CHAPITRE PREMIER
Autrefois tous les bâtiments qui se rendaient à Calcutta, faisaient escale à Pointe de Galles, et remontaient le golfe du Bengale en s'arrôtant àPondichéry et à Madras. Aujourd'hui cette route est presque abandonnée; on préfère débarquer à Bombay vi traverser la Péninsule en chemin de fer; c'est pins rapide, moins fatigant et moins coûteux ; cependant les messageries, dont la principale ligne est celle de Chine, n'ont sur les Indes qu'un service de corresr pondance, qui part de Pointe de Galles et suit l'ancien itinéraire.
Il est regrettable pour le touriste que sa première élape soit Pondichéry, car cette colonie diffère es-
sentiellement des Indes anglaises , et il vaudrait mieux connaître la règle avant l'exception, ne fûtce que pour apprécier leur mérite réciproque.
Pondîcliéry est resté le type le plus parfait de rinde française, telle que nous Font dépeinte les voyageurs du siècle dernier, et a gardé vivant le souvenir des Dupleix et des la Bourdonnais.
Cette ville, et les districts qui en dépendent, étaient Tapjanage de la princesse indienne devenue madame Dupleix, et c'est à titre de propriété privée qu'on a pu conserver à la France cette possession, alors que les autres étaient cédées à TAngleterre.
Am point de vue colonial, Pondichéry est un souvenir glorieux, rien de plus; son importance commerciale est nulle et ne peut être développée tant à cause de l'exiguïté du territoire que par suite de l'absence de port. Pendant toute la mousson du nord-est, c'est-à-dire durant quatre mois au moins, la rade n'est pas tenable, et les navires doivent toujours être sous vapeur et prêts à appareiller pour éviter d*être jetés à la côte. De plus, une barre la sépare de la haute mer et offre des dangers sérieux aux barques qui font le service entre la ville et la rade.
Mais si cette colonie est sans avenir, d'un autre côté elle ne cause aucun embarras; la population en est douce et facile à mener, car l'Indien n'a aucun des défauts du nègre, et cette ville ne possède pas
de mulâtres, cette plaie des Antilles et de Bourbon.
Quant aux dépenses, elles sont couvertes et au delà par la redevance que le gouvernement anglais paye au gouvernement français pour qu'il interdise dans ses possessions Texportation de Fopium.
La domination française aux Indes, quoique de courte durée, a laissé des souvenirs presque impérissables ; et naturellement c'est à Pondichéry qu'on peut le mieux s*en apercevoir. La population de cette province a un cachet tout particulier, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs aux Indes, sauf à Chandernagor et un peu à Madras. Cependant les familles françaises sont rares à Pondichéry, et la société de la colonie se compose presque exclusivement des fonctionnaires. Autrefois, ce personnel était plus nombreux et plus complet, la cour de Pondichéry étant, avant la création de celle de Saigon, le seul tribunal d'appel de toute l'Asie.
Aujourd'hui les m&isons sont inhabitées, les rues désertes, et les vinaigrettes à bras, sorte de chaises à porteurs remplaçant les fiacres, attendent vainenement des amateurs.
La population indigène, sauf les exceptions chrétiennes, est attachée exclusivement au culte de Brahma ; on n'y trouve aucun élément bouddhiste ou musulman.
Nulle part le préjugé des castes n^est aussi enra-
ciné, ni le brahmine plus respecté. La séparation avec les parias est si irrévocable que le christianisme lui-même n'a pas pu Tabattre complètement. Dans les églises, deux nefs séparées par une muraille, et généralement ayant leur entrée dans des rues différentes, reçoivent les fidèles; dans Tune vont les parias, dans Tautre les gens de castes et les Européens ; les jours de fête, deux prêtres donnen^ simultanément la communion, et afin qu'aucune confusion ne soit possible, le même vase est toujours réservé aux dévotions des parias.
On se demande comment la religion du Christ, dont la base est la charité et Tégalité, a pu laisser subsister une pareille coutume. La raison que Ton donne est spécieuse : rompre ouvertement avec le préjuge des castes, c'est ou une révolution ou un scandale ; le nombre des convertis n'étant pas assez nombreux pour imposer cette réforme , ce ne serait pas une révolution, il ne resterait qu'un scandale inutile, ne servant à personne et éloignant les néophytes. Quant aux chrétiens, s'ils sont séparés publiquement, ils n'ont, dit-on, au fond du cœur pour leurs frères parias que commisération et amour charitable.
N'importe, il parait bizarre de prêcher l'égalité devant Dieu et de ne pas avoir le courage de commencer par la mettre en pratique dans sa propre maison, et il est curieux d'observer que le christîa-
nisme, qui cependant rend les hommes bien moins fanatiques que le brahmanisme ouïe mahométisme, soit Tobjet de luttes acharnées, dès qu'on essaye de Tintroduire en Asie. Cela tient sans doute à ce que celte doctrine religieuse s'est surtout développée parmi les Occidentaux, dont Tesprit positif et logique est en horreur aux Asiatiques, qui ne comprennent les questions philosophiques qu'autant qu'elles restent assez obscures pour que chacun puisse y trouver ce qu'il y cherche.
En fait d'art industriel, on travaille à Pondichéry les métaux précieux, et l'on nous a montré des bijoux d'un goût exquis et d'un travail très-fin; c'est surtout le filigrane d'or et d'argent dont les orfèvres tirent parti.
On fait aussi des peintures sur des feuilles de mica, qui ont au moins le mérite de l'originalité. Je ne sais pas trop à quel usage les Indiens emploient ces feuilles de mica, ni même si elles ont jamais servi à autre chose qu'à faire des albums.
Cependant, à voir l'extension de cette industrie, on serait porté à croire que la curiosité seule ne peut amener une pareille consommation.
A en juger par ce qui précède, les transactions commerciales sont peu importantes à Pondichéry, car il faut que l'industrie y soit morte pour être obligé de signaler comme production du pays quelques bijoux et quelques dessins d'albums. Le principal
commerce de la colonie provient des produits du sol; mais comme le territoire est tout petit, le marché de Pondicbéry n'est pas bien important, et c'est tout au plus s'il suffit à faire vivre les marchands indigènes. Je penserais volontiers qu'au fond, leur principal bénéfice provient de la contrebande faite à la frontière anglaise.
