‹ Excursions autour du monde:Chapitre 5 sur 9 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Ainsi qu'il' est dit plus haut, le roi de Birmanie avait fait affréter un des steamers de la Compagnie de rirraoueddy pour nous transporter à Mandalay. Outre le personnel de notre mission, Mgr Bourdon, évêque de Mandalay, et deux officiers birmans, se trouvaient à bord ; Tun d'eux, Sayathoo, était dernièrement à Paris comme secrétaire de l'ambassade birmane; mais comme il ne savait ni Tanglais ni le français, les impressions qu'il avait rapportées de Paris étaient des plus étranges; il baragouinait cependant quelques mots d'anglais et saisissait quelque chose de notre conversation. Ayant entendu prononcer ceux de Paris et d'Opéra, il s'écria un jour : «Paris, oui. Opéra très-joli, l'Alboni énormous». Comme cette réflexion intempestive nous avait mis en gaieté, il crut nous avoir fait grand plaisir; aussi, chaque fois que nous le voyions, ne manquait-il jamais de répéter : a L'Alboni énormous. »

Pendant la première partie de notre voyage, nous

trayersàmcs le territoire anglais. Comme tous les grands fleuves asiatiques, Tlrraoueddy forme à son embouchure un immense estuaire et se divise en une quantité infinie de bras, et il faut remonter Tun d^eux pendant une soixantaine de milles avant d'arriver dans le vrai ,fleuve. Celui dans lequel nous sommes s'appelle China-baghir. 11 est étroit, mais très profond et littéralement couvert par la forêt. On navigue comme sur un cours d'eau de parc sous une voûte de verdure. Comme nous ne stoppons que fort tard, c'est un spectacle charmant de filer entre ces arbres éclairés d'un façon magique par le clair de lune; à certains moments on aurait cru que le bateau était éclairé par un jet de lumière électrique, tant la lumière de la lune était claire, blanche et chargée de reflets métalliques.

La dernière station anglaise s'appelle Tayetmyo; c'est un grand village qui doit toute son importance à la présence du régiment anglais, qui y tient garnison, et aux fonctionnaires civils plus nombreux là qu'ailleurs à cause de la frontière ; mais tous ils sont misérablement installés et semblent aspirer au moment de quitter ce séjour odieux. A Tallée et au retour, nous y passâmes cependant quelques moments agréables; nous étions un événement dans cette vie tran juille; aussi chacun se mettait^il en quatre pour nous être agréable et nous faire passer la journée le plus gaieaient possible. En remontant.

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notre pitié était grande, et nous nous demandions comment on pouvait habiter de pareils trous et manger d'aussi mauvais aliments; mais en redescendant, notre opinion avait changé du tout au tout; nous étions émerveillés de ce luxe. Quoi! deux plats de bœuf à un seul repas! c'était du gaspillage. Mais n'anticipons pas sur ie récit de nos malheurs.

Après avoir traversé la bande de territoire neutre qui sépare les deux pays, nous arrivons à Ulenthla, ville birmane et qui devait étrcnotre première étape dans ce pays. Nous sommes reçus par les autorités locales assistées d'un des secrétaires du roi appelé Kyodon, qui parle réellement très> bien le français et a toutes les façons d'un homme du meilleur monde. Il portait le costume birman avec une grâce charmante.

Comme toujours dans ces circonstances, l'échange de visites officielles occupa la première partie de la journée; puis nous fîmes une petite promenade à pied dans la campagne environnante; le soir nous étions invités à une représentation théâtrale avec intermède de souper; c'était la pièce de résistance du programme.

Le théâtre birman, que l'on appelle dans la langue du ^ayspoë, n'est au fond qu'une légende dialoguée, sans décors, sans mise en scène ; cependant, de temps à autre, un intermède de danse ou de plaisanteries débitées par des bouflbns interrompt la monotonie de ces chants. Comme chez tous les Orientaux, la danse

birmane n'est jamais vive ni sautillante; c*est une série de poses plastiques et sensuelles dans lesquelles le réalisme arrive parfois à la dernière limite de Tobscène; il est réellement impossible de raconter ces scènes qui feraient rougir même le Karageus de Constanlinople. Généralement en Orient les femmes dansent seules; en Birmanie les hommes et les femmes dansent ensemble par couple.

Les costumes portés au théâtre diffèrent de ceux de la rue; la pièce principale est bien toujours le langouti, mais il est recouvert d'une armure étincelante, et le bandeau qui sert de coiffure surmonté d'une sorte de casque de forme grotesque. Les femmes sont couvertes de bijoux, )a plupart vrais, m'assure-t-on.

Le gouverneur de Menthla avait bien fait les choses; outre la troupe ordinaire du poë, il avait également préparé un théâtre de marionnettes» dont les Jiirmans sont très-friands. Ces marionnettes, bien plus grandes que nos polichinelles, sont faites dans une perfection rare, et au lieu d'y en avoir une ou deux en scène à la fois, il y en a souvent trente et quarante manœuvrées par autant d'homme^ ; c'est une des jolies choses que l'on puisse voir et qui fait grand honneur à la dextérité de main des artistes qui manœuvrent ces pnpazzi.

Pour un étranger, c'est un spectacle plus intéressant que le poë, en ce sens que ces marionnettes,

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n^ayant aucune prétention littéraire et n'étant retenues par aucune tradition ^ se bornent à retracer les scènes de la rue et font entrer dans le cadre extrêmement large de leur vaudeville tous les à-propos qui leur passent par la tête.

Enfin la fête se termina par une danse générale des villageois qui exécutèrent quelques pas nationaux très-originaux. Toute la population du village avait été attirée par cette fête, et l'auditoire n'était pas la partie la moins intéressante. La première impression sur les Birmans est plutôt favorable; c'est un peuple qui parait bien doué; les hommes sont forts et respirent un air de santé ; ils semblent doux, polis, ont la figure ouverte, et le pays ne doit pas être aussi pauvre qu'on nous l'avait dit à Rangoon, car nous n'avons rencontré de mendiants dans aucun village; les vêtements du peuple sont propres et même assez élégants, la plupart ayant un langouti d'étoffe de soie.

Après avoir bu de la limonade et du lait de coco, avoir mangé quelques pâtisseries, fumé des cigares très-forts et des cigarettes longues de vingt-cinq centimètres enroulées dans une feuille d'aréquier, et refusé de mâcher du bétel, nous nous séparâmes de nos hôtes et retournâmes à bord, laissant la fête continuer; le lendemain, au moment du départ, elle durait encore, et j'ai ouï dire que quelquefois ce genre de poë durait trois et quatre jours.

Notreseconde étape surleterritoirebirman eut lieu dans un village célèbre par ses nombreuses mines de pétrole. Ici la nature change absolument d'aspect : plus de végétation, des terres brûlées et stériles, des arbres rabougris et misérables, des cactus et des aloës, partout des cailloux. Un des ministres du roi de Birmanie réside dans ce village presque constamment, car de ces mines sort le revenu le plus important de rÉtat, quoique Texplôitation en soit des plus primitives. On nous mena près des puits distants de quelques milles de la rivière, je n'ai jamais vu de nature plus désolée que celle que nous traversions pour arriver à ces mines; des arbres qui ailleurs forment des futaies impénétrables et dontTombre couvre des mètres carrés de terrain, n'arrivent pas à plus de trois ou quatre pieds d'élévation et ne dépassent jamais les dimensions d'un arbuste, noués, tordus, et seniblant toujours être près de mourir. Les cactus et les aloès couvrent presque tout le terrain et courent le long des roches noires et spongieuses qui font le fond de ce paysage maudit ; mais au lieu de ces cactus merveilleux avec leurs fleurs rouges ou jaunes, de ces aloès dont la tige s'élève quelquefois à quatre ou cinq mètres, nous retrouvons ces plantes telles qu'elles sont chez nous, étiolées, pâles, maladives.

L'exploitation de ces mines est tout ce qu'il y a de plus primitif : un puits et une charpente pour faire manœuvrer la poulie. Quelques-uns sont fort pro-

fonds. Le mineur tenant un seau à la main est descendu à Taide d^une corde; son seau rempli, une autre corde manœuvrée par la même poulie le remplace; mais Todeur au fond de ces puits est tellement suflbcante que le malheureux ne peut pas la supporter plus de quelques minutes; quand on le remonte, il est tout à fait pâmé, et il lui faut plusieurs heures pour reprendre ses forces ; on le place sur une sorte de lit de camp où il reprend la respiration. Je n'ai rien vu de plus hideux que ce spectacle; tout son corps est vert comme celui des asphyxiés, et ce lit de camp ressemble absolument à celui de la Morgue.

Il serait bien simple de tirer un immense revenu de ces mines qui sont classées parmi les plus riches du monde; un système de pompe à vapeur sauverait la vie à une infinité de malheureux ; mais, d'une part, le roi n'a pas confiance dans les moyens européens : il a été si souvent volé ! et, d'autre part, le gouvernement anglais ne semble pas disposé à faciliter cette transformation; il regarde la Birmanie indépendante comme une proie qui doit tomber un jour ou l'autre dans ses mains, et il préfère trouver les ressources du pays intactes et surtout ne pas avoir affaire à une compagnie qui ne serait pas anglaise; car, si le roi se décidait jamais à faire semblable concession, ce serait aux Italiens, qui pour le moment ont toute l'influence à Mandalay.

