‹ Excursions archéologiques en GrèceChapitre 38 sur 53 · Decharme, ioc. laud · texte numérisé non relu

Decharme, ioc. laud

de danse en l'honneur de la déesse ; là, c'était le champ de Raros, le père de Triptolème, la première terre qui fut ensemencée ; c'était l'aire de Triptolème lui-même, avec l'autel consacré au héros; c'était le tombeau d'Eumolpe, l'un des premiers rois prêtres d'Eleusis, l'ancêtre de la grande famille sacerdotale qui administrait les mystères et le temple ; c'était enfin l'enceinte sacrée de la déesse, et les sanctuaires qu'elle renfermait. Chaque année la Grèce tout entière venait, devant ces respectables monuments, témoigner solennellement sa reconnaissance aux déesses qui avaient donné le grain à l'humanité ; pendant de longs siècles les cités helléniques, obéissant aux antiques usages et aux sévères prescriptions de l'oracle de Delphes, consacrèrent à Eleusis les prémices de leurs récoltes; Athènes en particulier et ses alliés ne négligèrent jamais de faire ces pieuses offrandes, et, au temps d'Hadrien encore, l'assemblée des Panhellènes, représentation du monde grec tout entier, rendait, confoi^ mément au vieux règlement du v*' siècle, hommage à la déesse bienfaisante qui avait enseigné l'agriculture et à Athènes qui, en partageant ce présent avec les autres Grecs, avait mérité d'être désignée par le dieu de Delphes à la gratitude des Hellènes comme la {XTitpô- TcoXtç tSv xapTcîav.

De bonne heure en effet les Athéniens avaient adopté le culte de Déméter et s'étaient préoccupés d'administrer et d'embellir le sanctuaire. Dès le vi® siècle, à côté du temple primitif élevé sur la colline et des vieux édifices dont la trace se retrouve encore dans la plaine, un monument considérable avait été construit dans Tenceinte sacrée pour servir à la célébration des mystères; et les fouilles modernes ont retrouvé, ense-

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velis sous les débris des constructions postérieures, les restes de cette salle carrée, précédée d'un vestibule et soutenue par vingt-cinq colonnes, et les murs eo brique crue de l'enceinte assez étroite qui, vers le temps de Pisistrate, renfermait les sanctuaires de Bi'îméter. Plus tard, au moment où, sous Tadministration de Périclès, Athènes se couvrait de monuments somptueux, Eleusis aussi eut sa part des grands travaux qu'inspirait le puissant orateur. Le temple primitif, bâti au-dessus de la plaine sur un promontoire isolé, avait été cruellement ravagé par l'invasion des Perses, et il avait fallu le reconstruire de toutes pièces; mais la salle des initiations, détruite dans la même catastrophe, avait été seulement réparée provisoirement. A sa place, dans l'enceinte agrandie, et fortifiée par des tours puissantes, Périclès fit construire, sur les plans d'ictinos, une salle immense destinée à la célébration des mystères; et sous la direction de Tarchitecte du Parthénon, trois des élèves du maître élevèrent cet édifice, un des plus vastes de Tantiquité. Au iv** siècle encore, ia sollicitude d'Athènes pour le sanctuaire éleusinien paraît avoir été fort active. Le grand orateur Lycurgue, qui, dans la seconde moitié du iv° siècle, administrait les finances athéniennes, semble avoir témoigné un intérêt tout particulier au culte de Déméter : membre d'une vieille famille sacerdotale, connaissant à fond les choses de la religion, empressé à restaurer les vieilles cérémonies, il ordonna des travaux considérables dans l'enceinte d'Eleusis. Les inscriptions de l'époque, les comptes des dépenses faites pour les constructions, révèlent l'existence des nombreux édifices qui se pressaient alors dans le téménos. C'est un temple de Pluton, bâti vers ce mo-

ment même ; ce sont les trésors des deux déesses, les habitations des prêtres, le Néocorion, la demeure des Kéryces, la maison de la prêtresse et celle du dadouque; ce sont des autels consacrés en divers points du téménos; c*est le bouleutérion ou salle du conseil; c'est enfin, dans l'enceinte réparée et fortifiée, une entrée pompeuse, formée par des propylées qui datent du milieu du iv* siècle. Déjà, devant la salle des initiations, on songe à élever un portique dorique; et en effet cet édifice est achevé à la fin du siècle, sous Tadministration de Démétrius de Phalère, par les soins de l'architecte Philon d'Eleusis; h ce même moment, tout l'espace qui s'étend entre le portique nouveau et le mur d'enceinte est remblayé de manière à former une vaste terrasse, et là, dans cette grande cour dallée de marbre, s'élèvent les monuments et les statues que la reconnaissance des Ëleustniens consacre aux bienfaiteurs du sanctuaire .

