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CHAPITRE IV

LES FOUILLES DE l' ACROPOLE D*ATHÈNES *

Dans toute école artistique, avant cette heure de plein épanouissement où Tart touche à sa perfection, il y a une période de lente préparation, où l'artiste, peintre ou sculpteur, cherche sa voie, et par de patients et féconds efiforts sème les germes que l'avenir rei^ueillera et fera grandir. Avant Raphaël et Michel-Ange, il y a les maîtres primitifs de Sienne et de Florence ; avant Phidias et Praxitèle, les vieux sculpteurs de la primitive Attique. Certes les œuvres de ces maîtres anciens sont d'une inexpérience parfois bien naïve : leur main, incertaine encore, trahit plus d'une fois leur

1. B1BUO6RAPBIE : Boetticher, Die Akropolis, Berlin, 1888; — CaTYadias, les Musées (TAthènes, Athèoes, 1886, malheureusement inachevé; et les articles de MM. Doerpfeld sur Tancien temple d*Athèna {Mittheilungen d. d. Arch. Inst, t. XI, 162, 337, et XII, 25, 190, 276), Studniczka sur les monuments de la sculpture {Ibid,, t. XI, 61, 115, 352, et Jahrhuch d. d. Arch, Inst,, t. II, 135); — Winler {Mitlheil,, t. XIII, 113, et Jahrhuch, II, 216); — Brûckner {MiitheiL, t. XIV, 67) ; — Lechat (Bull, de Cotresp. hellén, ; — t. XII et XIII). — Sur les fouilles de TAcropole : Theoxenou, les Fouilles récentes de r Acropole {Gaz. archéoL, 1888); les notices publiées dans l"Efijji«p\ç àp^atoXo-fix^ de 1886, 1887, 1888, par MM. Cavvadias, Sophoulis, Studniczka, et les articles de MM. Gollignon, les Fouilles de l'Acropole cTAlhènes (Hev. des Deux Mondes,

pensée; les procédés héréditaires, les règles conventionnelles de Técole enchaînent leur liberté; mais ces maladresses inévitables sont rachetées par des qualités précieuses, par la sincérité de l'inspiration, la fraîcheur de l'imagination, par le charme singulier de cette grâce un peu gauche encore, qui distingue les œuvres de Tart primitif. Les ouvrages de ces vieilles écoles ont un autre attrait encore : elles sont nées dans un milieu nettement circonscrit, sous certaines influences étroitement limitées, qui ont fait à chacune d'elles une originalité. Au lieu qu'à l'époque du plein développement artistique, les idées et les procédés s'échangent librement, les écoles primitives au coatraire vivent un peu repliées sur elles-mêmes, elles ne doivent qu*à leur propre fonds les inspirations qu'elles traduisent sur la toile ou dans le marbre. Les villes italiennes du moyen âge, Sienne, Assise, Pérouse, donnent chacune une note différente dans le grand concert artistique ; et par là elles laissent au visiteur une impression précise et séduisante par son unité même. Il en était à peu près ainsi dans la vieille école de l'Attique, telle que nous l'ont révélée les récentes fouilles de l'Acropole.

15 fév. i890), et Lechat, Statue» nrebaXquBê d'Athènes (BulL de Con\ helle'n,, janT., mars et juillet 1890). — On trouvera dans r 'EçyjjjLsplç une série de plaoches représentant les monuments découverts, ainsi que de belles reproductions dans les Anli/x Denkmâlery publiés par l'Institut archéologique, Berlin, 1888, pi. 1, 2, 18, 19, 29, 30 et 39. On lira surtout avec plaisir Gollignon, Histoire de la sculpture grecque, t. I, Paris, 1892 ; et Léchai, Au Musée de V Acropole cP Athènes, Paris, 1903.