Le Français est un bien singulier peuple ! il aime les opinions toutes faites, les formules dosées à sa mémoire, jamais il ne cherche à s'instruire par Tétude de ce qui se passe chez ses voisins, et pourvu qu'on lui accorde qu'il est le peuple le plus spirituel, il est ravi ; son infatuation est telle qu'il se croit aimable et adoré, alors qu'il est insoutenable et détesté partout. On lui a dit une fois qu'il avait toutes les qualités possibles, sauf celle de colonisateur; il s'est bien gardé d'examiner si ce jugement était fondé, et s'il était sans appel. Il Ta admis, et tout le monde en France de répéter : Nous ne sommes pas colonisateurs ; notre pays est si riche, notre climat si admirable que nous ne pouvons consentir à nous expatrier. Au lieu d'accepter cette condamnation et de nous en faire presque gloire, si nous avions pris la peine de sortir un peu de chez nous, et d'étudier dans leurs colonies les peuples qui y réussissent, nous aurions vu qu'avec de la raison et de la patience nous pourrions arriver comme eux à des résultats satisfaisants, et nous aurions évité les écueils qui nous ont fait sombrer. Les Anglo-Saxons et les Hollandais, qui sont les maîtres dans cette matière, nous auraient appris que, pour rendre une colonie prospère, il faut avant tout la faire administrer par des gens spéciaux, soumettre l'élément militaire à l'élément civil, écarter définitivement et irrévocablement tous les sangs-mélés des affaires, et

les maintenir toujours dans des conditions inférienres, d'où il soit impossible pour eux ou à peu près de sortir. En outre, la colonie appartient à ceux qui l'exploitent; les grands négociants, les compagnies de navigation, les institutions de crédit sont les conseillers des autorités, et il est bon d'observer que l'Angleterre, la Hollande, les Elats-Unis, qui sont les gouvernements les plus libéraux du monde chez eux, sont tout ce qu'il y a de plus conservateur et autoritaire dans leurs colonies. Aussi suffitîly pour juger les résultats, devoir nos colonies des Antilles livrées aux nègres et aux mulâtres et celles de nos voisins à la Jamaïque et à Saint-Thomas. Une colonie, c'est un territoire et une population que l'on exploite au bénéfice de la métropole. Les Anglais retirent de l'Inde un commerce immense et, ce qui n'est nullement à dédaigner, un débouché pour toute la jeunesse sans fortune du pays. On cherche la prospérité de l'Angleterre dans la perfection de son mode de gouvernement, tandis qu'on devrait l'attribuersurtout à l'absence de déclassés. Le service des Indes absorbe un nombre considérable de jeunes gens et leur fournit une carrière à la fois honorable et lucrative. Habitués dès l'enfance à l'idée qu'ils iront aux Indes, les jeunes Anglais, lorsque l'âge est venu de réaliser ce projet, n'éprouvent aucun regret de quitter leur pays; ils savent qu'ils trouveront là-bas des amis, qu'ils n'abandonneront

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aucune de leurs habitudes, et qu'ils jouiront d'une ais&nce quêteurs familles seraient incapables de leur procurer.

Une fois arrivés aux Indes, ils sont absorbés par les devoirs de leur charge et n'ont ni le temps ni le besoin de se garnir le cerveau de théories sociales plus ou moins praticables; chacun songe à ses affaires. Point de cafés, d'orateurs d'estaminet, de déclassés; pourquoi chercher l'aventure, lorsque la réalité se montre favorable? Point de bohèmes attendant une révolution pour se créer une position; avec le travail, l'aisance assurée et la richesse probable ; sans travail, la misère accompagnée du mépris général : tel est le spectacle qu'offrent les colonies de nos voisins. Mais aussi comme chacun est dévoué à l'œuvre générale! comme tous les yeux sont ouverts sur l'accroissement de la colonie I Pas de philanlhropiCy de théorie sociale, aucun désir d'égalité, et surtout une barrière infranchissable entre les colons et la population. Une chose est-elle dé* montrée utile aux intérêts anglais, la presse locale la discute, en se plaçant au point de vue exclusivemont anglais, et si la réalisation du projet exige quelque coup de force ou d'arbitraire, le gouvernement, avant d'agir, se fait forcer la main par l'opinion publique aBn d'avoir en quelque sorte autant de complices qu'il y a d'habitants.

Ces réflexions nous vinrent à l'esprit en visitant

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ces mines. Nul doute qu'il n'y ait là une immense fortune à faire; l'Anglais la guette, et attend le moment propice; il est patient, mais il ne permet à personne d'approcher. Craignant qu'un jour le roi de Birmanie ne se laissât aller à tenter la fortune et à abandonner à une compagnie européenne, qu'il serait impossible de déposséder plus tard, la concession de ces mines, le gouverneur de la Birmanie anglaise a simplement interdit l'entrée de toute machine dans la Birmanie indépendante, et comme il est maître de l'embouchure du fleuve, c'est fini, rien ne peut plus passer, et les mines restent inexploitées, jusqu'au moment où un événement politique quelconque permettra une rectification de frontières. La rectification de frontières, tel est le mode d'accroissement employé en Asie depuis vingt ans par les Russes et les Anglais; et aussitôt qu'un territoire est à la convenance de ces puissances, on voit les populations s'agiter, et une sorte de mouvement insurrectionnel se dessiner, a Vous ne pouvez rétablir la tranquillité chez vous, écrit-on au prince indigène; cet état de choses est dangereux pour nous et exige de notre part une intervention armée pour rétablir l'ordre. » Et le tour est joué.

Notre troisième station fut Pagan , ancienne capitale de toute la Birmanie à l'époque où le pays était florissant et l'empire solide. Il ne reste au-

jourd'hui que des ruines, très-curieuses, paraît-il ,. au point de vue archéologique et dont la descriptioiï a fait Tobjet d'un livre célèbre écrit par le colonel Yule; on ne peut se faire une idée du nombre de pagodes dont les vestiges subsistent encore; je ne crois pas qu'il y ait jamais eu nulle part une ville aussi religieuse; parmi ces pagodes, les unes sont de simples oratoires, tandis que d'autres sont de véritables monuments. L'art birman est tout à fait différent de celui de l'Inde ou de la Chine, mais il se répète toujours et est d'une monotonie vraiment insupportable; aussi, après une promenade succincte au milieu de ces ruines , nous n'avions qu'une idée, celle de la quitter et de regagner des lieux habités.

Enfin notre quatrième et dernière étape nous amena à Sagaïn, petite vjlle située en face d'Awaetd^Amarapoura, anciennes capitales de la Birmanie et touchant presque à Mandalay ; de ces deux cités dont la géographie a conservé les noms et qu'on voit encore marquées sur la plupart des cartes il ne reste rien, pas même des ruines. Dans ce pays toutes les constructions sont en bois; une fois abandonnées, elles sont vite pourries, et la végétation recouvre les vestiges en quelques mois.

C'est à Sagaïn qu'eut lieu notre réception officielle; le roi avait envoyé ses ministres nous souhaiter la bienvenue, et ils étaient escortés par toute

la flotte des bateaux à rames. Ces barques, construites uniquement en vue de la représentation, sont des plus pittoresques ; non-seulement la quille, mais même les rames sont dorées, ce qui produit au soleil un élincellement vraiment merveilleux; des flammes, des banderoles, des draperies aux couleurs voyantes achèvent Fornementation de ces barques montées chacune par une cinquantaine de rameurs, qui manient avec une grande dextérité des pagaïes à Faide desquelles ils obtiennent une vitesse étonnante. Des régates furent données en notre honneur; c'était charmant : Teau jaillissait sous TefTort des rames ; les matelots s'excitaient mutuellement par des cris cadencés, de façon à ce que toutes les pagaies tombassent ensemble et qu'aucun effort ne fut perdu.

Parmi ces barques, il y en a deux plus grandes et plus ornées que les autres; au milieu s'élève un dôme doré; on les appelle le Roi et la Reine, et elles sont l'objet sinon d'un culte positif, tout au moins de respects tout particuliers ; on les regarde comme une représentation du souverain, et on leur rend les honneurs, comme si elles contenaient des personnages augustes.

On nous servit un grand diner birman, c'est-à-dire composé de riz et de curry de différentes espèces, et la fête se termina par une grande représentation théâtrale donnée par la troupe du palais.

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Le lendemain de bonne heure nous jetions Tancre devant Mandalay; des éléphants nous attendaient : Tun deux, tout caparaçonné d'or et de velours, et monté par un officier de la cour revêtu d'un costume étrange, mélange de velours cramoisi, de broderies d'or et de carton peint, était spécialement destiné à porter nos lettres de créance. On nous fit revêtir nos uniformes, et la procession se mit en marche à travers une haie de soldats et précédée du régiment des éléphants du roi. Rien ne peut donner Tidéede la boufibnnerie de cette marche triomphale, et jamais aucune féerie ne nous a montré quelque chose d'aussi cocasse; pas un de ces soldats n'avait un fusil en ordre ; la batterie manquait aux uns, la baïonnette aux autres ; de plus, ces gens nu-jambes, les cuisses recouvertes d'un jupon de toile, portant sur le dos un sac et un fourniment européen dépareillé, et coiOes d'une sorte de champignon en cuir bouilli, donnaient une faible idée de la force militaire du pays. Chacun de nous portait en croupe un individu armé d'un immense parasol rouge, destiné à nous garantir du soleil ; mais il s'endormait à chaque instant, et le parasol s'abaissait, renversant notre coiffure; il fallait tout arrêter, descendre, la ramasser et. se, remettre en mouvement.

Arrivés devant un pont de bois, l'éléphant qui tenait la tète flaira les planches du bout de sa trompe; sans doute le résultat de cette enquête était

défavorable, car il se refusa absolument à s^aventurer dessus , el la procession dut en prendre son parti et traverser à gué le ruisseau. Enfin, après avoir circulé pendant trois heures dans toutes les rues et ruelles de Tendroit, nous arrivons à la maison que le roi avait fait construire à notre intention. Nous avons été très- agréablement surpris en trouvant une case en bois bien neuf, bien reluisant, ayant à peu près la forme d*un chalet et renfermant une installation presque confortable; son seul inconvénient était d^être si sonore qu'il était'impossible de faire un pas dans une chambre sans faire trembler tout du haut en bas.

