CHAPITRE III
La grande route naturelle qui, à travers les montagnes du Pinde, conduit de la Thessalie grecque dans l'Épire ottomane et qui, dès l'antiquité, mettait en communication la mer Adriatique avec la mer Egée, offre au voyageur un contraste remarquable. On vient, au sortir de Larissa, de remonter la haute vallée du Pénée, à travers des bois de chênes et de platanes; on a passé au pied des curieux monastères des Météores, audacieusement accrochés, comme entre ciel et terre, au sommet de leurs hautes cimes de basalte, et à mesure que Ton s'élève au flanc de la montagne, on a parcouru du regard toute la fertile plaine de Thessalie; on franchit le col de Mezzovo, et aussitôt tout change d'aspect : ce sont des pentes âpres et dénudées,
1. Bibliographie : Carapanos, Dodone et ses tmines, avec des études de MM. Foucart, Egger, de Witte, Heuzey ; Paris, i878; — J. Girard, Dodone et ses ruines {Rev, des Deux Mondes^ 15 février 1879); — Bouché-Leclercq, Histoire de la divination dans V antiquité, Paris, 1880, t. II, 217-301; — Hoffmann, Pie Orakelinêchrijften aus Dodona, Gattingen, 1890.
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un chaos de montagnes qui s'enchevêtrent; c'est, comme le dit M. Girard, une nature tourmentée et dure qui nulle part ne s'épanouit librement. Le lac même qui s'ouvre au pied de la montagne et dans les eaux duquel Janina mire sa citadelle et ses minarets, tempère à peine le caractère de sévérité qui marque cette région ; partout ailleurs, ce sont, entre les hautes montagnes, de profondes vallées, où coulent des torrents rapides, où s'étendent des plaines marécageuses. Le climat est rude comme la nature même. Pendant une grande partie de l'année, les montagnes sont couvertes de neige ; dans les étroits couloirs de la montagne, le vent souffle avec rage; sur les hauts sommets, le tonnerre gronde fréquemment; dans quelques-unes des vallées de l'Epire, la statistique constate une moyenne de quarante-neuf jours d'orage par an, le maximum de toute l'Europe.
C'est dans ce décor mélancolique que la mythologie hellénique avait placé quelques-unes des légendes infernales. C'est dans cette région aussi, où la nature agissait puissamment sur les âmes encore neuves des peuples de l'antiquité, que s'était fondé l'un des sanctuaires les plus anciens et les plus vénérés de la Grèce Dans l'étroite et froide vallée de Dodone, à l'ombre des grands bois de chênes qui environnaient le sanctuaire de Zeus, la mythologie hellénique avait reçu sa première forme, et le premier des grands oracles grecs était né. Sous ce ciel rigoureux s'était développé aussi un culte austère et rude, dont certaines pratiques rappellent l'ascétisme du moyen âge plutôt que le joyeux épanouissement de la vie antique. C'est ce caractère original qui fait l'intérêt du sanctuaire de Dodone, et par là l'histoire du vieil oracle disparu tranche assez
Ch. DiEHL. Excursions archéologiques en Grèce. Pl. III.
Librairie Armand Colin.
vigoureusement sur la couleur habituelle du monde antique, pour mériter de n'être point entièrement oubliée.