Sur les anciennes œuvres de Técole attique : les articles de FurtwAogler (Miltheil., t. V et VI), Alb. Dumonl {Monuments grecs, 4878), Rayet, Tête archaique en marbre {Monuments de Vart antique. Uvr. III), Collignon {Gaz, archéoi,, 1887).

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Jusqu'à ces deroières années, la vieille école de sculpture attique n'éiait guère qu'ua nom; on avait, pour la coanAlIre, quelques passc^es des écrivains anciens, quelques signatures d'artistes; mais les œuvres manquaient presque absolument. Tout au plus savaiton que TAttique avait eu un développement artistique plus tardif que d'autres parties de la Grèce. Tandis que, dès le vu' siècle, florissaieat les maîtres de Samos et de Ghios, tandis que naissaient les écoles de Sparte et de Sicyone, Fart attique existait à peinet Vers le milieu du vi' siècle seulement, on rencontrai, un nom, celui du sculpteur Ëndoios, dont la légende faisait un élève du fabuleux Dédale : ce nom et quelques autres encore formaient toute la première école de flculpiure attique. Plus tard, à la fin du vi' siècle, au commencement du v*, on entrevoyait un second groupe d'artistes, Anténor, Gritios, Nésiotès, Hégésias, et on croyait retrouver dans un marbre célèbre du musée de Naples un lointain écho d'une des «euvres fameuses de l'école, le groupe des Tyrannicides. Mais au vrai, de tous ces maiires, on n'avait retenu que le nom : quelques phrases des eiitiqaes anciens essayaient bien de définir leurs oeuvres, et, d'après oes renseignements, on devinait des sculptures nerveuses et sèches, d'un dessin tendu, qui sentait l'effort et le travail. Mais ce n'étaient là que de bien vagues et incomplètes informations.

Les fouilla récentes de l'Acropole ont éclairé ces origines d'une lumière aussi merveilleuse qu'inattendue. Sur ce sol où les chefs-d'œuvre de Phidias semblaient n'avoir laissé place à nulle autre gloire que la sienne, sur cette terre explorée en tout sens et qui ne semblait plus permettre l'espoir d'une découverte, on a retrouvé une série incomparable de précieux monu-

menis. Sous les amas de décombres au-dessus desquels se dresse, comme une statue sur son piédestal, le ParthénoQ de Périelès, on a successivement mis au jour les débris de tous les monuments antiques, qui couvraient, avant les guerres médiques, le rocher de l'Acropole; et les musées d'Athènes abritent aujourd'hui une collection unique au monde de marbres, de bronzes, de statues en tuf calcaire, que la terre nous a rendues tout éclatantes encore de leurs fraîches couleurs, toutes parées du charme étrange et mystérieux des œuvres primitives. Dans cette série ininterrompue de monuments, qui met sous nos yeux depuis ses plus lointaines origines les progrès continus de l'art attique, la science trouve pour l'histoire de cet art, pour l'étude plus générale aussi des débuts de la statuaire grecque, de précieux points de repère; dans ces révélations curieuses et surprenantes, Tartiste et l'archéologue trouvent la matière de longues années d'études ; dans ces merveilles d'un art étrange, savant et naïf à la fois, l'amateur passionné du beau trouve de quoi séduire ses curiosités et satisfaire ses admirations. On ne saurait trop remercier le gouvernement hellénique, qui a entrepris l'immense travail de ces Touilles, et l'éphore général des antiquités, M. Cavvadias, qui Ta dirigé et conduit à bonne fin. Grâce à lui, on a fait sur le rocher de l'Acropole des découvertes qui soat sans nul doute le plus mémorable événemçnt archéologique de ce siècle et peut-être de tous les temps.