La rade de Madras n'est pas meilleure que celle de Pondicbéry, et la batre en est peut-être même plus dangereuse encore ; mais cet inconvénient est moins grave depuis que la ville est reliée à Bombay et à Calcutta par des chemins de fer. Au point de vue administratif, Madras est un centre important, c'est le chef-lieu d'une des trois présidences et la résidence du gouverneur, l'un des plus hauts personnages de Tlnde, sinon le plus haut, après le vice-roi. La ville est grande, les rues larges et bien entretenues ; mais le pittoresque fait absolument défaut, le mouvement est nul, et, sauf dans un marché que nous traversons, nous ne rencontrons d'animatiofi nulle part. Nous visitons un beau parc au milieu duquel se trouve une collection d'animaux vivants assez intéressante. Ni le feuillage des arbres ni la verdure des gazons ne parviennent à adoucir le ton d'ocre rouge dont le sol est imprégné et qui donne mal aux yeux tant il est vif et cru. Les habitations anglaises sont bâties en briques rouges et dans le goût saxon, c'est-à-dire aussi éloignées et
réparées que possible les unes des autres, ce qui ajoute encore à la tristesse du coup d*œil.
C'est dimanche ; toute la ville d'affaires est fermée ; nous ne pouvons donc pas nous rendre compte si les rues occupées par les comptoirs et les bureaux des négociants et des courtiers offrent plus d'animaiion ; ce que j'ai vu dans le reste du pays m'en fait douter. Aux Indes comme en Chine, comme dans toutes les colonies anglaises, les affaires se font par intermédiaires ; l'Anglais se tient dans son a office » , pliant sous le faix d'une correspondance dont on n'a nulle idée en France; sous prétexte qu'il est un gentlemaiij un merchant, et non un store keeper, il se refuse à descendre de son piédestal pour «'occuper de certains détails pratiques qui simplifieraient sa besogne. Le marchand anglais ne saurait s'abaisser jusqu'à travailler devant un indigène ; il croirait perdre sa dignité, et avec elle son prestige; et, pour éviter de compter lui-même des ballots, il se noie dans des flots d'encre.
La première chose qui frappe aux Indes, c'est l'abus des paperasses; je ne crois pas qu'à Byzance même on ait jamais compliqué davantage la moindre chose. Depuis le dernier commis jusqu'au vice-roi, il n'y a pas un colon anglais qui ne travaille d'arrache-pied à son bureau de huit heures du matin à une heure, et de deux heures de l'aprèsmidi à cinq heures, sans compter les mail day^
c'esl-à-dire les -jours de départ des steamers pour TEurope, où généralement on passe toute la nuit à écrire.
L'Anglais a la maladie du blue book, ou rapport imprimé ; Tadministration en inonde le pays, et chaque compagnie industrielle, chaque société de commerce ne se fait pas faute d'y ajouter les siens^ saus compter les monographies scientifiques dont le goût est i^ènu de rAllemagne. On ne peut entrer dans une maison sans franchir des piles de ces publications dont la forme est si connue, et si Ton jette un regard sur la coui/erture, on reste confondu en lisant par exemple : lO*** Blue Booh on the yunan outrage.
De toutes les déceptions qu'un voyageur puisse éprouver, Calcutta est une des plus grandes. Après avoir remonté cet interminable Hoogly, Tun des fleuves les plus odieux que Ton puisse imaginer, avec ses eaux jaunes et sablonneuses, et ses côtes plates et à peine visibles, on passe d'abord devant une ile couverte de broussailles et servant de repaire aux bêtes féroces , à ce point qu'on l'appelle l'Ile des tigres. En général, c'est le moment critique, et il est rare que les bâtiments ne s'échouent pas plus ou moins sur des bancs de sable. Pour notre part, nous y sommes restés cinq ou six heures, ce qui fait que nous ne sommes arrivés à Calcutta que vers le coucher du soleil, juste à temps pour voir le palais du
roi d'Oude, assez pauvre bâtisse d*un goût plus que douteux; et nous avons stoppé en pleine rivière en face du war/ àes messageries, situé en dehors delà ville. Cet endroit a une célébrité locale due à la présence d*un des plus gros multipliants connus; mais le voyage qu'il faut faire pour gagner la ville compense outre mesure le plaisir de voir cet arbre gigantesque. Il faut d'abord traverser des faubourgs infects composés de huttes en feuilles de palmier entremêlées de quelques rares et misérables constructions en briques; on arrive ensuite à cet énorme Heidan, espèce de champ de Mars mal entretenu et montrant à Tœil ennuyé du passant ce mélange de gazon étique et ie terre battue qui est le propre des lieux déshérités des soins d'un jardinier. Enfin l'on passe devant le palais du vice-rôi, monument n'appartenant à aucune école, excepté à celle des pâtissiers décorateurs; c'est un amas de maçonnerie difficile à décrire. Presque en face se trouve l'hôtel où nous descendons et qu'on nous dit être le plus important de la ville.
L'hospitalité est tellement dans les mœurs angloindiennes qu'il est rare qu'un voyageur soit obligé de descendre à l'hôtel, et il suffit d'avoir le malheur ' de mettre le pied dans un de ces établissements pour s'en apercevoir : je ne crois pas qu'il y ait une misérable ville de la basse Hongrie, le pays renommé des
mauvaises auberges, où l'on soit aussi mal que dans
le meilleur hôtel de Calcutta. Nous arrivons lard ; on nous montre nos chambres, qui sont détestables, et nous parvenons, après quelques difficultés que nous attribuons aux embarras d'une arrivée au milieu de la nuit, à réunir ceux de nos bagages dont nous avions le plus besoin. Mais le lendemain matin nous avons beau sonner, personne ne vient; impatientés, nous sortons sous la véranda, où nous trouvons une nuée d'Indiens étendus par terre dans les poses les plus pittoresques et restant parfaitement indifférents à notre appel. On nous apprit que c'étaient des domestiques qui attendaient des places, chaque voyageur étant obligé, même pour quelques jours, de prendre toute une maison s'il veut être servi , tel homme ne touchant pas l'eau qui le rendrait impur, et tel autre ne pouvant approcher votre personne, sa présence étant indigne.
Ces individus s'expriment mal en anglais, tous les étrangers établis aux Indes parlant Thindostani. Cependant, à Taide d'un baragouin composé d'anglais, de français et de quelques mots portugais, on parvient à se faire comprendre. Nous en arrêtons plusieurs à notre service, après avoir parcouru des yeux les certificats qu'ils nous montraient, certificats qui nous eussent empêchés de les prendre sMl ne s'était pas agi simplement de domestiques d'auberge. Il est impossible de lire quelque chose de plus écœurant que l'énumération des qualités de ces vau-
riens, qur cependant ne sourcillent pas pendant cette lecture.
Il faut qu'ils- aient perdu toute dignité ou, ce qui est plus en rapport avec le caractère asiatique, qu'ils aient un tel mépris des Européens que, vis-à-^is d'eux, ils soient à Tabri de toute honte.
Ce qui frappe l'étranger, dès qu'il met le pied aux Indes, c'est le mépris de l'indigène pour ses maîtres.