Jusque dans ces dernières années, le sanctuaire de Dodone n'était guère qu'un grand nom. L'histoire et la légende étaient pleines de sa gloire : l'emplacement précis en était inconnu. « Dodone, écrivait Byron dans Childe-Harold, où est ton bois antique et ta fon* taîne sacrée, où sont tes oracles divins? Quelle vallée redit encore les paroles du maître des dieux? Où sont les traces du temple de Jupiter tonnant? Tout, tout est oublié. » On savait bien que Dodone. était en Épire et on la cherchait aux environs du lac de Janina : mais jusqu'au jour où M. Constantin Carapanos sut en 4876 retrouver en des fouilles mémorables le sanctuaire lui-même, la plus complète incertitude avait régné. Aujourd'hui, le doute n'est plus possible. A l'ouest du lac de Janina, dans la vallée humide et fertile de Tcharacovista, au pied du sommet dénudé du mont Tomaros, dans un site mélancolique et pitto* resque, M. Carapanos a découvert les restes de l'oracle de Zeus. Au milieu d'une vallée alpestre dont l'altitude atteint 500 mètres, s'élève, sur un promontoire qui domine la plaine, la petite enceinte garnie de toora de l'antique citadelle; au pied de cette acropole iin beau théâtre, parfaitement conservé, servait à célébrer les jeux en l'honneur des dieux de Dodone. Tout auprès, sur la pente de la colline, des murailles mcur* quent encore les limites de Tenceinte sacrée, au milieu
de laquelle, sur le haut du plateau, était bâti le temple, plus tard transformé en une église chrétienne. M. Garapanos a pu retrouver les principales dispositions de ce sanctuaire, celles aussi de deux édifices voisins qui sans doute renfermaient le trésor sacré ou bien étaient affectés au service de Toracle. Au-dessous de ces constructions s'étendait une vaste place, précédée d'un grand vestibule et bordée de portiques, le long desquels étaient disposés, sur des séries de petits piédestaux, les ex-voto offerts à Zeus par la piété des fidèles. Au centre de la place était planté sans doute le bois de chênes sacrés, qui faisait la célébrité de Dodone, et dont les profondeurs renfermaient l'arbre prophétique de Zeus, la. source miraculeuse et l'oracle du dieu. Parmi les débris de l'antique sanctuaire, M. Garapanos a fait plus d'une trouvaille curieuse. Sans doute il n'a point découvert une riche série de statues de marbre — le marbre était rare en Épire — ni des collections d'objets d'or et d'argent : le temple a été dans les derniers temps de son existence plusieurs fois pillé ou détruit de fond en comble, et l'on rencontre encore, parmi les ruines, les traces d'un grand incendie qui ravagea le sanctuaire. Mais à défaut d'objets de haute valeur, M. Garapanos a retrouvé une multitude d'ex-voto et de pieuses offrandes, vases ou candélabres de bronze, trépieds et couronnes, et une quantité de menus objets destinés aux usages de la vie familière, armes et bijoux, éperons et fers de lance, bracelets et pendants d'oreilles^ épingles de cheveux et miroirs et jusqu'à ces petites spatules qui servaient aux femmes à étendre le fard. De même qu'aujourd'hui, dans les sanctuaires renom- JTiés^ on suspend au mur des chapelles des cœurs d'or
OU d*argent ou bien des statuettes de saints, ainsi, dans l'antiquité, on offrait aux dieux des figurines de terre cuite ou de bronze, et plusieurs de ces bronzes retrouvés à Dodone, et dont la belle patine verte ou bleue attire tout d'abord le regard, ont pour l'histoire de l'art archaïque une extrême importance. Ce qui est plus curieux encore, c'est une série de petites plaques de plomb, provenant des archives du temple, et sur lesquelles les gens qui venaient consulter Toracle ont gravé le texte des questions qu'ils adressaient au dieu. Quoique ces fragments nous soient parvenus en bien petit nombre, — il en reste 46 à peine, — ils constituent assurément la partie la plus intéressante des découvertes de M. Carapanos. Grâce à ces monuments vraiment uniques, on pénètre en effet dans les coulisses des oracles et dans Tintimité même de la vie dévote dans l'antiquité. C'est dans ce canton reculé de la Grèce, dans cette Dodone « aux hivers rigoureux », comme l'appelle le poète, au milieu des grands bois et des sources murmurantes, parmi tous ces bruits mystérieux de la nature, que pour la première fois les Grecs ont cru entendre la voix des dieux : c'est là qu'il faut proprement chercher le berceau et les premières manifestations de la religion hellénique.
