ALI ( STARI-MERW). -— DÉPART AVEC LE COLONEL
Merw,une des plus anciennes villes du monde, se trouve déjà mentionnée dans le Zend-Avesta. Les Perses, qui s'en étaient emparés et en avaient fait le chef-lieu d'une satrapie, la perdirent à leur tour, et Alexandre le Grand y installa un de ses lieutenants. Puis vinrent les Arabes, et quand ils prirent la ville, elle comptait déjà de nombreux monuments : bibliothèques, hôpitaux et palais ; les Turcs en firent ensuite la capitale du Khorassan, et, à ce moment, la cité atteignit l'apogée de sa grandeur. Au moment des invasions mogoles Gengis-Khan l'épargna, mais son fils Touli-Khan y fit d'épouvantables massacres, et, peu de temps après la chute de l'empire des Timourides, les Persans rentrèrent en possession de leur ancienne
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conquête ; mais, à la fin du siècle dernier, ils se la virent enlever par les Saryks. Ne pouvant arriver à soumettre ces derniers parles armes,Shah-Mourad fit détruire une grande digue qui maintenait les eaux du Mourgab, et les réunissait en un vaste lac artificiel d'où partaient les différents canaux qui arrosaient le pays. Privée d'eau, Merw ne put résister, et cette ville, qui, comme le prouvent les ruines immenses de quatre cités bien différentes, s'était toujours glorieusement relevée de ses cendres, fut complètement anéantie par ce seul fait. Vers 1860, les Tékés refoulèrent les dernières tribus des Saryks qui habitaient encore la contrée et en firent un vrai repaire de brigands, où ils entassaient le butin qu'ils faisaient en Perse et en Afghanistan. Cependant, la chute deGhéok-Tépé les effraya beaucoup, et un grand nombre d'entre eux, soutenus et dirigés par les conseils du colonel Alikhanofï, commencèrent à influencer leurs compatriotes et les poussèrent à traiter avec la Russie, afin d'éviter le sort terrible des tribus de l'Akhal-Téké.
Mais, avant de dire la suite des négociations qui réussirent si bien, il faut parler du négociateur qui, par sa haute intelligence, sa connaissance profonde du pays et sa bravoure à toute épreuve, permit à la Russie de faire, sans bourse délier, ce
pas énorme vers l'Afghanistan, et donna à son souverain des territoires immenses.
Fils du général-lieutenant Alikhanoff, Lesghien d'origine et musulman, le colonel Alikhanoff,après avoir brillamment commencé sa carrière comme aide de camp du grand-duc Michel, alors viceroi du Caucase, et avoir été nommé colonel à 28 ans, fut, à la suite d'un duel célèbre, cassé de son grade et remis simple soldat. Beaucoup d'autres à sa place auraient jeté le manche après la cognée et se seraient retirés chez eux. Bien au contraire, Alikhanoff s'engagea pour faire en ce moment la guerre de 77-78 contre les Turcs, e^ se conduisit, au feu, avec une telle bravoure qu'on le renomma officier après lui avoir donné la croix de soldat de l'ordre de Saint-Georges. Puis il passa lieutenant, et, voyant que le seul moyen pour lui de regagner le temps perdu était de reconquérir au plus vite, par quelque action d'éclat, le grade qu'il avait perdu, il demanda un congé illimité, et s'enfonça en pays turcoman, après avoir promis et s'être juré de donner Merw à sa patrie. Parlant à merveille la langue des Turcmènes, de la même religion qu'eux, il n'excita aucune défiance et commença par exercer dans les aouls le métier de porteur d'eau. Puis, peu à peu, il se mit à faire quelque commerce, se lia intimement avec Goul-