Dès l'année 1863, quelques trouvailles dues au hasard avaient fait soupçonner les richesses qui dor-

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maient encore parmi les décombres accumulés sur TAcropole. Au pied nord de la citadelle, au-dessous de rErechiheion, on avait découvert une statue assise d*Athéna, curieux monument de l'art archaïque, et Tannée suivante, à Test de TAcropole, on exhumait la statue d'un homme, portant un taureau sur ses épaules, qui fut bientôt connue sous le nom du Moschophore. En même temps, dans le grand amas de terre qui s'étendait en contre-bas de la façade orientale du Parthénon, on trouvait d'autres fragments de marbres, et en particulier une belle tête de la déesse Athéna. Un simple coup d'oeil suffisait à montrer que ces œuvres n'avaient rien de commun avec l'art d'un Phidias : mais d'autres préoccupations à ce moment remplissaient l'esprit des Hellènes; on n'essaya pas même de poursuivre la veine que le hasard offrait.

C'est en 1882 seulement qu'on se résolut à attaquer le grand remblai, haut de 10 mètres, qui du côté de l'est soutient le Parthénon : et on y ût tout aussitôt une quantité de découvertes curieuses. C'était, parmi bien d'autres, un antique bas-relief de marbre, d'un art tout primitif, représentant Athéna assise et recevant les hommages de ses adorateurs; c'étaient des statues de femmes aux longs vêtements rehaussés de couleurs éclatantes, et parmi elles un buste de marbre, d'une grâce et d'une fraîcheur exquises; c'était surtout une multitude de fragments épars, qui, rapprochés l'un de l'autre avec une admirable patience, ont permis de reconstituer quelques grands ensembles décoratifs. A la tête d'Athéna trouvée en 1863 s'ajoutèrent des fragments, qui laissèrent entrevoir Tattitude de la déesse représentée dans l'ardeur du combat, tandis que d'autres débris permettaient, en montrant les

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adversaires d'Athéna, de deviner le sujet de la scène. C'était un épisode de la lotte des dieux eontre les géants; et ce groupe, comme Tattestait le travail du marbre laissé fruste dans la partie postérieure, servait à décorer le fronton d'un temple fort ancien. Une découverte plus curieuse encore fut celle d*un autre fronton y représentant le combat d'Hercule contre rhydre de Lerne, et qui est assurément l'un des plus antiques monuments de l'art attique. La matière et la technique en étaient en effet particulièrement étranges et remarquables. Sur une plaque de tuf calcaire, au grain un peu gros, à la eouleur grisâtre, les personnages s'enlevaient à peine, d'une saillie médiocre, sur le fond de pierre du fronton ; pour suppléer à l'insuffisance d'un ciseau inesc périmante encore, l'artiste avait appelé à son aide les ressources de la peinture, et sur un fond d'un bleu intense, les chairs rouges, les yeux, les cheveux, les barbes peintes de noir, déta.ehaient en un relief plus vigoureux les personnages représentés.

Toutefois ce n'étaient laque des trouvailles curieuses, de ces découvertes archéologiques qui laissent péniblement deviner leur secret à de rares initiés, non point de celles qui réveillent l'attention et frappent l'esprit des profanes mêmes par un coup éclatant. Une bonne fortune de cette sorte allait donner aux fouilles de l'Acropole une merveilleuse consécration. Au mois de novembre 1885, les fouilles avaient été reprises entre le mur septentrional de l'Acropole et l'extrémité de l'Erechtheion : au cours de ces travaux, on découvrit tout d'un coup, le 5 et le 6 février 1886, quatorze statues de femmes en marbre de Paros, dont huit, par une chance rarement donnée aux marbres antiques,

Ch. DlEHL.

