‹ Excursion en Turkestan et sur la frontière Russo-AfghaneChapitre 7 sur 26 · Chapitre III · texte numérisé non relu

Chapitre III

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système d'arrosage, déjà bien développé, aura fait encore quelques progrès, ce véritable fléau pour les étrangers sévira avec moins de force, et seul le vent du Nord, en passant sur le désert, amènera encore du sable qu'on pourra facilement faire disparaître.

Pendant que notre interprète se rend cliez le général Komarofï, gouverneur -de la province, pour lui demander, de notre part, quand il pourra nous recevoir, nous examinons le curieux aspect que présentent les rues de cette ville si nouvelle. Gréée par le général, sortie de terre pour ainsi dire à son commandement, elle a déjà une population nombreuse et estdevenueun centre commercial important. Un mouvement, une animation tout à fait caractéristiques régnent partout ; le marché est toujours plein de monde, et de longues files de chameaux, d'ânes ou de mulets circulent en tous sens. Les caravanes qui viennent de la Perse et de Khiva s'y donnent rendez-vous pour échanger ou vendre leurs marchandises, et les échoppes ouvertes à tous les vents, qui sontsituées au niveau de la rue dans les artères principales de la ville, sont remplies pendant tout le jour de Russes, de Turcmènes, de Persans, de Khivains et même de Bokhariotes, réunis pour traiter leurs affaires, vendre les ballots qu'ils ont appor-

tés, et faire de nouvelles acquisitions. Rien do plus pittoresque, dans son délabrement, que le costume des Turcomans que nous voyons partout autour do nous. Revêtus de grandes robes de chambre (khalats), à raies jaunes et rouges, déchirées de toute part, et serrés à la taille par une ceinture de couleur aux franges effilochées, les pieds chaussés de savates éculées en peau noire et rouge, ils sont coiffés d'un immense bonnet (papach), en peau de mouton, noir, blanc ou jaune. Tous laids d'ailleurs , ils ont les yeux en amande, les sourcils relevés et courts, le nez légèrement épaté et une bouche immense. Quant à leurs femmes, on ne peut rien se figurer de plus horrible ni de plus repoussant. La vue seule de leurs cheveux couverts de graisse de mouton fait frémir, et on se prend à regretter que leur religion relâchée permette à ces musulmanes d'offrir à la vue des Roumis quelque chose d'aussi sale et d'aussi disgracieux.

A midi, le général Komaroff nous fait dire qu'il nous attend à Tinstant. Nous partons de suite, et, après être entrés dans la citadelle ou camp russe qui s'élève sur un côté de la ville, nous arrivons à la grande et jolie maison que le général s'est fait construire. Accueillis par lui de la façon la plus gracieuse, nous déjeunons avec toute sa fa-

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mille et nous emportons bientôt après, en même temps que la promesse de lettres de recommandation pour Merw, un souvenir charmant de son aimable réception. Numismate, naturaliste et antiquaire des plus distingués, possesseur de merveilleuses collections, le général KomarofF est, de plus, excellent administrateur et a fait beaucoup de bien à sa province par la vigoureuse impulsion qu'il a donnée au commerce et à Tagriculture. La ville d'Askabad est aussi entièrement son œuvre, et c'est avec une légitime fierté qu'il nous montre les rues régulières de la ville, qu'il nous parle des douze mille Arméniens, Russes et Persans qu'il y a rassemblés, et nous fait voir des arbres (peupliers et acacias) plantés par son ordre il y a cinq ans, et qui dépassent maintenant huit et neuf mètres, bordant les rues et procurant de l'ombrage par les chaleurs torrides de Tété. Mais une chose qui nous préoccupe bien plus que tout ce que nous montre le général, c'est de savoir la réponse qu'il fera à une demande que nous n'avons même pas osé formuler nous-mêmes, tellement nous sommes sûrs d'un refus, et que le prince Chervachidzé, son ami intime, a eu la bonté de faire pour nous. C'est de savoir si nous pourrons remonter la vallée du Mourgab jusqu'au pont sur laKouchka, pour voir les lieux où s'est passé l'engagement d'il y a

trois ans, et chasser un peu du côté de Pendeh, Ces endroits sont bien près dé la frontière, nous savons pertinemment qu'on n'a jamais permis à personne d'y aller, et nous craignons le même sort, quand, à notre extrême surprise, le général, nous donnant bien plus encore qu'on ne lui demandait, nous confie une lettre pour le colonel Alikhanoff, gouverneur de la province de Merw, dans laquelle il lui donne Tordre de nous laisser aller où nous voudrons. Pour comble de bonheur, à notre arrivée à Merw, nous trouvons le colonel sur le point de partir, non seulement pour aller à Pendeh, mais pour suivre et vérifier toute la nouvelle frontière afghane. C'est de Ja sorte que, par une rencontre fortuite et heureuse d'événements improbables, quoique ardemment désirés, qui nous surprend encore et en a étonné bien d'autres, nous avons pu, nous premiers, longer toute la frontière depuis la Perse jusqu'aux rives du Mourgab et suivre jusqu'en Afghanistan les deux grands chemins d'Hérat et des Indes : les vallées du Tendjend et du Mourgab.

