CHAPITRE X
Parmi toutes les provinces de la Grèce moderne, la Béotie est assurément une des moins séduisantes et des moins visitées. Les excursions y sont pénibles, les gîtes pleins de désagréments, Thospitalité tout autre qu'écossaise; les grands paysages y sont rares, les ruines imposantes y manquent absolument; et par surcroît le nom même du pays, malgré les grands souvenirs de Pindare et d'Hésiode, d'Épaminondas et de Plutarque, éveille je ne sais quelle idée de pesanteur, de gaucherie et d'irrémédiable sottise. Dès Tantiquité, le pays avait la plus malsonnante réputation : les Athéniens, en bons voisins qu'ils étaient, ne tarissaient pas de plaisanteries sur la stupidité, la maladresse,
4. Bibliographie : 0. Rayet, les Figurines de Tanagra au Louvre (Études d'archéologie et d^art, Paris, 1888, p. 275-324);— PArt grec au Trocadéro (ibid,, 364-379), et les nombreuses notices renfermées dans les Monuments de l'art antique^ Paris, 1883; ■— Heuzey, Recherches sur les figures de femmes voilées {Monuments grecs, 1873 et 1874); — Recherches sur un groupe de Praxitèle d'après les figurines de terre cuite (Gaz. des beaux-arts, 1875) ; — Nruvelles recherches sur les terres-cuites grecques (ibid,, 1876); —
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rignorance des gens de Thèbes; les mauvaises langues de la Grèce confondaient assez volontiers imbécile et Béotien : et de fait, lorsqu'on fait le bilan intellectuel de la Béotie, lorsqu'on voit que, sauf deux ou trois exceptions, elle n'a rien donné à la littérature hellénique, qu'elle n'a produit ni grand sculpteur ni grand peintre, on incline à croire que ce renom n'était point immérité. On le croirait encore si, dans ces dernières années, le hasard des fouilles ne nous avait révélé, dans ce pays si mal famé, des merveilles de goût, d'élégance, de fantaisie et de grâce : je veux parler de ces exquises statuettes de terre cuite généralement désignées par le terme de figurines de Tanagra, du nom de la ville où ont été faites les principales découvertes, mais dont on a trouvé par toute la Béotie, à Thisbé, à Thespies, à Thèbes, à Abaî, ailleurs encore, de nombreux et charmants exemplaires, qui vengent amplement les Béotiens des mépris de l'antiquité.
Si du sommet du Parnès on tourne ses regards vers le nord, on aperçoit à ses pieds une dépression fort
Sur les origines de Vindustrie des terret^cuites arUiques {Comptes rendus de l'Acad. des Inscr., 1882, p. 388) ; — Us Figurines antiques du musée du Louvre, Paris, 1883; — Martha, Catalogue des figurines de terre cuite du musée de la Société archéologique é Athènes, Paris, 1880; — Kekulé, Thonfiguren aus Tanagra, Stultgard, 1878; — Collection C, Lécuyer. Terres-cuites antiques, 2 vol., Paris, 1882; — Pottier, Quam oh causant Graed in sepulcris figlina sigilla deposuerint, Paris, 1883 ; — Haussoullier, Quomodo sepulcra Tanagraei decoraverint, Paris, 1884; — A. Veyries, les Figures criophores, Paris, 1884; — Pottier, les Statuettes de terre cuite dans V antiquité^ Paris, 1890. — Cf. Pottier et Reinacli, la Nécropole de Myrina, 2 vol., Paris, 1886, et, pour les fouilles récentes, AsXtCov âpxatoXoYixbv de 1888.
