‹ Excursion en Turkestan et sur la frontière Russo-AfghaneChapitre 6 sur 26 · Chapitre III · texte numérisé non relu

Chapitre III

ro..

D'OUZOUN-ADA A ASKABAD 37

Bientôt le train nous amène devant Ghéok- Tépé, la citadelle des Turcmènes, la place forte qu'ils considéraient comme imprenable et devant laquelle les Russes avaient subi un premier échec. Quand Skobeleff marcha contre eux à la tête de huit mille hommes et avec cinquante-huit canons, les Tékés, au lieu de tenir la campagne et de harceler, par les attaques vives et imprévues dans lesquelles ils excellent, leur ennemi accablé par le climat, commirent la faute immense, au nombre de trente-cinq à quarante mille, de s'enfermer dans cette place. De misérables murs en terre hauts de cinq à six mètres, d'une largeur à peu près égale, étaient le seul obstacle qui pût les y couvrir, et, manquant d'artillerie, armés d'exécrables fusils à pierre, leur défaite était certaine. Pas un obus, pas une balle russe n'étaient perdus dans cette enceinte de cinq à six kilomères de tour seulement, au milieu de laquelle les ^ibitkas (tentes du pays) renfermaient des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, et étaient entourées d'une masse de chevaux, de chameaux et de moutons. Le grand talent de Skobeletf, en cette occurrence, fut de faire croire à la difficulté du succès qu'il était sûr de remporter. Si, dès le premier jour, d'après l'avis de nombreux officiers présents à ce siège, il avait fait commencer un

â8 EXCURSIONS EN TURKESTAN

blocus et un bombardement en règle, écrasés, par la chute ininterrompue des obus et des balles,, les pauvres Turcmènes, désorientés et accablés ' par cette pluie de fer, se seraient enfuis au plus vite de leurs retranchements, et, sans perdre presque \in seul homme, le général russe se serait emparé de leur forteresse et de leurs troupeaux. Mais, pour que la récompense fût à hauteur de la peine qu'il s'était donnée , Skobeleff voulait faire croire en haut lieu à Textrèmo difficulté de Tattaque, et mieux faire ressortir par des échecs partiels le succès assuré de la fin. Aussi, après l'ouverture de quelques tranchées dans lesquelles les hommes de garde étaient chaque soir égorgés sans pitié par les Turcmènes pendant leurs fréquentes sorties, fit-il donner deux assauts mal préparés et mal appuyés qui échouèrent.

Enfin, jugeant qu'il en était temps, il fit creuser une mine et sauter la muraille, puis, sans s'être presque servi de l'immense supériorité que lui donnaient ses canons, il livra un troisième assaut avec toutes ses troupes par la brèche ainsi faite. Les Tékés, massés dans cet étroit espace, gênés par leurs femmes, leurs enfants, leurs parents, n'opposèrent qu'une résistance insignifiante et furent facilement égorgés. Maintenant, les murs de leur ancien camp sont toujours debout, la brè-

D'OUZOUN-ADA A ASKABAD 39

che est restée telle quelle, et quand, monte sur le parapet, on constate le peu de solidité de ces murailles, qu'on se remémore les épouvantables scènes de carnage qui suivirent la prise de la forteresse, on s'étonne vraiment du bruit que fit en Europe cet événement, et de Tauréole de gloire qu'il jeta sur celui qui l'avait accompli.

Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, et de quelque manière que le résultat ait été obtenu, il est certain que de ce jour les Turcmènes furent domptés. Ils se croyaient invincibles, habitués qu'ils étaient, dans leurs alamanes ou expéditions guerrières, à ne lutter que contre la lâcheté des Persans ou la couardise des Afghans. Depuis cet échec mémorable ils tremblent devant les baïonnettes russes, et d'Ouzoun-Ada à Merw, de Mervv^ à Saraks et Pendeh, c'est un peuple complètement asservi. A l'heure actuelle, nous traversons en chemin de fer un pays dans lequel un Européen ne pouvait, sous peine de mort assurée, s'aventurer, il y a dix ans, et la steppe, qu'ils négligeaient de cultiver pour aller chercher, en Perse ou en Afghanistan, un revenu plus facile, se couvre de récoltes sur beaucoup d'endroits.

En continuant notre route, nous croisons de nombreuses caravanes de chameaux ou d'ânes qui se rapprochent ou s'éloignent d'une ville en-

40 EXCURSIONS EN TURKBSTAN

t revue au loin. Enfin nous arrivons à une grande gare toute neuve, flanquée de deux pavillons et qui ne serait nullement déplacée en Europe.

C'est Askabad, chef-lieu du gouvernement. Nous descendons de notre wagon et montons dans des fiacres du pays, . conduits par des Tartares, pour chercher un logis. Quoique la ville compte déjà (en cinq ans) de dix à douze mille habitants, il n'y a que peu, ou pour mieux dire, point d'hôtels. Aussi, après une heure de recherches, ne trouvons-nous, mon camarade et moi, dans la maison décorée du nom d'hôtel du Caucase, qu'une misérable chambre fermant à peine à clef, et dans laquelle nos malles tiennent difficilement avec nos lits.

Nous y arrivons d'ailleurs dans un état lamentable, car nous sommes couverts d'un centimètre au moins de poussière. Le sable si fin qui forme les rues, quand il n'est pas tout à fait mouillé, est immédiatement soulevé par les roues des voitures, les pieds des chevaux, voire même ceux des habitants, et c'est une plaie pour Askabad que cette poussière subtile qui s'introduit partout : dans les yeux, le nez, les oreilles, entre les vêtements et la peau, et remplit même l'intérieur des habitations. Cependant, d'ici quelques années, quand les rues auront été empierrées et que le

PLACE DU MARCh

CHE A ASKABAD.

Page 1