‹ Excursion en Turkestan et sur la frontière Russo-AfghaneChapitre 5 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

d'oUZOUN-ADA a ASKABAD. LE CHEMIN DE FER TRANS-

CASPIEN. GHÉOK-TÉPÉ. ASKABAD. LE GÉNÉRAL

KOMAROFF.

Le chemin de fer, en quittant Ouzoun-Ada (longue île), traverse, pendant un kilomètre et demi, sur une étroite digue, un petit bras de mer qui sépare de la côte l'île dans laquelle est situé le port, puis il entre dans le désert du Kara-Koum. Des dunes de dix, quinze, vingt mètres l'environnent de partout, et sont couronnées de légères palissades destinées à empêcher le sable poussé par le vent d'envahir la voie. De ci, de là, quelques maigres touffes de saxaoul disparaissent à moitié sous la poussière qui les couvre et contribuent aussi à fixer ce sol si mobile. Depuis deux ans déjà, on cherche à Askabad quels seraient les arbres ou arbustes qui pourraient vivre par ce climat torride et dans ce sable brûlant, en n'ayantpour tout rafraîchissement que les pluies du printemps. Jusqu'à

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présent, aucune plante étrangère n'a encore pu résister, et cependant il serait bien nécessaire d'en trouver une, car, malgré toutes les précautions prises, et quoique depuis trois, ans il ne soit rien arrivé, il peut se déchaîner telle tempête, survenir tel ouragan, que les palissades arrachées ne puissent plus contenir les dunes, et que la voie entière soit complètement recouverte. En conséquence, cette partie de la ligne, aussi bien que celles où on traverse les sables avant Tchardjouï, et après le passage de l'Amou-Daria, sera-t-elle toujours menacée jusqu'à ce qu'on ait décidément fixé le sol comme nous l'avons fait dans les Landes, et masqué la voie par un rideau protecteur établi des deux côtés.

En sortant de ces parages, la ligne suit parallèlement, et à quelques kilomètres seulement de distance, la chaîne de montagnes qui porte les noms de : Kuren-Dagh,Kuhn-Dagh, Kœpet-Daph, et sert actuellement de frontière entre la Perse et la Russie. Elle coupe ainsi dans toute sa longueur la bande de terrain généralement fertile, mais non cultivé qui, sur une largeur de douze à quinze kilomètres, se trouve situé entre le versant Nord de ces montagnes et le désert de sable qui s'étend jusqu'à l'oasis deKhiva. Aussi, dès le matin ennouis réveillant, pouvons-nous voir des fenê-

très de notre wagon, d'un côté, les derniers con treforts delà montagne, et de l'autre, rimmensité de la steppe et du désert. A droite, partout où les ruisseaux apportent la fraîcheur et l'eau nécessaires à la culture, s'élèvent des maisons ou d'anciennes forteresses turcmènes, et, de loin en loin, on entrevoit, le long des petits canaux qui arrosent les terres, quelques champs cultivés. A première vue, d'ailleurs, nous ne saurions les distinguer, ni prendre pour des sillons les légères ondulations qui rident par endroits la surface du sol; la culture habituelle du pays est des plus primitives et des plus superficielles; mais la terre est si merveilleusement fertile que les récoltes viennent pour ainsi dire sans travail. Dans toutes ces provinces jusqu'au delà du Khanat de Boukhara, les procédés sont les mêmes. Deux fois par an , le cultivateur couvre son champ de plusieurs décimètres d'eau, et le laisse submergé de la sorte pendant quinze jours ou trois semaines; puis il fait écouler le restant de l'eau, sème ou plante, et les céréales ou le coton mis en terre poussent, comme en serre chaude, avec une rapidité et une vigueur exceptionnelles, sans demander de nouveaux arrosages et en puisant dans le sol l'humidité dont il s'est imprégné.

A gauche de la ligne, le spectacle est tout dif-

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férent. Sur une profondeur de quelques kilomètres, on aperçoit la steppe, tantôt complètement aride, tantôt recouverte de misérables arbustes ou d'herbes grillées par le soleil, et d'une monotonie, d'une uniformité désespérantes. Pas un mouvement de terrain, pas une sinuosité du sol qui mette un peu de diversité dans le paysage; toujours et partout, cette même surface absolument plane, recouverte de la même végétation clairsemée, et, par delà cette mince bande de terrain, une ligne jaunâtre, dans laquelle, grâce au ciel si pur des pays chauds et à la lumière éclatante qui y règne, on peut voir se détacher les silhouettes des dunes de sable qui, sur une longueur do deux cents lieues, occupent tout le pays jusqu'à Khiva.