longue et assez large qui se dirige à Test vers le canal d'Eubée; c'est la vallée du Vourienis, TAsopos des anciens, un ruisseau qui, entre autres originalités, a celle de posséder de l'eau pendant presque toute Tannée*. C'est dans la partie centrale de cette vallée, au confluent du Vourienis et d'un de ses affluents, que s'élèvent, tout auprès du village moderne de Skimatari, les ruines fort peu considérables de l'antique Tanagra. S'il est vrai que les peuples heureux n'ont pas d'histoire, les gens de Tanagra sans doute goûtaient le parfait bonheur : des destinées de leur ville nous savons en effet peu de chose, sinon que, placée au croisement de plusieurs routes fréquentées, elle dut à cette situation une certaine importance stratégique et fut durant le v® siècle fort disputée entre les Thébains et les Athéniens. Plus tard, quand la bataille de Ghéronée eut abattu à la fois Thèbes et Athènes, Tanagra, déjà prospère, vit croître encore son importance : et lorsque la destruction de Thèbes par Alexandre l'eut débarrassée d'une rivale redoutée, elle devint et resta pendant plusieurs siècles la plus populeuse cité de la Béotie. Un voyageur du n® siècle avant J.-C. la décrit en ces termes : « C'est une ville haute et escarpée, blanche d'aspect et argileuse. L'intérieur des maisons est élégant et décoré de peintures à l'encaustique. » La vie, paraît-il, y était plaisante et facile : le vin excellent, les habitants honnêtes, charitables et hospitaliers, des combats de coqs célèbres dans toute la Grèce faisaient de Tanagra un petit paradis terrestre. Ajoutez que les femmes y étaient jolies, « par leur taille, dit un écrivain ancien, leur démarche et le rythme de leurs mouvements, les plus élégantes de toute la Grèce ». Leur conversation, dit le même voyageur, i. Rayet, Études d^ archéologie et d'art, p. 276.
n*avait rien de béotien, leur voix était pleine de séduction : on s'explique pourquoi les étrangers se plaisaient tant à Tanagra, et Ton comprend le conseil d'un poète du temps : « Soyez ami du Béotien, ne fuyez pas la Béotienne; il est bonhomme et elle est bien bonne fille. »
Toutefois, malgré le souvenir de ces mœurs élégantes, malgré le goût du beau qui de bonne heure semble avoir été fort répandu dans la ville, malgré le luxe de ses temples, décorés par la main de Galamis d'œuvres d'art fameuses, malgré le renom de sa poétesse Corinne, qui plusieurs fois vainquit Pindare lui-même, le nom de Tanagra serait bien oublié si, il y a vingt ans environ, d'étonnantes découvertes n'avaient attiré l'attention sur cet obscur canton de la Grèce. Depuis longtemps déjà, les paysans des villages voisins, en labourant leurs terres, rencontraient des tombeaux antiques remplis de vases ou de statuettes ; c'est de là sans doute qu'est venu le nom même de Skimatari, le village des figurines; mais ces objets, trouvés en petit nombre, arrivaient en Europe partant d'intermédiaires que toute indication précise d'origine manquait à leur état civil. C'est vers 1870 seulement que les recherches furent menées plus activement. Un Grec de Corfou, Giorgios Anyphantis, plus connu sous le sobriquet familier de Barba-Jorghi (le vieux Georges), s'occupait en ce moment d'explorer clandestinement la nécropole de Thespies ; il entendit parler des trouvailles que le hasard faisait faire à Tanagra, il vint s'établir dans le village et, grâce à l'expérience qu'il avait des travaux de ce genre, il fit bientôt les plus belles découvertes. Jusqu'à lui on avait rencontré presque uniquement des tombeaux d'époque fort archaïque, dont le mobilier
funéraire était peu considérable ; il eut la bonne fortune de trouver des tombes de date plus récente, plus richement garnies, et qui renfermaient des objets d'une vente bien plus lucrative ; et en peu de temps il Bt de beaux profits. Encouragés par cet exemple, les paysans du village, laissant là leurs cultures, se mirent eux aussi à pratiquer des fouilles; et bientôt, aux vitrines des marchands d'antiquités d'Athènes on vit apparaître en grand nombre les plus charmantes figurines do terre cuite. Le succès prodigieux que trouvèrent les Tanagra en Europe, la hausse rapide des prix qui en fut la conséquence, en enrichissant soudainement les gens de Skimatari, activa leur zèle ; tout le territoire du village fut remué, retourné en tout sens ; et comme le gouvernement hellénique ne s'occupa nullement d'organiser des fouilles régulières, comme la Société archéologique d'Athènes ne daigna point s'inquiéter de l'intérêt scientifique de ces admirables découvertes, la nécropole de Tanagra fut littéralement mise au pillage par des fouilleurs ignorants, avant tout soucieux de faire de lucratives trouvailles. Lorsqu'enfin l'autorité s'avisa que les fouilles n'étaient point autorisées, quand la Société s'aperçut que les plus belles pièces s'en étaient allées à l'étranger, et que seule elle n'avait rien dans ses collections, il était un peu tard. On eut beau, en 1873, envoyer à Tanagra un agent de la Société, appuyé par un détachement de troupes, pour empêcher manu militari les fouilles clandestines : tout ce qui avait quelque prix avait depuis longtemps passé la frontière, et il ne restait à recueillir que le rebut. A trois reprises la Société archéologique revint à la charge; en 1873, en 1875, en 1876, elle fît pratiquer des fouilles dans la nécropole ; mais préoccupée avant tout
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de remplir ses vitrines vides, elle s'inquiéta pen de faire des recherches scientifiques : et voilà pourquoi, malgré le grand nombre des tombeaux explorés, — on en a ouvert huit à dix mille, — les fouilles de Tanagra ont fourni des milliers de bibelots exquis, mais pas un renseignement précis et certain sur la disposition de cette importante nécropole.
