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papier. Je n'avais pas, et pour cause, grand espoir que les conditions acceptées seraient fidèlement exécutées ; mais le point important, c'était de montrer à ces hautains mandarins que Xan-ehang était accessible à nos forces maritimes.
Après cette visite et les fatigues du voyage, nous étions pressés de nous retrouver à bord de notre canonnière ; aussi, sans perdre de temps, nous nous embarquâmes. Le lettré chinois manquait à l'appel; on le trouva en train de recevoir des cadeaux qu'il avait bien gagnés, lui. aussi; mais comme tout est rite en Chine , cette cérémonie ne pouvait se passer sans festin , et il ne voulait pas s'arracher aux délices de cette Capoue qu'une longue abstinence rendait plus séduisantes ; pour le convaincre, on lui dit : a Vite, demain vous vous rattraperez et vous déjeunerez mieux à Kiu-kiang. — On m'a déjà dit cela hier» , répondit-il en gémissant. Cependant , il enfouit tous les présents qu'il avait reçus dans un énorme sac et nous suivit mélancoliquement.
Mais il était dit que nous boirions le calice jusqu'à la lie. La descente fut signalée par une série d'échouages dont nous eûmes toutes les peines du monde à nous tirer. A chacun de ces accidents, notre cuisinier immolait une poule au dieu du lac, sans cependant qu'il se laissât toucher par notre misère et notre malpropreté. Quant au lettré, il était accroupi sur son sac et aurait quitté d'autant moins volontiers
cette place que les plaisanteries des matelots ne le rassuraient qu'à moitié.
Enfin, accablés de fatigue et après avoir passé six jours couchant sur des planches ou sur des bancs, n'ayant même pas à no're disposition les objets les plus indispensables, car je me rappelle avoir sauvé la vie d'un de mes compagnons en lui donnant une brosse à dents qui était en provision dans le tout petit nécessaire de poche que mon domestique avait heureusement songé à prendre avec lui; enfin, dis-je, nous tombâmes dans les bras de nos amis, que cette absence prolongée commençait à inquiéter, et qui se demandaient s'ils allaient venir à notre rencontre.
Quelques heures après, nous étions de retour à Kiu-kiang. Dans la nuit qui suivit, nous assistâmes à un de ces grands orages qui n'existent que sur le Yang-tze. IVous étions allés diner à terre, et il nous fut impossible de rentrer coucher à bord, tantlarade était mauvaise ; c'était comme une véritable grosse mer, et les bâtiments roulaient comme aux jours où Ton double un cap avec le vent contraire.
Mais notre voyage n'était pas terminé; des affaires nous appelaient ailleurs, et nous dûmes quitter au plus vite Kiu-kiang pour remonter jusqu'à Han-kow, et plus haut si cela était nécessaire.
Entre Kiu-kiang et Han-kow la distance n'est pas très-longue, mais les eaux étaient très-basses, et la peur d'échouer nous fit prendre toutes les précautions
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et éviter de voyager la nuit, de sorte que ce ne fut que le troisième jour que nous arrivâmes.
Han-kow est un des points les plus renommés de la Chine ; c'est l'endroit oùle Han, l'un des affluents les plus importants du fleuve Bleu, vient se joindre à lui, d'où le nom de la ville : Han, nom du fleuve, et KoWj bouche. Le fleuve, aprèsavoir recules eaux du Han, devient immense, et sa largeur dépasse cinq kilomètres. Sur la rive droite du Yang-tze se trouve la capitale de la province, Ou-tchang, et sur la rive gauche les deux villes de Han-tchanget Han-kow. Autrefois, avant le passage des Taëping, ces trois villes réunies contenaient, dit-on, huit millions d'habitants. Je crois que ce chiffre a toujours été exagéré, mais il est incontestable que ce centre a été l'un des plus importants de la Chine, et cela s'explique : tous les thés, toutes les soies de ces riches provinces viennent dans ces villes, qui pendant trois mois de l'année prennent, une vie étonnante. Les phénomènes produits par ces grands fleuves asiatiques sont véritablement bien étranges et à peine croyables pour ceux qui n'ont vu que la Seine ou la Loire. Je parlais tout à l'heure d'une tempête faisant rouler des bâtiments de guerre et les mettant presque en danger ; car si une ancre venait à se rompre pendant ces tourmentes, le bâtiment serait jeté à la côte et brisé. A Han-kow, on peut constater la violence delà crue des eaux au moment de la fonte des neiges dans les montagnes du
Thibct, du Sse-tchuen et Kou-kou-noor. Le niveau du fleuve varie de trente-cinq mètres; l'époque où nous visitons celte ville coïncide avec les plus basses eaux; aussi cet immense quai que les Européens ont dû bâtir pour contenir le fleuve et garantir leurs habitations est-il à nu. C'est réellement un travail énorme, ce qui n'empêche pas, presque chaque année, les rez-de-chaussée d'être inondés, et les habitants de circuler en barques dans les rues.
