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CHAPITRE IV

En quittant Rangoon, nous sommes encore montés sur un steamer appartenant au British IndiaO*, tout aussi mauvais que celui qui nous avait amenés de Calcutta. Le second jour nous touchons à Moulmein, capitale d'un des trois districts de la Birmanie anglaise, où nous restons vingt-quatre heures chez un négociant suisse qui voulut bien nous offrir rhospitalité. Notre hôte est à la tête d'une importante scierie mécanique» dont presque tout le travail est fait par des éléphants semblables à ceux dont nous avons raconté plus haut les prouesses. Le spectacle des allées et venues de ces animaux est si intéressant que la journée se passa à les regarder; du reste, la ville de Moulmein ne nous offrait pas d'autres distractions; c'est toujours la même ville que nous avions vue à Rangoon, avec cette différence toutefois que la société anglaise y est moins nombreuse et moins élégante.

Quant à la nature, elle est admirable. La côte de

lU liXCLUSlOXS AL'TOUft DU MONDE.

Moiilmein est un peu plus élevée que celle de Rangoon; le Sagaîn étant moins important que Tlrraouaddi, son estuaire est moins large, et par conséquent, au lieu de marais comme à Rangoon, ce sont des collines qui entourent la ville. Ce mélange de rochers abrupts, d'eaux jaillissantes et de végétation exubérante compose un paysage des plus séduisants et donne à Moulmein un caractère pittoresque qui manque entièrement au reste de la Birmanie anglaise.

Vers le soir, lorsque la chaleur se fut un peu calmée, nous allâmes faire une visite aux établissements catholiques dirigés par un missionnaire français , M. Tabbé Guérin. Les missionnaires sont très-appréciés par les autorités anglaises, aux-, quelles, du reste, ils rendent de véritables services, et, quoique les Anglais soient protestants, ils subventionnent de la manière la plus généreuse leurs établissements, dont ils apprécient le mérite.

Dans presque toutes les colonies, on trouve une église catholique desservie par un ou plusieurs prêtres, une maison de frères où les enfants anglais reçoivent Tinstruction gral^uite, et un établissement de sœurs se composant d'un orphelinat et d'un pensionnat fréquenté surtout par des Irlandaises et des Portugaises.

Les missionnaires rendent un énorme service à la France en dissipant les préjugés qui existaient en

Angleterre contre cette nation. La plus grande partie de Tarmée anglaise est composée d'Irlandais, et par conséquent de catholiques fervents; tous ces soldats pratiquent sérieusement leur religion; Taumônier est donc en contact constant avec eux et jouit d'une influence réelle si salutaire que les officiers qui appartiennent pourtant à une autre religion ne font rien pour la diminuer. Au contraire, ils entourent ces eclésiastiques de respect et de prévenances ; il est vrai d'ajouter que jamais ces derniers ne sortent du cadre religieux et ne se mêlent des affaires du régiment. 11 résulte cependant de ces rapports constants une sorte d'intimité qui détruit les préjugés qui ont existé pendant si longtemps entre Français et Anglais, et certainement il n'y a pas d'armée en Europe plus sympathique à la France que l'armée anglaise ; les souvenirs de Crimée sont religieusement conservés dans les mess des régiments, et partout où nous passons on fête les officiers qui m'accompagnent comme on fêterait des camarades.

Avant de quitter cette partie de l'Asie encore si mal connue en France, il est peut-être utile de dire quelques mots de son avenir commercial. 11 est incontestable que la Birmanie, aussi bien celle qui appartient aux Anglais que celle qui est restée indépendante, offre des ressources de toute nature. En s'emparant de la côte, les Anglais ont espéré établir