Les Anglais ont bien des esclaves, mais n'ont ni amis ni sujets; leur domination est solide, parce qu'ils sont énergiques, que leur force militaire est écrasante, leur police bien faite et innombrable, leur administration capable et intelligente, et que, d^un autre côté, l'Indien est contemplatif et passif. Ses besoins sont insigniGants, et dans le nord il a subi pendant des siècles le joug musulman, qui est le plus dur de tous. Mais au fond l'Indien hait l'Anglais qui mange du bœuf, qui met des bateaux à vapeur sur ses fleuves sacrés, qui a réglementé l'incinération des cadavres, et établi des lois contre les pratiques religieuses les plus invétérées.
Jusqu'à présent, les divers conquérants de l'Inde vivaient plus ou moins subi le joug des vaincus, en <!e sens que si leur arrivée avait été signalée par des boucheries abominables, à peine étaient-ils installés que, pour mieux jouir de cette civilisation enivrante, ils s'empressaient d'en adopter tous les raffinements; les maîtres changeaient de nom, mais les choses re3-
(aient les mêmes; que ce fût un descendant d*Alexandre, de Gengiskhan ou de Mahmoud qui commandât à Delhi, il y régnait en Maharajah et non en Grec, en Mongol ou en Turc.
Dans les temps modernes, les Portugais ont été absorbés, et sont dégénérés en sorte de parias; les Français auraient subi le même sort si leur domination se fût prolongée; les Anglais seuls, par leurs défauts plutôt que par leurs qualités, sont restés euxmêmes. La fofce est entre leurs mains ; ils en abusent parfois. L'Indien, habitué à ces excès chez ses maîtres * ne s'en plaint pas; mais ce qu^il subit avec moins de résignation, c'est d'avoir un maître dont il méprise les croyances et les habitudes, et qui cependant y reste et y restera toujours fidèle. -Les haines s'accumulent, remplissent son cœur; survienne un incident insignifiant, imprévu comme celui auquel on attribue la dernière rébellion, et en un clin d'œil la révolte sera générale. L'Indien se prépare sans cesse pour cet instant; l'Anglais le sait, se méfie, et au moindre indice prend les devants et bat Tennemi avant qu'il soit rassemblé.
Dire que cette lutte de tous les instants soit sans gloire ou sans attrait, ce serait mal connaître Je cœur humain; seulement, pour être bon juge, il faut être impartial et ne pas être décidé à l'avance à adr mirer tout ce que font les habits rougis, et à dénigrer toujours et quand même les Indiens, et encore
moins à traiter do sauvages, de cannibales, de voleurs les pauvres Anglais, qui au fond ne sont pas un contre mille, ce qui prouve une certaine bravoure^ ni se faire l'admirateur passionné et de mauvaise foi de toutes les turpitudes indiennes, et préférer, par haine du christianisme, les inepties bouddhistes ou brahmaniques aux préceptes de TÉvangile.
Le voyageur qui va aux Indes pour s'instruire, et qui n'est ni Anglais, ni marchand, ni savant rivé à une école, et qui, par conséquent, arrive libre de tout parti pris, trouvera un intérêt constant à suivre les agissements de ces deux sociétés qui vivent côte à côte, mais dans un état de lutte perpétuelle. La première remarque qu'il fera, c'est que l'administration connue sous le nom de civil service contienjt plus d'hommes distingués qu'aucun autre état-major au monde. Cela tient à deux causes : l'élévation des salaires qui est sans égale, puisque, après vingt années de service ou vingt-cinq , on se retire avec une pension rarement inférieure à vingt-cinq mille francs et très-souvent supérieure ; d'autre part, les hauts emplois ne sont jamais conférés pour plus de cinq années, ce qui permet à tous d'y aspirer et surtout ce qui empêche d'être trop longtemps Tobjet d'une question de personne en bien ou en mal. L'Angleterre peut être fière à juste titre de ces fonctionnaires qui lui rendent des services exceptionnels.
Ceci posé, il faut bien avouer que les mœurs anglaises aux Indes sont odieuses et bien faites pour exciter la haine contre leurs auteurs et leurs sectateurs ; nulle part le protestantisme n'est plus rogue» plus hautain, plus exclusif, plus hypocrite. Il semble qu*en face de cette exubérance de la nature, de cette végétation dont la sève est inépuisable, de ces fleurs aux senteurs pénétrantes, de ces fruits aux saveurs étranges, de ces oiseaux habillés des couleurs les plus merveilleuses ; en un mot, de cette vie bouiL lonnante, on devrait oublier le formalisme né dans les climats* froids, où la vie est une lutte perpétuelle, où il faut combattre pour nourrir, vêtir, chauffer, loger sa famille, et enfin où la moindre fantaisie et le moindre écart entraînent la ruine et souvent le déshonneur.
La société anglaise aux Indes ne Tentend pas ainsi : il faut vivre à Calcutta ou à Delhi comme on vivrait à Londres ou dans le Yorkshire, et plus on va, plus on devient rigide. Il y a quelques années, on pouvait aller dîner partout avec une veste de batiste blanche qui avait au moins le mérite d*être agréable à porter, et j'ajouterai, agréable à voir; maintenant, ce n'est plus permis et Ton dîne soit en uniforme, soit en habit noir, tout comme à Londres.
L'Anglais met son amour-propre à être et à rester Anglais, et il n'y a pour lui ni lieu ni circonstance qui tienne; sa santé elle-même ne l'empêchera pas
de faire comme fout le monde. Il se lève d'assez bonne heure, monle à cheval, rentre vers les sept heures, prend son bain et son déjeuner, va à ses afiaires, redéjeune à une heure, retourne à son bureau jusqu'à quatre ou cinq, va se promener en voiture découverte ou se livrer à un sport quelconque, polo^ cricket ou rowing , dîne en grande toilette à huit heures, boit jusqu'à neuf heures, se couche à dix et recommence le lendemain, satif le dimanche, où le prêche remplace le bureau et où, pour tuer le temps, on mange et surtout on boit un peu plus longuement.
L'eau de Seltz et l'eau-dë-vie sont la bofsson favo' rite; mais comme elle est funeste dans les climats chauds, on l'a surnommée a peg (c'est le nom d'un clou particulier avec lequel on scelle les cercueils en Angleterre), et chacun d'offrir ou d'accepter gaiement un peg. Une autre plaisanterie non moins funèbre est celle-ci : les Anglais, dans leur manie d^abréviation, remplacent par des initiales certains titres trop longs; ainsi k.ch, (prononcez kCj ci, hi) veut dire knighlj. commander ofthe Bath, commandeur de l'ordre du Bain; quand on parle d'un homme ayant l'habitude de boire, on ajoute, pour le distinguer des autres Smith ou Dickson, d. /. [di. H), delirium tremens .