La description de notre maison vaut la peine d'être faite; rien ne saurait donner un meilleur tableau du gaspillage des cours orientales et du vol auquel se livrent les gens chargés de ces sortes d'installations.

Le salon était meublé d'un mobilier anglais d'occasion, avec de grandes glaces et des lustres de cristal comme on en fait en Allemagne pour l'exportation; la salle à manger était garnie dans le même genre de meubles disparates et d'une vaisselle provenant de toutes les paroisses ; nos chambres avaient un lit médiocre, quelques chaises et un lavabo ; tout cela provenant de ventes aux enchères, compté comme neuf au roi et apporté exprès de Rangoon.

Un cuisinier français et un majordome se disant

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neveu d'un amiral étaient les organisateurs en chef et ne demandaient qu*à augmenter le chiffre des dépenses; ils tenaient table ouverte aux frais du ro» pour tous les aventuriers du pays. Des éléphants, des équipages à bœufs, un troupeau de poneys, une armée de serviteurs de toutes sortes, les comédiens^ de la cour en permanence, tel était le spectacle qu'offrait notre compound. Nous essayâmes d'y mettre un peu d'ordre; mais voyant nos efforts demeurer infructueux, nous primes l'habitude de nous isoler au milieu de cette foule, et de manger, de travailler et même de dormir, sans nous inquiéter du vacarme qui se faisait autour de nous.

Tous les matins les reines nous envoyaient par leurs eunuques des sucreries préparées par leurs augustes mains; la seule raison qui peut rendre cet excès d'honneur probable, c'est que lesdites sucreries étaient infiniment trop mauvaises pour avoir été préparées par un marchand ou même un serviteur de la maison ; les chiens eux-mêmes refusaient d'y^ goûter; nous ne savions réellement que faire des trente ou quarante plateaux qui nous arrivaient chaque matin.

Notre audience solennelle eut lieu à peu près dans les mômes conditions que notre entrée, avec cette aggravation que les cadeaux que nous apportions^ étaient portés par des hommes de la cour qui avaient la tête du cortège. Ce n'est pas une petite affaire que

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de parvenir jusqu'au roi de Birmanie, et Ton dirait vraiment que plus il devient faible et impuissant, plus rétiquette se complique, comme s'il voulait donner le change à son peuple sur son pouvoir réel en accumulant iout ce que la vanité la plus puérile peut inventer de plus vexatoire pour rehausser Té- .clat de sa personne.

Ainsi, malgré le soleil épouvantable de ce paj^, il est interdit d'ouvrir un parasol, dès que Ton dépasse la première porte d'enceinte du palais, et il faut traverser une énorme cour tout éblouissante de cette lumière blanche produite par le soleil des tropiques, nutête, et n'ayant pour se garantir de ces rayons implacables qu'un petit éventail. On doit éviter de passer devant les portes qui sont au milieu de l'édifice, ou ne le faire qu'en se baissant. Enfin, quand on est arrivé à la porte de côté par laquelle on doit entrer, il faut laisser ses chaussures au bas de l'escalier et faire sur des planches brûlantes un parcours de plusieurs centaines de mètres avant d'arriver à la salle du trône, où l'on doit s'accroupir, en ayant soin de dissimuler ses pieds le plus possible, jusqu'au moment où le roi daigne sortir de ses appartements privés et accorder l'audience demandée. II parle alors à la cantonade, et un eunuque, ou un de ses familiers, répète ses augustes paroles. L'audience finie, le souverain se retire, on sert une collation, après laquelle chacun s'en va chez soi.

Toutes ces simagrées sont puériles et ridicules, et l'on s'étonnerait que les Anglais les eussent laissées subsister, si Ton ne réfléchissait qu'en laissant le roi de Birmanie s'ancrer chaque jour davantage dans ces orgies de vanité puérile, ils obtiennent deux résultats également importants pour eux : le premier d'avoir toujours sous la main un grief à faire valoir pour supprimer ledit souverain le jour où sa disparition paraîtra nécessaire; le second, de dégoûter de la cour de Mandalay tous les gouvernements qui pourraient avoir envie ou intérêt à ouvrir des relations avec ce pays. Comme, grâce à cette étiquette, rien ne peut se dire ni se faire sans que des centaines de personnes soient présentes, la négociation la plus simple se trouve entravée dès son origine par mille intrigues dont il est impossible de soupçonner même l'existence.

LaBirmanie indépendante n'est aujourd'hui qu'un vaste champ de délation; le pouvoir est entre les mains d'un vieillard impuissant, ergoteur, vaniteux, qui veut tout savoir, tout diriger, et qui se croit puissant, parce qu'il tyrannise un certain nombre de domestiques qu'il décore du nom de ministres ou de chambellans. Mais toutes les manies de ce vieillard ne sont pas aussi inoQensives pour la nation; il possède au suprême degré celle de l'agiotage et des spéculations, qui sont la plaie du pays. D'après une fiction qui existe dans la plus grande partie de l'Asie

i)OQ<*seulement les personnes sont les esclaves du souverain, maïs le sol est sa propriété personnelle, et s'il veut bien laisser ses sujets jouir d'une partie de leur récolte, c'est par pure bonté; aussi entend-il rester maître des produits qui ne [sont pas indispensables à la consommation locale et les payer le prix qu'il veut. Il monopolise ainsi les cotons, les riz, le sucre, passe des contrats avec des négociants étrangers et reçoit d'autres marchandises en échange, marchandises avec lesquelles il paye les appointements de ses fonctionnaires, ses troupes et même les paysans auxquels il redoit quelque chose. Comme ces denrées sont données à une valeur supérieure à celle du bazar, et que leurs propriétaires sont obligés de les revendre pour acheter d'autres objets plus nécessaires, des spéculateurs ont organisé le rachat au rabais de ces objets, qu'on repasse ensuite au roi, de telle sorte qu'avec un stock peu important de cotonnades, on extrait tout l'argent et toutes les matières premières du pays. Le roi est enchanté et se figure qu'il fait de très-bonnes affaires. De même pour les mines de rubis qui sont une des richesses du pays; le roi s'en est réservé l'exploitation et fait vendre à son compte les rubis; les ouvriers mal payés font une contrebande enragée et, de connivence avec les surveillants, vendent directement et à leur profit la plupart des pierres extraites, et cela malgré la police très-active que le roi entretient à

Rangoon. La salle du trône était bondée le jour de notre audience, tout le monde ou à peu près ayant le droit ces jours-là d'y pénétrer. En face de nous s'élevait le trône, sorte de lit de parade brodé d'or, sur le devant duquel étaient placées une jumelle et une boite à bétel en or. Bientôt la porte du fond s'ouvrit, laissant apercevoir une enfilade de portes métalliques menant au barem. Tous les Birmans s'effondrèrent, et le roi vint à pas lents s'asseoir sur son trône. Son premier soin fut de braquer sur nous sa jumelle, pendant qu'on lui lisait la traduction de nos lettres de créance. Après une conversation des plus insignifiantes, le roi se leva ; toutes les portes se rouvrirent et se refermèrent sur lui. On nous servit une collation ofierte par les reines, et nous reprîmes le cbemin de notre demeure avec le même cérémonial. J'oubliais un détail assez curieux : on nous fit faire un détour immense et contourner trois côtés du palais, afin de repasser par la porte de l'est, cette entrée étant considérée comme plus digne, et celle de l'ouest étant réputée de mauvais augure et réservée aux enterrements.

Une fois en règle avec l'étiquette, nous avons tout

le temps de battre les environs et de voir du pays

tout ce qu'on voudra bien nous montrer.

La Birmanie est un coin tout particulier de l'Asie,

qui mérite d'être vu et même étudié avec soin.

Elle renferme des richesses inouïes, et, malgré la

détestable administration dont il est doté, les ressources du sol sont si considérables qu'on pourrait presque dire qu*elles sont inépuisables. Comme nous le disions plus baut, tout est régi par le bon plaisir du roi : de lois, de droits, de coutumes même, il n*y en a pas d'autres que la volonté royale. Nulle part il n'existe un pouvoir aussi absolu. En Perse, lés caprices du scbah sont limités dans la pratique soit par les droits féodaux des chefs de tribu, soit par les corporations marcbandes des villes, soit par les privilèges du clergé. En Chine, l'autonomie des provinces garantit un peu les populations contre la cour. Aux Indes, les rajahs indépendants sont retenus par le voisinage de l'administration anglaise et au besoin rappelés à l'ordre par les résidents que le gouvernement britannique entretient auprès d'eux. En Birmanie, rien de semblable n'existe, et le pays est tout à fait livré aux fantaisies ridicules d'un roi âgé, et qui, terrifié par une conspiration dont il a failli être victime il y a quelques années, n'ose plus sortir de l'enceinte de son palais. Entouré de femmes, d'eunuques, de bonzes, d'intrigants de bas étage, il passe son temps à scruter la vie privée de ses sujets, à écouter les délations, et à donner des ordres aussi ridicules que funestes. Un Birman se laisse-t-il aller à boire un verre de vin, ou à tirer un coup de fusil sur une pièce de gibier, si quelqu'un a intérêt à en avertir le roi, le coupable est aussitôt appréhendé,

fustigé et quelquefois môme envoyé en exil. Il est rare cependant que les choses tournent tout à fait au tragique; le roi n'est pas sanguinaire, de sorte qu'il observe fidèlement le principe bouddhique qui défend de tuer. La manière de punir les coupables en Birmanie est aussi spéciale à ce pays; on y dédaigne la vulgaire bastonnade, et le bambou, est remplacé par des coups de coude sur Tépine dorsale ; il paraît que cela fait grand mal.

