CHAPITRE VI
LES FOUILLES AU TEMPLE d'aPOLLON PTOÏOS *
 Test de la grande plaine basse que couvraient^ il y a peu d'années encore, les eaux marécageuses du lac Gopaïs, on rencontre à peu de distance du village de Karditza, Tan tique Acraephiae, les ruines récemment découvertes du sanctuaire d'Apollon Ptoïos. Là, sur une haute terrasse qui soutenait l'édifice, s'élevait aux flancs du mont Ptoîon le temple dorique consacré au dieu, et un oracle fameux par toute la Béotie y attirait sans cesse la foule des dévots. La légende attribuait à Apollon lui-même la fondation de ce sanctuaire : comme le dieu, dit Pindare, parcourait le monde, il s'arrêta
1. BiBLiOGRAPHiB : Holleaux, Fouilles au temple d* Apollon Ptoïos (Bull, de corresp, helUn. de 1885, 1886, 1887, 1888, 1889 et 1890); — CoUignon, VApollon (fOrchomène {ibid,, 1881, p. 320); Id., Tordes archaïques en marbre provenant d'Actium {Gaz. archéol,, 1886, p. 235); — Rayet et Thomas, Milet et le golfe Latmigue, Paris, 1878; et les articles de Brunn {Archaeot. Zeitung, 1876), Frânkel {ibid., 1879) et Furtwângler {ibid., 1882). M. Holleaux donnera prochainement dans un ouvrage d'ensemble les résultaU complets des recherches si remarquables qu'il a poursuivies en Béotie.
on jour au sommet du Ptoïon : « alors, embrassant du regard toute la plaine qui s'étend au-dessous de lui, il fait rouler au bas de la montagne d'immenses quartiers de roche; ce sont les premières assises de son temple. » La réputation de l'oracle semble avoir été très grande dans la Grèce primitive : les fouilles nous ont rendu de nombreux débris d'ex-voto de bronze, trépieds, vases, ustensiles de toute sorte, et surtout de précieuses statuettes de l'époque archaïque, pieuses offrandes que des inscriptions votives consacrent à Apollon. :La renommée du saactuaire était assez étendue pour que de la lointaine Asie on vînt consulter l'oracle, et les prêtres avaient assez de relations avec les pays d'outre-mer pour rendre parfois leurs réponses en carien; 'aussi, xpiand FinvaBion «perse s'abattit. sur la Grèce, Apollon, -pour qui les rpirinees nohéménides paraissent avoir eu d'aîlleuTS un respect tout perrtioulier, traversasain et'sauf-latonrmeiile; bien plus, Mardonius OB dédaigna point de demander pieus^nent des conseils au dieu du Ptoïon. 'Plus tard, après la cruelle exécution militaire qu'Alexandre inQigea auxThébams, le sanctuaire fut moins heureux; la piété populaire semble s'en être détournée, et il ne parait avoir repris qu*au II* sièdle un nouvel et durable éclat. A ce moment, desjeux sacrés, célébrés-touslesquatre ans, ramènent au temple la foule des dé vots ; et avec une remarquable solidarité, dxmt nous avons reneontré déjà d'autres exemples, les dieux du voisinage s'empressent à recommander rinstitution noavelle.Xe jconseil amphictyo nique de Delphes proclame, pour 'la célébration des jeux Ptoïa, une trêve sacrée rsemblable à celle qui jaHis avait fait la grandeur d'Olympie ; il déclare inviolables tous ceux qui viendront prendre part àces fêtes, il
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reconnaît le droit d'asile au Banctuaire d'Apollon. L'oracle célèbre de Trophonios à Lébadée ne se montre pas moins courtois pour le diâu du Ploïon : dans une consultation aussi obscure que solennelle, il décrète que les concours nouveaux seront reconnus comme jaux sacrés. Aussi, pendant plusieurs siècles, le sanoiuarre paraît avoir eu une prospérité ininterrompue. La plupart des villes de fiéotic se font honneur de prendre part.èi laxélébration des jeux, et de consacrer dans le téménos de pieuses oiîrandes ; tous les quatre ass, quand ia ville id'Acraephiae envoie, «ous la direoiion du praphète d'Apollon, les ambassades chargées fdtinviter à la fête les oiiés «béotiennes, de toutes parts cm vient assister aux concours de musique,ide chant et jde poésie célébrés dans le théâtre, aux processions et aux danses.solenneUea,iauÊxbanquets somptueux offerts durant les jeux à la foule assemblé»; et ies Athéniens îeuK*mèmes, les habitants des cités <du Péloponnèse telles qu'Argos et Mantinôe, les utiles lointaines d'Asie ^oommeÉphèse me dédaignent ;potnt parfois de prendre partià»ces fêtes.- Les. riches :j)articuli6rs font .des donations pour rehfi«bsser.réclat des jeux. La confédération béotienne qui, .de icompte à demi. avec la cité d'Acraephiae, exeroe sur le îsanstuaire son. autorité et aon coatrèle, rend ^au rdieu de solennels hommages, et les fidèles se pressent aux consultations du prophète d'Apollon. A l'époque romaine encore, iles fêtes semblent avi>ir été célébrées avec un éclat tout particulier; >parmi les agonothètes qui en oe temps présidèrent aux jeux, on trouve le riche Ëpamînondas (d'Acraephiae, un des bienfaiteurs de la t cité et du temple, celui-là même qui «dans le (téménos du Ptoïon savait fait graver le curieux <disâoui*8 pnononcé par jKéron iè. Corînthe
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pour rendre aux Grecs la liberté, monument singulier de Téloquence impériale, qu'une bonne fortune récente vient de faire retrouver.