leur domination sur tout le pays et faire du roi de Birmanie une sorte de rajah indépendant de nom^ mais en fait vassal du vice-roi des Indes. Ils ont atteint ce but dans une certaine proportion, car ils sont les maîtres deTIrraouaddi, et rien ne peut entrer ni sortir de Mandalay sans leur permission; mais ce qu'ils n'ont pu conquérir, c'est la confiance de ce souverain qui préfère laisser les ressources de son pays inexploitées plutôt que d'en tirer parti parl'intermédiaire des Anglais. De même, s'ils ont pu s'emparer de provinces sans défense et s'y établir d'une façon inexpugnable, ils ne sauraient empêcher les populations soumises àleur loi de conserver un respect et une aflection filiale pour celui qui fut si longtemps leur prince, et dont le nom représente pour eux le principe même de leur nationalité. Sans doute les Birmans ne sont pas restés indifférents au bon ordre, à la sécurité et à l'aisance qu'ils ont trouvés sous l'administration de leurs nouveaux maîtres, et beaucoup d'entre eux répugneraient à reprendre l'ancien joug; mais cela ne les empêche pas d'avoir conservé un attachement sérieux pour leur ancien roi et d'aimer en lui le soutien de leurs mœurs et de leurs croyances.

Il est d'opinion courante à Rangoon parmi les marchands que la mort du roi de Birmanie sera le signal de troubles intérieurs, et que le gouvernement anglais sera obligé, pour rétablir l'ordre,

d'annexer la haute Birmanie jusqu'à Bhamo. Si cet événement se produit, ce sera à son corps défendanty car les dépenses occasionnées par cette conquête ne seront pas compensées par les avantages qu'elle procurera au commerce.

Il suffit de jeter un regard sur la carte pour voir qu'il faudrait un nombre de troupes considérable pour maintenir l'ordre, assurer la perception des impôts cl rendre la justice sur un territoire s* étendant de Tayet-Mio à Bhamo; d'un autre côté, les illusions que Ton s'était faites sur l'ouverture de la Chine par cette route sont tombées. Le Yunan et le Kouei-lcheou, désolés par la guerre civile depuis cinquante ans, sont les provinces les plus pauvres et les moins peuplées de l'empire chinois, et sont de plus séparés de la Birmanie par une chaîne de montagnes habitées par des tribus indépendantes et sauvages, qui n'ont sur le bien d'autrui que des notions assez sommaires. Ainsi, d'une part, les ressources de la Birmanie restent stériles par suite de la volonté du souverain de ce pays de ne pas en livrer l'exploitation à des capitalistes anglais, et, de l'autre, il ne parait pas certain que lë résultat d'une conquête soit immédiatement avantageux à ses intérêts budgétaires. Ce sont donc les événements qui décideront de la solution de ce problème.

Le commerce anglais en Birmanie est organisé de

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la façon*la moins pratique, et Ton dirait qu'on s'est entendu pour rendre la vie 1^ plus cher possible ; aussi personne n'y fait fortune, la plupart des fonctionnaires sont endettés, et comptent uniquement sur leur pension pour faire vivre leur vieillesse. Les négociants établis depuis vingt ans ne sont pas dans une position meilleure, et le plus grand nombre d'entre eux ne possèdent pas un lac de roupies net et clair. Si la vie était exceptionnellement luxueuse, on pourrait s'expliquer cet état de choses; mais il n'en est rien; c'est à l'incurie, au gaspillage, au désordre, hôtes habituels de ces maisons, qu'est due la gêne; l'argent s'en va sans qu'on sache comment. Le mot d'ordre général est de ménager les indigènes, d'éviter de froisser leurs usages et de les enrichir pour les apprivoiser.

Tout cela serait bien sans la concurrence allemande, qui finira tôt ou tard par achever de ruiner tous les comptoirs anglais, à moins que le gouvernement ne prenne des mesures d'exclusion, difficiles à maintenir au dix -neuvième siècle.

En sortant de Moulmein, ûous quittons définitivement le territoire birman, et la première station que nous fîmes fut à Poulo-Pinang, ile située dans le détroit de Malacca, en pleine Malaisie.

C'est une des plus anciennes colonies anglaises, très-importante avant la conquête de Singapour,

et aujourd'hui en décadence. C'est certainement le point le plus pittoresque de tous les détroits : la nature y est admirable, et la végétation y a une puissance qu'on ne retrouve dans aucun pays; mais c'est une ville morte ; les hauts fonctionnaires l'ont abandonnée pour Singapour, et ont suivi le commerce dans cette émigration; aussi rencontre-t-on plus de maisons vides que de maisons habitées. Aujourd'hui l'établissement le plus important est le séminaire catholique; c'est un des centres de propagande de l'extrême Orient. Non-seulement on y forme un clergé indigène qui se répand dans toute la Malaisie, mais on s'y occupe également de sciences et surtout de philosophie. C'est là que s'impriment la plupart des ouvrages de sainteté aussi bien en chinois qu'en malais.

