DE BAKOU A OUZOUN-ADA
Au sortir de Batoum, la voie ferrée contourne complètement la ville, laissant d'abord à droite deux grandes redoutes, à dix et six pièces chaque, qui ont vue sur la mer et commandent l'entrée de la rade. Il ne faut pas s'exagérer la sécurité du port de Batoum : il n'y a pas d'année qu'il ne s'y produise quelque sinistre; l'automne dernier, trois navires s'y sont brisés l'un contre l'autre, et, non seulement par les jours de gros temps l'entrée de la rade est impossible, mais encore la position des navires qui y sont à l'ancre est-elle rien moins qu'assurée. Néanmoins, les Russes ont fait d'assez grosses dépenses pour la protéger aussi bien contre une attaque venant de mer que contre une surprise venant de terre. Avec les deux redoutes dont nous avons parlé, l'ensemble des défenses est constitué par quatre batteries situées sur
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la montagne, et un fortin armé de quatre pièces placé de l'autre côté du port.
Après avoir fait le tour des deux tiers de la ville, le chemin de fer longe la mer et présente déjà, à ce moment, un aspect ravissant. La voie est bâtie sur des rochers, qui, à gauche, arrêtent le flot, tandis qu'à droite ils se relèvent brusquement pour servir de derniers contreforts au Caucase. Alors que d'un côté on aperçoit à ses pieds les lames courtes et dures de la mer Noire, qui viennent se briser sur le roc et le couvrir d'écume, que dans le lointain apparaissent et disparaissent tour à tour les nombreuses barques qui , à cette heure matinale, ont déjà commencé leur pêche, du côté opposé, les blocs de grès et de granit, montant les uns sur les autres, se superposant, s'enchevêtrant dans un merveilleux chaos, forment comme un immense escalier, qui monte vers les cimes plus élevées entrevues au loin et dont chaque marche est couverte de la plus belle végétation. Des hêtres superbes, des chênes énormes se dressent sur chaque assise différente, reliés entre eux par des lianes et des plantes grimpantes dont les feuilles, rouge écàrlate ou carmin foncé, semblent des cordes de pourpre qui attachent ces arbres entre eux.
Bientôt on quitte la mer, le pays devient moins
accidenté, et on entre dans la valée du Riom que Ton remonte progressivement. Tantôt la voie ferrée est bordée par des champs de maïs qui s'étendent à perte de vue, tantôt elle traverse des forêts immenses et remplies de fougères, de broussailles, de ronces qui en rendent l'exploitation fort difficile. Encore les habitants de la contrée ontils un débouché tout trouvé pour leurs bois, et un chemin de fer pour les transporter ; mais, dans la montagne, dans le cœur mémo du Caucase, il existe des milliers et des milliers d'hectares, des pays entiers qui restent et resteront peut-être longtemps encore improductifs, ne rapportant pas à leur propriétaire le moindre revenu.
Les voies de communication font encore presque totalement défaut, et, de plus, les torrents ont un lit si encombré de rochers, si souvent coupé par des cascades, qu'il est impossible de les utiliser pour le flottage des bois. Seule, la Koura, qui arrose Tiflis, possède un volumed'eau assez considérable et un cours assez régulier pour permettre ce moyen de transport ; aussi voit-on, pendant l'automne, de longs trains de bois emmagasinés dans le petit bras du fleuve au centre de la ville. Mais, parmi les propriétaires, ceux-là, et c'estl'immense majorité, dont les bois ne sont pas situés ou à une très courte distance du chemin de
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fer, ou sur la Koura, ou encore à proximité d'une usine, renoncent même à les exploiter, et les arbres pourrissent sur place. C'est là la cause principale de la gêne dans laquelle vivent la plupart des familles du Caucase, dont les propriétés, généralement fort grandes, mais placées au cœur de la montagne, restent complètement improductives. Peu à peu, cependant, do nouvelles voies s'ouvrent, des usines se fondent pour exploiter les métaux répandus à profusion dans ce spl privilégié, les ingénieurs font construire des routes, endiguent les torrents, et il faut espérer que, dans un jour assez rapproché, ces superbes forêts pourront être mises en coupes réglées, et rapporteront enfin à leurs malheureux propriétaires les revenus qu'ils en attendent depuis si longtemps.