Jamais l'Anglais ne consent à parler une langue étrangère^ et quand il est absolument obligé de le
faire, c'est de si mauvaise grâce quMl vaudrait au tant qu'il s'abstînt. En France, nous faisons tout pa engouement, et nous dépassons toujours le but. A commencement du siècle, fier d'avoir parcouru l'Ëiu^ rope en vainqueur, leFrançatIsse refusait à parler 1 langues étrangères : ce fut un tort ; depuis nos ma. beurs de 1870, nous sommes tombés dans un aut excès : on apprend aux enfants à baragouiner Tall mand ou Tanglais au détriment du français, et n'est question de rien moins que de restreindre da les collèges l'enseignement du latin aux proportiot^ ^ d'un art d'agrément. Les Anglais font le contraire -^ Autrefois les langues vivantes faisaient l'objet prior^ cipal de l'éducation d'un gentleman; mais on a crU s'apercevoir en Angleterre que l'esprit de nationalité s'émoussait par cette manière de faire, et que l'Anglais devenait en quelque sorte trop cosmopolite; j une réaction s'opéra, et aujourd'bui, sauf les langues de l'Inde, il est à peu près impossible de rencontrer un Anglais qui sache ou consente à parler autre chosd que l'anglais, même en présence d'un hôte qui ignore cet idiome.
n n'y a absolument rien à voir à Calcutta. Cette ville de palais, dont les splendeurs se confondent dans l'imagination avec un rêve des Mille et une nuits, est tout bonnement une grande bourgade avec des rues larges^ mais mal entretenues, avec des maisons éloignées les unes des autres et séparées par
des jardins dont on aperçoit seulement la cime des arbres; les monuments sont hideux et d*un goût révoltant; quant aux quartiers commerçants, à la city de Calcutta, ce sont des bouges.
On nous montra un des fours où Ton brûle les cadavres, un étang rempli de poissons et de crocodiles sacrés; on nous fit visiter une filature, assister
à une représentation de Don Pasquale et à une à'Hamlet ; on nous promena en voiture découverte sur les bords du Gange, au milieu des élégantes; on nous fit traverser le fort William, on nous donna force dîners et lunch, et Calcutta n'eut plus rien à nous ofirir comme distraction. J'oubliais une visite très-intéressante aux baraquements où s'organise rémigration pour les Antilles et Bourbon ; il est impossible de voir quelque chose de mieux réglé et offrant plus de garantie contre la traite déguisée qui se pratique sur les côtes de la Chine et du Tonquin. Nous étions invités à rejoindre le vice-roi, qui tenait sa cour à Agra ;.ce fut donc sans regret que nous primes le chemin de fer, qui devait nous faire traverser la plus grande partie de l'Inde septentrionale. Le climat est tellement chaud qu*il a fallu changer complètement la construction des vtragons ; ceux dont on se sert en Europe eussent été intolérables. Les portières sont garnies de glaces fumées, afin de tamiser la lumière insupportable pour les yeax, et haque voiture est munie d'un cabinet de toilette,
OÙ Ton peut se débarrasser de la poussière fine, pénétrante et brûlante dont on est couvert.
Malgré ces précautions, le voyage est très-fatigant, et il n'est pas rare, surtout pendant les mois de grande chaleur, que des voyageurs meurent suffoqués par cette atmosphère torride. Le pays que Ton traverse est superbe ; rien de plus beau que ces bois de manguiers qui de loin ont un peu l'apparence des grandes châtaigneraies du centre de la France.
La première grande ville ou nous arrivons est Ailahabad; le train s'arrêtant une heure, nous en profitons pour jeter un coup d'œil sur les ruines de cette capitale de Fislam indien; Tarchitecture en est tout à fait persane.
Après un voyage de deux nuits et d'un jour, nous arrivons à Agra. Le vice-roi avait établi son camp en dehors de la ville, et tenait là ses états avec toute la splendeur que comportaient les circonstances ; c'est ce qu'on appelle aux Indes un durhbar. Tous les rajahs des environs, sujets ou protégés anglais, viennent saluer le représentant de la reine et conférer avec lui des afiFaires de leurs provinces. Des deux parts, on tient à honneur de faire un grand étalage de luxe ; c'est un ruissellement de pierreries et d'étoffes préci^euses aux couleurs éclatantes , une procession d'éléphants caparaçonnés et de voitures à quatre chevaux. Le vice-roi, entouré d'un nombreux état-major, rehaussé par la présence de tous les person-
nages importants de Tadministration anglaise , tient une cour plénière, oîi les fêtes se succèdent sans intervalle. Pour donner une idée de Tanimation extraordinaire qui règne dans ce campement, il suffide constater que nous étions soixante-dix Européens invités à la table du vice-roi et établis sous ses tentes.
Agra est une ville merveilleuse au point de vue de ses monuments, et la forteresse et le Tadj lie sont pas au-dessous de leur réputation. A Toccasion de la visite du vice-roi, on avait illuminé ces monuments à la lumière électrique; c'était féerique, et jamais les mosaïques n'ont été mieux mises en relief que par cette lumière blanche et violente. La fête se termina par un feu d'artifice tiré de l'autre côté de la Djemnah et par une illumination du fleuve. Je recommande cette dernière aux entrepreneurs de fêtes publiques; à un moment donné on lança swr le fleuve une quantité innombrable de petits paniers contenant chacun un lampion allumé. Le courant entraînait ces paniers, et sur une étendue de quelques centaines de mètres, on aurait cru voir passer une véritable flotte.
De même qu'à Allahabab, les monuments d'Agra appartiennent à l'art persan. Cependant, dans cette dernière ville, l'art indien se retrouve dans les mosaïques dont sont décorés les tombeaux du Tadj. Des bibliothèques entières ont été écrites sur ces
monuments dont les plus petits détails ont fait Vob jet de nombreuses monographies; il est donc inutili de s'étendre sur ce sujet; il vaut mieux s'occuper d( choses plus nouvelles.
Les prisons par exemple. Avec cette immense population des Indes, les crimes et les vols sont fréquents, et l'organisation des maisons de détention était un problème d'autant plus difficile à résoudre qu'il fallait éviter deux écueils:la cruauté ou la trop grande indulgence. Les Indiens vivent de peu ; leurs habitudes sont si simples, j'entends dans le peuple, qu'il était difficile de les traiter aussi mal en prison qu'ils le sont chez eux, et le régime qu'on leur imposait, quelque dur qu'il fût, était un bien-être relatifet par conséquent cessait d'être un châtiment dont la perspective put arrôterles mauvais instincts. D'autre part, ne pas accorder ce strict nécessaire, c'était une barbarie indigne d'un gouvernement civilisé- Un biais heureux a été trouvé, celui du travailf qui répugne à l'Indien, et qui constitue à ses yeuS^ le véritable châtiment. On força les prisonniers à travailler, soit dans les imprimeries qui servent à publier les innombrables documents officiels, soit à tisser la toile dont on les habille, soit à faire des tapis; ce sont ces derniers, quç l'administration livre à un bon marché étonnant, qui encombrent tous les magasins de Londres et de Paris, et font par la modicité de leur prix l'étonnement de tous ceux qui
ont voyagé en Orient. Quant aux prisonniers dangereux, ils ne quittent pas la camisole de force.