La vanité de ce monarque est incurable; à chaque instant il reçoit des admonitions du consul d'Angleterre auxquelles il est immédiatement obligé de se soumettre, ce qui ne Tempéche pas de dire à chaque instant : a J'ai un traité avec Victoria; comme c'est une femme, je ne remplis que les conditions qui me sont avantageuses. » Ou bien encore : a Le traité avec l'Angleterre va expirer, et je lui retirerai tous les avantages que j'avais consentis précédemment, n

Au premier abord, on se demande si cela est bien réel et si de pareilles folies peuvent être débitées; mais ce qui est plus étrange peut-être encore, c'est d'entendre les ministres surenchérir sur les paroles du maitre; prosternés le front dans la poussière, ils tremblent comme des feuilles, et n'osent ouvrir la bouche, hormis pour applaudir aux paroles royales, ou pour répéter les propos des aventuriers qui viennent ici chercher un morceau de pain et qui le

payent par des flagorneries dignes des opérettes les mieux réussies.

Ce sont, au demeurant, de singuliers types que ces gens que le besoin d'aventures a jetés sur cette côte lointaine et qui dépensent, dans de petites intrigues sans résultat, infiniment plus d'intelligence qu'il ne leur en eût fallu pour gagner honnêtement leur vie dans leur pays. L'un entretient les idées belliqueuses du roi et cherche à le persuader qu'il suffit de sa volonté pour jeter les Anglais hors du pays et reconquérir le Pégu; un autre, qui, par parenthèse, laisse volontiers soupçonner la singulière prétention d'être un bâtard de Louis XVII, se charge de faire conclure un traité d'alliance ofTensive et défensive entre le roi et l'empereur de Russie; un troisième, agent d'une société anglaise, cherche à entraîner le roi dans les projets commerciaux les plus insensés, et quand, flattant la manie du souverain, il est parvenu à lui faire signer un contrat quelconque en . opposition avec les traités anglais, il est ravi; en eflet, dès que le fait est connu, le consul d'Angleterre en arrête l'exécution, et le négociant demande une compensation pécuniaire pour les pertes que lui font subir les décisions consulaires, et le roi est obligé de la lui accorder.

Ce qui rend la situation tout à fait singulière, c'est que le roi est au fond très-débonnaire, qu'il a horreur de répandre le sang, et que sa générosité ne

connaît pas de limite; il n^admet pas le droit à la rémunération des services qu'il reçoit et ne veut pas entendre parler d'appointements réguliers; mais pour un oui ou un non, il donne des milliers de roupies, et tous les Européens établis à Mandalay avec ou sans emploi ne s'adressent jamais en vain à sa générosité.

Quant à la population, elle est douce et travaille volontiers^ elle est relativement riche, parce que ses besoins sont nuls ; quelques poignées de riz avec un peu de curry et des bananes : voilà sa nourriture; une butte en bois pour s'abriter, une natte pour dormir et un langouti en coton ou en soie pour se couvrir, suffisent à rendre le Birman l'homme le plus heureux de la terre ; j'oubliais une petite provision de tabac et de bétel, quelques foulards pour se couvrir la tête et les épaules pendant ce qu'on appelle là-bas la saison froide. Grands ou petits, riches ou pauvres, tous les Birmans mènent la même vie, et la différence entré les heureux de ce monde et les misérables est à peine appréciable ; être traîné par deux taureaux au lieu de l'être par deux vaches, monter sur un éléphant et non sur un poney, avoir une fasse en or portée derrière soi par un laquais, au lieu d'une tasse en laque, tels sont les traits distinctifs entre le high /^birman et la vie bourgeoise. Mais ce qui caractérise d'une façon toute spéciale ce pays, c'est l'absence de mendiants; ni à Mandalay, ni dans

Tinlérieur du royaume on n'en rencontre aucun, tandis que dans toute TAsie, on ne peut faire un pas sans être assailli de demandes, et sans entendre répéter à chaque instant le mot hakshish, qui semble avoir été adopté dans toutes les langues orientales pour remplacer la phrase sacramentelle : a Un petit sou, s'il vous plait. »

Un autre trait du caractère birman en opposition avec le caractère asiatique, c'est la confiance, le laisser-aller, la sympathie même de ce peuple vis-àvis de l'étranger. Partout ailleurs l'indigène est mal disposé pour les Européens; les musulmans, surtout les schyites, nous considèrent comme des êtres impurs, et brisent la tasse dans laquelle nous avons bu, de peur d'y boire eux-mêmes par mégarde. Aux Indes, la question des castes produit les mêmes efiets^ et j'ai vu un portier brahmine jeter avec colère la nourriture qu'il était en train de se préparer, parce que la voiture de son maître avait traversé le cercle tracé autour du feu qui cuisait ses aliments, pour isoler la marmite des impuretés environnantes.

En Chine, si l'on mange les restes des Européens, c'esc parce que la faim n'a pas de préjugé ; mais on nous appelle diables rouges, diables étrangers, et nous servons de croquemitaines aux enfants. La plupart du temps il faut de longs pourparlers pour obtenir l'accès des temples, des lieux publics et même des auberges, et ce n'est au fond que l'espoir d'un

gain excessif qui décide Persan, Chinois, Indien ou nègre à nous approcher; nos propres domestiques se moquent de nous et sont pleins de honte vis-à-vis de leurs compatriotes d'être obligés de subir notre contact. Malgré Tancienneté de nos rapports avec ces peuples, nous n'avons pu encore forcer la porte de leur intérieur et nous créer avec eux des rapports de société suivis. A Pékin, par exemple, il existe un seul Chinois qui nous invitait parfois à dîner, et il a par ce fait perdu toute la considération de ses voisins; je me souviens qu'au moment du massacre de Tien-tsin il vint me faire une visite, et comme je le remerciais de cette démarche très-courageuse pour un Asiatique : a Me me remerciez pas, me dit-il mélancoliquement; s'il vous arrivait malheur, je serais également tué. m

Ce sentiment n'existe pas en Birmanie, et depuis notre arrivée à Mandalay, nous avons reçu la visite de la plupart des Birmans distingués; ils viennent chez nous sans répugnance, mangent ce que nous leur offrons, sauf la viande de bœuf, nous donnent la main et n'éprouvent aucune gène à se trouver avec nous.

On pourrait croire que le système d'espionnage pratiqué d'une façon si complète par le roi de Birmanie aurait pu amener quelque, contrainte dans nos relations; il n*en est rien, et chaque soir, à la représentation théâtrale que la troupe royale don-

nait dans notre cour, nous voyions arriver de nouveaux officiers et tous les bourgeois du voisinage. Presque tous les jeunes gens bien élevés parlent anglais et recherchent Toccasion de âe servir de cette langue.

La moralité du peuple birman est supérieure à celle de ses voisins-, cela tient sans doute à la liberté qu'ont les femmes de circuler à visage découvert et de se mêler aux travaux et aux divertissements des hommes. Comme partout en Asie, la polygamie n'est pratiquée que par les hauts personnages; c'est un luxe cher que l'entretien de plusieurs femmes, et tous ne peuvent y prétendre.

Quant aux enfants, ils s'élèvent comme ils peuvent; dès qu'ils marchent, ils circulent dans les rues voisines, vivant dans la société des chiens, des poules el des autres enfants du quartier. Plus tard, ceux qui ont échappé à la mort se divisent en deux classes : les uns se livrent aux travaux manuels pour gagner leur vie ; les autres vont à l'école, et, si le roi le permet, à Calcutta ou à Rangoon, ou tout simplement chez les missionnaires établis à Mandalay. Il ne vient à l'idée de personne de contester la supériorité de l'Europe, et cependant ce qu'on connaît de nous dans ce pays ne devrait pas engager dans cette voie. Le roi est le plus entiché de tous les Birmans de l'idée d'attirer des Européens, et quoique trompé sans cesse par eux, il ne se lasso pas d'essayer. Sa

bonne volonté toutefois est sans cesse arrêtée par des obstacles imprévus et futiles provenant de son orgueil, de son ignorance, et plus souvent encore des dérèglements de son imagination et des mauvais conseils dont il est entouré; vieux, méfiant, volontaire, sans suite dans les idées, superstitieux àTexcés, ce prince subit absolument les influences du clergé bouddhiste et ne fait jamais rien sans consulter les ponguis (bonzes birmans) et sans apprendre d'eux si les circonstances dans lesquelles il va agir sont propices ou néfastes. Il a couvert le pays de pagodes et de monastères, et Ton peut compter les moines bouddhistes par milliers. Chaque matin ils se répandent dans la ville et, sous prétexte de mendier, entrent dans toutes les maisons, se mêlent de tout ce qui s'y passe et imposent leur manière devoir. Mais là encore, ce qui serait odieux dans un autre pays est supportable, grâce à la bonhomie birmane qui exclut tous les genres de fanatisme; le roi et ses sujets voient d'un aussi bon œil, d'un meilleur peutêtre même les missionnaires chrétiens que les prêtres de Bouddha. L'église, l'école, l'évéché catholique ont été bâtis par le roi, qui entretient en outre un certain nombre d'enfants chez les sœurs, et paye régulièrement leur pension; c'est lui également qui a fait les frais de l'établissement des sociétés bibliques protestantes, pour lesquelles, d'ailleurs, il a peu de sympathie. Dans ces pays aimés du soleil,

rhommc éprouve le besoin des manifeslations extérieures du culte, et il lui semble qu*adorer Dieu sans encens, sans lumières, sans fleurs, c'est lui manquer de respect. Puis les bouddhistes s'accommodent difficilement avec Fidée d'un clergé marié; la vie du prêlre ne doit pas être celle de tout le monde ; il doit s'y mêler une dose assez forte d'ascétisme.