Le pieux pèlerin qui venait h Dodone y rencontrait un double culte, celui de Jupiter, auquel était associée une déesse, Dioné, et un double corps sacerdotal : des prêtres qu'on appelait les Selles ou encore les Tomoures, des prêtresses qu'on désignait sous le nom de
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Péléïades, c'est-à-dire les colombes. D'où venaient ces divinités et les corporations religieuses attachées à leur culte? La chose préoccupait déjà le bon Hérodote, qui visita Dodone à la fin du v« siècle, et s*enquit curieusement auprès des prêtres de leurs légendes sacrées. Un culte antique n'était jamais embarrassé en pareil cas, et les prêtresses de Dodone racontèrent une fort belle histoire à l'indiscret qui les interrogeait. Toute l'antiquité grecque semWe avoir pris plaisir à rattacher à l'Egypte ses plus anciennes traditions : la grande monarchie des Pharaons, qui doifnait le ton pour la mode et pour l'art, s'imposait aussi à Tadmiration religieuse. C'était donc à TÉgypte que l'on demandait les origines lointaines du sanctuaire de Zeus. Deux colombes, dit-on, s'envolèrent un jour de la Thèbes d'Egypte, et, comme le pigeon de la fable, s'en allèrent en lointain pays. L'une s'arrêta en Libye, à l'endroit où fut fondé plus tard l'oracle de Jupiter Ammon; l'autre, franchissant les mers, alla jusqu'à Dodone et, se perchant sur un chêne, elle prit voix humaine et commanda au peuple qui l'écoutait d'établir là un oracle de Zeus. Voilà ce que contèrent à Hérodote les trois prétresses du temple : mais le vieil historien, dans son ardeur naïve à poursuivre la solution des problèmes religieux, en voulait savoir davantage. Quand le hasard de ses voyages le conduisit à Thèbes d'Egypte, de nouveau il consulta les prêtres : et ceux-ci lui dirent que jadis deux prêtresses avaient été enlevées en Egypte par les Phéniciens, et vendues Tune en Libye, et l'autre à Dodone. « Et comme je leur demandais, ajoute Hérodote, d'où ils savaient avec certitude ce qu'ils venaient de me dire, ils répondirent qu'ils avaient cherché avec une grande
ardeur les d'eux femmes, qu'il leur avait été impossible de les trouver, mais que plus tard ils avaient été informés à leur sujet de ee que j'ai rapporte tout à Vheure. » Hérodote, qui n'était pas un croyant difficile, se tint pour satisfait; et en Grée ingénieux qu'il était, il trouva moyen de concilier les deux légendes. Dans la colombe noire de Dodone il se plut à reconnaître l'Égyptienne au teint bruni, dont le langage inintelligible et barbare avait été comparé à un gazouillement d'otseau : « curieux exemple de la crédulité candide et raisonneuse des Grecs et des puérilités où s'égarait encore le grand esprit qui en même temps faisait pour la première fois œuvre d'historien ^ »
Pourtant sous ces légendes sacrées se cachait un Icmd de vérité. Suivant la pratique ordinaire des populations primitiv^es, les premiers habitants de la vallée de Dodone avaient adoré les forces obscures de la nature divinisée : Zeus, c'est-à-dire, ainsi que l'indiqne son surnom de NaioSy l'élément humide qui pénètre la terre et la rend féconde, et Dioné, la terre productrice. Mais, à cette conception primitive, d'autres éléments étaient venus s'ajouter : le symbole de la colombe, étroitement lié an culte oriental d'Aphrodite, atteste une importation de rites étrangers, importalion que les prêtres égyptiens signalaient déjà à Hérodote. La divinité primitive Dioné se confondit avec la déesse syrienne et aux prêtres pélasgiques de Zeus s'adjoignirent les prêtresses exotiques venues à la suite d'Astarté. De là ce double sacerdoce sur lequel, sans plus insister sur ces mystères de mythologie transcendante, il convient de donner ici quelques détails.