Malgré l'énergie et la haute valeur des diflérents vice-rois qui s'y sont succédé, le Caucase n'est pas encore devenu, depuis Tannée 1860, où il a été définitivement conquis et pacifié, jusqu'à l'époque actuelle, ce qu'on est en droit d'attendre de lui. Le manque d'argent et un peu aussi le trop petit nombre des habitants ont toujours empêché la réalisation des projets formés en haut lieu pour la canalisation et le drainage des terres, ainsi que pour la construction de nouvelles routes. Pour n'en citer qu'un exemple : une étude des plus
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remarquables, comprenant l'arrosage de toute la partie orientale du pays (vallée de la Koura, deux millions d'hectares environ), établie par deux ingénieurs anglais, Baly et Gabb,de 1860 à 1865, et adoptée cette année-là même, n'a pu encore être mise à exécution que aur une surface minime de vingt mille hectares, où elle a d'ailleurs produit des résultats merveilleux.
L'orge, le froment, le lin, le riz et le coton donnent dans toute la région des récoltes superbes, et la terre, si fertile à la surface, contient en outre des gisements de cuivre, de manganèse, de fer, etc., d'une grande richesse. Le jours oii, après avoir rassemblé l'argent nécessaire et amené dans le pays les cultivateurs arméniens et persans qui y font défaut, les Russes auront fait exécuter les travaux de voirie et de canalisation qui ne sont encore qu'ébauchés, la Transcaucasie deviendra, sans conteste, avec les oasis du Turkestan, la partie la plus riche et la plus productive de leur empire .
Après avoir laissé à gauche, d'abord l'embranchement de Poti, puis celui de Koutaïs, la voie s'engage dans les premiers contreforts du Souram, haute crête qui, placée transversalement entre les deux chaînes du Caucase, sert de ligne de partagé des eaux et sépare le bassin du Riom de celui de la Koura.
Peu à peu la pente s'accentue; déjà on a changé de locomotive, et remplacé l'ancienne par une machine douhle à pétrole et à six roues accouplées de chaque côté. Mais bientôt celle-ci ne suffit plus et le train, qui ne se compose que de sept à huit wagons, doit en plus recevoir en queue la poussée d'une seconde machine double pareille à celle do tête. C'est ainsi remorqué qu'on atteintle sommet, en jouissant à chaque instant des plus beaux points de vue. Tantôt on longe le Riom, dont les bords escarpés sont du plus pittoresque effet; tantôt on le franchit, puis on s'engage, soit à droite, soit à gauche, dans des vallées transversales dontlapente plus douce permet de s'élever de quelques mètres, et l'on revient à la rivière dont les méandres, s'entre-croisant avec les courbes de la ligne, donnent constamment au voyageur la facilité d'entrevoir dans toute leur sauvage beauté, soit en avant, soit en arrière, les flancs abrupts des rochers immenses qui forment la vallée.
A chaque station, quarante, cinquante, parfois cent habitants du pays : Gouriens, Mingréliens, Géorgiens, attendent l'arrivée du train. Tous sont habillés d'une longue soutane de couleur, généralement jaune, marron, ou brun foncé, munis d'un bachlik de même nuance (1), et chaussés de demi- Ci) Sorte de capuchon en drap usité dans Tarméc russe.
bottes sans semelles apparentes ; aussi, jurerait-on, à les voir de derrière, qu'on se trouve dans un cloître, au milieu de moines. Quand ils se détournent, cette illusion est vite dissipée : l'éclat des yeux, la noirceur de la barbe et des moustaches, l'allure brusque et vive, le poignard (kindjal), toujours passé à laceinture, et les huit cartouches en argent, fixées de chaque côté de la poitrine, leur donnent, grâce à leur belle prestance, un air martial, décidé, et même un peu sauvage, qui leur sied à merveille.
La descente du Souram a lieu beaucoup plus rapidement que la montée et, jusqu'à Tiflis,Ie chemin de fer suit la vallée delaKoura: malheureusement le trajet se fait de nuit, et nous arrivons en gare sans avoir pu jouir des beautés de cette dernière partie de notre trajet.
Nous nous en dédommageons le lendemain et les jours suivants en parcourant et visitant à fond la ville et ses environs.
