CHAPITRE II
Le bateau qui nous emporte à Rangoon appartient à la compagnie British India, Tune des plus riches, mais aussi Tune des plus mauvaises; il est impossible de rencontrer des bâtiments marchant moins vite et où Ton soit si mal nourri; c-*est à croire que c*est une gageare. Heureusement la traversée n'était pas très-longue, et, la saison étant très-favorable, nous arrivons à Rangoon sans encombre.
On ne peut pas dire que Rangoon soit une ville, tant les habitations sont disséminées; une ou deux petites rues près de la rivière sont occupées par les comptoirs des négociants, mais pas un ne réside dans ces maisons , et je ne crois pas qu'il y en ait deux d'enlre eux qui demeurent à côté. La forétqui vient jasqu'à la rivière ressemble à un parc percé d'allées tournantes, parfaitement entretenues, etc'est dans ce bois que chacun a construit sa demeure ; il en résulte la nécessité absolue d'avoir des chevaux et des voitures, sans quoi l'on perdrait tout son temps
en promenades fort incommodes par cette chaleur tropicale.
Le gouverneur nous offre T hospitalité dans une merveilleuse villa qui lui sert de résidence; c'est un chalet, ou plutôt une réunion de chalets bâtis en planches et situés de telle façon qu'on puisse conserver portes et fenêtres ouvertes sans gêner les voisins.
Au demeurant, dans ces pays extra-chauds, Tinstallation est des plus sommaires : un lit entouré d'un moustiquaire et placé au milieu de la chambre, de façon à profiter du moindre courant d*air; à côté une salle de bain, quelques chaises c:i bambou, une table pour écrire, un canapé pour s'étendre, par terre une natte-, et l'on n'a besoin de rien autre. Les domestiques indigènes sont les seuls utiles dans ces pays, car ils couchent n'importe où, trouvent dans les bazars pour quelques centimes la nourriture à laquelle ils sont accoutumés; ils ne coûtent presque rien, mais il faut en avoir beaucoup pour obtenir une apparence de service. Le chef des domestiques, bottier en anglais, nazer en hindostani, a la haute main ; non-seulement il commande tous les autres, mais il est responsable de tout ce qui se trouve dans la maison, dont il tient en outre tous les comptes.
Les mœurs des Anglais sont à peu près les mêmes aux Indes et en Birmanie, et, sauf peut-être les langues locales qu'il faut apprendre, on peut indis-
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(inctement passer d'un pays à Tautrc. Les Birmans sont de détestables domestiques ; aussi les Européens se servent-ils de màdrassi qui forment une colonie assez importante.
La chambre où Ton m'installe me semble un palais, après Thorrible cabine du bateau à vapeur, et trois repas plantureux, comme ceux que Ton fait à une bonne table anglaise, suffisent à peine à calmer la faim de mes compagnons, qui, plus jeunes que moi, avaient réellement souffert de Thorrible nourriture du bord; il y avait surtout un plat qui revenait chaque jour et auquel on ne peut penser sans frémir, a trotteras à la sauce blanche », disait le menu; Iraduisez : pieds de mouton à la colle, et n'en mangez jamais.
La chambre que j'occupais était au premier; une large véranda du côté du midi la protégeait contre la réverbération du. soleil ; de beaux arbres tout couverts de fleurs rouges ou blanclies encadraient les fenêtres, et une énorme glycine, dont les grappes bleues pendaient partout , grimpait le long des murs; des oiseaux aux couleurs brillantes voltigeaient dans les branches; d'énormes singes, blonds comme des Saxons, et ayant même, pour compléter la ressemblance, de gros favoris roux, entraient en gambadant et s'emparaient de tout ce qui leur convenait; il fallait surtout se méfier de laisser à leur portée quelque chose de brillant comme des ciseaux:
on élait sûr de ne pas les retrouver. Ces singes n*étaient qu'à demi apprivoisés; ils venaient de la forêt, et peu à peu s'accoutumaient à la présence de rhomme, mais restaient toujours fort indépendants, ne venant que quand cela leur convenait, et retournant parfois des semaines entières à la vie sauvage. Un aulre animal merveilleux, c'est le caméléon; on peut passer des journées entières à examiner ses changements de couleur; vous le laissez d'un beau bleu turquoise, et un instant après vous le retrouvez rouge ou orange; c'est à croire que ce n'est psts le même lézard.