Dans les religions de l'antiquité, le corps sacerdotal
de Dodone mérite une place particulière. Dans un passage des poèmes homériques, Achille adresse une solennelle prière à la divinité nationale du rude et triste pays où il est né. Il y a là des vers à relever. « Puissant Zeus» dieu des Pélasges, qui règnes loin d*ici dans la glaciale Dodone, où habitent autour de toi les Selles, tes interprètes, qui couchent sur la terre et dont Teau ne lave jamais les pieds. » Ces pratiques austères, qui font du soin du corps un obstacle à la sainteté, ne surprendraient point chez les farouches ascètes de Tlnde brahmanique ; mais dans le monde grec, au milieu de la vie joyeuse et libre qui s'épanouit dans Tœuvre homérique, cette apparition sévère tranche singulièrement sur le ton général du tableau. Sans ces quelques vers d'Homère, nous n'aurions point soupçonné Tascétisme dans cette primitive société hellénique, et nous serions tentés de dire que jamais le monde grec ne Ta connu. C'est ainsi qu'au moyen âge, en lisant les brillants récils d'un Froissart, on ne voit qu'un monde élégant et frivole, où tout est bruit et joie, où tout, jusqu'à la mort, revêt un air de fête : ce n'en est pas moins l'époque même où s'écrivait le livre, d'une si profonde et si ascétique mélancolie, qui s'appelle V Imitation *.
A côté de ces cénobites païens, les prêtresses du temple étaient soumises à un régime non moins austère. Dans la rude et sombre Epire, sous la férule sévère des ascètes du Tomaros, elles avaient bien vile perdu leur grâce d'autrefois. Elles aussi avaient dû s'accommoder à l'air du lieu; une discipline rigoureuse rem-
i. Cf. E. Havel, le ChristianUme et ees origines, t. I, p. 16-iî.
plaçait pour elles la règle facile des temples de Syrie, et à la tête de la double communauté, un archiprètre, surveillant le corps sacerdotal, prenait soin qu'aucune préoccupation extérieure et mondaine ne vînt distraire du soin exclusif de la divinité.
Le sanctuaire de Dodone devait à une autre raison encore le renom éclatant dont l'entourait la Grèce entière. Dans les grands bois sacrés qui environnaient le temple passait le souffle mystérieux des dieux ; dans le murmure de la source miraculeuse qui jaillissait au pied des grands chênes, des voix surnaturelles se faisaient entendre; dans le frémissement des trépieds de bronze ébranlés par les caresses du vent se manifestaient les volontés célestes : et dans tous ces bruits de la nature les initiés savaient démêler et comprendre les révélations prophétiques et les oracles du souverain des dieux. On sait quels étaient dans l'antiquité le rôle et l'importance des oracles : pour les dévots du monde hellénique, l'oracle rendait à peu près les services qu'aujourd'hui nous demandons aux consultations de notre avocat ou de notre médecin. Non seulement les villes envoyaient au dieu des députations officielles, pour apprendre de lui les principes d'une bonne politique et les règles d'un bon gouvernement; mais le moindre particulier, s'il se trouvait embarrassé de la conduite à suivre, allait soumettre à l'oracle ses doutes et ses scrupules. Les uns lui demandent le moyen de conserver la santé pour eux et pour leurs proches; d'autres sollicitent son avis sur la meilleure manière d'élever les troupeaux. Les négociants s'informent du succès probable de leurs entreprises commerciales ; un héritier demande si, dans le partage de la succession, il fera mieux de prendre la maison de ville ou la
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maison des champs. Chacun vient conter au dieu ses afiaires particulières, et parfois lui faire les confidences les plus intimes. M. Carapanos a retrouvé dans les ruines de Dodone toute une série de questions adres* sées à. Toracle de Zeus, et dont quelques-unes sont d'une naïveté ou d'une indiscrétion bien amufianbes. Sur les petites lames de plomb oii le fidèle devait inscrire sa demande, un brave homme consulte Jupiter à propos de couvertures et d'oreillers disparus, pour savoir s'il les a perdus lui-même ou si quelqu'un les lui a volés. Un autt*e tient k savoir d'avance si le ciel lui réserve d'autres enfante encore que la fille dont il est déjà pourvu. D'autres sont bien plus en peine encore, et quelquefois leurs questions devaient singulièrement déconoerter le dieu *.