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Librairie Armand Colin.

avaient encore leur tête sur les épaules. Les circonstances de celte découverte inattendue étaient bien faites pour piquer la curiosité. Enfouies à trois ou quatre mètres de profondeur, au milieu d*un amas de débris où se trouvaient pêle-mêle les inscriptions antiques, les pierres grossières et les fragments d*architecture, dissimulées dans une couche de décombres qui s élevait depuis le roc vif de la citadelle jusqu'à la hauteur des fondations du mur de TAcropole, ces statues avaient gardé dans leur tombe un éclat merveilleux ; à peine chez quelques-unes des traces d'incendie avaient terni les vives couleurs qui couvraient leurs visages et rehaussaient d'ornements étincelants la blancheur de leur marbre. D'où venaient ces idoles étranges, si peu semblables aux déesses de la Grèce? quel siècle avait fait naître ces jeunes femmes aux cheveux teints, au visage fardé, au corps couvert de bijoux et de parures? que représentaient ces têtes à l'expression étrange, au sourire mystérieux et hautain? et quel drame les avait murées dans celte prison souterraine, à laquelle la pioche du fouilleur venait

de les arracher? Et pendant qu'on cherchait à

résoudre ces curieux problèmes, chaque jour des découvertes nouvelles, statues de jeunes femmes semblables aux premières, ouvrages de bronze d'un travail achevé, rendaient la recherche plus irritante et excitaient un intérêt plus passionné pour ces merveilleux monuments de l'art archaïque.

Quoiqu'en effet, parmi ces marbres, tous ne fussent point du même temps, quoiqu'on pût voir se marquer dans leur succession un progrès continu, depuis les imitations rudes encore de la sculpture en bois jusqu'aux œuvres d'un art déjà expressif et presque

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achevé, pourtaat, malgré des différences de déiail^ une parenté unissait tous ces Hionuments : tous portaient la marque des vieux sculpteurs des écoles primitives. Tourtes cesfeinmes ont l'attitude un peu raide et la pose presque hâératique : droites et debout, un bras collé au corps, et relevant d'unse main les plis de leurs longs vêtements^ elles tendent en avant le bras droit, qui tient udc pomme ou une grenade, et dont la partie antérieure, généralement travaillée à part, manque à presque toutes ces figures; toutes vêtues du même costume, qui pour 1 histoire de la parure antique est singulièrement intéressant, elles portent une longue timique collant au corps et qui retombe en larges plis jusque sur les pieds; pardessus, elles ont une courte chemisette , soigweusement gaufrée et. plissée , qui descend jusqu'au milieu du corps; la plupart s'enteloppent en outre d'un épais manteau de laine, disposé autour du buste en larges et amples diraperies. Leur coiffure est une merveille. Goname tous les peuples jeunes, les Hellènes des premiers âges apportaient dans leur toilette, dans le luxe de leur costume, dans le savant et coquet arrangement de leurs cheveux, des recherches infinies d'élégance raffinée. Dans les villes ioniennes en particulier, le fer et la pommade étaient d'un constant usage : « Ils peignent les boucles de leurs cheveux, dit un vieux poète,, pour se rendre au sanctuaire de la déesse, ils revêtent de beaux vêtements, et leurs tuniques blanches comme la neige balayent le sol; leurs tresses ondoient au vent dans leurs liens dorés, et des ornements d'or brillent aa sommet de leur tête. » La mêmre mode régnait à Athènes; et avec ces longues chevelures flottantes, couvertes de bijoux d'or et ruisselantes de parfums, les

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élégants de la vieille Attique ressemblaient pi>e8que à des femmes. On conte que le jeuae Thésée, se promenant dans ce riche aœoutrement, eut une bien eimusaute mésaventure. Des ouvriers qui travaillaient, le voyant passer dans ce beau costume, se mirent à ricaner et à dire : « Quelle est cette Jeune iiUe en âge de se marier, qui court les rues toute seule? » Thésée ne répondit rien : mais, en vrai héros de légende, il délia les bœufs d'une charrette qui passait, et les lança pardessus un temple : ce qui prouva surabonidamment qxi*on l'avait méconnu.