Le palais à Mandalay est le centre et la vie des affaires ; y entre qui veut, et le roi reçoit indistinctement tous ceux qui réclament une audience. Il traite par lui-même les affaires les plus dissemblables, et aime à entrer dans les détails les plus minutieux, se figurant qu'il est très-adroit de discuter les centimes et de laisser voler les francs. Le palais est une sorte âe capbarnaûmoù il y a de tout; on y rencontre des gens allant adorer l'éléphant blanc, qui, entre parenthèse, est gris de fer, tandis que d'autres vont aux tribunaux discuter un procès embrouillé; puis ce sont les courtisans se rendant chez le roi ou chez les reines, et les curieux allant visiter les différentes fabriques qui fonctionnent dans le palais; ce qu'il entre de boites à musique, de parfumerie, de bibelots de toutes sortes est vraiment incroyable; ce sont de véritables magasins; quand il y a trop-plein, le roi paye ses fonctionnaires en nature.

Rien n'est plus extraordinaire que de voir tout ce monde ; chacun suivi de domestiques portant ses>

sandales, sa boite à bétel et son éventail, court à ses affaires; un Persan heurte un indigène, tandis qu'un Chinois embarrasse sa queue dans les boutons du paletot d'un Italien; tout à coup on voit toute cette foule s'effondrer dans la poussière : c'est qu'on est devant une niche de Bouddha, ou tout simplement devant la voiture ou le parasol du roi.

Tout se passe en public; les affaires les plus importantes ne peuvent être tenues secrètes plus d'une demi-heure. Cela tient à deux causes : d'abord les domestiques entrant partout, même chez le roi, sous prétexte de servir leurs maîtres, écoutent et rapportent tout ce qui se dit; ensuite les Birmans écrivent toutes leurs dépêches sur de grands cartons noirs semblables à des ardoises, de sorte que le messager peut toujours lire ce qu'on le charge de porter.

L'administration du pays est à la fois des plus simples et des plus compliquées; c'est le régime du bon plaisir dans toute l'acception du mot, et l'administration se trouve entravée par tous les caprices passagers du prince. Le gouvernement se compose d'un certain nombre de ministres appelés menguis; ils sont plus ou moins nombreux, suivant la volonté royale; en ce moment il y en a quatre. Aucun d'eux n'a de charge spéciale, mais ils s'occupent tous de toutes les affaires, se contrecarrent, intriguent les uns contre les autres et embrouillent les choses pour empêcher la solution proposée par le voisin.

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Pendant que Tun d'eux était envoyé en Europe en mission, un autre était employé à surveiller le forage des puits de pétrole ; le troisième est un vieillard auquel la légende donne cent deux ans, mais qui réellement n'en a que quatre-vingts ; son seul titre à la faveur royale, c'est d'avoir eu le cou à moitié coupé lor^ de la rébellion des fils du roi, qui, trouvant que l'héritage paternel se faisait bien attendre, voulaient s'emparer de leur père et l'enfermer dans un couvent; ce vieillard ne peut plus ni parler, ni se lever, ni même manger seul.

Au-dessous de ces quatre personnages se trouvent les woudoucks, titre qu'on pourrait peut-être, pour en donner une idée exacte, traduire par celui de sous-secrétaire d'Etat ; ils discutent également toutes les affaires ; leur influence égale celle des menguis ; les affaires civiles et criminelles sont déférées à un tribunal composé de ces fonctionnaires et jugées d'après le code de Manou, qui est à la fois civil et religieux. Cette loi est généralement respectée ; cependant parfois elle plie devant un caprice royal. Les ponguis s'émeuvent alors, font des remontrances, et menacent le roi, s'il persiste, d'un million d'existences à l'état de chameau ou de cheval de poste. Ils réussissent souvent ainsi à faire rapporter des jugements ou à obtenir les décrets les plus absurdes et les plus contraires aux intérêts du pays.

Toute la journée le roi s'occupe de ses affaires

privées, faisant venir les marchands pour causer avec eux de ses projets de monopole en discutant ses commandes. Le soir, il appelle ses ministres ; il reste avec eux assez tard , parlant un peu de tout, sous prétexte de politique; chaque nuit, un certain nombre de ces fonctionaires couchent au palais, où ils font le service d'aides de camp. .

En dehors de ces dignitaires, il y a une foule de fonctionnaires, d'officiers, d'écrivains; ce sont les gouverneurs des villes, des districts, les employés de police, les interprètes, les rédacteurs, les officiers commandant des troupes qui n'existent pas, les régisseurs des domaines royaux, des couvents, de la douane, du télégraphe ; c'est à n'en pas finir, et à croire qu'il y a autant d'employés que de Birmans. Tout ce monde vit comme il peut et tâche d'attraper quelque lambeau des largesses royales. Ce palais avec ses trous à rat dorés, ce roi avec ses oripeaux étincelants, ce mélange de luxe et de misère, de rubis introuvables montés sur des cercles de cuivre, de bibelots à treize sous et de coupes d'or ciselé ; tous ces personnages avec leurs coifl*ures étranges et leurs uniformes d'opérette, en velours brodé, couvrant leurs épaules, mais négligeant absolument les jambes; tout cela est d'un comique achevé, et ce serait ravissant si la musique qui précède nos éléphants était d'Ofifenbach ou de Lecoq.

Mais si cette manière d'agir si pittoresque est

drôle à voir, elle devient moins amusante dès qu^on a des affaires sérieuses à traiter; il faut une patience d*ange pour assister à d'interminables conférences où Ton parle des heures entières sans jamais arriver à aucun résultat. Cet état de choses avait du moins l'avantage de nous laisser des loisirs et de nous permettre de visiter la ville et les environs. En fait de monuments, la nouvelle capitale de la Birmanie n*est pas très-riche: ce sont toujours les mêmes pagodes dans le genre de celle de Rangoon, dont il est difficile de donner une description avec la plume ; elles paraissent fort originales à première vue et deviennent fastidieuses par leur multiplicité; sans compter que. For dont on recouvre les toitures est une véritable perte pour le pays qui manque de métaux précieux.

La ville de Mandalay proprement dite n'est pas très-grande; c'est un carré parfait entouré d'une muraille crénelée et d'un fossé rempli d'eau, tout à fait comme en Chine; elle est presque entièrement remplie par le palais et ses dépendances ; cependant tous les fonctionnaires y possèdent une maison, ainsi que les fournisseurs nécessaires à la vie matérielle de ce monde officiel ; mais la vraie ville commerçante, c'est celle qui s'étend en dehors des murailles. Comme Mandalay est de création récente et qu'on n'a aucun besoin de ménager le terrain, les rues ont été tracées à Tinstar de celles des villes anglaises,

larges et spacieuses; ce sont plutôt des avenues ; les maisons sont éloignées les unes des autres, ce qui rend les distances énormes; mais ces séparations sont indispensables dans un pays où la maçonnerie est complètement ignorée, et où toutes les maisons sont exclusivement construites en bois. Les Persans sont les seuls qui fassent exception à cette règle générale; on les sait fort riches, et Ton croit leurs maisons remplies d'objets précieux. La tentation de mettre le feu à la bicoque voisine et de profiter du tumulte de Tincendie pour piller à son aise le voisin, paraît irrésistible. Pour Tempêcher de naître, les Persans se sont enfermés dans de grossiers quadrilatères de maçonnerie, percés de fenêtres garnies de métal et privées de tout ce qui pourrait être ou devenir un aliment pour le feu. Ces Persans sont une des curiosités de Mandalay; protégés ou sujets anglais, ils peuvent avec cette garantie se livrer sans prainte à leurs opérations commerciales, et il est intéressant d'observer combien leur supériorité intellectuelle sur les Birmans est grande ; ils se partagent avec deux maisons anglaises, le Burmah C**" et M. Sutherland, tout le commerce de la Birmanie indépendante; ils ont leurs grandes entrées au palais, et le roi compte avec eux; le commerce des éofies et celui des pierres précieuses sont les principales branches de leur industrie. La plupart d'entre eux, quoique nés à Rangoon ou dans les Indes, ajoutent

LA BIRMANIE INDÉPEND AIV^TE. 89

à leur nom celui de la ville de Perse dont ils sont originaires et annoncent hautement Fintention de rentrer un jour dans leur patrie, désir qu'ils ne réaliseront jamais, préférant à tout la sécurité que leur donne la protection anglaise.

Les Chinois aussi sont très-nombreux à Mandalay; leur émigration provient de'deux sources : le Yunan et Amoy. Les premiers sont musulmans et ont fui en Birmanie pour échapper aux vengeances du gouvernement chinois lors de la défaite de Finsurrection musulmane ; ils sont misérables, peu intelligents, et tâchent de gagner leur vie dans les gros travaux. Les autres sont des émigrants volontaires, venus dans les détroits pour chercher fortune et s'étant étendus de proche en proche de Singapour à Moulmein, à Rangoon, à Mandalay, oii, comme partout où ils se trouvent, ils se sont emparés des métiers et du petit commerce, tuant toute concurrence, nrême celle des Birmans, et liés entre eux par des règles de corporation et des statuts de franc-maçonnerie si rigides et si bien observés qu'à chaque instant on craint de les voir entreprendre une grève à main armée ; aussi les autorités locales ont-elles une peur folle de ces incommodes colons, et se gardent-elles de leur donner aucun motif légitime do mécontentement.

Quant aux Européens, ils sont peu nombreux et se divisent en deux classes : ceux qui vivent de la cour

90 EXCl>RSIONS AUTOUR DU MONDE.

et ceux qui appartiennent soit au service anglais, soit à celui des grandes maisons de commerce. Les premiers forment la collection la plus amusante d'originaux qu'on puisse imaginer, et s'il était permis de récrire, l'histoire de cette colonie serait des plus instructives ; mais la loi Guilloutet est là suspendue comme une épée de Dainoclès; il faut donc glisser sur ce sujet scabreux, et se borner à dire que, pour l'instant, ce sont les Italiens qui tiennent la tête dans cette société, grâce à l'appui non déguisé que leur donne leur gouvernement. Comme partout aux Indes, il y a des Portugais à Mandalay, tenant le milieu entre les Européens et les indigènes, n'étant ni l'un ni l'autre et achevant, si c'est possible, l'abaissement de leur race par des mariages qui, à chaque génération , leur font descendre un échelon de plus vers le sang jaune.