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Djamal, veuve de Nour- Verdi-Khan, le plus grand chef du pays, et prit une influence complète sur son fils, le jeune Youssouf-Khan. Bientôt il fut en mesure de former et d'organiser un corps de cavaliers indigènes (djiguites), les dressa et les instruisit à Teuropéenne, et se créa, par son savoirfaire et ses talents de négociateur, une telle popularité qu'il put, en 1884, écrire au général Komaroff pour Tassurer de la soumission pacifique des Merwiens au czar. En effet, gagnés par ses cadeaux, séduits par ses promesses, Youssouf- Khan, Mengli-Khan, Sary-Khan et Mourad-Khan, chefs des plus grands aouls des environs de Merw, allèrent eux-mêmes en députation auprès du général pour lui faire leur soumission, et, au commencement de mars de la même année, les troupes russes venues d'Askabad prirent possession du centre de l'oasis. Les khans qui avaient -accepté les conventions offertes par Alikhanoff furent maintenus dans leur position, reçurent les grades et les insignes d'officiers russes avec une pension mensuelle de cent roubles, et furent chargés de servir d'intermédiaires entre leurs compatriotes et le gouverneur. Alikhanoff, nommé capitaine et gouverneur de la nouvelle province, continua sa tâche. De même qu'il l'avait fait à Merw, il amena par ses négociations habiles les
54 EXCUHSIONS EN TURKESTAN
khans de Saraks et ceux de Pendeh à faire leur soumission, et,parun traité qui fut l'œuvre d'un excellent patriote en même temps que d'un courtisan raffiné, il fit en sorte que les Turcmènes donnèrent non pas à la couronne, mais bien au czar lui-même, les terres d'une fertilité, d'une richesse inouïes, qui n'étaient pas cultivées au moment de l'échange des signatures.
Je doute que dans vingt ou trente ans d'ici, Sa Majesté l'Empereur de Russie ait une plus belle source de revenus fonciers, et, par ce coup de maître, Alikhanofi, renommé pour la deuxième fois colonel à 37 ans, est parvenu, sans demander de subsides à son pays, à lui assurer la possession d'un territoire immense, en même temps qu'il offrait à son .souverain un cadeau inestimable. Depuis ce temps, les Tékés, complètement asservis, sont devenus les fidèles sujets du czar et trois cents djiguites se sont fort bien conduits à la bataille de la Kouchka, où Alikhanofi, en battant les Afghans, a mérité et obtenu la croix d'officier de l'ordre de Saint Georges. La vénération que ces peuplades ont pour lui est sans bornes, et nous dirons dans la suite quels respects, quels hommages, elles lui rendent partout.
En même temps qu'il donnait ces provinces à la Russie, le colonel faisait reconstruire une nou-
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velle ville de Merw (la cinquième), à côté du marché entouré de murailles, sur les bords du Mourgab. Malgré une inondation fâcheuse et imprévue, qui est venue pendant quelque temps menacer l'existence de cette nouvelle cité, elle a pris un développement considérable et est destinée à devenir un centre commercial de premier ordre, lorsque la vallée du Mourgab sera cultivée et qu'un embranchement de chemin de fer remontera le cours de ce fleuve pour aller à Hérat par Jolathan, Sultan-Bend, Pendeh, Méroutchak et Bala-Mourgab. Trois bataillons de chasseurs y sont actuellement en garnison, et, sauf les officiers de ces corps, la ville ne présente, en dehors du gouverneur, de ses adjoints et des officiers d'exploitation delà ligne, personne à voir.
Aussi, vivons-nous presque exclusivement avec le colonel qui nous a reçu de la façon la plus exquise, et chez qui nous prenons au moins un repas par jour. Il ne parle que peu le français, mais le comte Mourawiew et le baron Schilling, que nous rencontrons toujours chez lui, ont l'amabilité de nous servir d'interprètes, et, pour être moins rapide, la conversation n'en est pas moins animée, ni surtout moins intéressante. Il est bientôt convenu avec Alikhanofi que, non seu-
lement nous profiterons de la permission du général Komaroff pour aller dans le Sud, mais qu'en outre, chose inespérée, nous ferons route avec lui, et que nous longerons toute la frogatière afghane qu'il veut reconnaître et examiner de près. Son départ n'aura lieu que dans dix jours, et nous avons ainsi le loisir de visiter les environs de la ville et de connaître les mœurs des Turcmènes qui habitent à l'entour.