La ville de Rangoon est une sorte de lour de Babel; outre les Anglais et les Indiens qui y sont fort nombreux, on y rencontre une importante colonie chinoise; les fils' du Céleste Empire se sont emparés de tous les métiers, tailleurs, cordonniers, menuisiers, brocanteurs; ils exploitent tous les autres habitants de la colonie. On trouve également à Rangoon des Persans en assez grand nombre ; le commerce des étoffes et celui des pierres précieuses est presque entièrement entre leurs mains. Quant aux Birmans proprement dits, ils proviennent d'une émigration mongole; c'est une race douce et facile à gouverner; les hommes sont forts et bien constitués, mais très-paresseux, et je serais assez (enté de croire que leur intelligence est très-bornée. Ils sont peu industrieux ; leurs besoins ne sont pas grands
et avec la fertilité de leur sol faciles à satisfaire ; ils aiment les couleurs voyantes, et, quoique leur costume soit des plus sommaires, ils adorent la parure. Ils s*entourent les jambes dans une grande pièce d'étoffe qui forme jupon; les gens du peuple la portent en cotonnade à carreaux, les gens riches en soie ; une camisole en mousseline complète leur costume. Quant à la coiffure, elle se compose d'un bandeau en mousseline blancbe attaché par derrière ; quand la température le permet, ils enroulent leurs cheveux dans un mouchoir et s'enveloppent d'une grande couverture de drap de couleur éclatante, qu'ils drapent d'une manière assez artistique. Les femmes portent le même costume, seulement leur jupe est un peu plus longue et plus serrée; tous portent de grosses boucles d'oreilles, des bagues et des bracelets, et marchent pieds nus ou chaussés de sandales ; tous également ont le corps tatoué en bleu.
De tous les pays tropicaux la Birmanie est sans contredit le lieu où la nature est la plus belle et où l'on trouve les forêts les plus admirables; aussi l'exportation du bois est-elle l'un des commerces les plus considérables avec celui du i-iz. Ce qui nuit beaucoup à ce dernier commerce, c'est le préjugé indien. Les habitants du Bengale, même réduits à la famine, se refusent à manger le riz qui n'est pas poussé aux Indes, et les autorités anglaises ont toutes les peines
du monde à tromper leur vigilance et à faire passer le riz de provenance birmane ou cochinchinoise pour du riz du Bengale. Sans cette supercherie, le brahmine préférerait mourir de faim que de manger du riz qu'il regarde comme impur, et, chose étonnante, le Birman est bouddhiste fervent et croit absolument les mêmes choses que l'Indien, sauf sous ce rapport, car il mange et il boit quoi que ce soit, et touche sans répugnance tous les animaux.
Grâce à la garnison, à l'administration et aux négociants, la colonie anglaise est assez nombreuse à Rangoon et très-disposée à s'amuser; aussi notre passage fut-il le signal de fêtes sans nombre. Tout cela était bien un peu guindé et un peu froid , mais enfin chacun s'amuse à sa manière, et nos hôtes paraissaient charmés de ces^divertissements. Quant à nous, ce qui nous plaisait le plus, c'étaient de longues promenades à cheval dans ces merveilleuses forêts qu'on ne se lasse pas d'admirer; nulle part au monde on ne voit d'aussi beaux arbres et en aussi grand nombre ; l'efiet de ces futaies couvertes de fleurs comme les arbustes d'un parc est vraiment saisissant.
Les monuments de Rangoon ne manquent pas d'intérêt; c'est une architecture toute spéciale, trèscurieuse à voir, mais qui finit par devenir monotone tant elle se répète. La Birmanie est l'un des centres les plus actifs du bouddhisme; là, Bouddha s'ap-
pelle Godama, et les croyances birmanes se rapprochent de celles de File de Ceylan. Pour me servir d'une expression technique, la Birmanie appartient au rit an grand véhicule. Les bonzes, que Ton appelle Ponguis dans le pays, sont très-nombreux, et le matin il y en a plusieurs à la porte de chaque maison , tendant la coupe en noix de coco qui leur sert à récolter les aumônes dont ils se nourrissent ; ils ont la tête rasce et sont enveloppés dans une draperie jaune ou amarante.
