LE YANG-TZE-KIANG. LE LAC PO-YANG
tion, surtout si elle a quelque chance de se terminer par des coups, et c'était là le cas. Ils éprouvent une certaine satisfaction, en outre, à voir leurs officiers, surtout les gros bonnets , partager leurs privations, nullement par mauvais sentiment, mais simplement pour constater la solidarité qui existe entre leurs chefs et eux. M. le commandant Maudet, fort souffrant à cette époque, se trouvait un peu fatigué de la nuit par trop originale que nous venions de passer; cependant il s'était, comme à son ordinaire, inquiété du bien-être d'autrui. Les matelots venaient les uns après les autres me faire remarquer avec orgueil les soins de leur chef, de peur sans doute qu'ils passassent inaperçus.
A Wou-sin , nous avions notre première affaire à régler, mais il était inutile de s'en occuper, sa solution dépendant absolument du résultat de notre visite à Nan-chang. Tout se borna donc, pour nous, dans ce village, à prendre des renseignements certains sur la distance qu'il nous restait à parcourir, et aussi à nous procurer les soulagements dont nous pouvions disposer : d'abord des provisions de bouche; ensuite je demandai aux chrétiens de nous prêter une de leurs barques ; cela ralentirait bien un peu notre marche , mais au moins nous pourrions passer la nuit étendus et à couvert.
Malgré la dureté des planches, mon idée fut fort appréciée la nuit suivante, car non-seulement nous,
les chefs, nous étions moins mal, mais encore la place que nous laissions vide sur la chaloupe permit aux matelots de s'étendre sur les banquettes qu'on put garantir de l'humidité à l'aide d'une voile.
Ce fut seulement le lendemain soir que nous arrivâmes devant Nan-chang; mais le bruit de notre venue avait précédé nos personnes. Les mandarins de Kiu-kiang, après avoir ri bien fort en nous voyant partir, avaient commencé à s'inquiéter en apprenant notre arrivée à Wou-sin. Le vice-roi leur avait, d'ailleurs, envoyé un blâme, pour avoir laissé les choses s'engager jusque-là; le sol de la capitale de Kiang-si n'avait jamais été souillé par un rebelle ni même par un étranger ; notre présence allait détruire ce prestige : c'était très-regrettable.
Mais là ne se bornèrent pas ses efforts. A quatre ou cinq reprises différentes, nous fûmes accostés par des jonques de guerre chinoises montées par des mandarins dont le rang augmentait au fur et à mesure que nous approchions davantage, venant nous demander le but de notre voyage, nous apporter les compliments du gouverneur et nous annoncer de sa part que Nan-chang était une misérable bourgade indigne de notre visite, et que, d'ailleurs, les habitants étaient si sauvages qu'il craignait que je ne fusse pas reçu avec les honneurs qui m'étaient dus, et qu'en fin de compte il m'engageait à retourner à Kiu-kiang, où il enverrait tout de suite un délégué
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pour traiter à ma satisfaction les affaires pendantes.
Sur notre refus d'accéder à cette proposition, la barque mandarinale cherchait à regagner Xan-chang ; mais comme, malgré ses remorques, la chaloupe à vapeur pouvait tenir tète à n'importe quels rameurs, nous nous en allions de conserve; le soir, nous formions une véritable flottille. Au point de vue pittoresque, j'ai peu vu de choses mieux réussies; ces jonques chinoises sont construites dans le but de porter le plus grand nombre possible de rames et de gagner de vitesse n'importe quelle barque de commerce. Elles sont donc longues et étroites comme une feuille de châtaignier, l'avant et l'arrière un peu surélevés, de façon à donner plus d'horizon aux canons.
Les hommes sont vêtus d'une chemise de cotonnade bleue à bordure rouge , ou rouge à bordure blanche; leur coiffure se compose d'un beau turban bleu, et le bateau est orné partout de banderoles de flammes, de pavillons qui en font un décor très-gai et très-vivant. Au demeurant, le lac Po-yang est un des plus beaux sites de la Chine. Ce lac immense, alimenté par plusieurs rivières qui vont se jeter dans le fleuve Bleu,. semble avoir creusé son lit dans un bloc de montagnes bleues et roses, presque entièrement couvertes de plantations de thé. Comme tout le monde le sait, l'arbre thé appartient à la famille des camellias ; c'est un arbuste qu'on ne laisse pas s'élever
au-dessus d'un mètre, dont la fleur est insignifiante et qu'on dépouille constamment de ses feuilles ; les premières, celles du printemps, sont les meilleures ; les plus mauvaises , celles de septembre. Le Chinois ne fait subir aucune préparation au thé destiné à son usage ; il est séché comme en France on sèche la violette ou le tilleul. La plante conserve ainsi tout son arôme, mais ne supporte pas les voyages de mer. Le thé d'exportation est donc séché d'une façon artificielle dans des fours. Quant au thé vert, il subit pendant son dessèchement le contact d'un sel de cuivre.