Nous avons visité cet établissement avec soin, et, comme partout, nous avons été émerveillés de la piété et de l'intelligence des missionnaires, que rien ne rebute, ni la dureté du climat, ni rindifierence des habitants. En fait de produits spéciaux, l'île de Poulo-Pinang n'offre rien de très-remarquable, sauf peut-être les fruits tropicaux qui sont meilleurs là qu'ailleurs.

Quelques heures plus tard nous nous arrêtâmes à Malacca, petit port situé dans la presqu'île même de Malaisie. C'était autrefois une station portugaise, et il est resté de cette époque une sorte de château

fort, qui forme le contraste le plus singulier avec les constructions du pays. Tout à côté et dans Tenceinte même des fortifications, se trouve une chapelle en ruine, contenant un cimetière dont les tombes portent des inscriptions où sont relatés les plus grands noms de Portugal. Les Anglais ont respecté ces ruines et les ont entourées d'une sorte de parc qui sert de promenoir à toute la colotiie. Cest à Malacca qu'on trouve les plus beaux joncs connus, et aussi des boites remplies d'oiseaux empaillés dont le plumage ressemble à des pierres précieuses. C'est le pays des oiseaut de paradis.

De Malacca à Singapour la traversée n'est que de quelques heures; mais le bateau qui nous amenait de Rangoon arriva juste après le départ de la malle de Chine; il fallut donc rester quinze jours à Singapour et employer le mieux possible ce temps. Nous demandâmes ce qu'il y avait à voir dans les environs, et on nous parla de deux excursions que nous Gmes toutes deux.

Le maharajah de Jehore, ancien souverain deTile, aujourd'hui colonie anglaise, est resté en excellents termes avec l'Angleterre, qui lui fait une pension considérable. Ce prince malais a transporté sa principale habitation sur le continent, ou il a conservé d'importantes possessions, et n'a plus à Singapour qu'une villa, où il vient de temps à autre. Ce prince nous ayant invités à aller le voir à Jehore, nous

acceptons son invitation, et nous voilà partis. Nous traversons toute File en voiture découverte; c'est une délicieu3e promenade au milieu d'un parc tropical; Ta végétation est admirable, et de temps à autre nous avons des échappées de vue sur les montagnes du continent de Tefiet le plus pittoresque; malheureusement le sable rouge qui couvre la route fatigue extraordinairement les yeux et cause à Tun de mes compagnons une douloureuse ophthalmie, qui Tempêche de jouir de notre excur* sien.

Notre party, comme disent les Anglais, se composait de quatre maîtres : notre consul et M&I. d'Imécourt et de Moustier, attachés à la mission que je conduisais. En arrivant au bout de Tile, nous nous trouvons en face du détroit qui nous sépare de la presqu'île malaise. Cette mer est tellement à l'abri qu'elle ressemble à une pièce d'eau, tant elle est bleue etcalnie. Un canot à vapeur nous attend, et une heure après nous débarquons au pied d'un cottage comme on en voit dans le Yorkshire : une maison à deux étages avec des volets verts, des vérandas à demi cachées par des plantes grimpantes, et une toiture en tuiles rouges bien brillantes. Un peu plus loin, un autre bâtiment semblable sert de demeure privée au prince; car il ne faut pas oublier qu'il est musulman, et que par conséquent il a un harem. Après un échange de compliments et des

