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Homolle, les Romains à Délos, p. liO

U2 EXCUB8I01I8 ARCHÉOLOGIQUES

est assez ggraade pour qu*AtbèDes juge utile de les faire administrer par des prêtres athéniens : et en effet de nombreuMfl inscriptioiis attestent la quantité des offrandes apportées à ces sanctuairea. Des Tyriens et des Sidoniens, des gens de Laodicée et de Milel» de la Bithynie et du Pont, de TËgypte et de la Syrie, se pressent à ces autels nouTeaux et les Romains mêmes oe dédaignent pas de «^associer à ees hommages.

Ainsi Délos prend de plus en plus le caraetère d'une ville cosmopolite. On le voit bien à la hausse progressive des loyers, coïncidant avec la baisse des fermages. Plus les étrangers affluent dans Tile, plus les li^ements sont recherchés : et la plupart des maisons se transforment en magasins ou en hôtelleries. En même temps la ville s'embellit de toutes parts. Les grandes associations commerciales achètent des terrains, bâtissent des temples, élèvent des salles et des portiques où leurs membres pourront se réunir, discuter leurs, intérêts, se rapprocher pour exercer leur influence sur le marché. C'est autour du lac sacré que se groupent ces constructions, toutes fort étendues et fort belles, témoins muets de la puissance des corporations qui s'y rassemblaient. Entre toutes la plus remarquable est celle de la colonie romaine. C'est le plus grand et ce devait être le plus beau des monuments de Délos. Autour d'une vaste cour qui mesure 95 mètres sur 70, s'élève un portique derrière lequel s'étend un grand bâtiment partagé en une multitude de chambres, qui donnent sur d'autres portiques et sur les rues voisines. Tout rédifice est construit en marbre; sous le portique sont placés des bancs et des statues; çà et là s'ouvrent de grandes salles qui servent de lieu de réunion et où se dressent les images des bienfaiteurs de l'association;

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les sous-soIs sont employés comme magasins, et on y trouve encore alignées de longues rangées d'amphores. Rien ne donne mieux que ce vaste édifice Fidée de rimportance des Romains dans l'île et de la richesse de Délos.

En même temps, on améliorait le port; les digues, les quais, les magasins étaient construits à neuf on agrandis; et ces travaux, dont les restes sont encore visibles, frappent par une grandeur bien digne de la puissance et de la prospérité de Délos.

« Sur toute la côte occidentale, on peut suivre la ligne des quais : tantôt sur des blocs irréguliers, jetés pêle-mêle dans la mer, s^entassent d'énormes pièces de granit; ailleurs, le rocher a été entaillé. Une large digue, qui aujourd'hui encore protège efficacement la rade de Délos, s*avance comme un bras dans la mer; à la pointe nord de Tîle, un autre brise-lames servait à rompre la violence du courant; plus au sud, des jetées formaient une série de bassins tranquilles où Ton pouvait facilement charger et décharger les marchandises. Les quais donnaient directement accès dans les magasms qui longeaient la côte et que partageait en deux groupes le temple d'Apollon. Au nord, sur toute la colline qui sépare le lac sacré de la mer, s'étendaient de vastes constructions qui longeaient le quai, remontaient parallèlement à l'enceinte sacrée et se repliaient enfin du sud au nord en face de la schola des Italiens. Aujourd'hui encore on dislingue la longue suite de ces salles ; ce sont les docks de Délos *. » Au sud, le portique de Philippe servait à l'étalage des marchandises, et au delà d'autres greniers longeaient la côte. Bientôt un nouveau monument allait s'ajouter à ces édifices : à Test du portique de Philippe, la colonie italienne i. HomoUe, les Romains à Délos, p. 124-125.

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éleva le portique carré, qui formait un véritable bazar. Malgré leur état de ruine, on ne peut voir sans admiration cet ensemble de constructions, qui frappent par leur solidité imposante autant que par leurs ingénieuses dispositions. Délos en effet était pour les Romains le port modèle, la ville de commerce par excellence et ils pensaient faire de Pouzzoles le plus bel éloge en rappelant la petite Délos.

La guerre de Milhridate ruina cette prospérité. Un des généraux du roi de Pont ravagea Délos : les temples furent pillés, les statues brisées, la colonie romaine massacrée ou dispersée. Délos ne s'en releva pas. Sans doute, la guerre flnie, les Romains revinrent dans Tîle; on répara les ruines, on reprit les affaires; mais de nouvelles catastrophes s'abattirent sur Délos ; les pirates ne respectèrent pas sa neutralité et saccagèrent cruellement ses temples : ce fut le coup de grâce. Pourtant le commerce délien lutta quelque temps encore : mais la concurrence d*Ostie et de Pouzzoles acheva de le ruiner. Depuis la catastrophe de l'an 87, les Orientaux avaient cessé de venir à Délos; bientôt les Romains quittèrent aussi la place; à la fin du i~ siècle, Tile était presque déserte, et si elle conservait encore quelque souvenir de son antique gloire religieuse, sa richesse commerciale était complètement anéantie.

« Cette destinée en apparence extraordinaire, dît M. Homolle, cette grandeur si haute, cette chute profonde et irréparable, s'expliquent par des causes faciles à saisir. La prospérité de Tile était tout à fait artificielle : Délos ne produit rien; elle est trop petite et trop peu fertile pour porter une population un peu nombreuse et sufQre à ses besoins, Teau même y manque, l'industrie n'y a jamais été pratiquée; sauf

un bronze renommé, on ne pourrait citer un article de commerce proprement délien ; n'ayant rien à exporter, obligée de tout importer, la ville ne pouvait que servir d'entrepôt.

a Une position géographique très heureuse, des influences religieuses, ont pu lui permettre de jouer ce rôle avantageusement, en ont fait une cité populeuse ei opulente, un grand port de transit, un rendez-vous général pour les pèlerins et les marchands du monde grec; mais il suffisait qu'un fléau vînt à frapper cette population de hasard, un désastre la disperser ou seulement Tatteindre dans ses intérêts, que les voies du commerce fussent détournées par une autre ville plus habile, que le culte fût abandonné, pour que Tiie tombât, et tombât dans une misère complète et sans retour, car elle n'avait en elle-même aucune ressource.