Il y a des différences de prix très-marquées entre les divers thés chinois , connus en Europe sous la dénomination de thé jaune ou de caravane. Quant au thé noir, vulgairement appelé thé anglais, son prix varie de 1 à 3 shellings, et si ce détail intéresse le lecteur, j'ajouterai qu'on peut, en faisant venir directement sa provision de thé de Chine, se procurer ce qu'il y a de mieux au prix de 5 francs la livre, tout rendu à Paris ; il suffit pour cela de s'adressera une des maisons de commission de Chang-haï, les Russell ou les Jardine.
La province du Kiansi passe pour une des plus sauvages ^le la Chine; très-montagneuse, peu cultivée et relativement peu peuplée , elle doit toute son importance au transit des marchandises que facilite le lac Po-yang, l'un des plus grands lacs connus.
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Xous arrivons vers le coucher du soleil au mouillage de \Tan-chang. Yous espérions descendre tout de suite à lerre, nous installer dans un kong-kouan quelconque et nous reposer un peu ; mais nous avions compté sans l'obstination des mandarins chinois ; ils mettaient en quelque sorte leur amour-propre à nous empêcher d'entrer à IVan-chang, et ils étaient loin d'avoir épuisé toutes leurs ruses, et par conséquent d'avoir renoncé à obtenir ce résultat.
D'abord, on vint nous dire que nous ne pouvions pas enlrer dans la ville , qui n'était pas ouverte au commerce étranger, puis que le vice-roi était malade, qu'aucune maison n'avait été préparée pour nous recevoir, etc., etc. Pendant ces discussions, le temps marchait; finalement, le soleil couché, on ferma les portes, et nous fûmes forcés d'attendre au lendemain. Les chrétiens chinois cependant s'étaient remués et nous amenèrent une grande barque de plaisance, véritable maison flottante où, grâce aux couvertures et matelas apportés par eux , nous ne fûmes pas trop mal.
Mais nous n'étions pas au bout de nos peines, et il nous arriva l'un des incidents les plus comiques qui soient jamais arrivés à des diplomates. On avait amarré la chaloupe et les embarcations à la grosse barque chinoise, et celle-ci, comme c'est l'usage dans les ports de rivière, à sa voisine. Au milieu de la nuit, pendant que nous dormions du sommeil de gens
épuisés de faligue, on coupa la corde qui nous retenait, et lout doucement nous descendîmes le courant, si bien que le matin, en nous réveillant, nous avions à constater que nous étions à A ou 5 milles de la ville ; un vent terrible s'était en outre élevé , de sorte qu'il fallut plusieurs lieures pour rejoindre la place où nous étions la veille.
Je dois dire que les chrétiens chinois furent admirables de dévouement ; ils vinrent à notre secours de lout leur pouvoir ; sans eux, il eût été impossible de nous procurer la moindre chose.
A peine amarrés de nouveau, les négociations recommencèrent ; il fallut avancer pas à pas; chaque détail donnait lieu à une discussion interminable. Une des objections porta sur ce point que les mandarins militaires n'allant pas en chaise , le commandant de la division navale devrait escorter la mienne à cheval ; je répondis que c'était contraire à nos mœurs, mais que, puisqu'il en était ainsi, je n'avais aucune difficulté à monter également à cheval.
Enfin, à huit heures du soir, les arrangements furent pris pour le lendemain , et , en effet , nous entrâmes dans Nan-chang à la stupéfaction des habitants, que l'on avait prévenus, d'ailleurs, par de grandes affiches blanches de notre entrée, et de s'abstenir de toute démonstration.
L'entretien, d'abord assez froid, finit par s'animer un peu , et toutes les affaires furent réglées... sur le