‹ Excursions autour du monde (volume 2)Chapitre 5 sur 11 · LE YAXG-TZE-KIANG. LE LAC PO-YAXG · texte numérisé non relu

LE YAXG-TZE-KIANG. LE LAC PO-YAXG

mose et la reconnaissance formelle de la souveraineté de la Chine sur celte île , reconnaissance qui leur était contestée depuis deux cents ans.

Ce mélange d'engagements militaires et de conférences , cet état violent qui n'est ni la paix ni la guerre , qui permet de bombarder une ville sans rompre les relations diplomatiques, parait, vu de loin, très-dangereux, et les nations occidentales n'en veulent plus. — Mais on y reviendra par la force même des choses; car l'inertie chinoise fatiguerait la patience des saints eux-mêmes, et Ton sera forcé, pour éviter de longues et coûteuses expéditions, d'en revenir à ces coups de main dont la réussite est certaine quand ils sont entrepris avec prudence et rarement.

Depuis quelque temps , les rapports des provinces étaient mauvais ; une agitation sourde nous était signalée de partout, et il fallait agir promptement, si Ton x'oulait éviter de véritables malheurs. La catastrophe de Tien-tsin est là pour démontrer la justesse de ces appréhensions.

Nous remontâmes jusqu'à Nankin avec toute la division navale qui se trouvait sous les ordres de M. l'amiral de Cornulier, et plus tard sous ceux de M. Maudet, capitaine de vaisseau. Nous restâmes quelques jours dans cette cité en ruine, après quoi, abandonnant ceux des bâtiments auxquels leur tirant d'eau interdisait de remonter plus haut, nous fîmes

de notre mieux pour nous installer sur les deux canonnières. La légation reçut l'hospitalité à bord du Scorpion, commandé par M. de la Jaille, tandis que M. le commandant Maudet mettait son guidon sur le Coëtlogon.

Entre Nankin et Kiu-kiang, le paysage est superbe et réputé à juste titre l'un des plus beaux de la Chine. Le fleuve traverse une chaîne de montagnes, et Ton côtoie, pour ainsi dire, des rochers à pic.

Malheureusement , le Scorpion arriva seul à Kiu-kiang, à l'entrée du lac Po-yang ; le Coëtlogon donna sur un banc de sable, où il resta échoué pendant plusieurs mois.

Notre départ de Chang-haï avait fait un certain effet sur les autorités chinoises ; mais, quand on vit toute notre force réduite à une simple canonnière, notre entrée fut un peu manquée, et le chapitre des tribulations commença pour nous. D'un autre côté, les circonstances étaient graves, puisque six mois après éclatèrent les massacres de Tien-tsin et qu'il eût fallu bien peu de chose pour que ce devînt une boucherie générale.

Les autorités de Kiu-kiang nous reçurent cependant avec la politesse accoutumée et envoyèrent les présents d'usage, c'est-à-dire des vivres vivants qui font le bonheur de l'équipage ; on engraisse le cochon du taotai ou les moutons du chefou; on cherche à en faire des animaux savants, et l'on finit par les manger.

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Quant aux affaires qui nous amenaient, il était impossible non-seulement d'en régler une seule, mais même de trouver un mandarin qui voulût les discuter avec nous. Impatienté de ce mauvais vouloir, je finis par menacer de me rendre à la capitale de la province, et d'aller à ]\7an chang même traiter les affaires avec le vice-roi. C'est là que les mandarins nous attendaient ; ils savaient que le lac Po-yang, pendant cette saison, était à peine navigable pour des barques, et qu'il était impossible à une canonnière de le remonter. Se tournant vers M. le commandant Maudet, le taotai lui dit d'un air négligent : « Combien de pieds tire votre bâtiment ? — Le tirant d'eau de mes bateaux dépend de ma volonté » , répondit le commandant avec beaucoup d'à-propos. Cette réponse inquiéta bien un peu ledit taotai ; cependant; comme il savait qu'il y avait à peine trois pieds d'eau dans le lac, il se croyait sûr de notre impuissance.

Mais il avait compté sans la chaloupe à vapeur de la division qu'il n'avait pas encore vue. Un chrétien chinois nous avait affirmé que de l'entrée du lac Poyang à ATan-chang nous mettrions deux jours au plus, et qu'il nous serait facile de passer la nuit dans une chrétienté appelée Wou-sin. Nous entassons donc dans la chaloupe à vapeur et dans deux embarcations traînées à la remorque tout ce que nous pouvons de monde , et heureusement quelques provisions, et nous voilà partis. Xotre guide avait mal

calculé la distance, pensant que notre chaloupe avait la vitesse d'un grand steamer, et vers huit heures du soir, le pilote nous dit : ci Nous sommes dans un chenal étroit et tortueux qui traverse le lac, et entourés de marais inextricables; il faut rester ici jusqu'au jour, sous peine de nous échouer dans cette merde boue, d'où nous ne pourrions sortir avant la saison prochaine. »

Quelque triste que fût cette nécessité, il fallut s'y soumettre et nous contenter, pour souper, des reliefs de notre déjeuner, un faisan froid et une boîte de sardines à partager entre douze ; ce n'était pas trop. Puis passer la nuit au milieu d'un marais sans aucun toit pour abri, assis côte à côte comme sur une banquette d'omnibus, c'était loin d'être drôle ; e'nfin, il fallait, maugréant ou non, attendre le lendemain dans cette position.

Nous n'arrivons à la chrétienté promise que vers midi, cette fois réellement morts de faim et de fatigue ; les chrétiens nous reçoivent à merveille, et le lazariste qui était avec nous ayant su diriger leur zèle, au lieu de nous offrir cet horrible repas chinois qu'il est d'usage d'envoyer à ses supérieurs, en Chine, ils appelèrent notre cuisinier (un des leurs, d'ailleurs) et lui fournirent des biftecks et des gigots crus, aliments mille fois préférables pour nous et infiniment meilleur marché pour eux. Quant aux matelots, ils étaient ravis; rien ne les amuse comme une expédi-

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