SÉJOUR A BOKHARA ET RETOUR A TCHARDJOUÏ
Accueillis par le général Annenkofl avec la plus grande amabilité, nous devenons ses convives pour tout le temps que nous devons passer à Tchardjouï, et avons ainsi le plaisir de faire la connaissance de son nombreux et brillant étatmajor. Inutile de dire que tous ces Messieurs parlent français ou allemand; aussi la conversation ne souffre aucune difficulté. Elle roule toujours, d'ailleurs , d'une façon constante , sur les deux mêmes sujet : nous répondons aux questions du général et des officiers sur Paris, Nice, Biarritz, etc., dont ils ont tous gardé le plus charmant souvenir et 011 ils pensent tous revenir au plus vite, et les questionnons, à notre tour, sur le pays dans lequel ils viennent de terminer un si beau travail,
sur la manière dont ils ont dirigé leurs ouvriers, les difficultés qu'ils ont eu à vaincre, etc.
Pendant les six mois qu'il a passés sur les bords de l'Amou-Daria, le général a fondé une petite ville, qui, non seulement subsistera, mais croîtra avec rapidité. Placée sur les bords du fleuve, elle se compose, dès à présent, des logements de tous les officiers et d'une sorte de bazar, dans lequel habitent, avec leurs femmes et leurs enfants, mille ou douze cents commerçants ou ouvriers. La gare n'est pas encore achevée, et les quais où sont amarrés les bateaux à fond plat, construits par ordre du général , sont encore à l'état rudimentaire; mais tout cela va se faire bien vite, et il n'existera pas, dans toutes ces contrées, pour y faire du commerce et des échanges, un meilleur endroit que cette ville, située justement à l'intersection des deux grandes routes que suivront les marchandises transportées les unes d'Ouzoun-Ada, Askabad , Merw, Bokhara et Samarcande par le chemin de fer, et les autres, de Khiva ou du sud du khanat de Bokhara, par les bateaux qui ferontun service régulier sur l'Amou-Daria.
Ce fleuve, le plus grand obstacle avec les sables mouvants qui s'opposât à la construction du chemin de fer, est traversé maintenant par un pont d'une longueur totale de trois verstes et
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demie , bâti en bois et composé de trois tronçons distincts. Le premier, long de dix-huit cents mètres environ , aboutit à une petite île sur laquelle on a élevé un remblai et traverse le bras le plus large du fleuve; les deux autres, longs seulement de quatre cents et cent cinquante mètres, traversent des bras secondaires. Cependant, comme au moment des crues annuelles les eaux recouvrent complètement les deux îles sur lesquelles s'élèvent les remblais, on peut dire que l'ensemble du pont est de trois verstes et demie, et que cet ouvrage d'art est certainement un des plus grands de ce genre qui existent actuellement dans le monde. La hauteur ordinaire du fleuve , pendant les travaux, n'ayant guère dépassé deux mètres, et le sol ayant été bon"* presque partout, on a pu enfoncer les pilotis sans trop de difficultés et comme , au moment des plus grandes eaux, le fleuve inonde tout le pays environnant et monte à peine d'un ou deux mètres, on n'a pas eu à se préoccuper de résister à une poussée considérable, et on a construit un simple pont en bois avec une portière au milieu, afin de laisser passer les bateaux.
L'inauguration devait en avoir lieu le 18 janvier et, comme nous voulions y assister après être allés préalablement à Bokhara, nous nous dé-
ci dames à no passer à Tchardjouïque vingt-quatre ^ heures et à fixer notre départ au 13, au matin.