Le directeur du bagne d*Agra nous disait qu'il n'était pas rare de voir des criminels ramenés au bien par le travail, et qu'il considérait la moralisation des condamnés indiens plus facile à obtenir que celle des forçats européens. Le vice est moins enraciné et la dégradation moins complète. II faut ajouter qu'au milieu d'une population aussi dense que celle des Indes, le forçat libéré, n'étant pas autant en vue que dans nos sociétés, peut plus facilement cacher ses antécédents, et par conséquent échapper à cet ostracisme si cruel et pourtant si naturel qui fait qu'en Europe, un homme qui a été au bagne est en quelque sorte jeté hors de la société, et condamné au crime faute de pouvoir gagner son pain autrement.
Les Anglais ont porté leurs soins sur différentes branches de l'administration, et ce n'est pas seuleinent dans le système pénitencier qu'on doit signaler )ts résultats qu'ils ont obtenus.
Ainsi, dans les quelques excursions qu'on nous
fit faire aux environs d'Agra, nous pûmes admirer
l'organisation des maisons de poste bâties pour
servir de refuge aux voyageurs. Toutes les cinq lieues
environ, le gouvernement a fait élever un bungalow
de trois ou quatre chambres, où, pour une somme
fixée d'avance, le voyageur trouve un gîte propre et
relativement confortable. En partant, il met son nom
sur un livre, en ajoutant la somme qn^il a payée ; ce contrôle suffit pour arrêter les exactions des gardiens, et cette institution rend d'utiles services; sans elle, il serait impossible de voyager dans Tintérieur, oùles chemins de fer n*ont pas encore pénétré.
D'Agra à Delhi, la distance n'est pas longue, et il suffit de quelques heures pour la parcourir. L'administration des chemins de fer avait eu Tobligeance, surla recommandation du vice-roi, de mettre à notre disposition le même wagon pour toute la durée de notre voyage; de telle sorte que nous nous retrouvions pour ainsi dire chez nous, et laissions dans les voitures les bagages inutiles. Nous aurions presque pu ne pas descendre dans une auberge et garder notre wagon comme gîte. Cependant nous préférâmes nous établir dan'3 un petit hôtel tenu par des musulmans d'origine persane, situé au centre de la ville.
Delhi offre deux genres d'attraits : les monuments de Tépoque musulmane et les souvenirs de la terrible révolte des cîpayes, dont M. de Valbezen a fait un récit si véridique et si dramatique à la fois.
Je ne crois pas qu'il existe, même à Damas et à Ispahan, quelque chose d'aussi complet en fait d'art musulman que le palais du Grand Mogol à Delhi. Nulle part les matières précieuses n'ont été employées avec une pareille prodigalité; les mosaïques qui décorent les salles de ce palais sont d'une richesse et d'un fini merveilleux; on dirait de véritables
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pièces d*orfévrerie. On peut passer des semaines entières à relever les dessins de ces arabesques sans jamais retrouver les mêmes. Les bains surtout sont d'un luxe inouï, ainsi que les coffrets qui contiennent certaines reliques musulmanes.
Quant aux traces de la terrible lutte qui a amené la chute définitive de Tempire de Delhi, elles sont partout, et en examinant les lieux, on est rempli d'admiration pour le courage et Thabileté dont les Anglais ont fait preuve dans cette terrible circonstance.
Si les faits étaient plus éloignés de nous, et s'il n'existait pas de nombreux témoins pour les attester, on serait tenté de croire que ce sont des légendes, tant il parait improbable qu'une poignée d'hommes ait pu réduire une population entière fanatisée de longue date et courant à la mort comme à une fête. Cette page de l'histoire anglaise restera parmi les plus glorieuses des annales de cette nation ; jamais aucun peuple n'a donné une marque plus éclatante de sa supériorité . et de son droit de commander aux autres.
Delhi est également un grand centre d^ fabrication d'étoffes et de bijouteries indiennes. Dès qu'un étranger arrrivQ, il est assailli par une troupe de déliai (on appelle ainsi dans tout l'Orient les courtiers qui apportent à domicile des objets pour les vendre). L'un offre des cachemires unis ou brodés.
des gazes , des brocarls tissés d'or et d'argent; l'autre, des bijoux où l'émail et les pierres précieuses alternent avec l'or et les turquoises ; un troisième possède des manuscrits persans enrichis de miniatures inimitables. On fait tout déballer, on marchande, on défait des marchés déjà conclus sans pour cela froisser ces industriels, car ils savent qu'ils finiront toujours par vendre quelque chose, et qu'en pareille matière le nouveau venu hésite souvent, avant de se décider entre les objets qu'il a si peu l'habitude de voir en Occident.
Les environs de Delhi , à plusieurs lieues à la ronde, ne sont qu'un amas de ruines, car depuis la plus haute antiquité cette plaine a sans cesse servi de centre à une population nombreuse; seulement, suivant les temps et le moment, la ville s'est plus ou moins éloignée des bords de la Djemnah. Dans une excursion que nous fîmes dans les environs pour visiter une tour célèbre, nous éprouvâmes les effets terribles du soleil des Indes. Nous étant imprudemment amusés après le déjeunera monter et à descendre les escaliers de cette tour et à mesurer avec la montre le temps nécessaire à Qette ascension, je fus pris par le soleil, et l'on me ramena mourant à Delhi, oh j'ai payé d'une horrible indigestion l'imprudence d'être resté une demi-heure exposé à ses rayons.
Notre première station après Delhi fut Bénarès, la
ville indienne par excellence. Le voyageur éprouve souvent des déceptions ; les lieux qu'on lui a recommandés sont au-dessous de leur réputation, et là où il espérait passer quelques journées remplies d'intérêt, il ne rencontre que des choses vulgaires ou de mauvais goût ; aussi n'était-ce pas sans une certaine appréhension que nous attendions cette visite àBénarès. Calcutta nous avait semblé odieux, Agra et Delhi nous avaient montré des villes musulmanes comme nous en avions déjà vu en Perse et ailleurs. Si Bénarès n'était pas plus original, c'en était fait du plaisir que nous nous promettions de visiter l'Inde. Heureusement, cette fois, la renommée n'était pas mensongère, et Bénarès nous a laissé des souvenirs aussi profonds qu'agréables.