Ce trait caractéristîqiae de Tart archaïque ne manque point aux statues de TAcropole. Sur le front, les cheveux s*étagent en trois ou quatre rangs de frisons au petit fer, que relient un diadème de métal posé sur ie haut de la tête. Par derrière, la chevelure retombe en longues tresses parallèles, dont quelques-unes ramenées en avant viennent symétriquement se poser sur la poitrine. Parfois, sur le front, des spirales de métal s'enroulent dans les cheveux et en retiennent les ondes ; tantôt des boucles plus simples et plus légères forment toute la parure ; d'autres fois, sur le sommet de la tête, s'épanouissent, au iwut d'une tige de fer, de grandes fleurs d'or; partout on sent odAe coquetterie savante, oe goût de la parure, que les maîtres archaïques prêtent à leurs figurer. Les têtes de ces statues ne sont pas moins caractéristiques : elles ont l'œil allongé, parfois bridé et oblique, toujours très saillant, la bouche contractée par ce sourire typique, un peu niais et gauche encore, que les artistes très anciens mettent aux lèvres de leurs statues, le type traditionnel enfin d«s figures archaïques, tel que nous le rctrouveroc3 à Délos et à Eleusis. Mais oe qui est en

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elles particulièrement remarquable, c'est l'éclat des couleurs, qui, sur la blancheur du marbre, font ressortir les traits du visage et la splendeur des vêtements. Des broderies multicolores, des méandres de vert et de pourpre, des croix bleues ou vertes bordent ou émaUlent leur costume ; de lourds disques d'or suspendus aux oreilles, des bracelets, des diadèmes rehaussent leur parure ; et leurs cheveux rougeàtres, leurs yeux à la prunelle teinte de carmin, donnent à leur visage une expression étrange et comme une flamme de vie. Pour comprendre le charme raffiné de ces étranges figures, Tattrait de ces visages un peu ironiques et railleurs, où parfois le dédain se nuance d'une bienveillance hautaine, il faudrait, à défaut des œuvres mêmes, en voir tout au moins l'exacte reproduction : et je ne saurais trop recommander à ceux qui auront sous la main les Monuments antiques publiés par rinstitut archéologique allemand, de regarder la belle planche (pi. 19) où sont représentées, dans tout l'éclat de leurs vives couleurs, deux de ces étonnantes statues.

On ne pouvait douter de Tantique origine de ces œuvres d'art si merveilleusement retrouvées : elles dataient assurément du yi^ siècle avant notre ère. Mais que représentaient ces statues? fallait-il, dans leurs juvéniles figures, reconnaître des déesses ou bien de simples mortelles? On a cru, tout d'abord, et plusieurs croient encore y retrouver l'image de la déesse protectrice d'Athènes, de la puissante Athéna. Mais, outre que le caractère individuel de plusieurs de ces tètes semble bien indiquer que ce sont là des portraits, une autre objection plus grave vient contredire cette explication. Au moment où ces statues furent faites, le type

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d'Âthéna paraît avoir été déjà depuis longtemps fixé : dans la statue assise trouvée en 1863 au pied de l'Acropole, et où Ton croit reconnaître une œuvre d'Endoios, dans une série de statuettes archaïques de bronze recueillies au cours des dernières fouilles, la déesse est représentée avec Tégide sur la poitrine, le casque sur la tête et parfois le bouclier à la main. Rien de tel n'apparaît dans les statues de l'Acropole, et il faut chercher autre part la raison qui les a fait naître. On sait que, dans certains cultes antiques, c'était un usage parmi les dévots de placer leur image dans le sanctuaire de la divinité, pour demeurer éternellement présents à ses regards et mériter par un perpétuel acte d'adoration sa bienveillance perpétuelle : la plupart des statues trouvées dans l'île de Chypre par M. de Cesnola sont nées de cette coutume. La même habitude, semble-t-il, existait dans les cultes helléniques ; et on a trouvé sur l'Acropole même des statues de prétresses ou de simples particuliers dédiées autour du sanctuaire ; telles sont ces figures de scribes assis , marbres archaïques dont il reste quelques fragments, et l'image du Moschophore, qui n'est sans doute qu'un sacrificateur. Il est probable que les jeunes femmes de l'Acropole doivent leur origine à la même tradition; leur attitude d'ofi'rande et d'adoration semble confirmer l'hypothèse, et il est assez naturel de les regarder comme des statues élevées en l'honneur des prêtresses d'Athéna.