Quoique bien court, ce séjour nous permit de voir des choses fort intéressantes et de passer une journée charmante. Aussitôt après déjeuner, nous partîmes dans une Victoria du général attelée de trois petits chevaux noirs kirghiz, pleins de fond et d'une vitesse incroyable, avec Starlypine et le prince Gagarine, officier du génie, pour visiter la ville bokhariote de Tchardjouï et voir le beg ou gouverneur général qui y habite. La route suivie, détrempée par la neige et les pluies des derniers jours, était complètement défoncée et, de plus, coupée par un nombre incroyable de canaux. Nous les franchissons sur trente-sept ponts avant d'arriver à la ville, éloignée seulement de neuf verstes , et grelottons malgré nos fourrures, à cause d'un vent glacial qui souffle sans interruption. Enfin, nous atteignons les premières maisons et nous continuons à nous avancer, mais non sans peine, guidés par un capitaine de l'armée bokhariote, au milieu d'un dédale de petites rues étroites où nos trois chevaux de front passent difficilement et bousculent, à droite ou à gauche, tantôt les passants, tantôt les chameaux ou les ânes qui viennent en sens inverse. L'aspect de ces rues est fort curieu
AUTïLLEBt
BOKHARIOTE.
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kLes maisons qui les bordent des deux côtés, Joâties en pisé et élevées d'un seul étage, sont ouvertes, pour la plupart, sur le devant et contiennent une rangée de boutiques dans lesquelles sont entassés les tissus de coton, les velours, les soieries, les articles de fer, d'étain, de cuivre, ainsi que les armes et les bijoux qui font la base du commerce dans le pays. Le marchand, accroupi au milieu de ses ballots, a généralement devant lui une sorte de table posée dans la rue et soutenue par ses quatre pieds à hauteur du sol de la f boutique. C'est sur cette table, ou dans la boutile même, que vont s'asseoir les acquéreurs
\ )endant qu'ils discutent le prix de l'objet qu'ils s aient acheter. Pour les abriter, pendant l'hiver, ce la neige et de la pluie, et du soleil, pendant Tété, un toit grossièrement construit en planches rejoint les deux bords de la rue, et il est si bas qu'il permet tout juste aux gens montés sur des chameaux de passer en dessous. Cela fait une singulière impression de s'engager dans cette sorte de tunnel oii, dans une demi-obscurité, circule, en se bousculant, un flot pressé de Bokhariotes, hommes, femmes et enfants, les uns passant vivement à cheval sans crier gare, les autres traînant à leur remorque des ânes ou des chameaux chargés de tapis, de sacs de céréales, ou
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d'outrés remplies d'eau, et le restant, venu pour acheter, allant de boutique en boutique, déployant et palpant les étoffes, les retournant, les regardant en tous sens, se levant, se rasseyant, s'en allant et revenant dix fois avant de se décider.
Nous parvenons enfin au pied du petit monticule où se dresse la forteresse dans laquelle est enclavé le palais du beg et, la voiture ne pouvant plus continuer à avancer, nous poursuivons notre route à pied au milieu d'une boue épouvantable. Nous traversons d'abord le mur d'enceinte par une haute porte munie d'une grille de fer ; des deux côtés se trouvent deux petites salles, hautes à peine d'un mètre cinquante, n'ayant d'autre ouverture qu'une étroite porte- fenêtre, et dans lesquelles sont entassés, accroupis et couchés, rivés aux murs par des chaînes de fer. une trentaine de détenus. Ce sont les prisons de la ville. La justice y est heureusement expéditive; tous les jours de marché, le beg fait pendre, pour servir d'exemple, deux ou trois voleurs ou assassins, et vraiment cela vaut peut-être mieux pour eux que de rester, en attendant leur arrêt, de longs mois au milieu delà vermine, sans air, avec peu de nourriture et ne pouvant dans ces cachots ni se tenir debout, ni marcher. Ces malheureux, pour peu qu'ils y passent quelques jours, endu-
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rent déjà de terribles souffrances; mais, grâce à leur fatalisme et à leur esprit de résignation, ils ne se plaignent guère et attendent, indifférents, leur sentence.