libations de limonade glacée, que la chaleur et la poussière de la route avaient rendues indispensables, on nous conduit dans nos chambres pour y faire une petite sieste. Là encore nous trouvons ce luxe de cuvettes, de bains, de serviettes d'étofies dififérentes qui nous rappellent plus TAnglelerre que TAsie. Cependant, après quelques instants un domestique indigène nous apporte des langoutis en soie tissés par les princesses. La chaleur des nuits est telle dans ces contrées qu*on dort les fenêtres ouvertes et sans aucune couverture, de telle sorte qu'un vêtement de nuit est indispensable, et rien n*est plus commode dans ces circonstances que le langouti, qui suffit à la décence, sans cependant être gênant. Le soir, nous nous rassemblons autour d*une table servie à Teuropéenne, et la soirée se termine par une partie de billard ; rien de tout cela ne nous rappelle TAsie, si ce n'est le langouti que nos hôtes persistent à conserver et qu'ils mettent bravement par-dessus un pantalon noir. Le prince parle anglais comme un habitant de Londres, et a pour secrétaire général un Anglais. Parmi ses hôtes se trouvait un envoyé du Atchin qui était venu réclamer les bons offices du gouverneur de Singapour; en apprenant nos qualités, il chercha à faire notre connaissance, et je fus agréablement surpris de pouvoir parler avec lui le persan, qui au fond est la langue la plus répandue en Asie. Cet Atchi^

nese avait réellement une tête remarquable : petit, maigre, avec le teint basané et la barbe noire en pointe, il représentait parfaitement le type reproduit iJans les miniatures indiennes, moins le côté efféminé; il semblait tout étonné de voir que la sympathie des Européens était toute pour les Hollandais. Il ne comprenait pas pourquoi il en était ainsi.

Habitué à vivre au milieu des Malais, c'est-à-dire de la race la plus fausse qui soit au monde, il trouvait surprenant que les Anglais ne profilassent pas de cette occasion pour jeter le trouble dans le commerce de leurs voisins. Son intelligence politique n'allait pas jusqu'à saisir le motif de cette réserve. Singapour vit en grande partie du commerce avec les Indes néerlandaises, et TAngleterre n'avait nulle envie de tuer cette poule aux œufs d'or.

Ce qu'il y a de plus intéressant à Jehore, c*est la colonie chinoise. Lemaharajah a fondé une grande usine pourl'exploitationdeses forêts, etafait venir quelques milliers de Chinois pour y travailler; on nous a fait visiter l'établissement dans tousses détails, et il est impossible de rien voir de plus régulier et de mieux organisé. L'ingénieur qui nous promenait nous a exposé des théories bien effrayantes si elles se réalisent; il a cherché à nous démontrer que l'industrie européenne serait forcément condamnée le jour où les Chinois seraient plus connus, non que leurs facultés in-

tellectuelles, ou mieux, leur entente commerciale soit égale à la nôtre; mais le Chinois a ce privilège spécial d^étre à la fois sobre et travailleur. La sobriété est la même chez tous les Orientaux ; mais rien n^égale leur paresse, et, n'ayant pas de besoins, rien n* excite leur goût à la production. L'Européen est actif, ingénieux, nerveux; il hait Toisiveté, et la fortune n'est nullement pour lui synonyme de repos. Mais il a de grands besoins; la vie quMl aime est chère, et l'ouvrier a beau être laborieux, il dépense à peu près ce qu'il gagne; de telle sorte qu'il peut difGcilement changer les conditions de l'industrie.

Le Chinois a l'activité de l'Européen, jointe à la sobriété de l'Indien; il a en outre une grande habileté de main, de telle sorte qu'il est apte à tous les travaux manuels. Le jour où il saura qu'il peut gagner hors de la Chine un salaire deux ou trois fois plus élevé que dans son pays, il y courra avec Tar' rière-pensée de se faire un pécule et de revenir chez lui jouir d'une certaine aisance. Ce jour-là, l'Europe éprouvera une crise terrible, dont, au demeurant, on peut se faire une idée en-étudiantcequi se passe en Californie. En moins de dix ans, l'émigration chinoise a pris de telles proportions que toute cette province des Etats-Unis est pour ainsi dire tombée entre les mains des Johnee, comme on appelle à San-Francisco les fils du Céleste Empire.