En attendant l'arrivée des lettres promises, nous visitons les environs, notre fusil à la main, et courons vainement pendant deux heures après un aigle que nous voulons tirer et qui nous nargue, s'envolant toujours quand nous arrivons à deux-

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cents mètres de lui pour aller se reposer un peu plus loin. Impossible de rapprocher : d'ailleurs, rien n'est plus difficile que de circuler dans ce pays aux environs des villes ou des villages. Pour arroser leurs champs, comme nous l'avons dit plus haut, les Turcomans ont besoin de beaucoup d'eau. Les ruisseaux qui descendent de la montagne, ou même de grosses rivières, comme le Tendjend et le Mourgab, sont divisés en une foule de canaux qui se subdivisent eux-mêmes à l'infini, portant partout, avec le limon qu'ils contiennent dans leurs eaux, la fertilité et la richesse. Qu'ils soient creusés dans la terre ou élevés au-dessus du sol, comme cela arrive fréquemment, ces canaux sont toujours fort profonds et bordés de chaque côté ou d'une tranchée élevée, ou d'un épais remblai. De plus, leur largeur moyenne est de trois à quatre mètres, ce qui en fait, conjointement avec leurs bords escarpés, un obstacle presque infranchissable en dehors des gués ou des ponts qu'on trouve en suivant les chemins battus. Le gibier s'astroignant rarement à prendre cette direction, on est obligé, pour le poursuivre, de marcher droit devant soi, et on se voit invariablement, après quelques centaines de mètres, arrêté par un do ces « ariks » qui vous barre le chemin. Quelquefois, quand ils sont assez étroits, on

peut se hasarder à les sauter, quoique le terrain soit peu assuré pour se recevoir de l'autre côté; mais généralement on est obligé de les remonter ou de les descendre jusqu'à ce qu'on trouve un passage qui permette de les franchir. Une colonne de cavalerie ou d'infanterie qui s'aventurerait sans guide dans ce pays se trouverait arrêtée à chaque pas, et verrait ses mouvements complètement paralysés par ces obstacles incessants. La campagne est, de plus, hérissée partout de petites tours en terre, bâties au milieu des champs. Quelquefois assez grandes pour contenir six, sept personnes, généralement on ne peut y être qu'un ou deux à la fois; une ouverture fort basse, et par laquelle on ne peut entrer qu'en rampant, donne accès à l'intérieur. D'un seul coup d'œil, on embrasse des centaines de ces petits édifices, destinés, il y a encore à peine quelques années, à protéger les Turcmènes qui travaillaient dans leurs champs contre les incursions de leurs voisins. Même entre elles, ces peuplades se pillaient journellement, et souvent les cavaliers merwiens sont venus prendre de force à leurs compatriotes de l'oasis d'Aklial-Téké le butin que ces derniers venaient de faire sur les Persans. Aussi, dès qu'une troupe apparaissait au loin, les hommes qui se trouvaient aux champs couraient s'enfermer dans

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ces petites tours, abandonnant, qui ses chameaux, qui ses moutons, pour sauver sa vie en se cachant dans ces abris. Les envahisseurs, toujours à cheval, ne se donnaient pas généralement la peine de descendre pour forcer Feutrée de la tour et se contentaient, quand ils ne pouvaient s'emparer d'un aoul (village), pour y prendre des prisonniers et y faire une razzia plus complète, d'emmener les troupeaux abandonnés. — Ces constructions, désormais inutiles, ne sont plus réparées, et bientôt elles tomberont en ruines, emportant avec elles les derniers souvenirs des brigandages incessants auxquels ce peuple se livrait depuis plus d'un siècle contre ses voisins les Afghans et les Persans. Deux jours après notre arrivée à Askabad, le général Komaroff nous fait apporter les lettres promises et en même temps un billet pour le chef de gare, lui disant de mettre un wagon à notre disposition pour le lendemain soir. C'est justement le jour do la fétc de l'Impératrice. Aussi, avant de partir, avons-nous le plaisir d'assister à une parade qui a lieu en l'honneur de Sa Majesté et qui est précédée d'un service religieux. Trois bataillons de chasseurs, une batterie d'artillerie , une ssotnja de Cosaques sont rangés sur la place d'armes et forment le carré autour de la pyramide près de laquelle on a placé les canons,

de fabrication anglaise, pris aux Afghans à la Kouchka. Après les prières, le général Komarofi passe la revue des troupes et les fait défiler; les hommes marchent bien, d'une allure martiale et avec une tenue fort correcte, mais ils sont sans armes, et cela nous produit un singulier efiet de les voir parader de la sorte ; les Cosaques sont à pied, les Djiguites aussi, et, qui plus est, le général lui-même 1 Néanmoins, l'impression générale est fort bonne et tous les Turcmènes ou Persans qui nous entourent ont Tair excessivement satisfaits du spectacle qu'ils viennent de voir.

Nous rentrons pour faire nos derniers préparatifs, et nous prenons, dans notre wagon spécial, le train pour Merw, où nous devons arriver le lendemain matin à dix heures. Quelques dizaines de verstes avant de voir la ville, à l'heure où nous nous réveillons, on s'aperçoit déjà qu'on enlrc dans un pays plus cultivé et plus riche. A droite et à gauche de la voie, on entrevoit quelques maisons, quelques arbres; des chameaux en liberté paissent à une petite distance du chemin de fer et se sauvent parfois à notre passage avec des contorsions grotesques. Les champs ensemencés deviennent beaucoup plus nombreux, plusieurs sont entourés d'une petite digue qui permet à l'eau d'y séjourner plus longtemps.

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quand, les terres étant déjà imbibées, on ferme la communication qui l'amène du canal. Enfin, nous apercevons des maisons blanches à notre gauche, c'est le camp où sont baraqués deux bataillons de chasseurs, et, quelques minutes après, nous arrivons en gare, et débarquons dans cette ville où nous comptons faire un assez long séjour.

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