L'époque romaine vit grandir encore la prospérité d'Eleusis. Appius Glaudius Pulcher, l'ami de Ciccron, construit pour servir d'entrée au téménos les petits propylées; Munatius Plancus mérite des statues de la gratitude des Eleusîniens, peut-être pour avoir fait construire le portique qui borde le mur méridional de Tenceinte. Mais c'est surtout sous le règne d'Hadrien que les constructions se multiplient. On sait combien cet empereur érudit, artiste, lettré, aima la Grèce d'un amour passionné : sa curiosité s'intéressait à tous les grands souvenirs du passé, et se plaisait à restaurer tout ce qui avait existé. Il combla Athènes de faveurs et la couvrit de monuments, et les Athéniens se crurent revenus aux meilleufs jours de leur histoire, quand ils virent le maître du monde prendre l'habit grec, parler

la langue hellénique, et présider en costume d'archonte aux fêtes de Dionysos. Amoureux de toutes les choses exotiques ou extraordinaires, il voulut aussi être initié à Eleusis, et l'un de ses maîtres de philosophie appartenait à la noblesse sacerdotale éleusinienne. Après lui, Marc-Auréle, Lucius Yérus, Commode se firent également initier aux mystères : et naturellement le sanctuaire fut comblé des libéralités impériales. L'enceinte sacrée, agrandie une dernière fois, s'ouvrit par une entrée monumentale, les grands propylées bâtis sur le plan de ceux de l'Acropole; la salle des initiations reçut une décoration nouvelle; et sur la terrasse qui précédait le portique de Philon, les statues des prêtres et des prétresses, les monuments de tout genre consacrés en l'honneur des bienfaiteurs romains occupèrent la place d'honneur du téménos. Aux alentours du sanctuaire d'autres édifices s'élevèrent : ici une élégante villa, où l'on a retrouvé des peintures à fresque d'un beau style ; là, tout auprès des propylées, un temple d'Artémîs Propylaia; plus loin, des bains, et, à côté, un arc de triomphe consacré par les Panhellènes aux déesses et à l'empereur Hadrien.

Malheureusement nous n'avons point à Eleusis la bonne fortune qu'ont eue les explorateurs d'Olympie : pour nous reconnaître parmi tant d'édifices de date si diverse, nous n'avons nul guide qui nous décrive les détails du célèbre sanctuaire. Pausanias sans doute a vu les monuments; il était initié et par conséquent il a pu pénétrer dans l'enceinte et assister aux cérémonies; et, malgré la défense faite à ceux qui prenaient part aux mystères d'en divulguer les secrets, il semblait décidé, pour ne point laisser une semblsble lacune dans son livre, à décrire les temples du sanctuaire éleusinien :

mais un songe vint, dit-il, lui rappeler à propos son serment, et Tinterdiction formelle qui défendait aux personnes non initiées non seulement d'apercevoir rien des édifices sacrés, mais même d'en connaître par une description la disposition matérielle. Les autres voyageurs de l'antiquité ne sont pas moins réservés que Pausanias. Strabon, qui d'ailleurs ne semble pas avoir été initié, ne mentionne que les monuments qu'il a pu en passant apercevoir par-dessus le mur d'enceinte, c'està-dire le temple et la grande salle des initiations mystiques, si vaste qu'elle pouvait contenir autant de monde qu'un théâtre. C'est donc aux fouilles seules qu'il faut demander de lever en partie le voile qui si longtemps a enveloppé le sanctuaire de Déméter.

