâce au grand avantage d'une ligne parallèle à la frontière, il leur est loisible, s'ils veulent attaquer, de les concentrer rapidement surun endroit donné sans attirer l'attention de
Tadvcrsaire qui doitsurveillcr également les routes qui viennent d'Askabad, de Kari-Bend, de Merw, de Tchardjouï et de Bokhara. Leurs approvisionnements sont assurés et les renforts qu'on leur envoie leur parviennent du Caucase avec une grande facilité, transportés de Bakou par les vapeurs de la Caspienne et embarqués, aussitôt arrivés à Ouzoun-Ada, dans les nombreux wagons existant déjà sur la ligne.
Si nous considérons maintenant la frontière, nous voyons que, du côté nord de la Perse, elle est formée par une chaîne de montagnes élevées, mais traversées par deux bonnes roules qui mènent. Tune à Askabad, l'autre à Méched, les deux grands centres populeux de cette partie de l'empire du schah. D'ailleurs, étant donnée la sujétion dans laquelle vit ce souverain par rapport à son puissant voisin, et l'état lamentable dans lequel se trouve son armée, il paraît problématique qu'une guerre éclate jamais de ce côté. La Russie entretient donc des garnisons assez fortes à Askabad et à Kizil-Arvat, bienplutôtpour surveiller et contenir les Tékés récemment vaincus, que pour s'avancer vers le Sud. Ce serait cependant certainement par la Perse qu'il lui serait le plus aisé d'arriver aux Indes, mais alors ses troupes descendraient par Saraks et Poli-Hatoum, d'où
elles gagneraient Méched. Arrivées à cette ville, elles n'auraient plus qu'à continuer vers Hayderhabad par le Kohistan et le Béloutchistan et entreraient ainsi dans les possessionsbritanniques sans avoir à franchir les pays si montagneux et d'une traversée si difficile qui les défendentau Nord. La frontière orientale de la Perse est justement complètement ouverte, et ce serait sans la moindre difficulté que l'armée y entrerait après avoir été concentrée dans la vallée du Tendjend.
Il n'en est pas de même de la frontière factice établie cette année entre l'Afghanistan et les provinces russes limitrophes de Saraks et de Pendeh. Elle n'est franchissable que sur trois points : 1** par les diflérents sentiers, presque impraticables, ouverts par les sources du Mourgab et qui aboutissent dans la vallée de l'Héri-Roudde; 2° par la route qui part de Kouchka et arrive directement audessus d'Hérat ; 3® par les deux chemins qui suivent les rives du Tendjend et mènent aussi à cette ville. Ces derniers sont de beaucoup les meilleurs. Ils joignent à l'avantage très considérable de ne pas avoir à traverser des contrées montagneuses, puisqu'ils restent toujours dans la vallée, celui de côtoyer continuellement un cours d'eau, ce qui est inappréciable dans un pays oii la soif est le pire ennemi contre lequel une armée ait à lut-
ter. Le chemin de droite est, paraît-il, plus commode à suivre, à partir de Zulfu-Kar ; jusqu'à ce point, nous nous sommes servis de celui de gauche et l'avons trouvé très convenable pour l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie de montagne; cepondantjdes hommes du pays qui avaient suivi l'autre le prétendaient meilleur encore. Quoi qu'il en soit, en cas d'invasion russe en Afghanistan, c'est là que se portera probablement l'effort principal, et c'est par ces chemins que descendront les troupes qui devront remonter la rivière jusqu'à Hérat.
Quand on interroge, sur ce sujet, un gouverneur, un général, un chef d'administration du pays ou tout autre fonctionnaire bien placé pour juger sainement des choses, tous se défendent unanimement d'avoir la moindre pensée de descendre plus au Sud et prétendent ne jamais devoir franchir leurs nouvelles frontières qui, disent-ils, les satisfont pleinement.