Les missionnaires catholiques, quoiquefort estimés à la cour, font peu de prosélytes : le bouddhisme est une croyance neutre qui se prête à toutes les combinaisons; les vérités prêchées par Te christianisme peuvent être appréciées sans pour cela empêcher de brûler de petits bâtons d'encens en l'honneur de Godama. Les Birmans, pas plus que les autres membres de la famille touranienne, n'ont aucune disposition pour la métaphysique, et les questions de dogme les laissent absolument indifférents; le besoin d'adorer quelque chose de supérieur et d'in-

connu se fait sentir à ces gens comme au reste de rhumanité; mais là se borne, pour me servir d'une expression moderne, leur religiosité. Dans ces conditions, le christianisme n^est ni sympathique ni antipathique; il est indifférent; on ne le discute pas. Les prêtres sont vertueux ; ils mènent une vie de privation volontaire; ils sont donc respectables; les tourmenter serait odieux; mais, au fond, pourquoi les suivre et abandonner les bonzes ? Brûler de Tencens en bâton ou dans un vase, chanter les louanges du Bouddha dans une langue ou dans une autre, n*est-ce pas la mênie chose ? Pourquoi donc désobliger les bonzes, qui sont nos concitoyens? Tel est Tétat de Topinion publique en matière philosophique et religieuse à Mandalay. Il n'y a pas lieu de s'étonner après cela si, le dimanche, Féglise est remplie exclusivement par les Européens et les Portugais ; les quelques conversions birmanes ne valent pas la peine d'en parler; ce sont les exceptions qui confirment la règle.

Les environs de Mandalay sont délicieux; il y a des promenades charmantes à faire. Notre première sortie fut une visite aux ruines d'Awa et d'Amarapoura. De la première il ne reste rien; quant à la seconde, on voit encore Tenceinte murée de la ville et le fossé qui l'entourait. Aujourd'hui la végétation a repris ses droits; les herbes, leslianes, les arbustes et même les arbres recouvrent totalement le sol et

ne laissent aucune place vide; les lacs de plaisance sont employés aujourd'hui à arroser des rizières où vivent des milliers de bécassines ; impossible de trouver une plus belle chasse à tir; cet exercice étant absolument interdit par le roi, le gibier pullule dans ces parages, et quand on a le bonheur de ne pas être bouddhiste, on peut s'amuser comme nulle part.

Nous partions souvent le matin de très-bonne heure sur ces petits poneys birmans, vicieux, mais rapides; nous étions en une heure et demie sur ces terrains giboyeux, et nous revenions vers le soir après avoir chassé toute la matinée et avoir fait la sieste sous un arbre pendant les heures chaudes.

Une autre fois, nous nous sommes avancés un peu plus dans Tintérieur du pays ; il s'agissait d'aller voir une forêt d'aréquiers. Nous sommes partis le matin à dos d'éléphant, car il s'agissait d'une véritable expédition. La lenteur delà marche de ces animaux rend le séjour sur leur dos assez désagréable; on est mal assis dans l'espèce de corbeille qui sert de selle, et ce mode de locomotion devient un véritable supplice lorsque l'on traverse des terrains découverts et poussiéreux; l'éléphant devient de très-mauvaise humeur dès qu'il n'a plus d'eau à sa portée; car il a l'habitude de remplir de liquide ses réservoirs intérieurs dans lesquels il pompe à l'aide de sa trompe, qui lui sert également de tuyau d'arrosage. Après

LA BIRMANIE lîVDK PK\'D AMTE. 93

un voyage de huit heures, nous arrivons en face d'uDe délicieuse rivière aux eaux vives, courantes et bleues ; c'était charmant. On débarrassa nos éléphants de nos personnes, de nos bagages et même de leur harnachement, que Ton mit dans un bac. Ils entrèrent avec joie dans cette rivière enchantée et la traversèrent à la nage; mais comme ces animaux ne font rien cx)mme tout Is monde, ils ont une manière à eux de nager qui consisté à se laisser entièrement couler et à tenir leur trompe seulement hors de Teau. Le cornac profite de Tilot formé par leur tête pour se tenir debout, et se livre à des exercices de haute voltige pour ne pas être jeté dans le courant, ce qui serait, du reste, un petit malheur, vu que tous les Birmans nagent comme des poissons, et qu'un bain même forcé dans une rivière bien claire et bien limpide par une température de trente-cinq degrés n'est pas un accident bien terrible.

Le soir, nous arrivons un peu tard au village où nous devions passer la nuit. Notre installaftion fut des plus vite faite ; des matelas de varech étalés par terre sous une véranda la plus aérée possible formèrent une chambre à coucher des plus agréables ; quant à la nourriture, nous commençâmes par nous gorger de lait de coco, non que ce soit une boisson très-agréable, mais c'est la seule inoffensive que l'on paisse prendre dans ces pays, où les eaux renferment toujours les germes des maladies les plus dan-

gereuses. Lorsque la noix de coco est très-jeune et que par conséquent le liquide qu*elle renferme a encore peu de consistance, c'est une boisson en tous cas trës-fraiche et très-saine. Pendant que nous étanchions une soif de douze heures, les villageois avaient fait cuire du riz et préparé un curry aux petites courges, qui fut le bienvenu et fort apprécié; après quoi nous nous couchâmes. Le sommeil ne se fit pas attendre, et le lendemain à Taube nous étions frais et dispos. L'étape n'était pas longue, et à midi nous étions arrivés à la station la plus proche des aréquiers. On ne peut rien voir de plus ravissant que ces forêts, ni de plus original ; c'est une véritable serre à perte de vue dans laquelle voltigent les oiseaux au plumage le plus varié au milieu de fleurs spleudides.

Voyager pendant deux jours à dos d'éléphant, par une chaleur suffocante, pour aller voir quelques arbres, cela peut paraître à première vue un peu déraisonnable, et tenterait peu de monde; cependant, en réfléchissant, on conviendra avec nous que le voyageur doit voir dans unpaystoutce qui constitue son originalité ; or la Birmanie est surtout remarquable par sa végétation ; il faut donc voir cette végétation de près et l'admirer dans ses plus beaux sites.

Pour ne pas revenir par la même route, oa avait organisé une chasse dans une forêt voisine, où nous

ne vîmes qu'un soleil éblouissant et des chemins poussiéreux bordés d*aloès et de cactus. Maislàcom* mencèrent pour nous de véritables aventures. Séparés, je ne saispourquoî^ des animaux qui portaient la cuisine et les bagages, il nous fut impossible de les retrouver, ce qui nous força de coucher sur les planches d'une véranda et de souper avec des noix de coco et un curry que les habitants d'un village nous firent, non sans rechigner beaucoup. Rien n'est plus simple que de s'égarer dans ces immenses forêts où il n'y a pour ainsi dire aucune route tracée et où les éléphants frayent avec leur trompe le chemin qu'ils veulent suivre.

Cette excursion, loin de nous décourager, nous avait au contraire mis en goût, et quelques jours après nous allions visiter une forêt de teck. Cette fois nous partions en bateau, le cours d'eau qui alimente les fossés de la ville de Mandalay devant ncîus mener presque jusqu'à notre destination. C'était merveilleux : au moment de notre embarquement, le soleil se couchait, embrasant le ciel de ses rayons orangés; des gerbes de flamme s'élevaient au-dessus des arbres qui cachaient l'énorme disque. Toute la nature se préparait au repos ; dans ces pays il n'y a pour ainsi dire pas de crépuscule, et la nuit çuccède sans transition au jour.

Les laboureurs regagnaient leurschaumières, courbés sous le poids d'un fagot ou d'une botte d'herbes;

les troupeaux rentraient, poussés par des femmes et des enfants; les oiseaux chantaient en cherchant la branche qui devait les abriter, et la cigale remplissait Tair de son cri strident et métallique. Peu à peu fous ces bruits s'éteignirent, la vie diurne cessa et livra la place aux noctambules, insectes au chant plaintif et douloureux , lucioles dont Féclat ressemble à un jet de lumière électrique, oiseaux au cri sinistre. Tout un autre monde s'éveillait : les plantes, rafraîchies par la rosée, livraient à la brise un parfum nouveau; des fleurs fermées Finstant d'avant ouvraient leurs pétales et respiraient joyeusement cet air imprégné de langueur et de poésie, tandis que d'autres, pleurant le soleil absent, penchaient languissantes sur leurs tiges desséchées.

Noire barque glissait silencieuse sur un miroir, où se refllètaient les myriades d'étoiles suspendues dans la voûte bleue du ciel. C'était la nuit des pays chauds, dans toute sa splendeur, nuit qu'on n'oubliq plus et qu'on voudrait chanter, instant délicieux où toutes les souffrances cessent, où le cerveau fermente et où la pensée s'envole au pays des rêves sur les ailes de Timagination. De temps en temps le canal se rétrécissait, et nous passions sous une véritable voûte de verdure, si épaisse que la pâle clarté des étoiles ne pouvait la traverser; c'était l'obscurité du gouffre; nous n'osions nous transmettre nos impres-

sions ni même parler : si le bruit de nos voix allait dissiper cette extase !

Hais tout a une fin ici-bas, et bientôt Tétoile du matin nous annonça l'approche du soleil, qui était déjà haut quand nous arrivâmes au terme de cette délicieuse navigation, qui finit comme elle avait commencé, par un admirable spectacle. Le village était entouré de bois d'aréquiers en fleur entremêlés de cocotiers, de bananiers et d'arbres dont j'ignore le nom ; les orchidées luttaient d'éclat avec les grappes rouges de l'aréquier, et les fleurs jaunes et pourpres des cactus et des aloès lançaient vers le ciel cette tige, présage de mort; les singes luttaient d'agilité avec les oiseaux et semblaient tout joyeux de sortir de l'immobilité à laquelle l'obscurité 'les avait condamnés.