Pendant les premiers moments, devant ce panorama étrange, on ne ressent que de l'étonnement, mais quand, depuis de longues heures, on a vu défiler devant soi des lieues et des lieues de ce pays toujours semblable, l'aspect de cetto plaine immense, à peine recouverte par une misérable végétation, devient effroyablement triste.

Pas une maison, pas une tente, pas un arbre qui vienne borner quelquefois la vue et frapper l'œil d'une impression, d'une couleur nouvelles; rien que l'immensité d'un désert plat et gris.

3i EXCURSIONS EN TURKESTAN

Heureusement, le côté gauche produit seul cet effet; à droite, les montagnes offrent souvent des points de vue charmants, et, tous les- vingt ou trente kilomètres, on s'arrête à une station autour de laquelle se groupent les habitations des employés. Bâties élégamment en pierres blanches, entourées de quelques arbustes, rafraîchies par un bassin à jet d'eau, les maisons qui forment Tensemhle de chaque station font vraiment plaisir à voir. On est heureux au milieu de la steppe, où on se sent si loin de tout, de trouver quelque chose d'aussi confortablement établi pour le pays, surtout quand on pense aux mille et mille difficultés qu'il a fallu vaincre pour obtenir ce résultat.

Que la Russie ait, oui ou non, les intentions qu'on lui prête sur les Indes, il lui fallait un chemin de fer pour relier ses possessions d'Asie centrale au Caucase, le chemin par terre de Tachkent à l'Oural demandant plusieurs mois et étant souvent impraticable. En ne se plaçant qu'à ce simple point de vue de la nécessité pour cet empire d'envoyer des troupes dans le Turkestan et les pays Bokhariotes pour y assurer sa domination et y maintenir le bon ordre, il fallait créer une voie qui lui permît d'expédier, d'une façon commode, ses contingents annuels, et de râpa-

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trier les hommes rentrant dans leurs foyers. De plus, le commerce important de ces contrées devait prendre un essor nouveau et fournir aux mar, chandises russes un nouveau débouché.

Mais les Turcmènes de l'oasis d' Akhal-Téké , brigands de la pire espèce, occupaient toute la frontière persane et tenaient tout le pays. Une première expédition conduite par les généraux Lazarew et Lomakine contre leur place forte de Ghéok-Tépé , faute d'eau et d'approvisionnements suffisants, échoua piteusement. Skobeleff, chargé d'envahir une deuxième fois leur territoire et de s'en emparer, comprit qu'avec la température et le climat qui y régnent, il ne pouvait assurer ses derrières et compter sur un approvisionnement régulier qu'en faisant établir une voie ferrée stratégique partant de la mer et s'enfonçant directement dans l'intérieur des terres.

Le général Annenkoff qui, après une brillante carrière, s'était déjà distingué par la manière avec laquelle il avait dirigé, en 77-78, la concentration jusqu'au Pruth de l'armée russe, fut chargé de construire ce premier tronçon de voie. Ce fut de Kizil-Arvat, alors tête de ligne, que le corps expéditionnaire descendit de wagon popr prendre Ghéok-Tépé. Depuis ce temps, le général Annenkoff, chargé par l'Empereur de continuer

l'œuvre qu'il avait si bien commencée, et toujours exclusivement aidé par des ingénieurs militaires et des officiers du génie, a brillamment accompli sa tâche. Il l'a même fait si bien et si vite, que. dans son pays, où, d'habitude, les choses attendent longtemps avant d'être exécutées et menées à bonne fin , beaucoup de ses compatriotes nous demandaient encore, à notre arrivée à Saint-Pétersbourg, si le chemin de fei* existait réellement et s'il marchait bien, si c'était un chemin de fer comme les autres ou simplement un jouet d'enfant. Et ils paraissaient tout étonnés quand nous leur confirmions les résultats énoncés par les journaux : le passage de l'Amou-Daria, la prochaine arrivée d'une locomotive à Bokhara, l'inauguration impatiemment attendue et si prochaine de la gare de Samarcande.

Et cependant les difficultés n'avaient pas manqué. Pendant les cent soixante premiers kilomètres, on n'avait pu trouver une seule goutte d'eau potable, et, là où maintenant nous rencontrons une station avec un bassin et un jet d'eau limpide, les soldats ouvriers, tout comme leurs officiers, après une journée entière de travail par 45 degrés de chaleur, n'avaient à boire que l'eau saumâtre et surchauffée contenue dans les grands réservoirs en bois apportés par le trai.n de pose.

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