Tiflis se compose, à proprement parler, de deux villes essentiellement différentes comme aspect et comme caractère : la ville européenne et la ville asiatique. La première, qui s'étend depuis l'octroi situé sur la route de Vladikaukaz jusqu'au bazar, placé à peu près au centre de la ville, comprend le palais du gouverneur, celui de l'état-major
général, les théâtres, les banques et toutes les habitations des fonctionnaires ou marchands russes. Elle possède quelques belles rues et un jardin public, mais elle manque complètement de pittoresque et on n'y trouve quelques jolies maisons que de l'autre côté de la Koura, dans un petit faubourg situé à droite et à gauche de Tavenue qui mène à Mouchtaïd, le bois de Boulogne de Tendroit. La Ville asiatique, au contraire, le double comme superficie et quatre fois plus populeuse, se compose de légères bâtisses en pisé, ornées de galeries à chaque étage, avec le toit plat des pays chauds, ou de hautes maisons en bois, à pignons faisant saillie dans la rue et à fenêtres basses et grillées. Cet ensemble de constructions, insoucieux de la forme du terrain, s'accroche aux pentes les plus rapides, escalade les rochers, descend du bazar vers la Koura aussi bien qu'il remonte garnir la colline de la citadelle et présente toujours un aspect aussi pittoresque que varié. Pour bien jouir de cet ensemble, il faut monter sur le toit d'une des plus hautes maisons, et considérer à son aise le fouillis, l'amalgame inextricable de ces petites rues tortueuses, de ces maisons de taille, de forme, de couleur si différentes. Et tout cela est dominé, d'une façon charmante, parles ruines de l'ancienne forteresse.
La colline qui les supporte s'élève tout droit du centre de la ville. Les vieilles tours, les vieux murs qui subsistent encore couvrent seuls son sommet, et, à partir de la dernière enceinte jusqu'en bas, c'est un enchevêtrement inouï de maisons, de constructions de toutes sortes qui, adossées au rocher, présentent au soleil leurs jolies façades aux galeries si variées, aux balcons si élégants.
La rivière de la Koura , qui traverse la ville d'un bout à l'autre, est aussi bordée d'habitations fort curieuses, car, sur une grande longueur, sa rive gauche présente un escarpement haut d'une quarantaine de mètres, et c'est sur la crête même de ces rochers que des Turcs sont venus placer jadis leurs maisons. Quelques-unes surplombent presque les eaux de la rivière, et cela fait un singulier effet de voir les habitants se promener sur leurs balcons au-dessus d'un véritable précipice.
Entre temps, comme nous ne voulons passer que peu de jours à Tiflis et partir pour le Turkestan aussitôt que possible, nous allons à l'étatmajor général voir si notre permission y a été notifiée et demander 1' « Atkritalist », pièce officielle qui sert de passeport spécial en Transcaspie. Il y a déjà plus de deux mois que j'ai été
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avisé de Tautorisation qui nous était donnée, mais ici on ne trouve plus aucune pièce. Est-ce manque de soin dans les bureaux, est-ce un oubli de Saint-Pétersbourg, toujours est-il que le gouverneur général du Caucase, le prince Dondukoff- Korsakoff étant absent, il nous faut télégraphier à l'ambassade et attendre les nouveaux ordres.
Nous en profitons pour faire un peu la connaissance de la haute société de Tiflis, et y aller souvent dans le monde. Le prince Chervachidzé, sous-gouverneur, le général Astafiew, de Tétatmajor, le prince Bagration-Moukransky, le général Toutolmine, commandant la division de Cosaques, le prince Orbeliani, nous reçoivent de la façon la plus charmante et nous présentent à une infinité de princes et princesses du Caucase. Je ne crois pas qu'il y ait au monde un autre endroit où ce titre soit aussi répandu et puisse se trouver appartenir à des gens malheureusement aussi peu fortunés pour la plupart. D'ailleurs, au lieu de profiter de ce qu'elle n'est pas très nombreuse pour se réunir davantage, et au lieu de resserrer entre ses membres les liens d'intimité qui devraient les unir, la société de Tiflis est aussi divisée que possible. Les généraux, les hauts fonctionnaires forment une bande complètement à part, aussi bien que les Arméniens, les Mingré-
liens, Géorgiens, etc., etc. Toutes ces coteries se boudent et se connaissent à peine et, dans un grand bal de charité, où tout le monde se trouvait réuni, il nous fut facile de voir que chacun des groupes qui s'étaient formés avait Tair de fréquenter aussi peu que possible les membres des groupes voisins.