En 1815, la société anglaise des Dilettanti, formée à Londres pour l'étude des monuments antiques de la Grèce, et qui du reste a rendu de réels services à l'archéologie, commença l'exploration des ruines d'Eleusis et fit un premier relevé, forcément imparfait et inexact, des monuments qui subsistaient sous les maisons du village de Lefsina. En 1860-1861, Fr. Lenormant fit des sondages aux environs du portique de Phiion, dégagea une portion de l'enceinte et explora les deux propylées. Mais c'est en 1882 seulement que la Société archéologique d'Athènes put entreprendre à Eleusis des recherches méthodiques. Le gouvernement hellénique a exproprié les maisons modernes bâties au-dessus des ruines; et la démolition de ces masures a permis pour la première fois de déblayer complètement et d'explorer profondément l'enceinte sacrée de Déméter. De 1882 à 1889 les fouilles ont été poursuivies activement sous la direction de M. Philios; et si les frais ont été considérables, — le gouvernement ^ dépensé plus

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de 100000 francs pour rexpropriation, la Société iH*ès de 90000 pour les travaux, — des résultats importants ont été obtenus. Des œuvres d*art curieuses ont été découvertes; des inscriptions nombreuses et importantes sont venues éclairer Thistoire du sanctuaire et les détails de Tadministration sacrée ; surtout il a été possible de reconnaître le plan et U disposition des édifices du téménos : et quoiqu'il reste encore bien des lacunes dans nos informations, pourtant nous pouvons aujourd'hui prendre une idée assez exacte des grandes fêtes célébrées à Eleusis en Thonneur de Déméter, du clergé qui présidait à ces cérémonies, et des monuments principaux qui se rattachaiient aa culte des Grandes Déesses.

Lorsque, après la victoire du roi Érechthée sur les Eumolpides, Eleusis entra dans l'unité attique, des privilèges considérables furent garantis aux habitants de la petite ville; et, pour tout ce qui regardait les cérémonies religieuses et radministration du sanctuaire, ils conservèrent une certaine indépenda]i;ce. Les deux grandes familles sacerdotales des Eumolpides et des Kéryces restèrent en possession de tout ce qui concernait les mystères et les inritiations ; elles gardèrent le droit d'agir en corps dans certaines circonstances déterminées ; et leurs représentants officiels , le hiérophante, exclusivement choisi parmi les Eumolpides, le dadouque, toujours pris parmi les Kéryces, furent les deux chefs du sacerdoce éleusinien. Nommés pour la vie, ces deux hauts personnages réglaient de concert tout ce

qui louchait au culte des deux déesses; plus tard, U héraut sacré, également choisi parmi les Kéryces, prit le troisième rang dans la hiérarchie sacerdotale, et 1» même famille fournit un quatrième dignitaire, le prêtre de Tautel (6 ktà ta ^cd^Aw). Parallèlement à la hiérarchie des prêtres, plusieurs prêtresses joi^ient un rôle dans le culte d'Eleusis : les inscriptions mentionnent Thié^ rophantide et surtout la prêtresse de Déméter, représentante d'un culte plus ancien, qui figure comme éponyme sur plusieurs monuments et dont les privilèges balançaient ceux de Thiérophante. Pourtant l'essentiel de Tadministi^ation religieuse appartenait à la grande famille des Eumolpides : ses membres avaient à Texcluslon des Kéryces le droit d'interpréter comme exégètes les lois saerée» d'Eleusis ; gardiens des livres saints et des Waditions antiques, ils pouvaient se constituer en tribuntal pour juger les crimes d'impiété ; seuls ik réglaient les sacrifices dont ils avaient la propriété ^ et la loi athénienne elle-même leur réservait solennellement le privilège d'administrer le culte et de prendre^ conformément à leurs institurtions, les mesures relatives aux choses sacrées.

Pourtant Athènes avait de bonne heure mis la main sur le sanctuaire. Fout protéger les temples et défendre cette frontière, la pins menaeée de toutes, un des dix stratèges, le (rcpanrjYiç hc' iXeudîvoç était spécialement chargé de cette région; et quoique la ville n'eût point de garnison permanente, chaque année les éphèbes y étaient cantonnés pour compléter dans cette forteresse leur éducation militaire. Dans la religion d'Eleusis, cq face des familles sacerdotales, l'arcbonte-roi représentait la cité. Il offrait au nom de l'Était des sacrifices solennels; avec l'assistance des quatre épimélètes des