Le Chinois est incapable d'une conception psychologique quelconque; il ne saura jamais tirer parti des inventions qu'il doit au hasard ; mais, comme ouvrier, il n*a pas son égal au monde. J'aites-en un agriculteur, il travaillera aux champs du lever au coucher du soleil ; ni la chaleur, ni le froid ne Tincommodent; il desséchera des marais pestilentiels sans attraper la fièvre, et c'est grâce aux Chinois que les Américains ont pu construire le chemin de fer du Pacifique. Faites-en un ouvrier de fabrique, il aura les mêmes qualités de résistance que dans l'agriculture, et cette habileté de main dont nous parlions le placera au-dessus de tous ses camarades. Faites-en un petit marchand, il trouvera à gagner sa vie et même à jeter les bases d'une petite fortune là où un Européen mourrait de faim. Faites -en un domestique, nulle part vous ne trouverez un meilleur serviteur : patient, soigneux et relativement intègre, si la place qu'il a lui parait désirable à conserver.

L'émigration chinoise s'est répandue de deux côtés; en Amérique, elle a envahi la Californie; à l'occident , la presqu'île malaise ; Batavia et les ports du golfe de Bengale sont entre ses mains, et ringénîcur du maharajah de Jehore prétend qu'avant cinquante ans , cette émigration aura envahi toute l'Europe. Le fait est que Singapour est une ville absolument chinoise, et pendant le dernier

séjour que j*y ai fait, j*ai assisté à un événement réellement bien étrange.

Les Chinois qui habitent cette ville se divisent en deux clans : les Fokinois ou habitants de la province du Fokien venant d'Amoy, et les Cantonais , originaires de Canton. Ils sont appelés à Singapour par des amis qui leur servent de répondants vis-à-vis de Tautorité anglaise, qui, sans ce système de responsabilité, système d'ailleurs en vigueur en Chine, se trouverait débordée. En échange de la responsabilité quMIs acceptent, ces Chinois reçoivent de Tautorité anglaise certains privilèges administratifs sur leurs nationaux; c*est en quelque sorte une colonie dans la colonie. Il arrive parfois que des rivalités se produisent entre ces deux clans, et justement, lors de notre passage, les choses en étaient à ce point, que Ton se battait dans les rues. Au premier abord c'était très-effrayant; si le désordre gagnait, n'y avait-il pas à craindre que les Européens ne finissent par en être victimes? L'autorité anglaise était assez préoccupée. Les chefs chinois interrogés répondirent : a N'ayez pas peur, cela ne vous regarde pas, et pourvu que vous ne preniez parti pour personne, la querelle se videra entre nous sans que vous ayez à en souffrir. » En effet, des centaines de Chinois périrent dans cette mêlée, et non-seulement aucun Européen ne fut atteint, mais même le combat s'arrêtait pour laisser

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passer les voilures qui les portaient, et quand tout fut calmé, les répondants payèrent les dégâts matériels, et tout fut dit.

Quand on voit des travailleurs organisés d*une façon aussi puissante, on ne peut s*empécher de trembler à Tidée de les voir entrer en concurrence avec nos ouvriers occidentaux. Notre ingénieur prétendait que là était la solution du problème social qui nous préoccupe tant en Europe, et que la force des choses amènerait les blancs à organiser le travail dans le monde entier et les Chinois à Taccaparer. Pour défendre cette proposition, il fondait tout un échafaudage de raisonnements sur Tinégalité des races; il disait que le système féodal du moyen âge , appliqué à quelques tribus privilégiées, était destiné à revivre sur une échelle générale; que la facilité des communications amènerait la confusion des natjonalités, et que Ton verrait dans Tunivers la race blanche diriger partout la race jaune et en quelque sorte Texploiter. Je ne crois pas à la vérité absolue de cette combinaison ; mais il est impossible dénier qu'elle ne soit à la fois ingénieuse et vraie par certains côtés. Il est positif que quand Tidée d*aller chercher fortune au loin aura pénétré davantage dans nos masses, on verra moins de déclassés, d'incompris et, tranchons le mot, d'individus intéressés à renverser le gouvernement établi, pour pêcher en eau trouble.

Dans ma longue vie à Fétranger, j'ai rencontré des Français de toutes sortes, et j'en ai peu vu qui, après trois ou quatre années d'absence, aient continué à s'intéresser à la politique de partis. La plupart du temps ils arrivent avec les idées les plus subversives ; peu à peu ils gagnent de l'argent ; leurs affaires les intéressent chaque jour davantage, et ils finissent tous par renoncer aux discussions politiques et par rester Français sans distinction d'opinions.

