‹ Excursion en Turkestan et sur la frontière Russo-AfghaneChapitre 20 sur 26 · Chapitre XIII · texte numérisé non relu

Chapitre XIII

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railles de Bokhara et, après avoir été quelque peu hués par les gamins qui ne sont pas encore très habitués aux visages des chrétiens, nous traversons une des onze portes d'entrée, Uanquées de deux tours élevées, et nous nous engageons au milieu du bazar des légumes et des fruits, dans des petites ruelles absolument pareilles à celles que nous avons vues à ïchardjouï, quoique un peu plus larges. Nous arrivons ainsi à un ancien palais de l'Emir qu'il a donné à la Russie pour y loger son chargé d'affaires et les étrangers de passage. C'est là que nous descendons, et que nous commençons par nous reposer des fatigues de notre voyage en tarantass.

Le 14 janvier, au matin, nous remettons au chargé d'affaires nos lettres et notre demande d'audience de l'Émir; malheureusement, Sa Hauiesse est assez sérieusement malade et nous fait répondre qu elle regrette bien de ne pouvoir nous recevoir, mais que sa porte est fermée même à tous ses ministres, le Divan-Bégui excepté. Nous regrettons infiniment ce contre-temps fâcheux qui nous empêche de connaître ce souverain et surtout nous prive de ses cadeaux, puis nous employons les trois jours que nous passons dans la ville à la visiter. Des chevaux, aimablement mis à notre disposition par le chargé d'affaires, nous

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portent OÙ nous voulons, et deux officiers de police, frappant sur la foule à grands coups d'une épaisse lanière de cuir, nous ouvrent le passage. Bokhara, centre intellectuel des croyances musulmanes dans toute cette partie de l'Asie, est par excellence la ville des mosquées et des universités. On en compte un nombre fantastique, à tel point que le Bokhariote prétend qu'il peut aller prier Allah tous les jours dans une mosquée différente. Cela n'est pas, d'ailleurs, une raison pour qu'il y aille, le fanatisme décroissant dans ce pays de jour en jour, et les vieillards seuls s'astreignant encore aux pratiques extérieures du culte qui font cependant le fond de leur religion. Ces monuments, bâtis tous en brique sur un modèle analogue, possèdent sur la rue une haute façade percée de grandes et vastes fenêtres ogivales et d'un portail élevé qui donne accès dans la cour centrale. Ce portique, construit dans le style arabe, est généralement revêtu de briques émaillées, d'une superbe couleur, formant des dessins variés qui donnent beaucoup de cachet à l'édifice ; mais, malheureusement, le zèle se ralentissant et les oulémas préférant employer les revenus des vakoufs (biens |du clergé) à se procurer des femmes et des richesses qu'à restaurer leurs mos quées ou leurs écoles, celles-ci tombent de plus

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en plus en ruines, et sont le plus souvent dans un état pitoyable.

Généralement, auprès de ces grands bâtiments se trouvent des bassins dans lesquels croupit une eau saumâtre remplie de détritus de toute sorte, et qui est cependant, dans cette grande ville, la seule qu'on puisse trouver. D'ailleurs, à ce point de vue, la saleté et la malpropreté des habitants est repoussante; on en voit sans cesse qui jettent leurs ordures dans ces réservoirs à la place même où ils viendront, dans quelques instants, remplir leurs outres. Aussi sont-ils tous dévorés par le rechta (petit ver qui se développe sous Tépiderme sept mois après l'éclosion de ses œufs dans l'estomac) et souffrent-ils en grand nombre de la !èpre et d'une sorte de cancer appelé « maladie jarte ». L'Européen qui ne veut pas emporter de îes pays d'aussi cuisants souvenirs doit faire la dIus grande attention à ne se servir jamais que Teau bouillie, ce qui suffit pour éviter d'une façon îertaine tous ces désagréments.