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mystères, dont deux étaient pris parmi les Athéniens, il surveillait la procession des initiés; après la fête il présentait au conseil un rapport sur la célébration des mystères et sur les infractions commises : en outre dix membres du Sénat des Cinq- Cents veillaient à Texact accomplissement des cérémonies qui dans la religion éleusinienne intéressaient la cité. Mais c'est surtout dans Tadministration des richesses sacrées que la ville se réservait une place prépondérante. Les registres de comptes que les inscriptions nous ont conservés, les inventaires des trésors qui nous sont parvenus, montrent quels étaient les revenus du sanctuaire et quel emploi en était fait. Les recettes comprenaient le fermage des domaines appartenant au temple, le produit des prémices des récoltes consacrées aux Grandes Déesses, les offrandes déposées dans les trésors de Déméter et de Goré. Les dépenses assez nombreuses comprenaient en général les travaux de construction ou de réparation si souvent entrepris dans le sanctuaire, les frais des fêtes et du culte, Tentretien du personnel du temple, qui, suivant les usages des ancêtres, recevait une part en nature, les prix distribués aux vainqueurs des jeux. Presque toute cette administration était dans la main d'Athènes. Des hiéropes nommés pour un an et pris parmi tous les Athéniens avaient la garde du temple et le soin des dépenses relatives à la célébration du culte; sept épistates d'Eleusis et deux trésoriers des déesses, qui demeuraient en fonctions durant quatre ans, étaient chargés de surveiller et de payer les travaux de construction; eux aussi étaient choisis parmi tous les citoyens athéniens. Enfin c'était Tarchonte-roi qui, avec Tassistance des épistates et des épimélètes, était chargé d'affermer

les terrains sacrés appartenant au temple d'Éleusîs; et le peuple athénien se réservait un droit de contrôle sur tous ces magistrats et pouvait même, s'ils manquaient à leurs obligations, leur imposer des amendes. Quant aux fêtes célébrées en Thonneur de Déméter, elles se partageaient entre Athènes et Eleusis : au pied de TAcropole, un sanctuaire, TÉleusinion, était consacré aux Grandes Déesses et c'est sous ses portiques que commençait la célébration des mystères. D'autres concours avaient lieu à Eleusis même : mais à côté de l'antique fête nationale (iwTpioç àywv) que les habitants avaient tenu à maintenir, d'autres solennités rassemblaient tous les deux et tous les quatre ans l'ensemble des citoyens athéniens; c'étaient des concours gymniques, hippiques et musicaux, des représentations théâtrales; et ici encore le peuple plus d'une fois intervint par ses décrets dans le règlement de la fête; et l'orateur Lycurgue en particulier y introduisit d'importantes innovations.

Mais c'est surtout aux Mystères qu'Eleusis devait sa renommée.

A côté des cérémonies publiques du culte, il y avait dans la religion hellénique des cérémonies d'un caractère secret, d'où était exclu quiconque ne satisfaisait point à certaines conditions déterminées, et qui s'appelaient mys/éres, à cause du silence imposé aux initiés. A vrai dire il n'y a point de religion sans mystères : partout le sentiment religieux est avide de connaître l'inconnu ; partout, à côté de la piété d'habitude, il y a une foi plus enthousiaste et plus mystique, qui aspire à pénétrer la mystérieuse énigme de la destinée humaine. C'est tout naturellement aux cultes de ces divinités souterraines, qui président à la peroétuelle révolution

de la vie et de la mort de la nature, que les Grecs devaient demander aussi le secret de la vie et de la mort de l'homme; c'est là ce qu'allait chercher à Eleusis la piété des Hellènes. Sous l'influence de certains cultes étrangers, et en particulier du mysticisme asiatique, sous l'influence de la secte orphique, qui de honne heure associa à l'adoration de Déméter et de Go ré le culte plus exalté de Dionysos et imposa aux initiés les sévères praticgues de la. vie ascétique, sous l'influence aussi de la philosophie qui bientôt y introduisit quelques-unes de ses doctrines, les Mystères d'Eleusis avaient pris en eflet une signification plus haute et une bien autre portée que les naïfs hommages primitivement rendus aux grandes déesses. « Ils paraissent avoir été, dit M. Renan, la partie réellement sérieuse des religions anciennes; et ils ont exercé un attrait prodigieux et une influence morale considérable sur toutes les âm^es pieuses de L'antiquité. »

Malheureusement nous les connaissons de façon fort imparfaite. Le secret imposé aux. initiés a été scrupuleusement gardé : et quelques indiscrétions passagères, quelques allusions fugitives, quelques parodies nées de la fantaisie d'Aristophane et qu'il faut se garder de prendre au pied de la lettre, — l'exemple d'Alcibiade montre qu'on ne riait point impunément des mystères, — nous renseigneraient de manière très insuffisante si par bonne fortune les pères de l'Église, dans le furieux assaut qu'ils donnèrent au paganisme, n'avaient fréquemment attaqué les cérémonies d'Eleusis. Sans doute, dans le zèle intempérant de leur polémique, oubliant que le sanctuaire de Déméter «hritait ce que les croyances helléniques avaient eu de plus noble, les Origèoe et les Clément d'Alexandrie ont accueilli sans contrôle

plus d'un racontar ridicule, interprété à contresens plus d'un mystérieux symbole : pourtant c'est à eux que nous devons un certain nombre de curieux détails, qui permettent de rendre à peu près compte de ce qu'étaient les mystères.