Il reste à expliquer comment ces figures, conservées pourtant presque intactes, ont été jetées, comme au rebut, au milieu d'un amas de décombres. Pour cela, il faut se souvenir d'une chose que l'on oublie assez volontiers en face des monuments incomparables que

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bâtit sur l'Acropole l'époque de Périclès : c'est que, bien avant le y siècle, d'autres constructions s'élevaient sur la colline sacrée d'Athéna. De bonne heure, la déesse y avait eu un temple : et le tyran Pisistrate, qui avait voué à Atliéna une dévotion particulière, embellit tout spécialement cet édifice primitiC. D'autres monuments encore se dressaient sur le plateau rocheux de la citadelle, dans l'étroite enceinte que défendait le vieux mur pélasgique; mais, de tous ces temples anciens, il restait à peine quelque souvenir dans les textes : sur l'Acropole toute trace en «avait disparu. C'est qu'entre le temps de Pisistrate et celui de Périclès un désastre effroyable avait passé sur la ciiadelle d'Athènes. Pendant la seconde guerre médique, les Perses avaient en 480 enlevé l'Aoropole et vengé cruellement sur ses moAum^ats la défaite de Leurs pères à Marathon. Les temples avaient été livrés aux flammes, les statues enlevées ou brisées en mille pièces ; et» comme s'il n'avait pas suiffî de cette {première catastrophe, l'anmée suivante les Perses ètaiesit revenus achever leur œuvre de destruction. Quand les victoires de Salamine et de Platées permirent enfin aux Athéniens de rentrer dans la ville en ruines, leur premier soin fut de relever les temples de leurs dieux et de leur aASurer par des murailles plus solides une iplus efficace protection. G était là un travail de géants : la colline de l'Acropole était couverte de décombres^ et, avant de rebâtir, il fallait déblayer ces amas de débris; d'autre part, pour donner aux moauiments nouveaux une splendeur digne de la nouvelle Athènes, pour les mieux protéger aussi en construisant les murailles nouvelles au bord extérieur du rocher, on voulait obtenir une surface plus étendue, et, nivelant les inégalités de l'antique Acro-

pôle, créer à sa place uq grand plateau artificiel. Pour mener à bien cette œuvre immense, Cimon y employa tous les débris, inutiles désonnais, <ies anciens monuments renversés. Qu'en eûtron fait 4'ailleur8? presque tous les vieux temples étaient construits en pierre calcaire, M l'on voulait couvrir de aiarbre la nouvelle Acropole; parmi les statues^ la plupart gisaient sur le sol brisées en mille pièoes; et, conuoae nul caractère religieirx ne s'aitachaît è ces Grandes dédiées jadis par la piété des fidèles, on employa sans scrupule k la reeonstruefâon de la citadelle ces déblais et ces matériaux, à qmi leur mutilatieu ôtait doute valeur. Aujourd'hui eueore on voit, da&s le mur septentrional de TAeropole, les coionnes, les métopes et les triglypfaes du vieux ftemple construit par Pisislrate, et les assises inférieures du mur méridional sont faites tout eiAières avec les Moes calcaires des moaoments renversés par les Perses. 'Oa utilisa de cette sorte tout ce qai, parmi tes matériaux «épars, pouvait utilement servir dans la reoenstruetibn : le reste, c'est-à-dire les inscriptions dédtcatoires, les fira-gments d'architecture, leir piédestaux renveraéset brisés, les statoes mutilées, fut employé comme déblai à oembler les inégalités de la colline. CTeat cequ'ost démontré jusqu'à l'évidence les fouilieB récemmenft aekevées. Dans l'épais amas de décombres où ont «été fv&trouvées les statues de l'Acropôle, on observe plusieurs couches de moellons qui correspondent «ux asaises du mur extérieur de la citadelle. On voit nettement par là de quelle manière a été oooduiie la coastruction. Quand ie mur d'enceinte avak ait(Mnt u&e certaine hauteur, on versait dans l'espace demeuré vide entre la muraille et la pente du t^ocher, une masse de fragments btrisés et de terres de