Bokhara possède un immense bazar, composé, ontrairement à ce qui existe d'habitude dans ces ■ays, de marchés séparés les uns des autres et ans lesquels on rencontre exclusivement une eule espèce de marchandises. Nous y faisons es promenades à cheval qui nous intéressent au

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plus haut point, et nous traversons ainsi successivement le bazar des chaudronniers, où nous voyons des kounganes ou aiguières en cuivre repoussé d'un joli travail, ceux des marchands de soieries, de velours, de tapis, où nous rencontrons des pièces vraiment remarquables, puis, successivement, ceux des potiers, des ébénistes, des bijoutiers, des armuriers, etc., etc. Au milieu de la foule compacte qui nous entoure, nos montures n'avancent que difficilement à la file indienne et cela nous amuse assez de faire ainsi nos acquisitions à cheval. Un objet quelconque nous plaît-il dans une boutique, nous crions à nos officiers de police de s'arrêter et, le marchand nous tendant l'objet, nous l'examinons et le marchandons, toujours à cheval. Nous trouvons, de la sorte, de fort belles lames du damas le plus fin, des ceintures ouvragées d'un joli travail, des vieux bronzes et des tapis ainsi que des velours superbes. Nous donnons notre adresse aux commerçants pour qu'ils nous apportent leurs plus belles pièces à domicile, et nous continuons à circuler. Au bazar des étoffes, nous nous apercevons seulement qu'il faut particulièrement se méfier si Ton veut maintenant acheter des soieries ou des velours authentiques de Bokhara, car, à côté de pièces vraiment magnifiques et générale-

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ment anciennes, on trouve, dans un grand nombre de boutiques, une quantité de rouleaux de soie ou de velours venant de Lyon et de Moscou, et faits spécialement pour la vente dans ces régions.

Quant à la foule qui encombre les rues du bazar, elle est composée de la façon laplus originale. A coté des habitants de la ville, vêtus, suivant leur classe et leur position, de khalats- plus ou moins brodés, nous apercevons des juifs, reconnaissables au bonnet carré et à la corde autour des reins qu'ils sont forcés déporter, des Indiens, des Afghans, coiffés d'énormes turbans et coudoyant des Kirghiz et des Turcomans, la tête recouverte de bonnets en peau de mouton. De temps à autre, arrivent, en poussant de grands cris, des bandes de derviches armés de bâtons blancs qui viennent demander Taumône. Vêtus do loques et presque tous de fort mauvaise mine, ces moines mendiants sont très ennuyeux à rencontrer; non contents de hurler, ils bousculent tout le monde et enfouissent, sans dire merci, au fond de leurs sacoches, les piécettes de monnaie que leur donnent les marchands.

En sortant du bazar, nous passons à côté d'une tour élevée, située près de la plus grande mosquée do la ville, et nos officiers do police nous

expliquent que c'est le lieu de supplice habituel de Bokhara. Jadis, on y empalait; maintenant, on se contente d'enfermer les condamnés dans un sac et de les jeter du haut de la tour sur le pavé où ils viennent se briser. Il faut rendre cette justice aux Bokhariotes que si, dans toute l'étendue du khanat, les châtiments ont toujours été terribles, en revanche, la police y est aussi beaucoup mieux faite que dans les pays environnants; ainsi, pendant toute la nuit, de nombreuses bandes de {gardiens font des rondes dans tous les quartiers, précédés par un tambour qui frappe à intervalles égaux sur son instrument un ou deux coups. Ils commencent leur service après la prière du soir, heure à laquelle tous les habitants rentrent chez eux, et le continuent pendant toute la durée de la nuit.

La fin de la journée, empreinte d'une si grande poésie dans les pays où les muezzins chantent tous à la fois au coucher du soleil les louanges d'Allah, a bien moins de charme dans cette contrée où ils récitent seulement, en haut du minaret, quelques formules de prières. Les oulémas de la ville l'exigent ainsi et se prétendent les seuls qui aient gardé les véritables traditions mahométanes. Ils les enseignent journellement à plusieurs milliers d'élèves qui viennent passer leur temps dans

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