Aussi l'oracle se trouvait-il plus d'une fois dans l'em^ barras. C^étaient de véritables devinettes que les fidèles proposaient parfois à sa sagacité. Sur l'une des lames de plomb découvertes par M. Carapanos, un dévot demande au dieu s'il réussira dans Tenlreprise qu'il a en tête, en agissant comme il en a l'idée. Rien de plus : c'est affaire à Jupiter de deviner les pensées de son peu expansif adorateur; on n'a point impuné* ment le don de seconde vue. Dans des cas semblables, il fallait aux prêtres chargés d'interpréter la révélation divine une rare dextérité d'esprit et des prodiges de diplomatie, pour se tirer à leur honneur de si péril*
1. Cf. Carapanos, Dodone et ses ruines, p. 75. Souvent le consultant gardait l'anonyme; d'au 1res fois, à ce qu'il semble, ii posait h l'oracle une question mentale. C'est sans doute à une interrogation de cette sorte que se rapporte une des rares réponses conservées : « Voici Toracle que je rends; tu le trom* perais. »
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leax interrogatoires. Ifalheureusemeat les iascriptioos de Dodone ne nous oat guère conservé les réponses de l'oracle : et la chose se conçoit aisément. Les fidèles emportaient précieusement avec eux la consultatâoa donnée par le dieu ; mais pour notre édification la perte de ces documents n'en est pas moms infiniment regrettable. On peut croire pourtant, par tout ce que Ton sait, que les prêtres s'arrangeaient en gens d'esprit. Us avaient à leur service ce style obscur et mystérieux qu'affectionnent les oracles, et où la bonne volonté des fidèles trouvait aisément tout ce qu'elle pouvait souhaiter. De plus, en hommes prudents, les prêtres avaient pris soin de réglement,er fort ingénieusement les procédés de consultation, de manière à ne point compromettre, par de maladroites réponses, le crédit, fort lucratif pour ses prêtres, qu'avait le dieu de Dodone.
Il y avait au sanctuaire épirote plusieurs procédés pour rendre les oracles. Tantôt on écoutait avec un religieux respect le bruissement sacré du chêne fati* dique ; tantôt on observait le vol des colombes qui, en venant se poser sur l'arbre prophétique, éveillaient les voix muettes du chêne ; tantôt on interprétait le murmure de la fontaine miraculeuse, qui avait cette propriété singulière d'éteindre les flambeaux allumés et de rallumer les torches éteintes aussitôt qu'on les approchait de ses eaux ; tantôt on interrogeait les bassins d'airain suspendus dans le bois sacré tout à l'entour du chêne de Zeus, et dont le son, indéfiniment prolongé de l'un à l'autre, indiquait la réponse de l'oracle aux questions qui lui étaient adressées. Plus tard, pour retenir par quelque ingénieuse invention le concours des fidèles, on inventa un nouveau système de
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consultation par Tairaîn. A côté d'un bassin en bronze placé sur une colonne, on plaça une statue d'enfant tenant un fouet à la main^: et chaque fois que le vent se levait, le fouet formé de trois cliaînelles de mêlai allait frapper et faire résonner le bronze. Il faut croire qu'il résonnait longuement : on disait volontiers des grands parleurs de l'antiquité qu'ils ressemblaient au bassin de Dodone.