Il est incontestable qu'un Européen jeune, suffisamment instruit et ayant de l'esprit de conduite, est à peu près sûr de réussir dans ce qu'il entreprendra dans ces pays lointains, pourvu qu'à ces qualités il joigne un peu de patience et qu'il ne veuille pas faire fortune en quinze jours. Toute l'industrie est à créer dans ces contrées , et les indigènes appartiennent, pour me servir de la belle expression de M. Renan, à une humanité inférieure ; notre rôle consiste donc à créer ce qui est au-dessus de leur intelligence et à les employer aux travaux auxquels ils sont propres.

Pour occuper quelques- unes des journées que nous avions à passer à Singapour, et ne pas nous enterrer dans notre chambre d'hôtel, nous acceptâmes la proposition que nous fit l'un des commandants des bâtiments de guerre anglais en station, d'aller visiter la première île des possessions hollandaises, distante d'une dizaine d'heures de la

colonie anglaise. La mer, autour de Singapour, est semée d'îles désertes, et c'est une véritable promenade sur un lac que nous avions à faire pour aller à Rhiau.

Les colonies hollandaises ne ressemblent en rien aux colonies anglaises; il suffit de mettre le pied sur Tune d'elles pour sentir immédiatement la différence. Le Hollandais est aussi bonhomme que son voisin est guindé ; tout Anglais dans les colonies, qu'il appartienne au gouvernement, à l'armée, au clergé, ou simplement au commerce, croit plus ou moins avoir la mission de représenter son pays ; il est hospitalier toujours, comme W faut le plus souvent, poli quand il y pense, mais il n'a jamais d'abandon. Le Hollandais, au contraire, depuis le fonctionnaire jusqu'au dernier marchand, met une expansion extraordinaire dans sa réception; il veut que tout le monde dans sa maison jouisse de l'étranger, et il ne lui fait grâce d'aucure présentation; il faut qu'il voie tous les enfants, qu'il admire toutes les beautés de la maison et qu'il mange jusqu'à se donner une indigestion.

A notre arrivée, nous fûmes reçus par la plupart des fonctionnaires hollandais venus à notre rencontre, et notre cortège, musique en tête, se dirigea vers la demeure du gouverneur. Malgré l'effroyable chaleur de ce climat, et quoiqu'il fût à peine midi, les militaires étaient en grande tenue et les civils en

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habit noir, à notre grande confusion; car, n'ayant pas été prévenus de cet usage, nous étions tout simplement en veste blanche. Heureusement que nous retrouvâmes au fond d*un nécessaire de voyage quelques décorations qui sauvèrent la situation.

La ville de Rhiau se compose, outre les indigènes et l'administration hollandaise, d'une colonie chinoise assez importante. Comme partout dans ces parages, les enfants du Céleste Empire se sont emparés de tout le petit commerce, et même les fournisseurs du gouvernement sont tous Chinois dans les Indes néerlandaises.

Voici comment ce peuple s'y est pris pour arriver à ce résultat. Lorsqu'un Chinois débarque dans un des ports, il se trouve dans une de ces deux conditions : ou il a été engagé par un de ses compatriotes qui s'est fait l'entrepreneur de son travail, et alors il est obligé de travailler pendant un certain nombre d'années, généralement cinq, pour un salaire fixede six à sept dollars par mois, nourriture et logement non compris; ou il est venu de lui-même, et, ayant dépensé sespetites ressources en frais de passage, il se trouve obligé d'accepter les mêmes conditions de travail que nous venons d'énoncer plus haut, avec cette différence, toutefois, qu'il peut choisir son maître et éviter de tomber dans des mains trop rudes.

Pendant cette première période, le Chinois se soumet à toutes les privations possibles afin d'aug-

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menter son capital, et le contrat qui le liait pendant cinq années terminéy il ouvre, avec ses petites économies, une boutique et commence seulement à s'occuper de sa fortune. Généralement, grâce à son économie et à la simplicité de ses goûts, il arrive rapidement à Faisance; mais c*cst le moment critique pour lui : tout Chinois est joueur et nait avec le goût des spéculations. Dès qu'il a quelques centaines de dollars, il se livre à son instinct naturel et entreprend des opérations au-dessus de ses moyens et surtout disproportionnées avec son instruction et son éducation.