« Les mêmes 'causent agissent en tous temps de la même manière. Peu s'en est fallu que la renaissance de Délos ne suivit celle de la Grèce : quand on voulut trouver dans la mer Egée un port d'attache pour les lignes de paquebot, c'est là qu'on songea d'abord à l'établir. On a choisi Syra, aussi bien située, mais aussi pauvre, et plus sèche encore; elle n'a pas cinquante ans et compte aujourd'hui près de 35 000 habitants; elle tomberait comme Délos si le Lloyd autrichien, les Messageries maritimes et les autres compagnies de navigation portaient ailleurs leurs comptoirs; déjà la concurrence du Pirée l'arrête dans son développement. Tinos a hérité du rôle religieux de Délos, et c'est un des plus curieux spectacles qu'offre la Grèce que ces foules bigarrées, où l'on entend toutes les langues et voit tous les costumes de l'Orient, qui se pressent aux fêtes de la Panaghia le 27 mars et le 15 août.

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« Ainsi il y a des lois iavariables et des nécesaîtéff géographiques : la situation, la foi religieuse, les intérêts commerciaux ont fait Syra et Tinos comme ils avaient fait Délos *. »

« Parmi les temples de l'antiquité» il n*eii est aucun, pas même le Parthénon, dont radminisiralion puisse être aussi raînvtieusement étudiée et aussi sûremeul connue que celle du temple d*Apolloa Délien *. » Une série de documents unique, telle qu'on n'en connaît poor aucun autre sanctuaire de la Grèce, permet de reconstituer avec la plus rigoureuse exactitude et dans tous ses curieux détails ce côté de la vie religieuse antique : sur cette seule matière les inscriptions fournissent un volumineux dossier, comprenant plus de 600 fragments, qui représentent plus de 150 pièces différentes; et parmi ces pièces il n'est pas ra^e d'en trouver qui onl 300, 400 ou 500 lignes. Répartis sur toute la durée de l'histoire de Délos, ces documents éclairent d'une lumière toute particulière les 150 années (315-166) où l'île fut indépendante : pour cette seule période, on ne possède pas moins de 450 inscriptions ou fragments d'inscriptions.

Ces documents sont de deux sortes : les uns font connaître les comptes des richesses sacrées, les autres présentent Tinventaire des offrandes et du matériel contenu dans les temples. Il faut bien se rendre compte

1. HomoUe, nie de Délos, conférence faite à Nancy. {Bull, de h Société de Géographie de l'Est y 1881, p. 21-29.)

2. Ho molle. Comptes des hiéropes, (Bull, de Corr, hellén,, VI, IJ

en etfet de ee qu'était un sanctuaire antifue. Avant toute chose, un dieu était un grand propriétaire. Non seulement l'État assignait an temple une dotation en terres ; mais la piété d«s riches particuliers augmentait sans cesse l'étendue de ce domaine. La caisse sacrée percevait en outre la dîme du budn fait à la guerre; le sanctuaire recevait une part de tous les biens cou* fisqués; enQn des cadeaux d'argent accompagnaient souvent les dons âe terres : et à mesure que crois* saient la renommée du dieu et la célébrité de son culte, les offrandes arrivaient plus nombreuses, l'argent monnayé et les lingots s'accumulatçnt plus abondaMs dans les coffres du diea. Ainsi se constituait une fortune foncière et mobilière. A côté de cette source de revenus se plaçaient les offrandes, richesse improductive si Ton veut, mais qui avait une valeur considérable, et dont rimportance s'accroissait d^année en année. C*étaient presque toujours des objets de luxe, or, argent, bronze, que la piété des ^dèles offrait aux sanctuaires célèbres; et ces collections sacrées arrivaient bien vite à représenter un capital énorme. On en peut juger par les descriptions des auteurs anciens, toujours empressés à dresser le catalogue de ces offrandes, par les listes des dons conservés à Olympie et à Delphes, par le grand nombre de monographies que les érudits de l'antiquité avaient consacrées à ces trésors, par les inventaires authentiques èe qiielques temples célèbres, comme le Parthén^on ou le sanctuaire d'Héra à Samos, par les nombreux ex-voto retrouvés dans les fouilles de Dod^Hie et d'Olympie. Ainsi le tempte était à la fois une maison de banque, u«i garde-meubles et un musée : et naturellement il fallait administrer et conserver toutes ces lidaesses. €^ so^nt les comptes de cette

administration que nous ont rendus les fouilles de Délos.

lia en effet, plus que partout ailleurs, l'administralion des temples occupait Une place émînente. « Délos, dit M. Homolle; n*est que par Apollon : elle lui doit tout, la sécurité, la richesse, sa poétique gloire et cette puissance morale, dont les plus grands États ont subi Tascendant et recherché Tappui. Aussi les Déliens tenaient-ils la religion pour la principale, sinon Tunique afTaire. Les temples, celui d'Apollon Surtout, étaient Fobjet de tous leurs soins; ils les entretenaient avec sollicitude, comme le siège de leur culte, comùie une part du patrimoine national, comme la source de leur grandeur et de leur prospérité. Us conservaient pieusement les innombrables offrandes, qui formaient la parure du sanctuaire, titres d'honneur de leur ville, témoins de la puissance de leurs dieux, élément notable de leur richesse. Un motif plus pres« sant encore leur commandait de veiller sur le trésor sacré. Les revenus annuels, les excédents de recettes, la réserve légale constituaient un fonds d'autant plus important que la ville était petite et ses ressources médiocres : c'était le recours de l'État dans toutes les nécessités *. » Pour toutes ces raisons d'ordre spirituel et temporel, l'administration du trésor d'Apollon était la grande affaire à Délos.