Nous gravissons, après avoir traversé la porte, ^le pente assez raide qui mène dans une petite cûur où se trouve, à côté de la grande entrée du palais, un hangar qui abrite une batterie d'artillerie bokhariote. Les canons, il est vrai, ressemblent absolument à ceux dont les Anglais se servirent pour nous battre à Crécy et sont par conséquent peu dangereux maintenant; néanmoins, les soldats du poste qui les gardent nous les montrent avec orgueil, et nous escortent ensuite pour nous mener jusqu'à la porte d'honneur du palais. Le maître des cérémonies, vêtu d'un khalat multicolore qui lui tombe jusqu'aux pieds, nous y reçoit, et, après nous avoir fait traverser une grande cour intérieure, nous introduit en présence du beg. Ce dernier est le petit-fils du kouch-bégui ou premier ministre, qui vient de mourir, son père est divan-bégui, ou deuxième ministre, et, quant à lui, il deviendra, suivant toutes les probabilités, successivement l'un et l'autre, ces charges semblant être héréditaires pour le moment dans sa famille. C'est un grand et bel homme, âgé d'une trentaine d'années, à la figure longue,
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aux traits lins et distingués, à la barbe noire et soyeuse, habillé d'un splendide klialat en velours brodé d'or, et qui, sous son apparence molle et indolente, cache, paraît-il, beaucoup d'énergie et de jugement. Il nous reçoit de la façon la plus giacieuse dans un salon qui renferme, à côté d'une horrible caisse en tôle transformée en poêle et de vieux fauteuils en osier, des superbes tapis et des riches tentures. Après les salutations d'usage, il nous fait asseoir à table, et nous voyons défiler devant nous une interminable série de plats de mouton et de pilaf, agrémentés par quelques gâteaux au sucre, le tout sentant le bouc d'une façon horrible. Comme les premiers principes de la politesse orientale obligent qu'on goûte de tout, malgré que nous ayions déjà déjeuné et que Tensemble de ces mets nous inspire un profond dégoût, nous nous voyons obligés de remplir nos assiettes d'une foule de choses auxquelles nous touchons à peine, et, pour nous dédommager quelque peu, nous essayons d'entamer une conversation avec notre hôte. Cela n'est malheureusement pas très commode. Nous disons d'abord nos phrases au prince Gagarine qui a Tamabilité de les traduire en russe au premier interprète du beg ; celui-ci, à son tour, les dit à son maître eu bokhariote* Sa réponse nous arrive de la
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même manière, et tout cela dure si longtemps, que, les sujets de conversation étant peu nombreux et difficiles à trouver, il faut concentrer toute son attention pour ne pas avoir oublié la demande quand arrive la réponse. Au bout d'une demi-heure, nous nous retirons, invitant le beg, de la part du général, à venir le soir même assister à un bal costumé donné par les officiers et leurs femmes au cercle militaire bâti à la hâte sur les bords de l'Amou-Daria. La boue est telle qu'en descendant du palais notre interprète glisse, tombe et se relève entièrement recouvert d'une épaisse couche de crotte; grâce à nos cannes, nous parvenons, mais non sans peine, à éviter une pareille mésaventure et nous regagnons notre voiture qui a bientôt fait de nous ramener à la ville russe. Le temps d'y dîner, d'y endosser culotte et frac, et nous entrons au cercle dans la salle du bal.
L'état-major étant nombreux et renforcé par les officiers d'un bataillon de chasseurs et deux compagnies d'ouvriers de chemin de ter, une quarantaine d'hommes et une trentaine de jeunes femmes ou jeunes filles déguisés en Boyards, en Polonais, en Espagnols, en Turcmènes, Bokhariotes, Caucasiens, etc., dansent au son d'une bonne musique organisée par le général. L'en-
Semble de la fête est très joli et Timpression produite n'est que plus agréable encore quand on pense qu'on s'amuse de la sorte au cœur de l'Asie, dans un endroit inconnu il y a trente ans et où on n'arrivait, il y a six mois encore, qu'avec des difficultés inouïes. Au milieu du bal, qui est donné pour le premier janvier, style russe, le général porte un toast à l'Empereur, aux Grands Ducs, à ses hôtes, et enfin à tous ses officiers auxquels il souhaite une bonne année, en les remerciant de leur concours si dévoué et de leur ardeur au travail. Puis, au milieu des applaudissements, il conduit lui-même la mazurka nationale, et la soirée s'achève d'une façon charmante, juste à temps pour que nous puissions changer d'habits et partir pour traverser l'Amou-Daria, guidés par un sous-officier mis spécialement à notre disposition.