Ceux qui venaient consulter Toracle n'entraient point pourtant en communication directe avec le dieu. Au vrai, ils eussent été assez empêchés d'interpréter de manière satisfaisante toutes ces voix mystérieuses de la nature par lesquelles se manifestait la volonté céleste, et d'autre part les prêtres avaient mille raisons de surveiller de près la pratique des rites divinatoires. Aux dévots qui désiraient consulter le dieu, les prêtres remettaient donc de petites plaques de plomb sur lesquelles le fidèle inscrivait sa question, et généralement aussi son nom et son pays; mais on n'avait garde de lui laisser imprudemment écrire sur sa tablette des demandes trop indiscrètes, je veux dire trop difficiles à satisfaire. C'est dans certaines formules consacrées, dans certains moules uniformes, proposés ou dictés par le prêtre, que le fidèle enfermait les termes de sa question : les gens de Corcyre voulaient-ils savoir comment ils pourraient, dans leur cité troublée par la discorde, rétablir enfin un bon gouvernement, l'oracle se gardait bien d'accepter la question sous celte forme; entre les factions qui divisaient l'Ëtat, il ne se souciait point de prendre parti, et le prêtre ingénieux trouvait un biais pour ne point compromettre Zeus dans les ingrates besognes de la politique. 11 dictait au député de Corcyre cette demande plus aisée à résoudre : « A quel
dieu doit-OQ faire des sacrifices et des prières pour obtenir la concorde? » C'était double bénéfice : Jupiter ne craignait plus de se brouiller avec la république; et de plus, en dieu de bonne compagnie, il pouvait adresser les fidèles aux autels de quelque autre divinité, faisant avec les sanctuaires voisins un lucratif échange de politesses qui, sans compromettre son crédit, lui valait à son tour de bonnes aubaines. Ensuite la tablette de plomb était remise aux mains des prêtresses du temple, spécialement chargées d'interpréter le sens des manifestations divines. Jadis les prêtresses elles-mêmes rendaient aux dévots la réponse du dieu ; plus tard, on trouva, semble-t-il, quelque inconvénient à mettre en contact direct avec des fidèles d'humeur un peu rude et grossière, les femmes attachées au service du temple : désormais ce furent les prêtres qui devinrent auprès des pieux questionneurs les interprètes de Zeus et qui leur dictèrent les oracles rendus par les prêtresses *.
Pour remercier Zeus de ses bons conseils et de ses complaisances, les dévots, avant d'emporter chez eux la réponse de l'oracle, faisaient assaut de zèle et de libéralité. Des quantités de dons et de pieuses offrandes étaient déposées par eux dans le trésor du temple, ou solennellement envoyées, à titre de remerciement, au grand dieu de Dodone. On a trouvé, dans les fouilles, un certain nombre de ces ex-voto, trépieds de bronze et vases de même métal, objets de toilette et bijoux, cadeaux laissés par les dévots obscurs qui afQuaient au sanctuaire. Les villes faisaient mieux encore : Athènes, qui eut toujours pour Dodone une dévotion particulière, qui aux derniers jours encore de son
i. Cf. Bouché-Leclercq, loc. laud., p. 297. r
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existence de ville libre consultait avec ferveur Toracie épirote, envoyait en grande pompe une députatioa solennelle, chargée d*une parure complète pour U statue de la déesse Dioné. Des princes comme Alexandre léguaient en mourant des sommes •considérables au sanctuaire. Mais, à côté de ces clients satisfaits, U. fallait craindre les mécontents. Dans sa longue car*rière de proplaèle^ Jupiter se trompait quelquefois, et les victimes de ses conseils avaient parfois le mauvais goût de se plaindre, il importait donc de conserver «oigneusement dans les archives sacrées le texte des questions posées par les fidèles, pour pouvoir à Toccasion le remettre sous leurs yeux, et leur démontrer, pièces en main, qu'ils s'étaient mai expliqués et ne devaient s'en prendre qu'à eux-mêmes de leurs mésaventures : e'est à >cet usage que nous devons les lamelles de plomb découvertes par M. Garapanos. Toutefois, dans cet amas de documents, on faisait un choix ; on mettait à part les plus importants ; et les jours de presse, on employait les vieilles tablettes sans intérêt pour les distribuer de nouveau aux fidèles. C'est ce qui explique que certaines flaques trouvées dans les fouilles de Dodone porteat plusieurs inscriptions.