Nous poursuivons notre route à cheval, à travers une -contrée légèrement accidentée; la chaleur est terrible, et la fatigue augmentée par les nuages de poussière dont nous sommes enveloppés. Chaque fois que nous trouvons un bois de cocotiers , nous nous arrêtons; un de nos suivants monte à l'arbre, abat quelques fruits dont nous buvons avec avidité le lait dont nous avons déjà tant parlé. Ce fruit, contenant un demi-litre à peu près d'eau sucrée glacée, est un véritable don de la Providence, dans ces pays où l'eau des ruisseaux pourrait cuire des œufs. Ce fruit met en défaut la sagesse du fabuliste, car s'il

n'était gros que comme un gland, ou s'il gisait en contact avec un sol brûlant, il ne serait d'aucune ressource pour le voyageur.

A défaut de coco, deux ou trois fois on nous donne cequ'on appelle du vin de palmier, c'est-à-dire la sève exceptionnellement abondante de cet arbre, que l'on recueille dans un vase. Mais cette boisson est tout de suite fermentée et d'une saveur peu agréable pour les palais européens.

Enfin nous arrivons à cette forêt tant désirée^ un coup d'œilsur ces arbres splendides suffit pour faire oublier les fatigues de la route. Figurez-vous des arbres droits comme des peupliers, ayant une hauteur de trois à quatre cents pieds et environ six mètres de circonférence. Les troncs, lisses comme un mât de navire, sont terminés par une couronne de verdure qui fait voûte et intercepte les rayons du soleil d'une telle façon que les lianes et autres parasites végétaux qui encombrent les forêts tropicales ne peuvent pousser et sont remplacés par un imperceptible gazon qui, suivant l'expression du poète persan, ressemble à un velours fait d'émeraudes.

On peut donc circuler sous ces forêts où vous attend le spectacle le plus étrange, celui d'une flore aérienne. A tous ces troncs pendent des grappes d'orchidées blanches, roses, jaunes; quelques-unes exhalent des parfums si pénétrants que l'air est em^ baume ; tout un monde de mouches et d'insectes

LA BIRMANIE IXDÉPENDAXTE. 99

bourdonne autour de ces fleurs éthérées; mais les petits oiseaux sont les fidèles gardiens de ces beautés; ils se livrent sans relâcbe à la destruction de ces bataillons d^ennemis; tout ce monde aérien vit, bourdonne, chante et donne une animation extraordinaire à ces forêts. Nous avions placé notre centre d*observation sur un rocher plat situé dans le lit d'un torrent; ce bloc de granit interceptait presque complètement le passage des eaux, qui, retenues un instant par cet obstable imprévu, formaient une sorte de petite mare où toutes les bêtes du voisinage venaient boire et se baigner. G*est là que nous vîmes pour la première fois des poules et des coqs sauvages, gibier exquis, mais très-difficile à trouver et même à tirer : autant les poulets domestiques sont familiers, autant les poulets sauvages sont défiants ; au moindre bruit, ils rentrent dans des buissons dont il est impossible de les faire sortir.

On nous promettait, si nous restions jusqu'au soir, de nous faire tirer des cerfs et peut-être même des grands fauves; mais notre temps était compté, et nous devions être rentrés à Mandalay presqu'à heure fixe, pour assister à une grande fête populaire que lé roi avait organisée à notre intention.

L'éléphant est l'animal de la Birmanie; les services qu'il rend aux hommes sont si variés et si nombreux qu'on s'explique difficilement ce que deviendrait le pays sans le concours de cet être dont la force égale

Tintelligence ; aussi les Birmans attachent-ils un intérêt tout particulier à tout ce qui touche à cet animal, qu'ils vont même quelquefois jusqu'à adorer, aussitôt que sa coureur ou que la forme de ses défenses offre quelque particularité.

La capture d'un éléphant sauvage pour le domestiquer est l'objet d'une fête nationale ; le jour où cet événement doit se produire est annoncé longtemps à l'avance, et personne ne manque au rendez-vous. C'est certainement un des spectacles les plus intéressants auxquels on puisse assister. Voici comment les choses se passent : le roi possède un troupeau d'éléphants femelles qui ne travaillent jamais et qui, d'un bout de l'année à l'autre, sont exclusivement occupés à la chasse des éléphants sauvages. Suffisamment domestiquées pour écouter la voix de leur cornac et ne jamais se séparer de leurs compagnes, ces dames ont cependant gardé un parfum d'indé» pendance assez complet pour tromper les simples habitants des forêts. Conduites par leurs cornacs dans les lieux fréquentés par leurs congénères nomades, elles font des connaissances, et peu à peu les entraînent hors delà forêt; c'est, parait-il, le. moment critique ; quel que soit le charme de ces sirènes, l'éléphant a toujours un instant d'hésitation au moment de quitter, pour les suivre, ses anciens compagnons; mais une fois ce pas franchi, sa liberté est perdue à tout jamais.

De coquetterie en coquetterie, et de prairie en prairie» le malheureux est amené, sans qu'il s*en aperçoive, du côté d'Amarapoura; chaquefoisqu*un remords lui traverse le cœur ou un soupçon Tesprit, et qu'il veut fuir vers ses forêts, il se trouve au mi lien d'un cercle impénétrable; onTentoure, on lui fait tout bas dans le creux de Toreille de ces promessesdontrinfluence est irrésistible. Là-bas, derrière ce bois de cocotiers, lui murmure-ton, existe un grand lacaux eaux bleues et profondes , ombragé par de grands peupliers et entouré de champs de cannes à sucre et de bosquetsde bananiers; c'estlàPendroit où il faut vivre, aimer et mourir; nulle part la lune n*est plus argentée, la brise plus douce et pins embaumée. Viens, viens. Et Téléphantsuit, tout ému de ces promesses enchanteresses. Parfois cependant il se méfie, il flaire un piège, et, faisant un eObrt énergique sur lui-même, il se décide à quitter cette compagnie dangereuse et à rentrer dans sa forêt. Les idylles cessent et font place au drame; toutes ces dames réunissent leurs etforts et se mettent à battre le pauvre amoureux de la façon la plus cruelle.

Chaque jour le cornac envoie à Mandalay des nouvelles de son expédition, et raconte les péripéties de Taventure dont les éléphants confiées à sa garde sont les héroïnes, et quand il approche d*Amarapoura, on commence les préparatifs de la fête; on en fixe la date, que Ton publie à son de trompe dans les rues ;

102 EXCUR8IÔWS AUTOUR DU MONDE.

le grand jour arrivé, la ville entière est debout, et toute la population se transporte daiis ses habits de fête à Fendroit où le malheureux éléphant va payer de sa liberté les faiblesses de son cœur.

C'est un grand carré entouré d'une double enceinte de gros murs en briques, reliés ensemble par une terrasse où se tient le public.

Quand nous arrivons, sauf dans la tribune qui nous est réservée, toutes les places sont prises, et des milliers d'individus, ne pouvant entrer, en sont réduits à se contenter du spectacle des préliminaires, qui certes ne sont pas les moins intéressants.

Il s'agit de faire entrer l'éléphant sauvage dans cette enceinte, et de l'y lier assez solidement pour qu'on puisse procéder à sa domestication sans danger.

On nous montre, à cent mètres environ, les éléphants couchés dans les herbes qui bordent un petit élang ; au cri du cornac qui les appelle, tous se lèvent et se dirigent vers nous, entraînant dans leur mouvement leur victime, un bel adolescent d'une vingtaine d'années, qui a l'air un peu ahuri de tout ce bruit et de ce déploiement de couleurs dont il

ignore le but.

Le troupeau approche, il touche la poterne : entrera-t-il? n'entrera-t-ilpas? l'émotion estàson comble. Les éléphants d'avant-garde chargent la foule pour faire place ; ils trouvent la poterne ouverte

et entrent ; mais tous les doutes du malheureux captif se changent en certitude r c'est un piège ; il n*est que temps de fuir. Trop tard, ce mot cruel devant lequel viennent se briser tous les remords et s'accomplir tontes les révolutions, résonne à son oreille. C'est égal, tentons. Et, prompt comme la foudre, ledit éléphant frappe, à gauche et à droite celles qu l'ont induit dans ce piège, et s'enfuit vers la forêt. C'est un désarroi dont rien ne peut donner l'idée; tout le monde crie à la fois; on applaudit le fuyard, on siffle le cornac et ses troupes. Ces dernières, sensibles à l'injure, répondent à la foule; ce sont des cris terribles. Tout le monde commande, personne n'obéit. Quant à l'éléphant, il file aussi vite que le lui permettent et son poids et les fatigues des jours précédents; mais il ne connaît pas le pays dans lequel il se trouve ; il hésite sur le choix de sa direction ; c'est sa perte : les éléphants du roi, montés chacun par un cornac, se mettent à sa poursuite. Ce sont des animaux dans là force de l'âge, superbes de santé ; ils ont vite rattrapé le fuyard. Le combat s'engage : la tête haute, la trompe en l'air, il se précipite sur ses assaillants, et Ton entend le son des coups, son sourd et profond comme celui dW marteau de forge. Mais ils sont dix, vingt contre un; toute lutte est inutile, et bientôt le prisonnier, m^itè^ maintenu par les terribles défenses de ses adversaires, est ramené vers la fatale poterne ; les éléphanes (le mot

est-il français ?) sont ravies et manifestent leur joie par des gambades qui coûtent la irie à cinq ou six personnes ; mais qu'importe ! être tué par un éléphant est considéré par les Birmans comme une grâce de Bouddha, et puis la foule est bien trop excitée pour détourner son attention du drame principal. Entrera-t-il cette fois? il touche presque à la poterne ; tout le monde est haletant, on entendrait une mouche voler. Au bout de quelques secondes, une clameur terrible s'élève : le brave éléphant ! il s'est sauvé encore une fois. Il se dirige vers le lac; s'il arrive avant ses ennemis, il est sauvé; aussi comme il court I Mais il est épuisé de fatigue; l'écume sort de sa bouche; ses jambes tremblent; une sorte de vapeur chaude, sortant de son corps, fait comme une sorte de buée autour de lui ; et plus une goutte d'eau dans son réservoir intérieur pour éteindre ce feu; vainement il fouille cette cavité de sa trompe, elle en sort plus sèche, plus brûlante.