Une barque nous attend et nous fait traverser le grand bras du fleuve, puis nous franchissons les deux autres à pied sur les tronçons de pont déjà construits, et nous arrivons, après avoir fait trois verstes environ en troïka, sur l'autre rive, chez le colonel directeur des travaux. Là, il nous faut monter à cheval pour traverser les sables où nous nous engageons bientôt, escortés par des Cosaques de l'Oural qui nous montrent la route et
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portent en croupe nos valises et nos manteaux. Rien de plus lugubre et de plus désolé que ce chemin dans les sables; d'ailleurs, dans peu de temps, personne ne s'en servira plus, la voie ferrée de Samarcande étant déjà ouverte et devant supprimer les caravanes qui y passent journellement; néanmoins, nous sommes contents de l'avoir parcouru et d'avoir ressenti l'impression particulière de malaise et d'effroi produite par cette sorte de voyage. Les chevaux, enfonçant jusqu'au boulet, ne peuvent même pas trottiner et s'avancent lentement au pas, bientôt essoufflés et assoiffés par la poussière qui leur entre en masse dans la bouche et les naseaux. Devant et derrière, à droite comme à gauche, on n'aperçoit qu'une succession ininterrompue de petites collines aux formes bizarres et tourmentées, composées exclusivement d'un sable si fin qu'il a l'air de couler quand on y touche. Si Ton s'écarte du chemin, les chevaux s'enfoncent jusqu'au genou et se dégagent avec peine, et on se représente avec terreur, quoique le trajet dans le sens où nous allons soit bien court (25 verstes), ce qui arrive quand on est surpris par un coup de vent pendant la traversée. L'air, rempli d'une épaisse poussière, devient irrespirable et les guides eux-mêmes, ne pouvant plus rien distinguer, voyant les monticules qui les entourent changer
constamment de forme et de position, renoncent à continuer la marche. 11 faut rester sur place, remuant sans cesse pour éviter d'être enseveli sous le sable, et attendre la fin de l'ouragan. S'il cesse à temps, et qu'heureusement les voyageurs puissent retrouver la bonne direction, ils ont grande chance d'atteindre la steppe à l'Est ou à l'Ouest; si, au contraire, il se prolonge, hommes et bêtes, d'abord à moitié étouffés et aveuglés par la poussière, finissent par désespérer, se couchent, et sont finalement ensevelis sous le sable. Le nombre est incalculable des marchands et voyageurs turcmènes ou bokhariotes qui, partis ainsi de Tchardjouï, pour aller à Bokhara, ou réciproquement, ne sont jamais arrivés au terme de leur voyage et ont disparu avec des caravanes entières sans laisser la moindre trace. Heureusement nous avons beau temps et, après être restés pendant cinq heures et demie au milieu de ce désert, nous arrivons enfin de l'autre côté, à la première maison de poste, installée par les soins du général Annenkofi, et nous montons en tarantass pour nous diriger sur Bokhara.
Nous sommes à même d'examiner de près, dans cette partie de notre voyage, la méthode si expéditive employée parle général pour la construction de son fameux chemin de fer, car nous suivons jus-
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lement la portion de la voie déjà terminée qui va jusqu'à Samarcande, et qui n'attend plus que la pose définitive des rails et des traverses.
Sitôt son choix fait parmi les nombreux tracés que les ingénieurs lui ont remis, le général fait commencer les travaux de la voie sur toute une section, pendant que ses ouvriers militaires achèvent, en posant les traverses et les rails, celle qui vient de leur être livrée. Des entrepreneurs payés à forfait et qui embauchent parfois jusqu'à quinze ou vingt mille ouvriers persans, turcmènes ou bokhariotes, exécutent les travaux sous la surveillance d'officiers de son état-major et d'ingénieurs civils; puis, sitôt leur tâche terminée, après avoir construit les ponts sur les canaux, creusé les tranchées, ou élevé les remblais à la hauteur voulue, ils se portent en avant pour recommencer plus loin.