La grande pagode de Rangoon, dont le toit doré représente une somme énorme, est un lieu de pèlerinage très-célèbre dans toute la Birmanie; on y vient des provinces les plus éloignées. Ce monument domine toute la ville, et pour y arriver il faut monter un escalier assez escarpé; les fidèles le montent à genoux, se prosternant à chaque marche ; arrivé en haut, le pèlerin récite quelques prières, offre un sacrifice d'encens, de fruits, de riz, reçoit quelque témoignage de son pèlerinage et s'en va au son des cloches; c'est à peu de choses près les même cérémonies qu'en Chine et en Mongolie.
Malgré leur croyance à la métempsycose, les Birmans n'adorent pas les animaux, sauf certains éléphants; mais ils n'en tuent aucun; leur nourriture est donc absolument végétale ; mais comme le péché consiste à tuer et non à manger la chair des animaux, ils ne font aucune difficulté à manger de la viande
quand ils ne sont pas les auteurs du meurtre, sauf celle de bœuf qui leur est particulièrement défendue €t pour laquelle ils ont la même répugnance que les musulmans pour le porc.
Le but de notre voyage était Mandalay^ capitale de la Birmanie indépendante et résidence du roi ; pour arriver jusque-là, nous devions remonter rirraoueddi sur un bâtiment que le Roi avait envoyé à Rangoon pour chercher notre mission; mais la moindre négociation avec un souverain asiatique entraîne toujours des longueurs incalculables, et il fallut perdre bien des jours avant que tout fût prêt, et que les personnages envoyés à notre rencontre et chargés de nous accompagner fussent arrivés.
Ces délais, au demeurant, ne furent pas absolument sans profit, car ils nous permirent d'examiner un peu mieux le pays que nous ne Toussions fait si nous Tavions simplement traversé. La Birmanie anglaise se compose des trois provinces d'Akyab, de Moulmeïn et de Rangoon, c'est-à-dire de tout le territoire ayant accès sur le golfe de Bengale; de sorte que le roi des Birmans, confiné dans la haute Birmanie, et n'ayant aucun débouché sur la mer ni vers la Chine, dont il est séparé par des montagnes presque impraticables, est pris dans une souricière et, quoique indépendant de nom, forcé de sub r toutçs lés volontés et tous les caprices des autorités britanniques. Les Anglais sont des maîtres sérieux ; ils
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n'ont pas la main légère, et lorsqu*ils'croient leur intérêt engagé, ils n'hésitent devant n'importe quelle mesure. L'histoire est remplie de traits qui ne font honneur ni à la générosité, ni même à la parfaite bonne foi des chefs de cette nation. Ces faits n'ont pas été de nature à augmenter les sympathies des étrangers, et ont provoqué des haines qui ont résiste au temps, et dont rien ne peut effacer les traces. Nulle part ces haines ne sont plus vivaces qu'aux Indes et en Birmanie. L'histoire de la conquête du Bengale renferme des détails qui font que les noms de Warren, Husting et de lord Clive sont synonymes de mensonge. La conquête de la Birmanie n'est pas non plus indemne de ce genre de politique, et l'exécution des engagements pris par les négociateurs anglais non-seulement n*a pas eu lieu, mais en quelque sorte on s'est complu à retourner le poignard dans la plaie, et à rendre cette conduite encore plus odieuse par le soin qu'on a pris d'insister sur les détails les plus vexatoires. Il faut dire comme excuse que les princes asiatiques sont plus frappés par ces coups d'épingle que par toute autre chose, et que la meilleure manière de leur démontrer leur impuissance, c'est de les frapper dans leur amour-propre et dans leur dignité. Tant qu'un de ces potentats ne risque que la vie de ses soldats et l'argent de ses sujets, il est toujours enclin à la révolte; la peur d'un châtiment personnel, tel que la perte de sa
liberté ou Taveu public de son impuissance, agit plus sérieusement sur son esprit, et il hésitera à se jeter dans une aventure, alors qu'il est sûr que sa défaite et sa trahison seront suivies de choses trèsdésagréables pour lui.