Essentiellement nomade et brigand dans l'âme, le Turcomanne devenait jadis sédentaire qu'après fortune faite. Sa vie entière était occupée à préparer et à exécuter des expéditions guerrières contre les pays voisins, et sa seule ambition était, dans ces « alamanes », de ramener le plus d'esclaves possible et un butin suffisant pour accroître ses trésors. Sitôt qu'une bonne occasion se présentait, sous le commandement de l'un des leurs qui conduisait l'alamane (l'alamanetchik), ils partaient deux cents, trois cents, quelquefois plus, et, avec une vélocité extraordinaire, une rapidité fantastique, marchant le plus souvent la nuit, se défilant le jour, ils arrivaient, sans qu'on pût s'en douter, au point prévu, pillaient, s'ils le pouvaient, la caravane qu'ils attendaient ou le village qu'ils avaient choisi, y prenaient ou massacraient tous les habitants, y dévalisaient les ten-
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tes ou les maisons, et s'en retournaient aussi vite qu'ils étaient venus, emportant leur butin. Les esclaves dont-ils s'étaient emparés, attachés au pommeau de leur selle au moyen d'un carcan en fer, devaient, ranimés par des coups de fouet, parcourir souvent quatre-vingt, cent verstes presque sans repos, et, une fois arrivés dans les aouls, ils étaient employés à exécuter tous les travaux de culture ou d'irrigation nécessaires au pays. Les jeunes femmes ou les jeunes filles, ramenées en croupe, devenaient les concubines ou les servantes du ravisseur, et aidaient les femmes tékées dans les travaux du ménage et à la confection de leurs merveilleux tapis.
Mais, pour exécuter ces razzias, ces incursions en pays ennemi, avec cette vitesse, cette promptitude qui seules peuvent leur assurer le succès ; pour traverser en quelques jours deux cents, trois cents verstes de la steppe ou des sables, il fallait aux Turcmènes des coursiers extraordinaires soumis à un entraînement spécial. Aussi la race de leurs chevaux est-elle, ajuste titre, universellement renommée pour sa force de résistance et sa sobriété. Timour, qui en avait déjà reconnu l'excellence, voulut l'améliorer encore en donnant aux Turcomans cinq mille juments arabes. Nasr-Eddin, dans ce siècle, leur en donna six cents. Cependant,
comme type, le cheval téké se rapproche bien plus du cheval anglais que du cheval arabe. Il a le cou long et mince, les jambes nerveuses, sèches et effilées, le garrot saillant, la poitrine très développée, le rein presque droit, mais généralement la tête très grosse avec un nez légèrement busqué et la queue tombante, mal attachée. Ses allures ordinaires sont une sorte de pas qui tient de Tamble et du pas tierce, et le galop. Le Turcmène ne trotte jamais, mais, en alternant le pas et le galop d'une façon régulière, il arrive, même en voyage, à parcourir toujours au moins cent kilomètres par jour. Il est vrai que la durée de ces trajets excède rarement maintenant deux ou trois jours; mais il y a quelques années, du temps des alamanes, les expéditions duraient généralement de huit à dix jours, et le retour était encore plus fatiguant pour le cheval que Taller, puisque, en plus de son maître, il portait ou traînait le butin qu'il avait fait.
Pour obtenir d'aussi merveilleux résultats, le Turcmène soigne son cheval d'une façon tout à fait particulière et absolument différente de la nôtre. Été comme hiver, il le couvre d'un feutre épais attaché autour du corps par une sangle qui passe sous la selle; il n'enlève que rarement cette dernière , et quelquefois la laisse sans y toucher