C'est à la fin de 1884 que M. Maurice Holleaux, membre de TÉcole française d'Athènes, commença à Perdicovrysi, au-dessus du village de Karditza, l'exploration du sanctuaire d'Apollon Ptoïos; et des fouilles heureuses, poursuivies pendant plusieurs campagnes, ont donné bien vite les plus brillants résultats. Non seulement nous devons à ces recherches des inscriptions nombreuses, qui éclairent d'une lumière toute particulière le culte d'Apollon, l'administration de son temple, les jeux célébrés en son honneur; mais parmi les ruines du monument, assez complètement reconnues pour permettre une restauration certaine de l'édifice, M. Holleaux a découvert une riche et précieuse série de statues en marbre et en bronze, qui jettent un jour tout nouveau sur l'histoire de Fart grec archaïque et ses premiers développements.
On sait quel intérêt puissant offrent pour l'histoire de l'art les monuments qui permettent de suivre les transformations successives d'un même type : les fouilles de Délos et d'Eleusis, les découvertes de l'Acropole ont montré par quelles lentes et ingénieuses recherches, par quelles fines et instructives variantes les vieux maîtres de la Grèce ont perfectionné peu à peu le type uniforme qui, pendant une longue suite d'années, servit à représenter le corps féminin. En face de ces figures de femmes, images de déesses ou de simples . mortelles, les anciens sculpteurs de l'Hellade avaient créé aussi un type masculin, qui servit pendant longtemps dans les ateliers ai*chaïques à représenter les personnages virils, hommes ou dieux,
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dont Tari s'essayait à dessiner Tirnage; et déjà des exemplaires assez nombreux, retrouvés en ces dernières années à Orchomène et àThéra, àDélosetàNaxos, à Actium et à Ténéa, ailleurs encore, montraient combien, dans Tart primitif, ce type avait été commun à la plupart des écoles, et permettaient de retrouver les traits caractéristiques de 1& ligure. Un homme imberbe, entièrement nu, est debout dans une pose immobile et raide, les bras abaissés le long du corps, une jambe légèrement portée en avant; la tête est flxe, et la chevelure, flottant par derrière, retombe sur les épaules et s'y déploie en éventail. Toutefois, malgré Timportance des exemplaires conservés, la série de ces statues archaïques, où Ton reconnaissait d'ordinaire des représentations d'Apollon, était trop incomplète encore pour permettre une étude approfondie du type. Les fouilles de Perdicovrysi, en venant enrichir de monuments précieux cette curieuse collection, apportent des éléments d'information tout nouveaux, une précision inattendue en ces délicates recherches. Elles nous ont rendu en effet, plus ou moins mutilées sans doute, mais singulièrement instructives, onze répliques au moins, presque identiques, de ce même motif; et ces monuments, qui depuis la fin du vu** siècle peut-être jusqu'au troisième quart du vi*, forment une série presque continue, montrent les progrès réglés mais constants, par lesquels les maîtres primitifs ont perfectionné la représentation du type masculin.
C'est aux sculpteurs Cretois, qui vers la fin du vil* siècle travaillaient dans le Péloponnèse, que Ton attribue généralement l'invention de ce type plastique : dans les pays doriens où Apollon est honoré comme un dieu national, devaient se produire en effet les pre-
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micrs efforts pour le représenter. Sans riafluence de ces vieux maîtres, des Dipoiaos et ^des SkilJds, ce modèle primitif, sans doute encore tetillé dans le -bois, se répandit dans la Grèce du centre et du nord, et c'est de lui que s'inspirent 4ous ces marbres archaïques qui nous sont parvenus. Pourtant, parmi ces sculptures très anciennes, depuis longtemps om distinguait deux groupes principaux : les ApoUons de Tbéca et de Ténéa, par la construction générale du coi^s, par le relief vigoureusement accusé du masque, parle sourik'ô maniéré et pincé qui £ait grimacer ieur bouche, diffèrent sensiblement des marbres d'ûrohomène et d'Actium. Sans doute le jnème type primitif a servi de modèle : mais«uivaiit les pays divers où il. fut importé, il a été librement interprété selon le ^oût iocal, et il est devenu le point de départ d'un développe ment artistique original. C'est ce que les istatues ide Perdicovrysi démontrent de manière remarquable : elles offrent avec le type d'Orchomène >des analogies si nombreuses, ai caractéristiques, qu'on n'y saurait méconnaître l'empreinte nettement marquée d'un art indigène; et ainsi ces marbres précieux, qui déjà mettent sous nos yeux avec une rare précision les procédés par lesquels Les sculpteurs grecs ont lentement perfectionné un des motifs de prédilectiem des lateliees .primitifs, nous rendent en outre ce .^service, de nous faire connaître par une série unique de monuments l'art béotien archaïque jusqu'ici presque inconnu.