La Birmanie anglaise fait partie de Tempire de rinde et est soumise à la juridiction du vice-roi ; cependant elle ne jouit ni des mêmes lois, ni des mêmes libertés que les Indes proprement dites, elle est encore en quelque sorte en état de siège, et le gouverneur, qui porte le titre modeste de commissaire, a cependant des pouvoirs plus étendus que les gouverneurs du Bengale, de Madras et de Bombay; c'est un dictateur qui centralise à Rangoon toutes les affaires d'Akyab et de Moulmein, et qui réunit en sa personne les pouvoirs administratifs, militaires, législatifs et financiers. Depuis quelques années cependant on a remis les pouvoirs judiciaires à un chief justice, qui rend la justice au nom de la Reine, avec la restriction toutefois des lois de Tamirauté dont l'application, si utile à la marine marchande, n'est pas obligatoire dans les ports de Birmanie, dont la police reste au bon plaisir de l'administration.
Les rapports entre la Birmanie anglaise et la haute Birmanie sont constants; le Roi n'est au fond lui-même qu'un négociant, exploitant ses États, comme une ferme dont on cherche à accroître le
revenu ; il est en correspondance avec toutes les maisons de commerce de Rangoon qui ne sont pas sans importance, et le chiffre de treize millions de livres sterling (325 millions de francs) a une certaine éloquence. Un des articles les plus importants de ce commerce, c'est l'importation du sel au Yunan ; les Chinois, dans leurs traités avec les nations étrangères, se sont réservé le monopole de cette denrée, mais ils ne sont pas assez puissants dans cette province éloignée pour maintenir d'une façon eflFeclive cette prohibition.
L'exportation birmane se compose presque exclusivement de riz et de bois de construction. La première de ces denrées fournit le chiffre énorme de sept cent vingt mille tonnes. Quant au bois de teck, tout le monde connaît ses propriétés qui le rendent d'un usage presque indispensable dans les constructions navales. Les principauxtarticles d'importation sont les étoffes de coton, de soie et de laine, les métaux travaillés et le poisson salé.
Mais ce pays a besoin de bras; la population indigène est insuffisante et paresseuse, et la plus grande partie du sol reste en friche faute d'agriculteurs. Nous avons été visiter une grande colonie aux environs de Rangoon qui a été concédée à Tune des maisons de commerce. Ce sont d'immenses plaines formées de terrains d'alluvion où jamais la charrue n*a passé et qui, cultivées, donneraient un immense
revenu ; ce sont des Indiens qui ont commencé ce défrichement; mais ils sont peu nombreux, et le capital qu*exige Tachât des animaux de travail est si énorme que la Compagnie est obligée d'aller trèsdoucement.
C'est dans cette excursion que nous avons fait les plus belles chasses auxquelles j*aie jamais assisté. Ces plaines sont couvertes d'herbes élevées, entremêlées d'arbustes qui servent de retraite à des troupeaux de cerfs. On place les tireurs dans des clairières, et des Birmans debout sur des buffles battent Tintérieur; de cette hauteur, ils dominent le jungle, et par leurs cris et leurs gestes attirent Tattention des chasseurs; parfois de grands fauves, on entend par cette expression les bêtes féroces, viennent dans ces parages chercher leur nourriture, de sorte qu'on est exposé à voir paraître un tigre, là oii Ton n'attendait qu'une innocente biche. L'homme placé derrière vous, averti par les cris des rabatteurs, vous passe rapidement une carabine, et il ne^ faut pas manquer le tigre, car lui ne vous manquerait pas. Dans une seule matinée nous avons tué à quatre fusils dix-sept cerfs et n'avons fait aucune rencontre fâcheuse; mais la chaleur était terrible, et nos compagnons MM. d'Imécourt et de Moustier, malgré leurs vingt ans, étaient, ayant fait la chasse à pied, littéralement rendus de fatigue.
La nuit, il est impossible de circuler dans ces
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plaines à cause des serpents; enfin, comme si ce n'était assez des tigres et des cobras pour rendre ce pays dangereux, on est encore obligé de compter avec les moustiques et avec les scorpions. 'C*cst égal, comme sport, c'est le plus amusant que Ton puisse imaginer, et si Toccasion se présente d'en essayer, il ne faut pas la négliger.