Quatre magistrats annuels, dont les titres ont varié suivant les époques, étaient chargés de l'intendance des richesses sacrées. Généralement deux d'entre eux présidaient aux sacrifices et aux cérémonies du culte; les deux autres avaient essentiellement une compé*

\, Homolle, les Archives de l'Intendance sacrée à Délos, p. 1-2.

tcnce administrative, ot étaient charges de la conservation des temples, de l'administration des biens meubles et immeubles, de la gérance du trésor. Ce sont eux qui prêtent à intérêt les sommes demeurées libres, qui mettent en location les biens-fonds, qui donnent à bail les impôts, qui passent les marchés des travaux à exécuter; ce sont eux qui ont la garde des offrandes, du matériel du culte, et le soin du trésor public. Aussi sont-ils entourés h la fois de la plus grande considération et de la plus exacte surveillance. Chaque année, en sortant de charge, ils doivent rendre compte de leur administration, faire la preuve qu'aucun objet n'a été détourné, justiOer de l'emploi des sommes qui leur ont été commises. C'est une cérémonie solennelle, faite en grand appareil, que cette transmission du trésor des mains des hiéropes sortants à celles de leurs successeurs; et cela s'explique aisément : le crédit public lui-même était en jeu. En présence du sénat et des magistrats, les hiéropes rendaient d'abord les comptes de finances, et remettaient l'encaisse; puis ils procédaient à la remise des richesses. On faisait pour cela un récolement général des objets sacrés, les passant en revue un à un, les pesant, les décrivant avec exactitude ; après quoi les administrateurs sortants faisaient la transmission du trésor entre les mains de leurs successeurs. L'inventaire valait décharge pour les uns, et prise en charge pour les autres. Enfin les catalogues des offrandes étaient publiés et conservés à grands frais; les stèles sur lesquelles on les inscrivait s'alignaient le long des rues et des places, aux endroits les plus fréquentés et les plus vénérés de l'île sainte, offrant à tous les yeux le témoignage de la richesse d'Apollon et de la piété de ses adorateurs.

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iTO EXCUISIONS ABCOÉOLOOIQUES

Avant les fouilles de M. Homolle, quelques fragments d'insciipUoBs permettaient à peine d'entrevoir le curieux mécanisme de cette administration sacrée. Aujourd'hui les documents abondent et la variété en est infinie. 11 y a des comptes généraux et des comptes partiels, des registres pour les dépenses et les recettes, des contrats de location et de prêt ; il y a des inscriptions qui ressemblent au journal d*uue maison de commerce, sur lequel on portait les entrées et les sorties; il y a des exposés complets de la situation du trésor, qui sont comme le bilan de la caisse sacrée. A côté de ces documents, véritables livi*es d'une grande maison de banque, les inventaires ne sont pas moins curieux; seuls ils nous donnent l'exacte idée de ce qu*était un temple ancien» c'est-à-dire une sorte de musée où s'accumulaient des objets de toute espèce pour le culte et la décoration du sanctuaire; ils nous fonico&Biaître aussi l'améDAgerneBit intérieur du teiEi|»le, le matériel et les rites des cérémonies sacrées. Grâce à cette masse de documents, l'administration de la caisse Sftcrée s'éclaûie à nos yeux d'une pleine Inmière, et Le musée jadis renfermé dans le temple nous révèle tous ses secrets.

Le trésor d'ApollosL, qud, suivant l'usage ancien, était conservé dans des jaiTes de terre, se composait de deux parties, classées sous deux rubriques distinctes : les sommes remises aux hiéropes par leurs prédécesseurs, — c'était l'encaisse; les sommes reçues pendant l'année, — c'étaient les entrées. Les revenus qui formaient les recettes étaient assez nombreux et de nature assez diverse. G étaient d'abord des propriétés, .des maisons que le dieu louait, des terres de culture ou des pâturages qu'il donnait à ferme, et dont les loyers

et les rederamces iorniAieot une première caiiégorie de reveiiES. C'étaient en seeond Ueu des droits ooncédés & Apollon p«r VÈktâ, délîen : droit sor U pêebe de la pourpre dans les parages de Tile sainte, droit sur la pêebe du poissoD pris dams la iner ou dans létang sacré, droit de déchargraieDt sur les marchandises importées à Détes, droit de mouillage sur les "vaisseaux ancrés dans le port. Enfin, comme les recettes du die» faisaie&t plus que convrîr les dépenses, chaque aanée laissaait des excédents, qm étaient placés à bons intérêts en prêts faits à des villes ou à des particuliers. On se demandera peut-être si c'était na propriétaire aimable et un préteur complaisant que le âîeu Apollon : les inscriptions permettait aisément 4e %'ea rendre compte.

Apollon avait à louer des maisons pour tous les goâts et pour toutes les conditions, des caves et des ateliera, des bouti(|ues de pharmacien et des bains, des maisons d'habitation grandes et petites; il avait également des éomaiB«s pour toute conv^anee, des terres de culture aussi bnen que des pâturages. Mais il tenait essaatieliemeiyt à ce que toutes ces propriétés, quelles qu'elles fussent^ fass^t toujours d'un boa rapport. 11 était expresséBsastrecommandé aux administrateurs du temple de veiller à ce que tous ces biens fussent toujours loués et aux meillt^nres conditions possibles : et comme les baux et âerma;gcs étaient tous consentis d'après un modèle de contrat uniforme, dont le dispositif a été retrouvé, «n peut «ujourd'hud encore savoir quelles étaient ces conditions.