C'est une de ces villes uniques qui ne ressemblent à rien, et. où tout semble réuni pour éveiller la
curiosité et la satisfaire ; au point de vue pittoresque, c'est un enchevêtrement de ruelles étroites et tortueuses, la plupart en pente assez rapide pour exiger de place en place la présence d'escaliers ; on y rencontre une foule compacte attirée par les innombrables temples, but de pèlerinages vénérés dans l'Inde entière. Bénarès est la Jérusalem des religions indiennes; toutes les divinités de l'Olympe brahmanique ou bouddhique y ont des autels. Les animaux sacrés circulent au milieu de cette foule, et traînent leur ennui d'une mangeoire à l'autre ; ce
sont des blasés; la main des fidèles a beau cboisir» à leur intention, les herbes les plus fraîches, les plus appétissantes, les fleurs les plus éclatantes, les fruits les plus savoureux, ils passent tristes, ennuyés, et regardent à peine toutes ces bonnes choses que Téléphant qui nous porte, et qui n'est qu*un vulgaire mortel, essaye en vain d'attraper en étendant sa trompe aussi loin qu'il peut; son cornac le rappelle à la réalité avec un croc en fer qu'il lui enfonce dans Toreiile, et il passe son chemin en poussant un gros soupir de convoitise déçue.
L'eau joue un grand rôle dans les cérémonies du culte indien, et celle du Gange est tout spécialement sacrée ; mourir sur les bords du fleuve saint, avoir ses flots pour linceul, tel est le désir de tout bon Indien ; aussi le matin une foule compacte se précipile-t-elle vers ces ondes salutaires pour s'y plonger et gagner dans ce bain des mérites qui épargnent des séries d'existences. Pour bien jouir de ce spectacle unique, il faut être au milieu du fleuve. Le gouverneur anglais, l'un des hommes les plus aimables que j'aie rencontrés, nous mena un matin dans une chaloupe à vapeur, d'où nous pouvions suivre tous les détails de cette scène à la fois si étrange et si belle. Les temples et les palais qui bordent le fleuve sacré sont construits sur des terrasses élevées, dont les gradins de marbre et d'albâtre descendent jusque dans l'eau. Aussitôt que le soleil se lève, une
foule immense les encombre ; chacun veut arriver jusqu^au fleuve, s'y plonger, y laver ses vêtements, et en quelque sorte s'imprégner de sa sainteté. L'or et les couleurs éclatantes qui recouvrent les monuments brillent de mille feux sous les rayons d'un soleil oblique ; le bruit des voix humaines et des instruments se confond dans l'espace et nous arrive à Té* tat de murmure. C'est bien là l'Inde que nous avions rêvée, et non pas celle que nous avions vue à Calcutta, à Delhi, à Agra, mélange d'islam, de Perse et de Manchester, où les calèches à la Daumont, conduites par des Indiens en bottes à revers, et renfermant des femmes coiflees de la dernière création de M. Félix, coudoient un rajah habillé de vêtements taillés à l'européenne et fumant languissamment une cigarette, qu'il trouve détestable, mais qui lui donne l'air civilisé, et qui, à peine rentré chez lui, proGtera du secret du harem pour dépouiller tous ces oripeaux et jeter au loin ces bottines, dontlesbaguesqu'ilporte aux doigts de pied rendent l'usage intolérable.
On ne saurait croire à quelles aberrations de goût ces malheureux princes indiens peuvent se laisser aller du moment où ils abandonnent les coutumes nationales. J^en ai vu un qui teignait sa barbe en rouge, quand il avait des rubis, et en vert quand sa parure se composait d'éméraudes, et qui paraissait enchanté de cette invention.
A Bénarès, rien de pareil ; on y vient pour faire son
salut, et comme, dans tous les pays, les coutumes nationales se confondent avec les pratiques du culte, et la plupart du temps deviennent pour les ignorants la religion elle-même, l'Indien à Bénarès redevient rindien des siècles passés.
II y a à Bénarès des temples de toutes les sortes, et la métempsycose y trône d^une façon absolue; ce sont non-seulement les vaches sacrées qui se promènent dans les rues et que chacun tient à honneur de nourrir^ mais les éléphants, les singes, les crocodiles ont aussi leurs sanctuaires. Les singes habitent un grand parc aux ombrages profonds, les fruits les plus rares sont en profusion à leur disposition, leur vie semble n*êlre qu'une gambade perpétuelle ; mais, comme Fhomme, le singe aime surtout le fruit défendu; aussi les singes sacrés, dédaignant les oUrandes des fidèles, préfèrent escalader les murs de leur palais et se livrer à la maraude dans les maisons voisines.
On prétend que les insectes eux-mêmes ont des lieux de refuge, et qu'on entretient des chiens destinés à passer quelques heures dans leur société ; mais comme on ne nous a pas fait voir le fait, nous sommes en droit de croire que ce n'est qu'une légende.
Il existe à Bénarès deux rajahs, celui qui gouverne la ville, et dont le palais, élevé sur l'autre rive du Gange, dans la plus belle situation du monde, contient
pêle-mêle les ohjcts d'art du plus grand prix et des bibelots dignes de la foire de Saint-Cloud, et le maharajah d'une autre province, qui passe pourTIudien le plus civilisé et le plus instruit de Tlnde; c'est un des plus grands personnages de l'Empire, et son attachement inaltérable aux Anglais l'a rendu si célèbre qu'on ne l'appelle jamais que le maharajah tout court, sans ajouter le nom de sa principauté. Pendant la dernière rébellion il a rendu d'immenses services, en s'eSbrçant de calmer les esprits, de faire comprendre aux populations encore liésitantes que la lutte était inégale, et que, quels que fussent les succès des insurgés au début, ils finiraient par être écrasés, que c'était fatal, et qu'en les rejoignant, le seul résultat serait do perdre ses biens et probablement la vie.
Nous fîmes une visite à ce personnage, qui parle anglais et nous reçut de la façon la plus aimable; il nous montra tous les présents que lui ont faits les princes d'Angleterre et qu*il garde comme des reliques.
Celte promenade rapide à travers les Indes ne peut s'appeler un voyage; à peine avons-nous pu recueillir quelques impressions. Sans contredit, le pays est admirable et renferme des beautés de premier ordre ; la végétation y est superbe et bien supérieure, à mon avis du moins, à celle de Ceylan et des îles du détroit deMalacca; le cocotier, sans être rare, n*est pas par-
tout comme à Pointe de Galles, et les forêts de manguiers et de tamariniers sont superbes d'aspect; ce sont d'immenses arbres séparés les uns des autres; leurs troncs ne sont pas embarrassés de lianes; Tair circule sous leur ombre ; en un mot, ce sont de magnifiques futaies. La terre n'a pas cette teinte uniformément verte si ennuyeuse, et le ton d'ocre des routes et des terres en jachère vient donner au paysage un ton chaud et fauve qui le rend des plus majestueux. Les huttes qui composent les villages ?ont très-misérables, mais d'une poétique mélancolie dont rien ne peut donner Tidée, vers le soir surtout, lorsque, lassé d'unelongue journée de travail, le coolie allume suivant l'usage de sa secte, le feu qui doit cuire sa maigre pitance. La fumée s'élève droite et blanche; mais l'atmosphère est si épaisse qu'elle a peine à se dissiper, etbientôt elle s'étend en parasol et semble attendre immobile la fin de l'acte religieux auquel elle préside. C'est le signal du repos ; les poules grimpent dans les arbres voisins; les paons s'appellent de leur cri rauque et guttural; le pigeon vert roucoule à sa maîtresse une dernière romance interrompue par le bavardage vulgaire d'une bande de perruches qui vient s'abattre dans un multipliant et prolonge plus qu'on ne le désirerait ce commérage criard. Puis tout s'éteint, la fumée s'envole, et le silence le plus absolu règne dans cette nature ; de temps en temps le cri desbétes féroces vient, comme
le « Garde à vous ! » des sentinelles perdues, rappeler àla réalité; et Tlndien ravive son feu, seule défense qu'il sache opposer à la visite de ces hôtes terribles.