La grande distraction à Tiflis, en dehors de ces bals de charité, qui sont les seuls qui se donnent dans la ville, consiste à aller au cercle; il y en a trois principaux : le club anglais, le cercle du Courgeok et la Sobranjé, ou cercle arménien. Dans le premier, les hommes seuls ont entrée, mais dans les deux autres, qui sont d'ailleurs fort beaux, les femmes ou filles des officiers, de la bourgeoisie ou du commerce, vont avec plaisir lire, causer et souper pendant la soirée. Cela fait un assez singulier effet, principalement quand on arrive dans les salles de lecture, de voir à côté de soi une jeune femme ou une jeune fille, qui est là comme chez elle, et qui paraît fort à son aise, s'installer toute seule et lire tranquillement son journal.
Quoique fort grande ville, Tiflis possède un théâtre malheureusement très médiocre. Nous nous sommes évertués à y aller souvent, espérant enfin tomber sur une bonne pièce; mais, sauf le
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Démon de Rubinstein, que nous avons entendu deux fois et qui nous a fait grand plaisir, ni Carmen^ ni Rigoletto., pas plus que Ruth ou les Huguenots n*ont pu nous laisser la moindre impression satisfaisante, et nous n'avons pu comparer la troupe locale qu'aux troupes de passage qui viennent, en France, donner des représentations dans des villes de moins de dix mille habitants.
Enfin, après douze jours passés à Tiflis,le prince Dondukoff-Korsakoff, qui revient de Koutaïs,nous reçoit fort aimablement, et comme, le matin même, Tordre est arrivé de Pétersbourg de nous délivrer de suite . nos passeports spéciaux , dès le lendemain, après nous être munis d'un guide qui parle bien les langues des pays que nous allons visiter, nous prenons le train pour Bakou. Malheureusement ce n'est qu'en revenant que nous pourrons visiter cette ville si intéressante ; il n'y a que deux bateaux par semaine pour franchir la Caspienne, et justement nous avons la chance d'arriver à temps pour prendre le plus grand et le meilleur. Aussi, ne pouvons-nous retarder notre traversée, et, pour avoir été remise à plus tard, notre visite aux sources et aux puits d'exploitation de Bala-Kané n'en sera pas moins curieuse quand nous reviendrons.
Embarqués dès le matin, nous ne partons qu'à
cinq heures du soir; mais heureusemcntnous avons pour nous distraire, pendantce temps, la vue d'ensemble si pittoresque delà ville et du port. A gauche, la « ville Blanche », se détachant sur un fond de collines gris sombre, avec sa jolie gare, sa vieille tour carrée, son air propre et neuf; à droite, la « ville Noire d, un amas confus d'usines gigantesques, de cheminées immenses, vomissant à flot une fumée opaque, qui forme au-dessus de cette partie de la cité un nuage épais qui persiste jour et nuit. La mer elle-même est couverte de larges taches graisseuses que les lames soulèvent et emportent, résidus de naphte et de pétrole, dont l'odeur pénétrante est un des supplices de Bakou..
Enfin, nous partons. La traversée delà Caspienne est dénuée de tout intérêt, mais elle est souvent dangereuse, comme nous nous en sommes aperçus lors de notre retour, et demande généralement de dix-huit à vingt-deux heures au minimum. Le manque de fond, les nombreux bancs de sables mouvants qu'on rencontre dans cette mer, surtout sur la côte du Turkestan, y rendent la con duite d'un navire une opération assez délicate, et on a même été obligé de baliser fort loin des terres, par des pontons à feu fixe, les passes qui mènent à Krasnovodsk et à Ouzoun-Ada.
Nous avons la chance d'avoir un temps splen-
dide, une mer d'huile, sauf quelques légères secousses vers sept, huit heures du matin, produites par une brusque saute de vent, après quoi tout redevient calme, et, à deux heures, nous entrons dans Tétroit et tortueux chenal qui, entre la côte et une grande île de sable située à près de trois milles en mer, amène, par de nombreux détours, au port d'Ouzoun-Ada. A trois heures, nous débarquons sur la jetée et, après avoir vivement rassemblé nos bagages, nous les faisons porter à la gare afin de savoir de suite quand nous pourrons partir pour Askabad, où nous voulons saluer d*abord le général Komaroff, gouverneur de la province.