Le bail était fait pour dix ans, et le locataire était tenu de fournir caution suffisante. La rente était payée à des époques déterminées au contrat; et tout retard

était puni d'ameade ; Apollon n'aimait point les mauvais payeurs. Si Tamende demeurait sans effet, on venait aux mesures de rigueur, vente des fruits, saisie des animaux et des esclaves ; puis, si le preneur continuait à ne point s'exécuter, c'était la saisie générale des biens, et enfin l'inscription, à titre héréditaire, sur la stèle où se lisaient les noms des débiteurs du dieu. Apollon ne plaisantait point en affaires : si quelque condition cesse d'être remplie, le bail est rompu de plein droit; si le locataire quitte Tîle, ou s'il vient à mourir, il y a lieu de conclure une location nouvelle/ s'il tombe dans l'indigence, la convention est légalement dissoute. Il faut dire qu'à la vérité Apollon n'était point fort riche. Ses domaines ruraux portent des noms pittoresques et sonores, les Ëtangs, les Palmiers, la Prairie : mais ils étaient peu nombreux et de médiocre rapport. Les loyers donnaient annuellement 1 700 francs et les fermages 7 000, ce qui est un pauvre revenu pour un dieu. Ajoutez que les domaines ruraux, à mesure que les étrangers afûuaient à Délos et que le commerce se développait, devenaient d'un placement chaque jour moins facile : le travail de la terre, moins rémunérateur, était moins recherché, et le prix des fermages se mit à baisser considérablement. Sans doute, par une équitable compensation, les loyers des maisons augmentaient d'autant : malgré cette plus-value, Apollon n'était pas assez riche pour souffrir les retards de ses locataires.

Heureusement les prêts venaient arrondir les revenus du dieu. Le temple prêtait aux villes comme aux simples particuliers, et Apollon avait dans toutes les Gyclades une clientèle de petits emprunteurs. Un contrat qui nous a élé conservé montre à quelles condi-

lions le dieu consentait les emprunts qu'on venait faire à sa bourse. 11 prêtait pour cinq ans, à 10 pour iOOi: rintérêt devait être payé annuellement, elle remboursement était exigible et forcé au bout des cinq années. Gomme en telles matières et entre Grecs, on ne saurait avoir trop de sûretés, le dieu prenait hypothèque sur la propriété de l'emprunteur, il exigeait une caution solide, et par surcroît se réservait le droit de saisie et de vente sur l'ensemble des biens du débiteur. L'État délien même, lorsqu'il faisait quelque emprunt à la caisse sacrée, ne trouvait point grâce devant la sage méfîance d'Apollon. Il fallait qu'on produisit des répondants sérieux pour garantir la dette, qu'on don* nât hypothèque au temple sur les revenus publics : et toutes ces stipulations étaient dûment inscrites sur acte officiel, déposé entre les mains d'un tiers, généralement un des grands banquiers de Délos. Apollon^ on le voit, administrait sa fortune en bon père de famille, comme on dit en style juridique, et il n'avait garde de laisser rien perdre qui pût rapporter quelque argent.

Dans une maison bien tenue il n'y a point de petits profits. Aussi le dieu fait-il vendre toutes les offrandes en nature qu'on apporte à ses temples, les oies, les tourterelles, les peaux des animaux sacrifiés, et jusqu^à ce produit, qu'un comique de notre époque appelle plaisamment des inconvenances d'oiseaux. Partout, à la porte des sanctuaires, des troncs font appel à la générosité des fidèles : c'était un autre des petits profits du dieu. Une fois Tan on ouvrait ces trésors, — on les nommait ainsi à Délos; mais il semble qu'ils ne rapportaient guère»

Tels étaient les revenus annuels du temple d'Apollon

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Délien. Des percepteurs étaient chargés de les encaisser, et au bout de Tan, k la clôture de Texerciee, ils les versaient dans la caisse sacrée. Il y faut ajouter encore la subvention que TÉtat donnait au sanctuaire pour les frais des fêtes, des chœurs et des représentations dramatiques : on voit que la subvention théâtrale date de loin.

Quand les hiéropes avaient quelque payement à faire, ils tiraient du temple une jarre et, en présence des magistrats, ils prenaient Targent nécessaire. Les dépenses en e&t étaient assez nombreuses. Tout d'abord il fallait entretenir les édifices sacrés, parfois en construire de nouveaux : les travaux publics étaient le grand luxe d*Apollon . Naturellement^ ici encore, on procédait avec une soigneuse économie; les travaux à exécuter étaieoit mis en adj^udication publique et faite an rabais. On a conservé plusieurs des contrats relatifs à ces constructions; tout y est prévu minutieusement, les matériaux à employer, les délais pour Tachèvemeat de Touvrage, les garaxLties à fournir par les parties, Tépoque et le mode des .payements, et jusqu'aux moindres détails de l'exécution : à voir ces marchés, im croit sans peine que l'eatrepi^eneur ne gagnait guère sur le dieu*

A côté de ces charges, les plus lourdes assurément qui pèsent sur le budget sacré, figuraient Les frais da culte. C'était une multitude de petites dépenses qui revenaient de mois en mms. Un jow* il fallait purifier le temple : soit tani; pour un cochon.. Il fallait couronner les autels et allumer le feu des sacrifices : tant pour couronnes, résine^ fagots de bois et charbon. Il fallait célébrer des fêtes où figuraient des chœurs : tant pour les lampes et autres ingrédients remis aux figu^rants. L'entircLien des édifices entraînait d'autres

l.eS F0€IUJES DE DÉLOS 175

dépenses : il &.llait des éponges pour laver, des étoffes de lin, du mtre, de la dre, de la poix pour nettoyer; puis c'était de Tencens, du sel, du vinaigre, surtout de rhuile ; on en consoiomait des quantités énormes. EaSn il y arait les frais de bureau et d'administration, destinés à l'achat du papier ou à la gravure des stèles.

Ce n'est pas tout : il fallait encore payer les salaires des employés du temple. Une JDueaise de flûte par exemple recevait par an 120 drachmes pour sa nourriture et 20 pour son costume. Trois musiciens touchaient 120 drachmes pour la nourriture et 16 pour rhabillemeoi. Chaque temple avait des néocores ou sacristains, appointés à 120 drachmes par an : le temple d'ApoUoja en avait trois pour lui seul ; il est vrai qu'on les payait moins cher. Puis c*était l'architecte, qui touchait 120 drachmes, le secrétaire qui en avait 80, d'autres encore qui tous étaient payés sur la caisse sacrée.

Pourtant le budget d'Apollon se soldait en excédent. Les reveniis annuels étaient de 27 000 drachmes, les dépenses d'environ 21 000. Il y avait donc chaque année une plus-value de 6 000 drachmes que le dieu fiûsait fructifier en les plaçant à beaux intérêts. Dans un compte du commencement du ii® siècle, l'encaisse du trésor est de plus de 60000 drachmes, l'avoir total de près de 92 000.