Les fleuves de Tlnde ont également un cachet particulier. Moins puissants que leurs frères de Chine et d'Amérique; ils n'ont cependant rien de commun avec nos ruisseaux européens; ils écoulent leurs eaux traniquilles au milieu de cette admirable nature et semblent se complaire dans la vénération dont ils sont Tobjet. Le paysage indien est grand, calme, imposant; il a une conteur à lui ; ce n'est ni la lumière éclatante de TOrient, ni la verdure criarde de réquateur, ni le ton brumeux de la Chine ; c'est rouge et vert foncé, avec un ciel d'un bleu plombé ; le soleil semble toujours un peu voilé ; il n'en est que plus redoutable.
Quant aux villes, je ne puis admirer celles qui ont été adoptées par les Anglais, ou du moins les quartiers où ils ont établi leurs résidences; c'est peutêtre confortable, mais c'est odieux à l'œil et d'une tristesse mortelle. L'Anglais a, sous certains rapports, les mêmes idées que le Turc. Son homCj son intérieur doit être à l'abri des regards indiscrets du voisin ; il déteste habiter une maison dont il n'est pas l'unique locataire; mais cette solitude ne lui suffît pas encore; il aime un cottage (prononcez aux Indes bungalow) caché au milieu d'un jardin entouré de murailles élevées; il n'est pas jaloux;
cependant sa maison est une sorte de harem dont il défend l'entrée à tout regard indiscret.
Un long séjour aux Indes doit être des plus intéressants ; la vie entière ne suffirait pas à épuiser la matière; car cette immense contrée renferme de tout; c'est une des grandes cuves où fermente Tcsprit humain. La métaphysique a là un de ses plus grands centres ; les systèmes les plus étranges, les plus disparates, y germent pendant des générations, et quand le fruit est mûr, quand la pensée a trouvé sa formule elle est portée aux quatre coins de TAsie parles derviches, ces grands propagateurs qui vont droit devant eux, dirigés par une main inconnue, sans se rendre compte de leur mission, semblables à ces oiseaux qui portent d'une contrée à Tautre des graines d'arbres et de plantes. .
On a immensément écrit sur l'Inde, et pourtant c'est à peine si Ton connaît l'A B C de cette société, probablement la plus anciennement civilisée; mais dans cette chaleur étouffante, le cerveau est tellement surexcité que l'imagination prend le dessus sur la raison, et qu'à peine éclose, une vérité périt sous la légende. Les pierres précieuses, les palais de cristal, les bêtes parlantes, les génies, les peintures lascives forment une sauce si forte qu^elle étouffe le goût de l'aliment principal et le rend méconnaissable au palais le plus exercé*
Prenonspour exemple le bouddhisme. Le créateur
de ccUe théorie religieuse avait pour but unique d'attaquer le brahmanisme et d'essayer sinon de détruire, au moins d'atténuer les souffrances que cette doctrine imposait aux classes inférieures; c'est à cette occasion que le grand mot de charité fui prononcé pour la première fois. Le bouddha prêchait l'amour du prochain, le renoncement aux jouissances d'ici-bas, et promettait une récompense éternelle en échange des mérites acquis par une vie vertueuse. Paria ou brahmine, chatria ou coudra, tous pouvaient faire leur salut; plus de distinction entre les castes, plus d'impureté, mais une union dans la prière et les bonnes œuvres.
A peine née, il fallut une histoire à cette conception philosophique, et tout à coup une nuée de légendes sortit du cerveau de tous les écrivains indiens, si bien que quoiqu'il s'agisse d'un événement relativement moderne, puisqu'il n'est guère antérieur à Périclès, il est à peu près impossible de démêler cet écheveau, et l'on en est réduit à des conjectures plus ou moins plausibles sur le lieu, l'époque et même la personne de ce réformateur, dont l'influence ne saurait être mise en doute. Ce fut une révolution immense, fl suffit pour s'en convaincre de regarder les vestiges de temples, de sanctuaires, de tombeaux, de monastères qui couvrent l'Inde, et de parcourir le catalogue del'innombrable littérature inspirée par cette religion.
Jusqu'à présent, la critique scientifique n*est parvenue à démêler que quelques traits positifs de cette histoire. II pardît admis que le bouddha était un prince vivant cinq cent cinquante ans avant Jésus- Christ, qu'il s'appelait Çakia-mouni, et que son père régnait sur des contrées situées entre THimalaya et le .Gange -, qu'il commença à vivre comme tout le monde, mais qu'une fois illuminé par sa mission divine, il mena la vie de cénobite et d'ascète, et que lorsqu'il mourut, ses théories étaient déjà admises par de nombreux adeptes. D'après ce qui précède, on se fait une idée parfaitement nette de la situation. La population des Indes était divisée en castes; les premières armées du pouvoir civil et du pouvoir religieux en profitaient pour opprimer les autres et leur imposer les charges les plus lourdes, tout en leur refusant la moindre satisfaction; survint un philosophe qui réclama contre cet état de choses, et prit en main la cause des opprimés. Sans doute, il était beau , éloquent , entraînant ; ses adhérents s'accrurent en raison de la sécurité que leur donnait le nombre; ce fut une traînée de poudre. Tous les déshérités, tous les malheureux se raccrochèrent à cette espérance, et la théorie du renoncement absolu aux préoccupations de la vie matérielle, en vue d'acquérir la tranquillité éternelle, devint pour eux une panacée universelle; l'Occident devait avoir un spectacle à peu près analogue au quatrième
siècle de notre ère. Seulement, le bouddhisme, n'ayant aucun frein pour arrêter Timagination, versa dans Tornière des légendes du merveilleux etdeFimpossible, tandis que le christianisme, maintenu dans la sobre parole des Évangiles par Tesprit à la fois pratique et sublime des pères de TÉglise, évita cet écueil et put, une fois Teffervescence des premiers siècles passée, amener TOccident au point de civilisation auquel nous le voyons.