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déblai : sur cette couche, pour donner aux ouvriers chargés de construire la muraille une assiette solide, jn plaçait une couche de moellons ; et Ton continuait de môme, à mesure que le mur s'élevait, jusqu'au jour où, sur le sol ainsi exhaussé, sur le plateau agrandi, une base nouvelle fut préparée au nouveau Parthénon. Ainsi, sous les édifices du v' siècle subsistait tout ce qui couvrait jadis TAcropole de Pisistrate : et il suffisait d'un heureux coup de pioche pour retrouver ces richesses ensevelies.

Depuis Téclatante découverte du mois de février 1886, les fouilles, si brillamment inaugurées, ont continué sans interruption jusqu'au mois de janvier 1889. Minutieusement, on a exploré tous les recoins de l'Acropole, et déblayé jusqu'au roc vif de la colline les amas de terre qui la couvraient, et pendant trois ans la veine incomparable ne s'est point épuisée, pendant trois ans la pioche a mis au jour une série de monuments, aussi belle, et plus curieuse encore que les premiers résultats de ces étonnantes explorations. Jusqu'à la fin de 1887, le marbre et le bronze avaient fourni la matière des plus belles découvertes; en 1888 ont apparu des œuvres nouvelles, des sculptures en tuf calcaire, assez semblables à ces frontons en pierre tendre trouvés en 1882, et dont l'un représentait la lutte d'Hercule contre l'Hydre. Cette fois encore, les groupes découverts dans les fouilles semblent se rapporter à la légende d'Hercule : et quoiqu'ils aient été retrouvés brisés en mille pièces, d'habiles et patientes restaurations ont permis de les reconstituer au musée de l'Acropole suffisamment pour qu'on puisse prendre une idée exacte de ces curieux et antiques monuments.

Le premier de ces groupes représente le combat

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d'Hercule et de Triton, un sujet qui flgurait déjà dans Fun des frontons de 1882, et que l'on retrouve également dans les bas-reliefs d'Assos qui sont au Louvre. Le héros, dont la tète, plus grande que nature, est enluminée de couleurs d'un éclat merveilleux, pose le genou droit à terre et serre fortement contre sa poitrine le torse du monstre, dont la croupe s'allonge par derrière en tortueux replis. L'autre groupe, qui sans doute faisait pendant aii premier, est d'une disposition assez analogue, mais d'un intérêt plus grand encore. On y voit trois monstres ou plutôt un monstre à trois corps d'homme, surmontés chacun d'une tête humaine, avec de grandes ailes dans le dos et une longue queue de reptile, qui développe sur une longueur de près de deux mètres ses sinuosités et ses enroulements. C'est probablement le monstre Typhon qu'Hercule avait dompté, et une tète de tuf calcaire, retrouvée tout auprès, semble appartenir au héros vainqueur. Le troisième groupe enfin offre un sujet tout différent : il représente un taureau terrassé par deux lions qui déjà commencent à le dévorer; la tête de Tanimal touche la terre, son mufle s'ouvre pour un dernier beuglement, tandis que les lions, posant sur la béte terrassée leurs fortes pattes, la déchirent et font couler son sang.