La richesse du temple ne consistait pas seulement en espèces et en terres . Une multitude d'offrandes s'y ajoutaient, qui représentaient une valeur considérable. On a vu précédemment combien le culte d'Apollon était en faveur, surtout dans les pays orientaux, avec quelle ardeur de piété les rois et les particuliers

apportaient leurs hommages et leurs dons au pied des autels de Délos. En général ce n'étaient point là des oiTrandes passagères, une fois déposées par un hasard et dues à une libéralité sans lendemain : chaque année le retour des mômes fêtes amenait le retour des mêmes ambassades chargées de présents somptueux. C'étaient pour ainsi dire des fondations perpétuelles, que la plupart des princes de l'Orient avaient faites au sanctuaire de Délos; aussi bien, en ces jours de fêtes solennelles célébrées en leur honneur et consacrées par leur nom, les Ptolémécs, les Antigone et les Démélrius auraient eu mauvaise grâce à ne point régulièrement prouver leur reconnaissance par quelque magniQque cadeau. Les particuliers, les riches négociants qui venaient en foule à Délos, rivalisaient avec les rois; enfln la cornmuQC délienne elle-même faisait défriches présents aa dieu à qui elle devait tout. Aussi longtemps que dura la prospérité de l'ile sainte, jamais le courant des offrandes ne s'est ralenti, et toute l'histoire de Délos se présente en raccourci dans les catalogues où sont énumérés ces dons. C'était une grosse affaire de conserver et de tenir en ordre ce trésor : et c'est à cette nécessité que Ton doit les inventaires si curieux et si instructifs du peuple délien.

Les magistrats qui avaient la garde des finances avaient aussi la garde du trésor et le soin d'entretenir en bon état et de conserver intactes les collections sacrées. De là une comptabUité assez compliquée pour la réception de ces présents. Quand un fidèle apportait une offrande, le prêtre l'acceptait comme représentant du dieu ; il l'inscrivait sur un registre d'entrée, puis lui assignait une place dans le temple. Généralement on laissait dans un même groupe toutes les ofDrandes

de Tannée courante; et c'est au bout de Tan seulement, au moment de l'inventaire général, qu'on les faisait entrer dans Tensemble de la collection.

C'est cet inventaire général que les inscriptions mettent sous nos yeux. A la fin de chaque année, on visitait solennellement tous les temples de l'Ile : les offrandes en effet n'étaient pas toutes déposées dan» le sanctuaire d'Apollon; il y en avait à l'Artemision, au Temple des sept statues, au Porinos Oikos, ailleurs encore, et tous ces édifices, tous ces magasins étaient placés sous la surveillance des hiéropes. Dans chaque monument, on fait l'appel des offrandes d'après le dernier inventaire, et on vérifie soigneusement si rien ne manque. Pour éviter toute erreur, chaque objet est minutieusement décrit : on indique soigneusement la place où il se trouve, s'il est près des portes, à la paroi de droite ou à celle de gauche; outre ces points de repère, on note les traits caractéristiques et l'on marque le poids. C'est qu'il s'agit pour les administrateurs sortants de prouver qu'ils transmettent le dépôt tel qu'ils l'ont reçu, pour les hiéropes qui entrent en fonctions, de bien constater dans quel état ils prennent la charge du trésor.

On conçoit quel est le multiple intérêt de ces inventaires. Tout d'abord, ils permettent de se figurer ce qu'était l'intérieur d'un temple antique : le vestibule comme le sanctuaire sont remplis d'offrandes, toutes exposées en pleine lumière; certaines pièces sont pendues au mur; d'autres sont placées par terre ou groupées sur les tables sacrées; la plupart sont rangées sur des rayons ou des étagères. Les objets fragiles on précieux sont enfermés dans des écrins, les petites pièces et les monnaies entassées dans des vases. Enfin,

KXCORSIOMS ARCUiOU il

178' EXCURSIONS AnCHÉOLOaiQUES

les objets de même nature et de même matière sont réunis d ordinaire en ua même groupe : ainsi Tor, Targent, le bronze, et les matières diverses, fer, bois, marbre, dont sont faites les offrandes, forment des classes séparées.

On comprend aisément que Taugmentation continuelle du nombre des offrandes finît par amener quelque encombrement : certains objets alors ne se retrouvaient plus; d'autres, trop pressés, se détérioraient. On procédait dan» ce cas à un rangement général. Tantôt, pour faire de la place, on transportait une partie des pièces dans un autre sanctuaire; tantôt on en mettait une partie à la fonte. En effet, malgré toutes les précautions prises, les objets, dont beaucoup servaient au. culte, finissaient par s'user; et généralement on ne les réparait point. On accumulait ainsi peu à peu un tas de pieux débris : et lorsqu'il y avait encombrement, on s'en débarrassait en mettant ces fragments à la fonte. Aujourd'hui encore, dans les riches églises grecques, on fond périodiquement les nombreux ex-voto^

U n'est point sans intérêt de voir de quels objets se composait ce trésor : aussi bien cette étude permet de comprendre de quelle façon était aménagé et décoré un temple ancien. Ce n'était point au hasard que les pièces étaient groupées; un sentiment artistique au contraire présidait à leur disposition; on voulait avant tout que l'effet d'ensemble fût beau et digne du dieu» Dans ce but,, on pendait le long des murs lescouronnes^ 4[ui, semblables de forme et rangées en ligne régulière, formaient tout autour du temple comme une frise brillante; les étoffes précieuses^ les bijoux, servaient su parer la statue du dieu ; les vases étaient employés à' rehausser Téclat des festins solennels.

