‹ Excursions en Roumélie et en Morée (volume 2)Chapitre 109 sur 284 · PARTIE I. — LIVRE II · texte numérisé non relu

PARTIE I. — LIVRE II

les yeux l'horreur que lui inspirent les triomphes de la violence et de la fourberie. Anthi, éclairée par le sentiment chrétien, regardait comme essentiellement passagers les succès de la force. Le mot sentiment que j'emploie me semble l'expression exacte de ce qu'elle éprouvait. Sans doute en Orient , où l'organisation se développe si rapidement , une jeune fille de dix ans n'est plus un enfant. Mais les Grecques étaient alors tenues dans une dépendance si étroite ; on s'occupait si peu de leur intelligence ; la servitude avait tellement engourdi les âmes , que tout chez elles venait de l'instinct plus que de la réflexion. Or chez l'orpheline le malheur avait de bonne heure donné à cet instinct une impulsion énergique. L'image de son père, enlevé avant l'âge à sa tendresse, se confondait avec celles de la Grèce outragée et de la religion foulée aux pieds. L'Église orthodoxe, naturellement hostile à des dominateurs mahométans, loin de combattre les révoltes secrètes de ces cœurs ulcérés , les encourageait comme conformes à la tradition chrétienne. La Bible parle , il est vrai , de martyrs livrant leur tête à la fureur des maîtres de la Babylone impériale, mais elle exalte aussi les

Jahel et les Débora, toutes ces femmes intrépides dont le patriotisme était, pour ainsi dire, la vie. Si une race pacifique met les premiers exemples au-dessus des seconds, les familles des klephtes et des armatoles préféraient infiniment les belliqueux Macchabées aux chrétiens résignés de la primitive Église. Quoique les armatoles fussent moins indépendants que les klephtes , puisqu'ils se mettaient au service du sultan , ils n'étaient pas , au fond du cœur , moins hostiles à la domination étrangère. Les enfants des uns et des autres apprenaient avec ardeur ces beaux chants populaires , éternel honneur de la muse hellénique, consacrés à célébrer les exploits des proscrits insurgés contre le padishah. Stérios, qui savait toutes les chansons du mont Olympe , brûlait du désir de prendre le cariophyli (long fusil klephtique) et de continuer les exploits des capitaines sous les ordres desquels avait servi son père. Quant à Anthi , les légendes et les chants de la montagne faisaient sur elle une impression encore plus profonde. Dans la vie retirée que les usages de ce temps, rendus, du reste , nécessaires par les passions farouches des maîtres de la Macédoine , l'obligeaient à me-

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