Un des grands éléphants l'atteint ; il n'a plus la force de combattre ; les coups de pique du cornac n'arrivent même plus à exciter sa colère; il se sent perdu, et lorsque les deux défenses de cet énorme éléphant s'aplatissent sur ses reins et les font ployer, la douleur lui arrache un dernier cri si profond, si triste qu'on dirait un sanglot.

Mais à la lutte a succédé l'apathie; la victime se sait perdue, et cesse une résistance inutile; mais elle

refuse de marcher au supplice et se couche ; impossible de la faire lever. Le peuple» cet enfant cruel, s'impatiente ; il n'est pas venu pour rien ; on lui. a promis la capture d'un éléphant, il veut qu'on tienne la promesse ; mais que faire ? le premier qui s'approchera est un homme mort. On a recours aux sirènes qui l'ont réduit à cet étatmisérable:Ieshommes savent combien on est faible quand on aime. Le moyen réussit; Téléphant, après quelques façons» écoute les propos séduisantsdesescompagnes. Quelui promettent-elles ? Un bain d'abord, car tout le monde se dirige vers le lac; mais que le sexe faible esï perfide ! une conversion habile ramène tout ce troupeau vers la poterne, et cette fois c'est au trot qu'on la franchit; aussitôt le cortège entré, la poterne se referme, et avant que l'éléphant ait eu le temps de se rendre compte de ce qui se passe, toutes les femelles sortent par la porte opposée, qu'on referme immédiatement sur elles.

Et le voilà seul an milieu de cette cour, hué par cent mille voix. Ahuri par ce tapage, intimidé par cette foule, il ne sait que faire; il s'arrête, regarde, cherche de l'œil une issue pour fuir, une retraite pour se cacher ; puis tout à coup il change d*avis, il se met à courir comme un fou dans l'enceinte qui l'enferme ; des hommes, cachés derrière une palissade de madriers, sortent de leur retraite, se mettent à gambader autour de lui; les uns agitent des mouchoirs

devant ses yeux, d'autres le harcèlent avec des aiguillons ; celui-ci se pend à son oreille» tandis que celur là fait partir un feu d'artifice sous son nez. Le malheureux éléphant ne sait auquel entendre; il court après ses ennemis, qui, légers comme la plume, s'enfuient devant lui et qui, dans les cas pressés, trouvent un refuge derrière la palissade; quelquefois l'éléphant est si lancé qu'il ne peut s'arrêter court, et que son front vient frapper de toute sa force contre les madriers; d'autres fois, c'est l'homme qui glisse ou qui se laisse surprendre trop loin de son refuge; l'éléphant ne se donne pas la peine de le frapper; il touche seulement son ennemi, et il tombe* foudroyé..

On occupe l'éléphant de l'autre côté de l'enceinte pour enlever le cadavre, et tout est dit : qu'importe à la foule la mort d'un homme? tous croient à la métempsycose..

Cependant les forces de l'éléphant commencent à trahir son courage; il est épuisé, ou peu s'en faut;, le moment est venu de terminer la cérémonie. On rouvre la poterne qui donne sur un étroit couloir de dix à douze mètres de longueur, et lorsque l'éléphant est engagé dans cetteimpasse, on ferme les issues derrière lui, et, profitant de son état d'épuisement, on procède à son enchaînement. On commence par lui prendre les oreilles dans des nœuds coulants, que l'on serre à volonté; c'est, parait-il, la partie sensible

LA BIRMANIE IXDÉPENDAMTE. 107

«de ranimai; puis successivement on Tentrave, et Ton finit par le lier d'une façon si étroite qu'il ne peut plus faire un mouvement. On le laisse dans cet état -quatre ou cinq jours» à la diète absolue, sans même lui donner d'eau; trois ou quatre fois par jour, on amène près de lui des éléphants domestiques qui le rossent à fond; puis son futur cornac lui apporte un peu d'eau, le caresse, le console, s'insinue dans sa confiance. Ce travail de domestication ne dure pas longtemps; il suffit en général d*une dizaine de jours pour amener l'éléphant à l'état privé; si ce délai ne suffit pas, l'animal meurt, car il ne saurait supporter plus longtemps la privation d'eau et de bains.

Une fois ce premier résultat obtenu, le reste de l'éducation se fait petit à petit et suivant les nécessités du service auquel on le destine. Les Birmans, et en général tous ceux qui ont vécu dans l'intimité des éléphants prétendent, que son intelligence est au moins égale, sinon supérieure à celle du chien; le fait est qu'on arrive à faire faire aux éléphants des choses étonnantes. Cet animal joint à une force presque incalculable une adresse et une légèreté qu'on est loin d'attendred'uneaussigrosse masse. En outre, et peut-être à cause de son invulnérabilité, il n'a peur de rien. En voyage, il passe par les plus mauvais chemins, descend les pentes les plus escarpées et, en cas de besoin, arrache avec sa trompe les arbres qui interceptent son passage; il comprend si bien

ce que son cornac attend de lui que de temps à autre il se retourne pour bien regarder si la hauteur n'a pas changé, et il continue à casser les branches qui pourraient frotter la corbeille où sont assis ses passagers.

Comme ouvrier, Féléphant ne le cède pas aux plus intelligents et dans les scieries mécaniques il fait à lui seul Fouvrage de cent hommes; c'est vraiment étonnant. Lorsque la cloche annonce Theure du travail, Téléphant vientde lui-même dans les chantiers, etn'abesoindepersonnepourlui montrer sa besogne. Elle consiste pour les uns à traîner d'immenses pièces de bois du lieu de leur débarquement au hangar où se trouvent les scies ; on lui met pour cette besogne une sorte de collier d'où pendent deux chaînes en guise de traits; il sait parfaitement mettre et ôter le crochet avec sa trompe, et de lui-même il s'attelle à ces énormes arbres que le fleuve a apportés, et les traîne jusqu'à l'entrée de l'usine. Son instinct est si développé qu'il sait à merveille mettre et ranger le madrier devant la scie, de façon à ce que la machine suive la ligne tracée au crayon suivant l'habitude des charpentiers, et lorsque les troncs ont été divisés en planches, il sait également les transporter dans une autre partie du chantier, les mettre en pile et tenir compte des lois de l'alignement; sa connaissance du métier est telle qu'elle est à peine croyable; il faut absolumentl' avoir vu pour l'admettre.

L* éléphant est réellement un ouvrier parfait; il sait distinguer les sons de cloche, connaît les heures de travail et celles du repos, et la seule révolte qu*il se permette, c'est de temps à autre de s'échapper pour aller se plonger dans Teau , lorsqu'il fait très-chaud ou que les insectes le tourmentent; il oublie le devoir pour quelques instants, et rien ne saurait l'arrêter dans sa course vers la rivière.

L'éléphant n'est pas seulement un bon ouvrier, il est également, et suivant l'éducation qu'il a reçue, un admirable soldat, un chasseur émérite ou un portefaix sans pareil. Ce qui le rend apte à une domestication aussi complète, c'est la gourmandise; il n'eiiste pas d'animal aussi épicurien que lui, et il y a bien peu de chose qu'il ne consente à faire pour une ration de cannes à sucre, un régime de bananes ou un fagot de multipliant.

L'industrie chez les Birmans est encore à l'état rudimentaire; leurs étoffes de soie et de coton sont plus étranges que belles, et les méthodes industrielles sont si primitives que, malgré le bon marché de la main-d'œuvre, les prix se ressentent de la difficulté à vaincre ; aussi , sauf quelques soieries tout à fait nationales, dont la valeur énorme constitue un véritable luxe, la plupart des Birmans sont-ils vêtus d'étoffes européennes fabriquées sur des dessins birmans à Manchester.

De même pour les métaux, les usines européennes

offrent des produits d'une supériorité écrasante à tous les points de vue, et Tindustrie locale se borne à la fabrication de quelques bijoux d'or et d'argent, dont Tornenientation consiste presque exclusivement en repoussé. Les Birmans fabriquent aussi un assez grand nombre d'idoles en cuivre et en albâtre, et les boites de laque de toutes les formes et de toutes les grandeurs faites à Mandalay font l'objet de transactions assez animées; enfin ils savent travailler l'ivoire et l'ambre.

Quant aux produits naturels, le riz, les noix de coco et d'arek, les bananes et la canne à sucre forment le fond de l'agriculture.

La grande richesse serait, parait-il, dans l'exploitation des mines dont le pays abonde, mines de pierres précieuses, de métaux d'or, d'argent,' de cuivre et de mercure, puits de pétrole, mines de charbons de ferre; les spéculateurs n'auraient que l'embarras du choix; mais, d'une part, l'éducation économique du roi n'est pas assez complète pour lui permettre de juger sainement ces questions, et, de l'autre, le gouvernement anglais apporte toutes les entraves imaginables même aux entreprises de ses nationaux. Ainsi qu'on l'a fait observer plus haut, la Birmanie indépendante est considérée par les autorités anglaises comme une proie qui doit tomber un peu plus tôt, un peu plus tard, entre leurs mains, et elles ne se soucient nullement de trouver^ alors

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