Au premier abord, on est tenté de rire de la futilité des matières soumises aux conciles et de Fardeur avec laquelle on disputait sur des pointes d'aiguille; mais, en y réfléchissant de plus près, on voit combien les saint Thomas, les saint Jérôme, les saint Augustin avaient raison d'être vigilants, et de nouloW^ perjas et nefas, empêcher n'importe quelle nouveauté philosophique de s'introduire dans la théologie; les excès d'ascétisme de la Thébaïde d'une part, et les niaiseries byzantines de l'autre, auraient amené un imbroglio tel que le christianisme n'eût jamais pu continuer sa route; comme le bouddhisme, il eût passé à l'état de légende, et, la première ferveur occasionnée par la nouveauté usée, il serait tombé dans la catégorie des systèmes philosophiques, qu'on trouve ingénieux, mais impraticables.
On a beaucoup cherché dans ces derniers temps à établir que le christianisme s'était inspiré du bouddhisme, et que Jésus-Christ n'avait prêché que les
doctrines qu'il avait apprises aux Indes; car on va jusqu'à dire que sa jeunesse s'était écoulée dans ces contrées. La découverte récente des rapports qui existaient entre la Judée et les Indes par les échelles de la mer Rouge démontre d'une façon positive que les idées indiennes ne pouvaient être, à cette époque, une nouveauté pour Jérusalem, puisque déjà Salomon et ses successeurs avaient un commerce régulier avec l'Inde. Il faut se méfier de ces rapprochements, surtout en Orient ; les ressemblances de son ne sont pas suffisantes pour créer des étymologies solides, et je me rappelle avoir lu une dissertation basée sur ce fait qu'un des dieux indiens s'appelle Jésus, Il suffirait pour jeter bas ce pamphlet de rappeler que Jésus est un mot grec et latin, que le nom hébreu est Issa, et que le sanscrit et l'hébreu sont deux langues d'origine et de famille différentes. L'horreur que les Indiens idolâtres ou musulmans ont du christianisme est une preuve que cette doctrine n'a jamais pu être une conséquence de la philosophie et des croyances indiennes.
Ce dérèglement d'imagination une fois admis, et en tenant compte de ce prisme à travers lequel les Indiens voient toutes les choses, on s'explique facilement la difficulté qu'éprouvent les Anglais, nonseulement à démêler les croyances des populations qu'ils sont appelés à gouverner, mais encore à faire
accepter les idées positives et les règles simples et frjoides qui servent de base aux gouvernements occidentaux.
La hauteur des Anglais, leur répulsion à se mêlera despopulations qu'ils considèrenteomme inférieures, leur exclusivisme, ont pu les rendre des maîtres respectés, maislesontempêchésd'acquérir la popularité. On peut donc considérer les Anglais comme occupant une situation très-forte, mais on aurait tort de croire que les Indiens soient soumis du^fond du cœur à cette domination et n'aient pas Tespérance plus ou moins fondée de reconquérir leur indépendance. Dans Tétat actuel des choses, cet espoir n'est qu'un rêve dangereux; toute tentative de révolte aboutirait inévitablement à un désastre; mais ces débauches sanguinaires sont aussi douloureuses pour l'Angleterre que pour l'Inde. Les massacres de Lulnow ont jeté l'épouvante, et avec juste raison, de l'autre côlé de la Manche. Le gouvernement a donc le devoir d'éviter tout ce qui pourrait donner prétexte à une nouvelle insurrection, et, un grand déploiement de forces étant le système adopté pour arriver à ce but, on doit tout mettre en œuvre pour maintenir ce prestige et convaincre les masses de ridée que toute résistance est vaine, et que, quoi qu'il arrive, l'Angleterre saura faire respecter son autorité et prévaloir sa politique lorsque son intérêt y sera engagé.
On a beaucoup parlé des musulmans indiens, dont le nombre dépasse soixante millions, et Ton a cherebé à démontrer que cette population exerçait sur la politique de FAngleterre, à Constantinople, une influence déterminante. Eh posant la question d*une façon aussi affirmative, on dépasse le but; il est certain qu'on a de grandes obligations aux musulmans/ dont Tattitude est restée correcte pendant la dernière insurrection et dont la fidélité a évité de grands malheurs; mais croire que cette reconnaissance soit assez forte pour engager la Grande- Bretagne dans une aventure européenne, c*est aller trop loin.
Dans toute TAsie, la conversation des hommes d'Etat indigènes roule sans cesse sur la querelle anglo-russe; c'est un sujet inépuisable de conjectures; chacun voudrait profiter de ces dissentiments et en tirer avantage. Il ne s'agit pas de prendre part pour l'une ou l'autre de ces puissances, niais de savoir à quel prix on pourra vendre sa trahison, et surtout embrouiller assez les choses pour forcer ces deux nations qu'on craint et qu'on hait autant l'une que l'autre, à entreprendre une lutte qui , par sa, durée, les affaiblisse également. Une de ces fables comme les aiment les Orientaux rend assez bien compte de la situation : a Quand on s'approche d'un puits dans le désert, disent les derviches, on entend toujours uu grand; bruit c'est un Anglais et un
Russe qui y sont descendus pour s'en disputer, la conquête, tandis que le véritable propriétaire essaye dehors de les lapider tous les doux.»
Même vue en courant comme nous Tavons fait, riode offre un spectacle des plus intéressants etdes plus variés. Il y en a pour tous les goûts : ceux qui aiment la belle nature trouvent là des paysages admirables, des montagnes comme on n*en voit nulle part, une flore inépuisable et une faune inconnue; les savants tirent des Indes des matériaux si nombreux que leur vie ne suffirait pas à les cataloguer, et qu*ils doivent cantonner leurs recherches dans un toat petit cercle, s'ils veulent avoir le temps d'arriver à une conclusion ; les philosophes et les hommes politiques ont là également un vaste champ livré à leur investigation. Quant au simple touriste, il s'amusera de ce spectacle bizarre et de cette vie mi-partie anglaise, mi-partie orientale; il trouvera de superbes chasses et tous les sports qui lui sont chers, depuis le classique m^t«^/ jusqu'à la chasse au tigre à dos d'éléphant.
Partout aux Indes l'étranger, s'il a de bonnes lettres d'introduction, sera reçu à merveille; on se fera un véritable plaisir de lui montrer ce qu'il y a à voir, on profitera de son passage pour donner des dîners, des bals, et, àmoins de cas exceptionnels, onlesortira de ces abominables hôtels, qui ne sont d'ailleurs si mauvais que parce que les voyageurs comme il
faut y sont rares. Je crois pourtant qu*un séjour prolongé serait un peu fastidieux, à moins de se lancer dans Tétude d'une des branches de la science indienne; tout le monde est occupé; il faut donc Têlre soi-même, sous peine d'ennui; c'est ce qui nous arriva à Calcutta, où des raisons de santé nous forcèrent à prolonger notre séjour; les journées inoccupées étaient longues, et ce fut avec plaisir que nous vîmes le moment de rembarquement s'approcher. Nous emportions les meilleurs souvenirs de l'hospitalité reçue; mais, pour de simples voyageurs, nous étions saturés de l'Inde.