Toutefois, à Taide des informations recueillies sur place, des indications fournies par quelques visiteurs plus éclairés, que le hasard a fait témoins de certaines fouilles, on peut se rendre quelque compte des conditions où a été recueilli le mobilier funéraire de la nécropole de Tanagra; et fort heureusement de nouvelles recherches, commencées en 1888 par la Société archéologique et poursuivies cette fois avec une méthode vraiment scientifique, viennent aujourd*hui compléter ces insuffisantes informations. D'autre part, l'exploration de la nécropole de Myrina près deSmyrne, où, pendant trois ans de suite (1880-1882), sous la direction de rÉcole française d'Athènes, près de cinq mille sépultures ont été ouvertes, a apporté de précieux renseiments sur la disposition des nécropoles antiques, et mis au jour des tombes fort semblables à celles de Tanagra. Il suffit de combiner ces indications diverses pour reconnaître assez exactement de quelle façon les Grecs ensevelissaient leurs morts.
Tout le long des routes qui, dans Tantiquité, s'en allaient de Tanagra à travers la campagne, s'étendaient de longues lignes de tombeaux, groupés en trois grandes nécropoles; naturellement les sépultures qu'elles renfermaient ne sont ni du même temps ni de la même forme. Tantôt la tombe est une simple fosse qnadrangulaire, un grand trou creusé dans le sol, sans
acicuQ revêtement qui protège le cadavre; tantôt les ossements sont contenus dans des sarcophages de terre cuite ou de pierre posés dans la terre ; tantôt — et c'est la forme la plus fréquente — la fosse creusée dans le tuf est protégée par un revêlement de briques ou par des dalles de pierre. « La grande préoccupation des anciens était de donner à leurs morts une solide et inviolable retraite, pour assurer à la fois le repos du défunt et soustraire à toute profanation les objets de prix souvent déposés dans la tombe : c'est dans ce but qu'ils tâchaient de donner au tombeau des parois indestructibles et de le clore le mieux possible, soit en remplissant la fosse d'une épaisse couche de terre, soit en )a couvrant de lourdes dalles de tuf qui formaient une sorte de couvercle *. » Au fond de la fosse le corps était placé, la tête tournée soit vers l'est, soit vers le nord, sans qu'il y eût d'ailleurs en cette matière de règle constante; et tout autour de lui, mêlés aux ossements et à la terre du tombeau, des objets de toute sorte, déposés avec le mort, constituaient le mobiliej' funéraire. C'étaient les objets qui avaient servi à l'usage journalier du défunt, les strigiles et les miroirs, les boîtes à fard et à parfum, ks parures et les jouets d'enfant; c'étaient les vases destinés à contenir la nourriture et la boisson du mort, les plats de terre et de bronze, les coupes et les soucoupes, les bouteilles etles lampes ; c'étaient encore des monnaies, et enfin des figurines de terre cuite. Naturellement on ne rencontre point dans tous les tombeaux explorés la série complète des objets qui forment le mobilier funéraire ; les statuettes en particulier sont un luxe que les riches seuls peuvent ofl*rir h leurs morts. Très souvent, un vase commun et sans peintures placé à la tête du cadavre, et quelques objets