IXSb FOUILLES DE DÉLOS 17d'

Apollon,' a^t en effet une. maison coiaplète : il avait d'abord sa vaissel le,. 30^ ^^vice de table,. composé de vases et de plats de. toute forme^g^énéralement d'argent ou d'or, parmi les^uals? les plu&aombrqux étaient les phiales^ CétaLent des sortes de plais ou de coupes très évasées, dont la décopajtion variait à l'infini. Les temr pies de Délos en possédaient des quantités considérables : le seul sanctuaire d'Apollon en renfermait plus, de 1 600, uniest ou déconées^. ciselées ou travaillées en. relief, décorées de fruits ou de feuillages, d'animaux ou de figures, dorées ou damasquinées ou encore incrustées de pierreries. Puis c'étaient des vases de toutes sortes,, de tous noms,, de: toutes formes,, de toutes grandeurs, des vases à boire et des vases pour les libations-;, c'étaient des coffres, des cassolettes pour l'encens, des lampes, des candélabres, des lustres^ des tables pour, pocter les ofimndesv des lits pour exposer les statues^, des trépieds,, cpiâ- sais^je encore? Bref, un mobilier complet. Après le service de table, venait la garderobe, une multitude d'étoffes et de bijoux, de coiffures et de couronnes, de tissus brodés d'or ou de pourpre qjui servaient à babiller l'image dm dieu ou, à défaut,. à vêtir ses> pnétres. La. statue d!Apollon avait sur La tête ums' couronne et le trésor renfermait pour elle un diadème da; rechange ; une bague^ brillait au doigt du dieu; les Chantes étaient couronnées de même; une antre statue eofiore avait une garde-robe et une parure complète. Puis c'étaient des multitudes de couronnes, des bagues, des bracelets, des colliers, des chaînes, des épingles, des pendants d'oreilles enrichis de pierres précieuses ou oméâdfipletrres. gravées, des broches, des cassettes à parfums, et.des coffrets à fard, des^ éventails et. des chasse-mouches en ivoire incrusté, d'or. Tous

ces objets apparaissaient au jour des fêtes solennelles, et rcffet en devait être merveilleux. Ajoutez encore les instruments des métiers divers, des sondes et des caducées, des arcs et carquois, des épées et des casques, des ancres et des gouvernails, une multitude d'ex-voto consacrés par les fidèles, en souvenir des dangers auxquels ils avaient échappé; enfin, des lingots de métal et des monnaies, et surtout des œuvres d'art, qui formaient parmi les offrandes une des plus curieuses catégories.

Sans doute, cette partie des catalogues ne répond nullement à la richesse extraordinaire des trouvailles faites à Olympie : là, on compte par milliers les petits bronzes et les grandes pièces ne sont point rares. A Délos, au contraire, on n*a découvert presque aucun objet de cette sorte, et les mentions qu'en font les inventaires sont singulièrement peu nombreuses. On y peut relever pourtant quelques détails curieux : 1& temple possédait par exemple quelques œuvres de peinture, des meubles à panneaux peints, et des tableaux, parmi lesquels des portraits. Le trésor renfermait aussi des statuettes d'hommes ou d'animaux, en or, en argent ou en bois. Enfin, quoique les grandes statues soient en général omises dans les inventaires, cependant on peut recueillir à leur sujet quelques renseignements intéressants. Dans le temple d'Isis, on voyait une statue égyptienne avec un enfant sur ses genoux; dans l'IIcraion, des images de pierre enveloppées d'étoffes de lin ; ailleurs, des représentations d'Artémis, d'Aphrodite, de Sérapis, et dans le temple d'Agathe Tyché, une statue en marbre de la déesse, tenant dans la main gauche une corne d'abondance dorée, un sceptre dans la droite et portant sur la tête

une couronne ornée de pierreries. Enfin les inventaires mentionnent une statue d'Apollon; et on peut, grâce à eux, restituer l'image du dieu, telle qu'elle s'élevait dans son temple, telle que les vieux maîtres Tektaios et Angélion l'avaient sculptée jadis, tenant un arc de la main droite et portant sur la gauche les trois Grâces. Dans les inventaires du n^ siècle, il est fait allusion ù ce groupe et aux couronnes d'or dont la reine Stratonice avait paré les quatre figures : il est donc probable qu'à ce moment encore, on conservait pieusement dans le sanctuaire l'œuvre primitive; et l'on voit que la statue était d'or, soit que ce métal fût associé à l'ivoire, soit qu'il fût appliqué sur une statue de bois.

Pourtant, ces renseignements épars dans les inventaires nous donneraient une pauvre' idée des richesses artistiques de Délos, si les fouilles ne nous avaient rendu un certain nombre de monuments. Certes ce butin archéologique est bien maigre, en comparaison de la riche série d'inscriptions, découverte dans l'exploration de l'ile, en comparaison aussi de la multitude d'œuvres d'art qui couvraient autrefois les rivages de Délos. Jadis, le voyageur débarquait au milieu d'un peuple de statues, et au xv* siècle encore, Bondelmonte comptait par milliers les fragments de marbre étendus sur la grève : aujourd'hui, quelques monuments à peine ont survécu à la ruine; mais, malgré leur petit nombre, ces trouvailles sont curieuses et elles ont pour l'histoire de l'art archaïque le plus haut intérêt.

l82 EXCURSIONS ABCSÉOLOGIQUES

On se souvient des î?tntu«s décanvortes à l'Aonepole d* Athènes ot de la :fBiçon dont elles penmeUifiat d'étudier les 'transformatione sueeessives d-un même type artistique. Une série d'œuvres toutes semblables a été retrouvée à l^élos, non Tuoins curieuse et plus rîciie encore : car les origines <en «ont plus lointaines. En effitft, par une singalière bonne foitfenne/si Délos est relativemeiït pairvre^cn inscriptions archaïques, elle est riche en sculptures très anciennes, appartenant aux plus vieilles écoles artistiques de ila 'Grèce, celle de Naxos et celle de Chics,