Mais qui peut, surtout dans ces contrées, répondre de l'avenir? On y vit toujours dans l'imprévu, et, plus que partout ailleurs, les plus grands résultats dérivent généralement des moindres événements. C'est en voulant châtier des hordes de brigands et de pillards et délivrer leurs compatriotes prisonniers des Khivains, des Bokhariotes et des Turcmènes que les généraux russes se sont
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VUS amenés peu à peu à conquérir le centre de l'Asie. Avec leurs merveilleux talents de colonisateurs, ils ont, il est vrai, complètement calmé Teffervescence terrible qui jadis régnait dans ces pays et leur domination semble devoir s'y maintenir sans la moindre secousse. Mais qui dit qu'un nouvel incident, tel que celui qui se produisit à la Kouchka, ou une nouvelle révolution en Afghanistan, ne viendra pas détruire les projets les plus pacifiques et entraîner les soldats russes vers le Sud, ce que l'Angleterre a déclaré qu'elle ne pourrait tolérer ?
Ces deux grands peuples, d'essence et de mœurs si dissembables , possesseurs tous deux d'un immense empire colonial et séparés par une mince bande de terrain sur laquelle ils cherchent tous deuxà maintenir leur influence, vont-ils se heurter un jour ? Continueront-ils au contraire à se développer en paix, l'un au Nord, l'autre au Sud de l'Himalaya, se réservant une sphère d'action toute différente ? Qui saurait le prévoir?
Peut-être pourront-ils arriver, en partageant, à l'amiable, ies pays qui les séparent, à avoir une frontière commune qui leur permettrait de développer le commerce respectif de leurs colonies, et de créer un transit direct et par terre dos marchandises de l'Inde vers l'Europe. Cela peut
se faire, et c'est là l'idée du général Annenkofï.
Mais, pour le moment, ce ne sont encore que de beaux rêves, et,*d' après l'avis de toutes les personnes compétentes que nous avons consultées sur place à ce sujet, on ne peut encore répondre de la paix dans l'avenir. De loin, disent-elles, à Pétersbourg et à Londres, on traite ces questions tranquillement et de sang-froid, et vraisemblablement aucun des deux gouvernements ne voudrait, sans une provocation formelle, donner l'ordre de commencer les hostilités. Mais, dans le pays même , les généraux ou les gouverneurs, excités par les haines réciproques de peuplades journellement en contact, bien vivement sollicités par l'espoir de remporter quelque nouveau succès, et entraînés par leui-s officiers, leurs soldats, peuvent agir avec moins de prudence. Les occasions peuvent être quelquefois bien tentantes, et, une fois la lutte commencée, le premier pas fait en avant, qui sait s'il plairait à la métropole d'arrêter la marche de ses troupes victorieuses ?
Comment alors oser prévoir l'issue de la lutte? L'Angleterre possède aux Indes une armée nombreuse et aguerrie, un important réseau de chemins de fer qui permet de la concentrer facilement et de solides forts d'arrêt bien armés. Mais, en re-
vanche, elle ne peut guère compter sur la fidélité de ses vassaux, et la situation serait pour elle bien critique s'il lui fallait à la fois repousser l'envahisseur et lutter contre une de ces terribles révoltes qu'elle a toujours eu tant de mal à réprimer.
De leur côté, les Russes n'ont sur place que des avant-postes, pouvant former, il est vrai, une merveilleuse avant-garde ou un corps expéditionnaire exellent, mais incapables, même avec le secours des gens du pays, d'entreprendre seuls une campagne aussi gigantesque. Il leur faudrait certainement plusieurs mois pour concentrer sur la frontière afghane un nombre de corps d'armée suffisant pour entamer sérieusement les hostilités, et, pendant ce temps, il faut espérer que l'effervescence du premier moment pourrait se calmer et les gouvernements revenir à des idées plus pacifiques.
En tout cas, ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que l'armée russe en Asie est remarquablement composée, et qu'après les splendides exemples de courage et d'endurance qu'elle y a donnés depuis un siècle, ses chefs peuvent, en cas de besoin, avoir en elle une absolue cunliancc.