La révélation divine qu'on cherchait à Eleusis ne pouvait, on le conçoit sans peine, éclater soudainement aux yeux et anx oreilles des hommes ; il fallait y arriver peu à peu, par les degrés successifs d'une lente initiation. Pour être digne de comprendre les suprêmes mystères, pour être capable aussi d'entendre les obscurs^ symboles qui accompagnaient la pleine possession d« secret des dieux, il fallait un premier degré d'instruction, une préparation à la fois morale et dogmatique. Elle se donnait dans les petits mystères, que l'on appelait aussi les mystères d- Agra, du nom de la colline où^ ils se célébraient sur les bords de Tllissus, au com« mencement du printemps. Ils comprenaient des purifiacations, symbole de la pureté morale nécessaire à qui voulait être initié, pieutrêtre aussi, comme dans lés mystères de Samothrace, lioe sorte de confession solennelle et surtout des prières, des litanies en l'honneup des dieux, la récitation enfin' des légendes sacrées, sorte d'enseignement élémentaire destiné à apprendre aux initiés les événements mystiques qui plus tard seraien4f représentés à leurs yeux.

Sept mois plus tard, à l'automne, on recevait dans lies grands mystères l'initiation complète; et dès lors on appartenait à la sainte confrérie des mystes. Pourtant le myste ne possédait pas encore le degré suprême de la vérité : il fallait, pour (Ju'il fût épopte, une initiation* nouvelle, et celle-ci ne pouvait être conférée qu'après ùtt délai d'une année. Mais alors oïl était arrivé au

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terme de la pieuse route : Vépoptie était la révélation divine et dernière qui produisait par sa vertu la complète perfection religieuse. Aussi la nommait-on la ttXer}).

Naturellement il ne pouvait être question, pour l'admission des initiés, de soumettre à un examen fort sévère la foule considérable qui se présentait. Dans la proclamation solennelle que faisait Thiérophante au commencement des grands mystères, ceux-là seuls étaient exclus qui avaient commis un meurtre, qui étaient suspects d'impiété ou de magie, ou nés dans les pays barbares. Toutefois chacun des candidats devait avoir pour parrain un initié : c'était le myslagogue^ charge d'expliquer au néophyte les symboles qui se présenteraient à sa vue, et les paroles sacramentelles qui accompagnaient le spectacle. En général les chefs du sacerdoce éleusinien se réservaient de servir de parrains au plus grand nombre des candidats; ils pouvaient exercer ainsi une sorte de contrôle et donner à l'initiation plus de sévérité et de solennité; mais les simples mystagogues avaient moins de scrupules; et plus d'une fois des esclaves ou des courtisanes forcèrent l'entrée des saints mystères.

A l'origine les grands mystères se célébraient tous les cinq ans; plus tard, ils eurent lieu chaque année, au mois de Boédromion; et le gouvernement athénien attachait tant d'importance à leur retour régulier, qu'en temps de guerre une trêve sacrée était conclue pour protéger la fête. La solennité ne durait pas moins de quatorze jours et se partageait entre Athènes et Eleusis. Le 15 du mois, les mystes se rassemblaient sous les portiques de TÉleusinion de la ville pour entendre la proclamation de l'hiérophante, annonçant que pour