Dès le milieu du vit* siècle, ces écoles tprimÊlives étaient en pleine floraison ': ^^jkès ce «moment, telles avaient poussé assez loin la technique du marbre pour qu*on doive supposer qu'elles n'étaient plus à leurs débuts; dès ce moment, elles avaient créé deux types plastiques, que la statuaire grecque primitive a adoptés et popularisés. L'un est celui dé Thomme nu, debout et immobile, qui dvance .légèremeïit la jambe gauche, comme pour se préparer à marcher, et qui tient les bras pendants, appliqués le long du corps; on le rencontre à Théra, à Orchomène, à Actium, ailleurs encore, et nous Tétudierons plus longuement en FAcontant les fouilles faites au temple d*ApoUon Ptoïos. L'autre est ce type féminin, dont on trouve un peu partout les spécimens, à Eleusis, àParoSj-surrAcropole d'Athènes, et que nous avoms eu précédemment l'occasion de décrire. L'un et l'autre se retrouvent à Délos : c'est sous cet aspect que dès la fin du vii^ siècle, les vieux maîtres naxiens avaient représenté Apollon «et Ariémis. L'antique statue du dieu n'est point parvenue jusqu'à nous : mais du moins sur le piédestal qui la portait, peut-on lire le nom du sculpteur qui avait modelé cette

LES TODIEUES DE BÉLOS t83

ligure, Iphicartidès de Nuxos : c'est la plus ancienne des signatures d^artFStes que nous possédions. En revandhe, nous Qvofns conservé la vieille image d'A.rtémîs/con sacrée à' la ^déesse, comme le dit Tinscription tracée sur la pierre, par la Naxienme Nicandra; c'est la plus antique sculpture grecque «o marbre que l'on connaisse jusqu'à présent. Dans cette iBuvre primitive, qui date du tê^ siècle, il ne faut point chercher, on le croira sans peine, de grandes délicatesses; « il est impossible d'imaginer rien de plus naïvement grossier. Sous Tenveloppe 'rigide qui emmaillote la figure, aucun coiitour n'apparaît; le torse ressem^ble à un tracé géométrique plutôt qu'à une forme humaine * »; le visage est tout plat, les différents plans y sont à peine distin* gués ; partout, dans cette rude et maladroite ébauche, on sent Timitafion du modèle en bois; mais par cela même, celte trouvaille est curieuse. Elle met sousnos yeux le vieux ï<!Javov à peine dégrossi, conforme m\ type des plus anciennes idoles qu'on ait essayé de faire à la ressemblance de l'homme, et elle nous montre comment le sculpteur de t^axos a,<dans ces siècles lointains, représenté la puissante déesse Artémis.

'En face de l'école naxienne, Ghios offre une autre représentation non moins curieuse de la déesse. C'est une statue de femme ayant un diadème 'sur la tête, des ailes aux épaules et avx talions. Son attitude est bizarre : on -ne sait si elle est au repos ou si elle marche, si elle est à genoux ou debout; c'est par cette pose indécise et conventionnelle que les vieux sculpteurs de l'école archaïque tâchaient d exprimer le mouvement rapide de la course. lïCB vêtements sont lourds et massifs, le torse serré dans une espèce de cuirasse ou de corset en bois; mais la tête, traitée avec plus de soin, annonce

1 IlomoUe, Statues archaïques de Délos, {Bull, de Corr, hellén., 111, 101.)

184 EXCURSIONS ARCHÉOtOGIQUES

déjà, malgré quelques maladresses, plusieurs des qualités maîtresses de l'art grec. Assurément les imperfections sont nombreuses et Tinexpérience visible : mais déjà se montre une réelle habileté technique, déjà se marque un effort pour donner quelque expression à la Ggure, et quelque finesse dans le modelé ; et déjà dans le visage apparaît, suivant l'expression de M. Homolle, « le charme singulier de cette grâce un peu gauche qui distingue les maîtres primitifs ». Sur la base de la statue, se lit le nom des sculpteurs du vi^ siècle qui ont modelé cette image, Mikkiadès et Archermos de Chios. Sous ces influences venues de TOrient, par l'intermédiaire des îles, la sculpture se développe à Délos comme sur l'Acropole ; et une série de dix statues, qui par leur attitude, leur costume, rappellent exactement les marbres athéniens, permet encore une fois de suivre, depuis ses origines jusqu'aux derniers jours de Tarchaïsme, les modifications successives du type divin d'Artémis. Sans doute les déesses déliennes n'ont point l'incomparable éclat des jeunes filles de l'Acropole : les vives couleurs qui les paraient se sont effacées ou ternies, la tète manque à la plupart d'entre elles ; mais leur intérêt n'est pas moins puissant pour l'étude des procédés de l'art grec primitif. Il n'est point nécessaire de répéter ici les observations faites précédemment à propos des marbres attiques; entre les statues de Délos et celles d'Athènes, la parenté est étroite et le développement des deux séries se poursuit de la même façon. Ici aussi, de bonne heure le type est constitué dans ses traits essentiels ; mais par des modifications de détail, chaque maître l'améliore à son tour; et ainsi les formes se font plus élégantes, la pose prend plus de grâce, les draperies plus de souplesse. Que l'on mette

LES FOUILLES DE DÉLOS i86

en face du Çdavov primitif la plus récente de ces figures archaïques, que l'on rapproche le premier et le dernier terme de cette longue série, et Ton mesurera d'un coup d'œil tout le chemin parcouru depuis le milieu du Vil* siècle jusqu'aux premières années du Y*. Sans doute, jusque dans ces statues plus nouvelles, l'archaïsme règne en maître ; mais on y trouve déjà une habileté technique remarquable, un sentiment de la forme très délicat ; c'est de l'art et parfois presque du grand art.

On demandera sans doute d'où venaient ces monuments, dont la plupart ont été trouvés en un point unique, dans l'enceinte sacrée d'Artémis. Les inventaires mentionnent souvent un temple aux sept statues^ dans lequel on reconnaît le primitif sanctuaire de la déesse : c'est justement le chiffre des statues découvertes dans cette portion de l'ile, et il est probable que les fouilles nous ont rendu les œuvres mêmes qui décoraient jadis un des plus anciens temples de Délos.