Accueillis d'une façon charmante par un aide de camp du général Annenkoff, détaché en ce moment à Ouzoun-Ada pour y recevoir les derniers bois nécessaires à la construction du pont sur TAmou-Daria, nous faisons, par son intermédiaire, la connaissance de deux futurs compagnons de route, dont nous avons gardé un excellent souvenir. Le premier, le conitc Mourawiew, ancien officier de marine, est chargé actuellement de contrôler, pour TEmpereur, les travaux faits à Sultan-Bend, sur le Mourgab, par le second, ingénieur des plus distingués, Poklewski, d^origine polonaise.
Le train ne part qu'à six heures ; aussi, comme nous avons quelques instants avant le dîner, nous en profitons pour visiter le port et les magasins d'Ouzoun-Ada.
De création toute récente, mais d'une importance capitale pour le chemin de fer, puisque c'est seulement par mer que le général peut recevoir tout ce dont il a besoin, ce port a pris un développement assez grand, quand on pense que sa fondation remonte à peine à quelques années. Sans parler de son importance en temps de guerre, puisque c'est là que devront aborder toutes les troupes qui viendront de Russie et du Caucase, actuellement, il a déjà une double utilité. Il doit d'abord recevoir tous les matériaux : bois, rails, traverses, nécessaires à la construction, à la protection et à l'entretien de la voie ferrée, et, de plus, toutes les voitures destinées à rouler sur cette voie : locomotives, wagons de voyageurs, de marchandises, qui lui sont amenés directement par des bateaux qui descendent le Volga. Et ce n'est que pendant la moitié de l'année, à peu près, que ces transports peuvent s'effectuer, ce fleuve gelant tous les hivers ; aussi, le port doit-il être capable de recevoir, à un moment donné, une grande quantité de marchandises.
Deux jetées ont été faites en mer, reliées par un
quai intermédiaire, et une vingtaine de voies permettent de décharger rapidement et d'emmagasiner les matériaux venant de Russie.
En second lieu, le port d'Ouzoun-Ada doit servir d'entrepôt pour toutes les marchandises que le chemin de fer lui amène déjà d'Askabad, de Merw, de Tchardjouï et que, dans peu de temps, il lui amènera de Bokhara et de Samarcande.
Il faut pouvoir mettre à Tabri les ballots, afin qu'ils ne souffrent pas des intempéries des saisons pendant qu'ils attendent leur embarquement sur les navires qui doivent les transporter en Russie, en Perse ou au Caucase. De même, pour les objets d'importation russe dont la quantité va croissant tous les jours, il est de toute nécessité qu'en attendant quelquefois pendant deux, trois semaines, si la ligne est encombrée, les w^agons qui doivent les transporter chez les Merwiens ou les Bokhariotes, ils ne soient pas exposés aux pluies fréquentes ou même parfois à la neige d'Ouzoun- Ada. Mais, sous ce rapport, ce qui existe n'est encore que très rudimentaire, et les quelques hangars qui sont bâtis derrière la jetée sont tout à fait insuffisants. Déjà, à notre retour, nous avons vu, par un temps d'averses continuelles, des milliers de balles de coton qui attendaient dehors, et il est bien à désirer que, si l'administration d:i
chemin de fer ne le fait pas elle-même, une société quelconque construise de grands docks dont le besoin se fait absolument sentir.
Après avoir pris, à la gare, un dîner fort médiocre, et regretté, conjointement avec tous nos compagnons, que le général Basoff ait trouvé bon de supprimer, dès son arrivée, les excellents .wagons-restaurants installés dans tous les trains par le général Annenkoff, pour les remplacer partout plar d'horribles buffets, nous partons d'Ouzoun-Ada à six heures du soir. Le comte Mourawievv^ et Poklewski ont la gracieuseté de nous offrir des places dans le wagon qui leur estréser\é, et c'est là que nous dormons, pour la première fois, sur le territoire transcaspien.
Avant de nous coucher, nous parlons longuement, avec ces messieurs, de TEurope d'où nous venons, de ce qui s'y passe, de ce qui s'y dit, des mille choses auxquelles on attache encore bien plus d'intérêt quand on est loin de son pays, et nous constatons avec plaisir qu'en Transcaspic comme au Caucase, les sympathies les plus vives pour la France sont répandues dans toutes les classes de la société, et qu'il est impossible d'être accueilli partout d'une façon plus aimable.