Nulle part en Chine les Européens n'ont dépensé autant d'argent pour s'installer. Malheureusement, les suites n'ont pas répondu à ces débuts brillants ; quoi qu'on ait pu faire, Han-kow est et restera une ville de deuxième ordre. Je sais bien qu'une grande partie des thés partent directement de ce port pour l'Angleterre et pour Odessa, ce qui évite les frais d'un transbordement; mais le commerce du thé, quelque important qu'il soit, ne suffit pas à faire vivre une place de commerce. Pendant trois mois il se fait pour cent cinquante millions d'affaires, mais le reste de l'année est nul.
Quant aux soies, c'est une matière tellement précieuse que le prix d'un transbordement de plus ou de moins est sans importance, et tout l'outillage de ce commerce est à Chang-haï, j'entends les courtiers chinois dépositaires de la confiance des producteurs, les ins2)ectors ou experts européens, sans le concours desquels les maisons étrangères n'achètent jamais;
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les banques qui fournissent les capitaux au moment propice, et enfin l'immense variété des types qui permet de choisir la soie suivant les besoins du consommateur de Lyon ou de Manchester.
Quant aux cotonnades, les marchands chinois préfèrent s'approvisionner à Chang-hai, où ils ont plus de choix. Dans les derniers temps de mon séjour, cependant, les négociants d'Han-kow avaient trouvé une manière d'attirer chez eux le commerce indigène, c'était de vendre leurs marchandises toutes rendues à Chong-king, première ville du Sse-tchuen. En effet, les douanes chinoises, toujours impressionnées par la vue d'un pavillon étranger et de papiers en règle délivrés par la douane maritime, n'osaient se laisser aller à leurs exactions habituelles, et la marchandise ainsi envoyée à Chong-king, n'ayant payé que ce qui était légitimement dû, arrivait dans des conditions si avantageuses que les marchands chinois sacrifiaient volontiers l'avantage de choisir à leur gré la qualité ou la nature des étoffes à celui de pouvoir les vendre vingt-cinq pour cent meilleur marché.
Autant les autorités du Kian-si avaient été désagréables, autant celles du Hou-peh furent polies et prévenantes. Leur réception fut d'autant plus obligeante qu'ils étaient décidés à m'accorder le moins possible sur les questions importantes. Durant les premiers jours, ce ne furent que festons, ce ne furent qu'astragales; les visites succédaient aux visites, les
bâtiments de guerre chinois étaient pavoises, les canons résonnaient, et le vice-roi nous donna une grande fête, dîner et comédie, qui dura plus de cinq heures, pendant lesquelles la plupart des invités ne purent se procurer d'autre boisson que celle appelée par les Anglais sher ries-cordial, qui est tout simplement une liqueur de ménage du genre du cassis.
L'affaire principale qui m'avait appelé à Han-kow, et qui pouvait nous conduire jusqu'à Chong-king, au Sse-tchuen, était le jugement des meurtriers d'un missionnaire. M. Rigaud, un de ses confrères, mort depuis, s'était chargé de suivre la procédure en l'absence de l'évêque , appelé à Rome pour le concile. Notre mandataire arriva peu de jours après nous à Han-kow, nous racontant certains détails delà justice chinoise qui font frémir. Un des accusés subissait un interrogatoire; tout à coup cet homme se troublant, balbutie quelques mots qui semblent compromettre des gens que l'autorité chinoise voulait absolument exclure du procès. Le vice-roi, suivant l'usage, jette par terre une fiche en bambou sur laquelle sont tracés quelques caractères. Le bourreaus'ensaisit, litl'ordre écrit, et presque instantanément la tête de l'accusé roule parterre, sans lui laisser le temps d'achever la phrase commencée.
Cet individu était véritablement l'un des meurtriers et méritait son châtiment, et comme il fallait faire un semblant de justice, mieux valait sacrifier celui-ci,