Ici encore, il faudrait, pour donner une idée exacte de ces œuvres curieuses, joindre à une description imparfaite une reproduction fidèle de ces monuments, et je recommande à cet égard à ceux qui auront en main les Monuments antiques de l'Institut allemand la belle planche (pi. 30) qui représente l'une des têtes du monstre Typhon, celle même que ses vives couleurs ont déjà rendue fameuse sous le nom de Barbe bleue. Ce qui, dans ces vieilles statues, est en effet particuliè-

riment remarquable, c'est la manière éù^ange, presqfuc violente, dont elles saot enluminées. Toutes les parties du corps sont recouvertes de cauleurs éclatantes. Les têtes ont la barbe et les cheveux d'azur, le globe de Tceil peint en vert, et dans le petit trou rond qui figure la pupille, une sorte d'émail noir, qui allume dans le visage comme un éclair de vie. Les oreilles, les lèvres et les joues sont coloriées en rouge, les parties nues du corps recouvertes d'une teiate rouge paie, presque rose, qui cherche à imiter le ton naturel de la chair. Les replis des serpents qui terminent ces monstrueuses Ogures sont peints de larges stries parallèles, alternativement rouges ou bleues; ïts mêmes couleurs couvrent les ailes de Typhon, et font ressortir les nervures et les barbes des plumes, minutieusement refouillées par le ciseau du sculpteur. Le même soud du réalisme éclate dans l'enluminure qal recouvre le groupe des animaux. Le corps des lions est d'un rouge pâle, sur lequel tranche énergiquefflient une «crinière d'un rouge vif; le taureau est bku, taché çà et là de larges plaques rouges, à l'endroit où le sang s'échappe par les blessures ouvertes. Mais la tète surtout est d'une coloration extraordinaire ; et grâce à l'éclat merveilleusement conservé des couleurs, l'effet de l'ensemble est aussi étrange que puissant.

Certes « il serait téméraire de vouloir analyser les qualités de groupes aiftssi fragmentaires. Cependant dans les parties mieux conservées, on trouve un ciseau puissant, une main exercée, un sculpteur encore astreint à cer.taines conventions artistiques, mais qui sait déjà éviter toute maladresse *. » Dans le groupe de Typhon, les trois corps placés en retrait l'un sur l'autre ne sont point d'un artiste inhabile ; dans l'Hercule, quoique la

1. Lechat, Fouilles de V Acropole (Bull, de Con\ hellén,, XIII, 141)

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saillie museifilaire de la jambe droite soit presque exagérée, k torse allongé est rigoureux et souple; et le corps des serpents, si puissamment eiklrelacés et lordua, atteste une reebercfce de la rigueur qui n*est point demeurée vaiiiie. Sans doute, si Toii ecoipare à ces figures de calcaire, au travail qb peu sommaire et lonrd, les élégante» jeuines femmes de nvarbre qui remplissent le mvsée de TAcropole, on n'y trouvera ni les délica-lesses de modelé, ni le soin minutieux dii détail, ni les recherches exquises d'une parure raffinée et savante, qui distingaent ces précieuses sculptures. CTest par la vigueur un peu rude, par la puissance un peu barbare qu^elles valent : aussi bien la matière peu homogène où elle» S€»i1i sculptées ne permettait point les patientes et délicates recherches, et la place qu'elles tenaient dans la décoration des monuments n'exigeait point de tels raffinements. Il est probable en effet que ces groupes, kmgs de 3 à 4 mètres et à peine hauts de m. 75, servaient à décorer le fronton de quelque temple : les replis du corps des monstres vont en s'amincrssant comme s'ils étaient calculés en vue da rétrécissement progressif du tympan. Et « l'on peut se demander, en voyant quelle vogue ont eae les légendes de cette sorte auprès des sculpteurs archaïques, si la raison de leurs succès n'était pas la facilité qu'offraient h remplir l'espace triangulaire du fronton les enroulements sinueux de ces corps de reptiles monstrueux *. » En même temps que reparaissaient ces curieux monuments, contemporains des origines mêfflaes de l'art attique, d*autres œuvres d'art venaient sans cesse enrichir ïes cofïections athéniennes. C'étaient de très anciennes statuettes de bronze, comme cet Apollon d'un modelé excellent, d*une anatomie si parfaite, ow oe& figurines

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