Les découvertes de M. Garap^aos suffisent déjà à attester le crédit de l'oracle et l'infinie variété des gens qui le consuitaienl. On rencoatre dans les inscriptions retrouvées axx sanctuaire de giunds. États comme Gorcyre et Tarente, des particuliers venus de tous les
points de la Grèce, Doriens et Éoliens, habitants de la côte d'Épire et des îles voisines, Athéniens et Spartiates, des gens de toute race et de tout rang, de tout sexe et de toute condition, des bergers et des marchands, des matelots et des laboureurs. Mais un oracle qui tient à sa réputation ne pouvait, pour sa gloire, se contenter d'une si obscure clientèle; et, comme dans certains hôtels on grave sur une plaque de marbre le nom des visiteurs illustres, ainsi à Dodone on tenait registre des grands personnages qui avaient consulté l'oracle. Toute la mythologie héroïque de la Grèce était inscrite dans ce livre d'or : Achille et Ulysse, Oresle et Énée étaient venus solliciter du dieu des renseignements et des conseils. Les dieux mêmes n'avaient pas dédaigné de demander des avis à l'oracle : Bacchus était venu y chercher sa raison perdue ; Hercule, qui à Delphes avait fait un si beau tapage, s'était montré à Dodone fils soumis de Zeus, et avait eu la récompense d'y apprendre la fin prochaine de ses souffrances. Le sanctuaire enregistrait Inen d'autres titres de gloire encore, et en particulier celui d'avoir fourni le bois dont on fît le vaisseau des Argonautes.
C'étaient là de brillants et précieux états de service, fort nécessaires pour maintenir le renom et le crédit du temple. L'antique culte de Zeus vit bientôt en efiet s'élever à côté de lui de plus jeunes dieux, et l'oracle de Delphes entrer en concurrence avec celui de Dodone. Ce n'était pas le compte des prêtres épirotes : aussi n'épargnèrent-ils rien pour retenir la vogue qui s'en allait. Us inventèrent pour prophétiser des procédés nouveaux, semblables k ceux de Delphes. La Pythie, en buvant à la source miraculeuse, était saisie du délire sacré; la prêtresse de Zeus fit de même et.
comme celle d'Apollon, elle parla en vers. Apollon ai; ait h Delphes des jeux somptueux, dont Téclat offusquait les prêtres de Dodone : ils en imaginèrent à leur tour et dans le grand théâtre construit au pied du sanctuaire, ils célébrèrent les jeux naïens. Longtemps ils purent tenir la balance égale, grâce à la conscience surtout qu'ils mirent à rendre leurs oracles, et à la réputation de véracité qu'ils surent conserver. Tandis que Delphes fléchissait, que la Pythie philippisait, Dodone restait incorruptible : et sur celte bonne renommée, Sparte, quoique inféodée au culte d'Apollon, lui envoyait des ambassadeurs; Athènes l'accablait de prévenances, et tous les grands hommes . de l'Attique, les poètes comme Eschyle et Sophocle, les politiques comme Xénophon et Démosthène, n'avaient pas assez d*éloges et de vénération pour le sanctuaire épirote.