Le plus souvent il perd en quelques semaines le fruit du travail de plusieurs années, et après avoir joui pendant quelque temps de la situation de marchand, il retombe à celle d'artisan et cherche à se reconstituer un petit capital, qu'il reperd de nouveau dès qu'il se l'est procuré, et sa vie se passe à rouler ce rocher de Sisyphe sans jamais pouvoir se maintenir dans une situation aisée.

La palience du Chinois est vraiment admirable, et l'on ne saurait trouver un terme de comparaison plus juste que d'assimiler son travail à celui de la fourmi. Qui de nous n'a vu un brin de paille, péniblement traîné par un troupeau de fourmis , échapper à leurs efforts et retomber au bas de la pente qu'elles s'efforcent de lui faire gravir, et celles-ci recommencer ce travail jusqu'à ce qu'il ait réussi?

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De même le Chinois récolte, au prix d'un labeur incessant et de privations héroïques, une cinquantaine de dollars avec lesquels il achète, soit un lot de poisson, qu*un orage vient gâter, soit quelques sacs de riz, dont le prix baisse soudainement. Sans se plaindre, il constate sa ruine et recommence jusqu*à ce qu'il meure ou qu'il lasse la mauvaise fortune.

Les Hollandais ont un système colonial tout particulier; il ne brille ni par la générosité ni par la justice , mais il enrichit d'une manière certaine la métropole et a fait de ce petit pays l'un des plus riches du monde.

Le gouvernement a le monopole de tous les produits du sol; au moment des récoltes, il fixe le prix ^u café, du riz, du sucre, des épices, en un mot, de toute la production, prix auquel tous les cultivateurs sont forcés de livrer leurs denrées. De cette façon, le travail de la colonie profite au gouvernement qui encaisse la différence entre le prix qu'il a formulé et la valeur réelle des choses. Cest un système en tout contraire à celui des Anglais, qui laissent leurs colons complètement libres de leurs produits et qui cherchent seulement un débouché pour les fabriques de Manchester et de Liverpool.

Il serait difficile de dire lequel des deux systèmes est le plus profitable; il suffit de constater que ces deux peuples, considérés à juste titre comme les

meilleurs colonisateurs, procèdent par des méthodes différentes; qu^ainsi, pour la colonisation comme pour tant d'autres choses, il n'y a pas de règles immuables, et que le succès dépend, non d'une formule, mais de Tesprit de conduite que Ton met à la faire réussir.

Après avoir visité le quartier chinois et les diffé* rentes curiosités de la ville, nous rentrâmes chez le gouverneur, où un splendide repas nous attendait. Il est impossible d'être plus affable, plus courtois, plus rond que ne Tétaient nos hôtes, qui cherchaient par tous les moyens possibles à nous montrer combien ils étaient heureux de nous voir.

Ensuite, on nous proposa de terminer la soirée au club, et c'est là vraiment que nous pâmes nous convaincre de Textréme bonhomie de ces braves gens. Qui dit club dit en général un lieu exclusivement réservé aux hommes, où Ton boit, où Ton fume et où Ton joue. Le club de Rhiau est tout différent; c'est un endroit où Ton vient en famille passer la soirée; c'est plutôt un casino. La bière joue un rôle considérable dans ces réunions, car c'est la boisson favorite de ce peuple. On la consomme en famille; on joue aux petits jeux, on danse, on fait de la musique; en un mot, on croirait se trouver dans une de ces brasseries de l'Allemagne du Nord; là toutes les distinctions de rang cessent, et le gouverneur s'asseoit à la table

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(le SCS administrés. Celte rëuDion se prolongea fort avant dans la nuit; on ne voulait pas nous laisser partir, et il fallut insister sérieusement pour qu'à la fin on nous permit de regagner le bateau qui devait nous ramener à Singapour.

Ce fut certainement un des moments les plus agréables de tout notre voyage, et Rhiau est une des villes dont nous avons gardé le meilleur souvenir.

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