Apollon, on l'a vu, avait comme Artémis ses statues h Délos ; mais, moins heureux que sa divine sœur, il nous est moins bien connu qu'elle. De la statue d'Iphicartidès il ne subsiste que le piédestal; de l'Apollon colossal consacré au vi« siècle par les Naxiens, il ne reste que la base, et des fragments du torse et des cuisses. Ajoutez une tête archaïque, dans le style de l'Apollon de Théra, et deux statues sans tête, qui datent du vi* siècle et représentent le dieu dans l'attitude consacrée, bien connue par les marbres de Théra et d'Orchomène : rien de plus ne nous est parvenu des nombreuses images élevées à Apollon Délien par le peuple de ses adorateurs.

Kù EXCURSIOMB AR€fiÉO£OGIQUËS

Il n'est point nécessaire d'insister longuement sur quelques autres marbres, images 'divines ou portraits, retrouvés à Délos, non plus que sur des statues assez nombreuses du m* et du n® -siècle. Tous les artistes célèbres du temps avaient laissé quelque œuvre dans l'île sainte; et la schola des Italiens en particulier était rermpltc de ces monuments. L'un des plus remarquables est une statue de guerrier, ouvrage d'Agasias d'Eph^e, un parent de l'auteur du Lutteur 'Borghèse qui est au Louvre : à côté de ce maître, les inscriptions nomment encore, pour le ni* siècle et la fin du n«, Tôletimos et *Eutycbidès, un peu plus tard Pdlyclès et Dionysies, Démostrate d'Athènes et Aristanthros de Paros. La plupart de ces artistes étaient Athéniens : tet l'on comprend sans peine, quand l'île fut redevenue la propriété d'Athènes, que beaucoup de sculpteurs de l'Attique aient cherché fortune dams cette ville richfi'et luxueuse, où les commandes devaient 'être nombreuses et lucratives.

Sans s'arrêter h ces œuvres de second ordre, il fiauit venir à un autre ensemble décoratif retrouvé à «Délos, je veux dire les statues qui ornaient les frontons du temple d'Apollon. Au pied du sanctuaire en'eiTet, «n avant des façades orleaitaleet occidentale, on a dégagé, parmi d'autres fragments, six s(t6ltues de même dimension, et qui appartenaient évidemment à ^la décoration d'un même édifice : ce sont en effet des œuvres du même style, sinon de la -même main. Ces marbres étaient non moins 'évidemmerrt appliques sur un mur de fond : la -partie postérieure est -traitée fort négligemment, et on y voit encore la trace des crampons de fer qui retenaient les figures; elles servaient donc assurément h remplir le tympan d'un Jfi«onton.. II. n lest

mS i¥0T5ÏLlMS SE DÉLOS f6'7

point aisé de déterminer quel était le sujet représenté. Sur les deux façades du temple ^figurait une scène d'erilèvement : à l'oued, \e motif 'principal, celui qui occupait le centre du fronton, représente une femme enlevant un jeune garçon; à Test, c'est un homme emportant dans ses bras urne jeune fille. Tout autour étaient placées des statues de jeunes femmes appelant au secours ou s'enfuyant devant le ravisseur. Mais s'il est possible de reâtiiuer à peu près la scène, on ne saurait parvenir 'à l'expliquer; et la légende d'Apollon est muette sur tes épisodes qui décoraient les frontons de son temple.

Ill'faut donc se 'borner -à signaler la valeur artistique et'le style de ces marbres. Ils sont d'un mérite' tout à 'fait éminent. Ije groupe de Thomme qui enlève la JBune ^fille eôt ttoiit particdlièrement remarquable : te 'torse de la femmie, «sa tète inclinée, sont desmorceaux excellents. L'ensemble est plein de mouvement et de vie : « à une exquise élégance, -il joint des qualités d'énergie et de puissance, et surtout une certaine hardiesse dans Parrangement du 'groupe ^t la pose des figures*. » Deux statues de jeunes fllles ne sont pas moins dignes d^attention. Aujourd'hui l'usure du marbre tes'fait parfois maÛ' juger i^t senibleylaissèr surprendre certains défauts de 'feictt?re; en 'fait, *ces figures sont d'une grande éléganec; te modelé en «st très fin; les corps pleins de vie 'unissrent la grâce et la force; les étoffes sont traitées d'une main hetbile êi légère. Sans doute ce ne sont point là des œuvres de premier rang, ni des plus beaux temps de l'école at tique; sans doute elles n'ont « ni la majesté sereine des frontons du Parthénon, ni l'élégance raffinée de la balustrade du temple de la Victoire Aptère » : telles qu'elles sont pour-

i. HomoUe, op, laud. {Bull de Corr. heU.^ III, 525, 52Ô.J

188 EXCURSIONS ÂRCaÉOLOGlQUES

tant, elles ne sauraient être placées plus bas que la première moitié du rv* siècle, et elles méritent un rang tout h fait honorable parmi les œuvres de sculpture qu*Athènes a produites à cette époque.

Tels sont les principaux résultats des fouilles de Délos; et Ton voit quel profit a eu pour la science celle CBUvre essentiellement {rançaise. Pourquoi donc ces mémorables découvertes sont-elles si peu connues, en dehors d'un cercle étroit de lettrés et d'érudits? Pourquoi la France, qui les a faites, semble-t-elle presque les ignorer? Nous n'avons point assez d'admiration et d'éloges pour les grandes et coûteuses entreprises que rAliemagne a poursuivies à Pergame et à Olympia; et dans le rayonnement de ces explorations pompeuses nous laissons volontiers s'oublier nos propres gloires; nous parlons rarement et modestement de Délos, sans doute parce que les recherches y ont coûté moins cher, et que 20 000 ou 30000 francs dépensés en dix ans font moins de bruit dans le monde que le million répandu dans les plaines d'Olympie. Délos mérite, à coup sûr, plus de justice et plus de renommée; son nom doit tenir dans l'histoire des conquêtes de l'archéologie une place aussi considérable qu'Olympie et Pergame. €hez nous à tout le moins, ce nom a droit à toutes les sympathies; car ces fouilles n'ont point été sans honneur pour rÉcole d'Athènes qui les a dirigées et la France qui les a faites.

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