Les ouvriers militaires, vivant avec leurs officiers dans un train spécial appelé train de pose, arrivent ensuite. Chaque jour, environ quatre à six kilomètres de rails et de traverses sont posés, plus un garage de quatre cent mètres, afin de permettre au train de pose de se ranger. Lorsque la voie est libre, tous les soirs, arrive un autre train chargé des matériaux nécessaires pour le travail du lendemain. Ce train repart, l'ouvrage
terminé, et le train de pose, se portant en avant de toute la distance gagnée pendant la journée, vient apporter aux travailleurs leur nourriture et leur servir de gîte.
D'abord effectuée au moyen d'une voie parallèle Decauville, sur les wagonnets de laquelle on transportait les rails et les traverses, la pose est achevée au moyen d'un procédé américain qui permet de faire rouler sur des galets les matériaux chargés sur le train, et celui-ci s'avance pour ainsi dire en même temps que chaque rail est posé.
Il faut toute l'énergie, toute l'activité incroyable du général pour faire accomplir à ses soldats d'aussi rudes travaux au milieu de tant de difficultés, et c'est bien vraiment à juste titre qu'il aie droit d'être fier de son œuvre. Toujours levé dès l'aube, il visite lui-même ses travaux à pied ou à cheval et surveille de près ses ingénieurs et ses ouvriers. Excessivement bon et paternel à l'égard de ses subordonnés, il s'occupe d'eux dans les moindres détails, et, en plus de l'excellente nourriture et des soins constants qui leur sont donnés, une des choses qui nous a le plus frappés a été la remarquable installation à Tchardjouï d'une école, dans laquelle les enfants des ouvriers, occupés pendant six mois à la construc-
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tion du pont, pouvaient continuer leurs études, quoique au cœur de l'Asie.
C'est pour examiner les travaux exécutés au delà de l'Amou-Daria qu'il a fait établir le service de poste dont nous usons pour le moment et dont la première halte se fait à Kara-Kouli. Nous y couchons chez un ingénieur français, Lebrun, qui nous fait goûter différents vins du pays. Avec quelques soins de plus dans leur fabrication, ils pourront devenir excellents. En effet, quoique la vigne y vienne à merveille et que son raisin soit fort beau, les habitants de cette partie de l'Asie, en leur qualité de musulmans auxquels l'alcool est défendu, 'ne l'ont jamais que fort peu cultivée. Aussi n'est-ce que depuis l'arrivée des Russes à Samarcande qu'on commence à faire du vin, et du manque de pressoirs, de l'absence presque complète d'hommes compétents, il résulte que la vendange se fait mal et que le vin qui en provient, quoique très alcoolisé et possédant beaucoup de bouquet, n'est cependant pas bon à boire à cause de l'énorme quantité de sucre qu'il contient. Dans quelques années , et en surveillant les procédés employés, la Russie pourra néanmoins en obtenir du meilleur, ce qui est fort appréciable pour un pays qui ne possède que les crus médiocres de la Crimée et du Caucase (Kakhétie et Moukransky).
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An point du jour, nous continuons notre route. Le pays, bien mieux cultivé que 'tous ceux que nous avons traversés depuis la Caspienne, est coupé d'une infinité de canaux où circule une eau couleur café au lait dans laquelle des mûriers plantés en grand nombre trempent leurs racines. Plusieurs grands espaces de terrain sont justement inondés au moment où nous y passons , et la route, située au même niveau, est inondée de même.
Aussi, nous faut-il parfois 'parcourir cent, cent cinquante métros" dans des flaques d'eau de quarante, cinquante centimètres de profondeur, et je vous laisse à penser ce qu'une route aussi bien entretenue peut être tirante, et à quelle profondeur s'enfoncent les roues de la voiture et les pieds des chevaux. Nous n'avons, par bonheur, emporté avec nous que peu de bagages, et notre troïka, à peine chargée, se tire de ce mauvais pas à son honneur.
La route commence à être bordée presque partout de grandes maisons en terre entourées, pour la plupart, d'un mur d'enceinte haut de quatre à cinq mètres; c'est là qu'habitent les agriculteurs bokhariotes que nous voyons circuler en grand nombre sur la route allant à la ville ou en revenant à pied, à âne ou à cheval, très souvent deux sur le même. Bientc^t, nous apercevons les mù-