C'est aux modèles en bois qa'il.fant demander sans nul doute les lointaines origines de ce type plastique; c'est de ces rudes ébauches que s'inspire ce fragment de tuf calcaire, la plus antique assurément des trouvailles du Ptoïon, sculpture tout à fait rudimentaire
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qui rappelle ces vieilles idoles dépourvues de toute figure humaine, ces dieux grossièrement taillés en forme de colonne ou dé pilier, qu'adora la naïve piété de la Grèce primitive. Ge s( nt les procédés de la sculpture en bois que ron retrouve encore dans rApoilon d-Orchomône : alors même que le .marbre commence à remplacer la matière primitive, alors même que la pouh*e sans contour et sans sexe commence à prendre quelque vague forme humaine, on sent, dons cette statue :très ancienne, le souvenir vivant encore de Tidole taillée dans .une planche étroite; c'est par plans coupés d'une rigueur .presque géométrique, par larges surfaces (planes à brusque intersection, que le vieux maître liudique le modelé du torse, appliquant inconsciemment iau marbre la technique rudimentaire de .la sculpture sur bois; le .profil épais et plat atteste la même inexpérience; Tanatomie peu respectée prouve l'influence d'une tradition d'école plutôt que Tétude directe du corps humain; et pourtant, malgré la igaucherie de l'exécution, il y là un effort naïf pour transformer en une figure vivante le xoanon primitif, et déjà dans la solide structure du corps on peut noter la justesse relative des proportions. De ce type ainsi perfectionné, les ateliers béotiens devaient faire un long usage, et plusieurs fragments retrouvés au temple d'Apollon Ptoïos sont évidemment contemporains de TApollon d'Orchomène. Pourtant cet art primitif ne demeure pas longtemps stationnaire : chaque maître s'eflorce, par une ingénieuse variante, de donner au vieux modèle plus de souplesse et de vie ; et par transitions insensibles, mais d'un pas cependant rapide, les sculpteurs béotiens s'avancent de progrès en progrès. L'un modèle cette curieuse tète de pierre, trouvée en 1885 à Perdi-
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covrysi, dont le travail heurté, les vives arêtes, le modelé sec attestent à la fois le souvenir récent de la technique du bois et l'étroite parenté avec TApollon d*Orchomène, mais dont Ténergie brutale, Texprcssion originale marquent déjà la réelle supériorité : certes, Tœuvre est pleine de défauts, mais pleine aussi d'intentions et de promesses ; sous la main inexpérimentée encore, on sent un ardent désir d'observer, d'imiter la nature, une consciencieuse sincérité qu'ignorait absolument le sculpteur d'Orchomène. Ainsi, par une série de progrès insensibles, que les fouilles de M. Holleaux permettent de suivre dans le plus minutieux détail, le type primitif se transforme et s'allège. Yoyez la longue série de ces statues anciennes qui décoraient le temple du Ptoïon : toutes, à quelques variantes près, reproduisent le même type ; et pourtant chacune d'elles marque un pas de la lente transformation. Celle-ci, l'une des mieux conservées de la série, rappelle de bien près encore le marbre d'Orchomène : l'altitude est la même, la structure semblable, le visage pareil, la technique analogue; et pourtant l'œuvre atteste un réel progrès. Sans doute cette image est encore froide et glacée; Tanatomie y est bien sommaire, le dessin bien conventionnel; mais déjà le sculpteur est désireux de plaire, déjà il a quelque souci de grâce et d'élégance, et des ambitions que ne connut jamais son rude prédécesseur; si son œuvre est sans vie, du moins, dans sa gaucherie naïve, n'est-elle pas sans quelque charme. Attendez quelques années encore, et cet effort persévérant pour atteindre la vérité plastique sera presque couronné de succès. Dans un beau torse de marbre, qui appartient visiblement à la seconde moitié du vi* siècle, déjà les formes sont plus souples et plus pleines, les