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prendre part à la fête il fallait être pur de corps et d'âme; le lendemain, les initiés allaient tous ensemble au bord de la mer pour y faire les ablutions et les purifications prescrites; les trois jours suivants se passaient en sacriOces et en cérémonies expiatoires, qui achevaient de rendre les mystes dignes du grand mystère qui allait leur être révélé. Enfin, le 20, la procession sacrée quittait la ville, et par la voie sacrée elle se rendait à Eleusis, portant en grande pompe rimage dlacchos, Tcnfant divin dont le culte s'était introduit à la suite des dogmes orphiques dans le culte éleusinien; et au son des flûtes, aux accents des hymnes consacrés, des milliers de voix enthousiastes faisaient retentir le nom du jeune dieu, intermédiaire entre les Grandes Déesses et leurs fervents adorateurs. Le cortège quittait au matin TÉleusinion, et lentement^ par la voie sacrée bordée de tombeaux et d'autels, de chapelles et de monuments rappelant les grands souvenirs de la légende sacrée, il s'acheminait vers Eleusis; aux étangs salés avait lieu une purification nouvelle, et à ]a nuit tombante, à la lueur des flambeaux, la procession entrait dans la ville sainte. Par un contraste qui n'est point rare dans l'antiquité, le comique se mêlait à cette solennelle cérémonie. Au pont du Géphise, une véritable mascarade attendait la grave procession des mystes; les paysans des environs, le visage couvert de masques, saluaient le passage du cortège d'un feu de quolibets, de plaisanteries et d'injures, auquel les initiés répondaient vigoureusement : véritable scène de carnaval, qui donnait satisfaction au besoin de bruit et de joie qui éclate parfois dans les cultes les plus austères.

C'est alors que commençaient, sous la direction des

prêtres, les mystères véritables et les cérémonies de l'initiation. C'étaient des purifications et des expiation» destinées à abaisser la barrière qui sépare Thomme de la divinité, c'étaient des sacrifices et des processions accompagnées de chants et de danses, où parfois l'en-' thousiasme allait jusqu'à l'extase; c'étaient surtout des fêtes nocturnes faites pour frapper l'imaginatio» des fidèles, des veillées- sacrées et des nuits mystiq>nes ; c'étaient des spectacles où se déployait une magnifî* cence extraordinaire, et qui» devaient exciter dans les âmes des émotions profondes. Les scènes principales» de la légende de Déméter, son séjour terrestre, siadouloureuse passion forma^ient le thème principal^ de ces représentations symboliques , où les mystes étaient à la fois acteurs et spectateurs. Il s'y joignait des récits sacrés, d'obscures et mystérieuses formules, intelligibles pour les seuls initiés, et qui tournaient toutes autour de la mystique légende. Toutes les eirconstances du mythe donnaient lieu à un symiioiisme pittoresque qui captivait puissamment l'imagination. On imitait les actes de la déesse, on reproduisait en soi-même les sentiments de joie et de douleur qui l'avaient animée; pendant neuijours on jeûnait comme elle ; et c'étaient, pendant ce temps, des purifications, des courses aux flambeaux représentant les recherches de la mère, de pieuses stations aux endroits consacrés par la légende; puis, le dixième jour, le jeûne était rompu ; à l'imitation de la déesse, on buvaât le cyceoriy mélange d'ean, de menthe et de miel, et L'allégresse succédait à la douloureuse tristesse des jours précédents.

Les rites mystérieux qui se succédaient dans 1^ sano tuaire étaient de deux ordres cKwrs : les actes com-

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mémof atlls aeeooiplis par les prêtres et les initiés, les spectacles offerts à leurs regards. Parmi les actes, un des plus importants était la collation sacrée que les mystes prenaient en commun, véritable communion mystique en mémoire de Déméter. Parmi les spectacles, le plus considérable était celui qui mettait en scène la légende des Grandes Déesses. Le récit des poètes devenait à Eleusis une sainte réalité, « rendue sensible et visible par les différents actes de ce que Clément d'Alexandrie nomme un drame mysHq^ue ^ ». Comme dans les mystères du moyen âge, les épisodes de rbistoire sacrée se déroulaient aux yeux des spectateurs dans une série de tableaux merveilleux; et les prêtres en grand appareil étaient les principaux acteurs de cette muette et grandiose tragédie. Des changements à vue, produits par des machines de Ihéàtre, augmentaient Tillusion ; des formules étranges, des mots mystérieux commentaient obscurément les symboles présentés aux yeux des initiés. Tantôt, au fond du sanctuaire, éclatait la voix de Thiérophante, et au milieu de l'éclat des flambeaux, le grand prêtre proclamait : « La Déesse a mis au monde Tenfant divin, la forte a engendré le fort. » A un autre moment, on montrait aux époptes, suivant Texpression d'Origène, a comme le graiod, l'admirable, le plus parfait objet de contemplation mystique, un épi de blé moissonné en silence». Puis le silence était rompu par les cris déchi^ rants de Déméter appelant sa fille, auxquels répondait du fond du temple le bruit sourd de l'airain. Puis, au retour de Goré, l'aillégresse éclatait; et c'étaient des choeurs dft danses, et des cérémonies' orgiastiques et une joie délirante.

Il est assez faaile d& saâsir le sens général de ces

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