Mais la vénération des peuples est chose capricieuse et changeante; elle finit par déserter Dodone. Aussi bien Zeus commençait à baisser ; il avait conseillé l'expédition de Sicile et les Athéniens s'étaient fort mal trouvés d'avoir suivi ces conseils. Sans doute le dieu avait expliqué après coup que les Athéniens avaient mal compris l'oracle et que la Sicile dont il voulait parler était un petit canton voisin de Dodone. Il avait fallu une foi robuste pour revenir à un dieu aussi maladroit. Bientôt les erreurs se multiplièrent : les princes vVÉpire que Dodone protégea périrent l'un après l'autre, à la grande confusion de l'oracle. Des aventures fâcheuses mirent le comble au discrédit. On avait inventé un procédé nouveau pour consulter la divinité, lorsqu'un singe malencontreux vint culbuter le coffre où étaient les sorts et déranger tout l'appareil
disposé pour le tirage. L'oracle n'y résista pas. En vain les prêtres faisaient flèche de tout bois. Pendant que l'oracle d'Ammon expédiait à travers le monde aux amateurs de conjurations magiques Teau de sa source miraculeuse, les prêtres de Dodone mettaient en coupe réglée leur bois sacré et le débitaient par petits morceaux aux pèlerins, en manière d'oracles domestiques et faciles à emporter en voyage. Rien n*y fit. Détruit par les Étoliehs, pillé par les Romains, puis par les Thraces, le temple de Dodone était abandonné dès le i^' siècle : et peu après, Lucien, cet impitoyable railleur, mettait en scène sans pitié le pauvre Zeus de Dodone, délaissé de tous et geignant de son abandon comme un véritable grand prêtre d^opérette : c< Il fut un temps, dit le dieu, où les hommes me croyaient prophète et médecin, où j'étais tout en un mot, où les rues et les places étaient pleines du nom de Zeus. Alors Dodone et Pise étaient brillantes et célèbres : la fumée des sacrifices m'obstruait la vue. Mais depuis qu'Apollon a établi à Delphes un bureau de prophéties, qu'Ësculape tient à Pergame une boutique de médecin, que la Thrace a élevé un temple à Bendis, l'Egypte à Anubis, Ephèse à Artémis, tout le monde court à ces dieux nouveaux ; on convoque des assemblées solennelles, on décrète des hécatombes. Quant à moi, dieu décrépit, on s'imagine m'avoir suffisamment honoré, en m'offrant, tous les cinq ans, un sacrifice à Olympie; et mes autels sont devenus plus froids que les lois de Platon ou les syllogismes de Ciirysippe. »
Finir comme Calchas quand on a été Jupiter, c'est chose triste I et ce n'est point sur ce mélancolique épisode, qui rappelle les Dieux en exil, qu'il faut
quitter Dodone.'Dans l'imaginaire galerie de peintures qu'a décrite le sophiste Philostrate, un tableau représentait dans sa gloire le sanctuaire épirote : « La savante colombe aux ailes d*or se tient encore sur le chêne fatidique pour redire les oracles qui viennent de Jupiter : des bandelettes sont suspendues à Farbre, car, comme le trépied de Delphes, il rend des oracles. L*un vient pour l'interroger, l'autre pour faire un sacrifice. Il est entouré en ce moment par un chœur de Thébains. Quant à ces devins de Zeus dont les pieds ne connaissent pas l'usage de Teau et qui dorment sur la dure, suivant Homère, ce sont gens sans prévoyance du lendemain, et n'ayant nul moyen certain d'existence. D'ailleurs ils ne veulent point en avoir, prétendant qu'ils sont agréables à Zeus en se contentant ainsi des premières choses venues. Parmi ces prêtres de Zeus, l'un est occupé à parer les murs du temple, l'autre récite des prières; celui-ci dispose les gâteaux sacrés; celui-là, l'orge et les corbeilles; celui-là égorge la victime; cet autre la dépouille de sa peau. De ce côté, tu reconnais les prétresses de Dodone à lenr aspect sévère et vénérable ; on dirait qu'elles respirent l'odeur des libations et des parfums. D'ailleurs le peintre a représenté la fumée de l'encens qui enveloppe tout ce lieu et jusqu'aux voix divines dont il retentit. Voici une statue en airain de la nymphe Ëeho mettant la main sur sa bouche ; en effet, parmi les offrandes consacrées à Zeus dans le temple de Dodone, il y avait un bassin qui résonnait pendant la plus grande partie du jour et qui ne se taisait que si on venait à le toucher. »
Je ne sais si ce tableau a jamais existé : mais à coup sûr il offre une vivante image de la réalité disparue.
Dans le monde antique tel que nous l'imaginons, ces austères figures de cénobites mystiques, ces graves et douces images de prêtresses marchant dans un nuage d'encens sont une apparition originale et singulière : et il faut savoir gré au savant hellène dont la piété filiale a fouillé le sol du vieux sanctuaire disparu et remis sous nos yeux le berceau vénérable où la vie dévote en Grèce a trouvé ses premières origines.